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Full text of "Essai sur Perse"

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ESSAI SUR PERSE 




^/p 



ESSAI 



SUR 



PERSE 



François VILLENEUVE 

PROFESSEUR AU LYCEE 

CHARGÉ DE COMFÉRE.NCES A LA FACULTÉ DES LETTRES 

DE l'université DE MONTPELLIER 



■"^'S>ë 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET €■« 
79, boulevard Saint-Germain, 79 

1918 




V55 



A MON MAITRE 



Monsieur Fi^édékic FjLESSÎS 



Homnïiirje de reconnaissance 
et de respe'clueux allachemenl 



BIBLIOGRAPHIE 



Editions consultées 

I. Casaubon (nouvelle éd., par F. Dûbner ; Leipzig, 1839). 

0. Jahn (Leipzig, 184.3). 

C. F. Heinrich (Leipzig, 1844). 

Gonington-Nettleship (3' éd. ; Oxford, 1893). 

G. NÉMETHY (Budapest, 1903). 

F. Ramorino (Turin, 1905). 

G. Albini (2" éd. ; Turin, 1907). 

F. LEO (4* éd. des Satiriques latins de Jahn-Bûcheler; Berlin, 1910). 

S. GoNSOLi {2" éd. ; Rome, 1911). 

J, VAN Wageningen (Groningue, 1911). 



Principaux ouvrages et articles cités 

Archiv fur lateinische Lexicographie und Grammatik, publié par 

E. WoELFFLiN ; Leipzig, t. I-XV, 1884 et suiv. 
G. BoissiER : L'opposition sous les Césars, 3" éd. ; Paris, 1892. 
H. BoRNECQUE : Les déclamations et les déclamateurs d'après Sénèque le 

Père ; Lille, 1902. 
Du même : cf. Sénèque le Rhéteur. 
J. Brenous : Etude sur les héllénismes dans la syntaxe latine ; Paris, 

1895. 
Ch. BuRNiER : Le rôle des satires de Perse dam le développement du 

néo-stoïcisme ; La Ghaux-de-Fonds, 1909. 
A. Gartault : Etude sur les Satires d:ilorace ; Paris, 1899. 
(ioRNU'rus : Theologiae Graecae compendium, od. G. Lang; Leipzig, 1881. 
A. et M. GiiûisET : Histoire de la littérature grecque, t. III, IV et V ; Paris, 

1891, 1895, 1899. 
11. Gurtius : De A. Persil Flacci patria (Satura philologa H. Saup[)io 

oblaLa, p. 1-0) ; Berlin, 1879. 



vrii BIBLIOGRAPHIE 

A. Dr-VEGer : Hûtorische Syntax der lateinischen Sprache; Leipzig, 2* éd., 

L I, 1878, t. II, 188L 
A. EicHENBERG : Dc PersU satirarum natura atqne indole. Pars prior, 

diss. ; Breslau, 1905. 
G. G. FiSKE : Luciliiis and Persius (Transactions and Proceedings ol" the 

amcrican philological Association, XL, p. 121 et suiv.) ; Boston, 

1909 (1). 
E, Gaar : Persius problème (Wiener Studien, 31 (1909), p. 128 et suiv.; 

p. 233 et suiv.). 
Du même : Persius und Lucilius (ibid., p. 244 et suiv.). 
V. GÉRARD : Le latin vulgaire et le langag-s familier dans les satires de 

Perse (Musée belge, I (1897), p. 81 et suiv.). 
G. A. Gerhard : Phoinix von Kolophon ; Leipzig, 1909. 

Du même : Der Prolog des Persius (Philologus, 72 (1913), p. 484 et 

suiv.). 
A. GusTARELLi : De Graeci sermonis apud Persium uestigiis ; Païenne, 

1911. 

E. Haguenin : Perse a-t-il attaqué Néron 7 (Revue de Philologie, 23 

(1899), p. 301 et suiv.). 
A, Heckmanns : Persiana ; Munster, 1875. 
R. HiRZEL : Der Dialog, 2 vol. ; Leipzig, 1895. 
Horace : Satires, publiées par Paul Lejay ; Paris, 1911. 
M. E. HoucK : De ratione stoica in Persii satiris conspicua ; Deventer, 

1904. 
R. KiiHNER : Ausfiirliche Grammatik der lateinischen Sprache ; Hanovre, 

t. I (2" éd., remaniée par F. Holzweissig), 1912 ; t. II, 1'" partie, 

2* éd., remaniée par G. Stegmann), 1912 ; 2""= partie, 1879. 
H. KûSTER : Dc A. Persii Flacci elocutione, 3 parties ; Lobau, 1894, 1896, 

1897. 
H. LEH^L^NN : Zur Erklàrung der Satiren des Persius ïtberhaupt, ins- 

besondere der ziveiten Satire (Philologus, 6 (1851), p. 431 et suiv.). 
Du même : Zur Erklàrung von Persius erster Satire (Zeitschrift fur 

die Alterthumswissenschal't, 1852, p. 193 et suiv.). 
Du même : De A. Persii Satira V ; Greilswald, 1855. 

F. Leo : Zum Text des Persius und Juvenal (Hermès 45 (1910), p. 43 

et suiv.). 



(1) Cf.. du même auteur, un mémoire et un article intitulés l'un et l'autre 
Lucilius, the Ars Poetica of Horace and Persius (Transactions and Proceedings, 
etc., XLIl (1911); Harvard Studies in classical Philology, 24 (1913'. J'ai connu 
l'existence de ces travaux trop tard pour en tirer parti. Voy., à la lin du présent 
vdlunje, les Additions et Corrections. 



BIBLIOGRAPHIE ix 

i;. Lucilii canninuîti reliquiae, éd. F. Marx ; Leipzig, t. I, 1904, t. II, 

1905. 
K. Marsghall : De Q. Remmii Palaemonis libris grammaticis, diss.; 

Leipzig, 1887. 

C. Martha : Les moralistes sous l'empire romain, 3* éd. ; Paris, 1872. 
G. May : De stilo epylliorum Romanoi^um, diss. ; Kiel, 1910. 

P. Monceaux : Les Africains ; Paris, 1894. 

Cl. Morawski : De rhetoribus latinis observationes ; Gracovie, 1892. 

6'. Musonii Rufi reliquiae, éd. O. Hense; Leipzig, 1905. 

D. NiSARD : Etudes sur les poètes latins de la décadence, 2 vol. ; 4° éd., 

Paris, 1878. 

E. NoRDEN : Die antike Kunstprosa, 2 vol. ; Leipzig, 1898. 
Petronii saturae, éd. F. Biicheler-G. Heraeus ; Berlin, 1912. 
R. PiCHON : Histoire de Içi littérature latine ; Paris, 1897. 

W. PiERsoN : Die Metaphern des Persius (Rheinischcs Muséum, 12 (1857), 
p. 88). 

Gh. Plésent : Le Culex, Etude sur V alexandrinisme latin ; Paris, 1910. 

V. Plessis : La poésie latine ; Paris, 1909. 

P,. Reitzenstein : Hellenistische Wundererzdhlungen ; Leipzig, 1906. 

E. Renan : Les Apôtres ; Paris, 1866. 

R. Reppe : De L. Annaeo Cornuto ; Leipzig, 1906. 

O. RiBBEGK : Geschichte der rômischen Dichtung, t. III ; Stuttgart, 1892. 

O. RiEMANN : Syntaxe latine, 5" éd., revue par P. Lejay ; Paris, 1908. 

0. RiEMANN et H. GoELZER : Grammaire comparée du grec et du latin. Syn- 
taxe ; Paris, 1897. 

M. ScHANz: Geschichte der rômischen Literafu.r, II, 2; 3" éd., Munich, 1913. 

H. Schiller : Geschichte des rômischen Kaiserreichs unter der Regierung 

des Nero ; Berlin, 1872. 
Bruno Schmidt : De Cornuti theologiae graecae compendio capita duo, 

diss. ; Halle, 1912. 
Henri Schmidt ; Veteres philosophi quomodo iiidicauerint de precibus, 

diss. ; Kiel, 1907. 
M. SCHÔNBAGH : De Persil in saturis sermonc et arte, diss. ; lieipzig, 1910. 

SÉNÈQUE LE Rhéteur : Controverses et suasoires, Trad. nouvelle, texte 

revu par H. Bornecque, 2 vol. ; Paris. 
Sillographi Graeci (t. II du Corpusculum poesis epicae graecae ludi- 

bandae), éd. Waohsmuth ; 2^ éd., Leipzig, 1885. 
G. Stepan : Die dichterische Individualitàt des Persius, Schônberg, 

1881. 
Stoicoruni, ucfcruni. fragmenta coUegit J. ab Arniin ; Leii)zig, t. I, 1905 ; 

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X BIBLIOGRAPHIE 

Tclctis rcliquiae, éd. 0. Hense; 2" éd., Tubingue, 1909. 

W. S. Tkupfel ; Geschichte der rômischen Literatur, II, 6" éd., Leipzig, 

1910. 
René Waltz : Vie de Sénèque ; Paris, 1909. 
Ernesl Webbr : De Dione Chrysostomo Cynicorum sectatorc (Leipziger 

Studien, 10 (1887), p. 77 et suiv.). 
Henri Weber : De Senecae philosophi dicendi génère bioneo, diss. ; 

Marbourg, 1895. 
P. Wendland : Die hellenistisch-rômische Kultur in ihren Beziehungen 

zu Judentum und Christentum ; 3^ éd., Tubingue^ 1912. 
Du même : Quaesnones Musonianae, diss. ; Berlin, 1886. 
E. Zeller : Die Philosophie der Griechen in ihrer geschichtlichcn 

EnHoicklung, t. IH, 1 ; 3" éd., Leipzig, 1880 (1). 

N. B. — Je n'ai pu prendre connaissance de l'ouvrage de A. Mingarclli: 
Aulo Persio Flacco, La Yita et le Opère, Studio ("Bologne, 1911, Gherardi). 



(1) Je n'ai pu avoir à ma disposition la quatrième édition de cet ouvrage. 



PRÉFACE 



La valeur et la signification réelles des Satires de Perse sont 
encore en question, après des siècles. Mais on a déjà tant écrit sur 
ce petit livre, chaque vers s'en présente au lecteur moderne chargé 
de tant de gloses, que le dessein peut paraître ou inutile ou téméraire 
d ouvrir une enquête de plus sur un procès si longuement, si copieii- 
scment instruit. Il m'a semblé pourtant que les recherches dont la 
littérature stoïcienne a fait l'objet depuis une trentaine d'années 
apportaient de nouveaux éléments d'information, de nature à modi- 
fier ou à préciser certains points de vue. On a cherché longtemps 
dans l'histoire proprement dite la clef d'une œuvre à certains 
égards déconcertante.- Otto Jahn avait pressenti que l'histoire litté- 
raire pouvait, à elle seule, nous la livrer. Mais il voyait dans l'art 
si particulier de Perse le produit de deux influences combinées, 
celle d'Horace et celle du mime. L'influence d'Horace est incontes- 
table ; mais la rhétorique du temps et les habitudes de la prédica- 
tion cynico- stoïcienne, bien plutôt que le mime, ont fourni les autres 
éléments essentiels. Perse a voulu créer une diatribe en vers qui 
ne fût point une déclamation d'école, et il s'est efforcé, sans s'écarter 
de l'orthodoxie stoïcienne, de dérober à Horace le secret de sa fan- 
taisie. La tentative devait échouer, même si la nature eût accordé à 
Perse plus de génie : il n'était pas possible de marier la raideur du 
Portique avec la souplesse intellectuelle d'un Horace. 

Le présent travail est essentiellement l'histoire de cet échec. Mais 
l'effort de Perse n'a pas été entièrement perdu : il y a dans son 
œuvre de nobles idées, de beaux vers et même quelques beaux pas- 
sages. D'autre part, ses satires marquent un moment dans l'histoire 
du genre : elles furent accueillies avec beaucoup de faveur et ne 



XII PRÉFACE 

cessèrent jamais d'être lues ; il esl, dès lors, difficile d'admettre que 
l'influence en ait été nulle. Par la place très restreinte qu'il laisse 
à l'élément personnel, par la prépondérance cju'il accorde à la prédi- 
cation pliilosopJiique, Perse a préparé le triomphe d'une conception 
nouvelle du genre, conception résolument oratoire, cette fois, et pré- 
férant le mouvement emporté de l'invective, ou le ton dogmatique de 
la conférence mor^ale, à cette allure de libre dialogue dont les prédé- 
cesseurs de Juvénal s'étaient fait une loi. 

Si, après m'avoir lu, on se refuse à admettre cette conclusion, on 
m'accordera peut-être que les Satires de Perse demeurent, par elles- 
mêmes, une œuvre intéressante ou tout au moins curieuse. L'analyse, 
si souvent impuissante à isoler les éléments de la création litléraire, 
se trouve ici en présence d'un « sujet excellent », Si cette poésie 
tendue a plus de relief que de netteté, la torture même quelle impose 
à l'idée laisse partout visibles, dans leur application laborieuse, les 
procédés d'un art souvent imparfait, mais toujours conscient. 

J'ai voulu montrer le jeu de ces procédés, surprendre le poète en 
plein effort, retrouver comment, autour d'une idée centrale choisie 
d'avance, il accumule un certain nombre d'idées accessoires et 
d'exemples concrets, les juxtaposanl au lieu de les unir, sauvent 
même coupant le pont entre eux, dans le plus heurté des dialogues, 
comment, ensuite, il les recouvre d'une forme dont les moindres 
détails accusent, même quand il imite, la volonté d'être neuf. Je me 
suis interdit de morceler l'étude du style et de grouper les faits de 
même nature sous les rubiiques d'une sorte de catalogue. Les expres- 
sions originales de Perse combinent souvent les éléments les plus 
divers : mots ou locutions populaires, souvenirs des écriimins anté- 
rieurs, sentences et lieux communs de l'école; il faut donc les prendre 
et les étudier dans leur complexité si l'on veut se faire une idée 
exacte de l'art du poète. 

Mais, avant de faire voir l'écrivain à sa table de travail, il est- 
indispensable de rechercher ce que l'homme a été dans la vie, quels 
pouvaient être ses dons naturels, les traditions de sa famille, le milieu 
dans lequel il a passé ses premières années, les leçons qu'il a reçues 
de ses maîtres, la société qu'il a fi^équentée à Rome. Ces questions ont 
été étudiées plus d'une fois ; mais mon travail manquerait de base 
si je n'indiquais pas, dans la mesure où il esl possible de le faire, par 



PREFACE XIII 

quelles dispositions et sous quelles influences Perse est venu aux 
idées «me ses vers mettent en œuvre, puis s'est senti attiré vers la 
satire et a conçu l'idéal littéraire qu'il ne perd jamais de vue. 

Sans écrire une biographie du poète, ce qui m'aurait entraîné 
dans des discussions étrangères à mon sujet, j'ai donc placé au début 
de cet ouvrage une étude sur la formation morale et intellectuelle de 
Perse. Convaincu que tes leçons et l'amitié de Cornutus ont été le 
grand événement de sa vie, j'ai consacré un long chapitre à ce philo- 
sophe. 

De même, j'ai cru nécessaire, pour bien marquer la place de Perse 
dans la littérature stoicienne, de rappeler ce que nous savons des 
formes principales de celte l'dlérature et d'indiquer, sur les questions 
encore débattues, quels résultats me semblent acquis. 

Il n'est pas inutile de dire ici, puisqu'il s'agit de Perse, que je n'ai 
apporté dans la rédaction de ce travail aucun parti-pris d'apologie ou 
de dénigrement. J'ai lu Perse sans ennui, sinon sans effort: je n'avais 
donc pas de vengeance à exercer contre lui. D'autre part, je dois trop 
à ceux qui m'ont précédé dans l'étude de son œuvre pour lui accorder 
ce genre de reconnaissance qu'on garde aux auteurs difficiles dont on 
a le premier déchiffré les énigmes. Je ne serai pour lui, et, malheu- 
reusement, en aucun sens, ni un N isard, ni un Casaubon. 



Je ne veux pas terminer cette préface sans donner un souve- 
nir reconnaissant à la mémoire de l'excellent latiniste et de l'homme 
bon dont j'ai été autrefois l'élève au Lijcée Henri IV : Georges Edet. 
H pensait, et il m'avait dit peu de temps avant sa mort prématurée, 
que l'œuvre de Perse pouvait fournir encore la matière d'un travail 
utile. Et ne dois-je pas un témoignage particulier de ma gratitude à 
celui dont le nom est inscr'û sur le premier feuillet de ce livre, à mon 
ancien maître de l'Ecole Normale, M. Frédéric Plessis ? Il m'a sou- 
tenu de ses encouragements et de ses conseils, au cours d'un labeur 
qui fut parfois pénible, et je voudrais que cet ouvrage ne parût pas 
trop indigne de ses leçons. Je ne saurais oublier non plus que j'a'û 
toujours trouvé réconfort et profit dans mes entretiens avec M. Max 



\iv l'RKI'ACH 

Bonnet : jo suis heureux de lui en exprimer ici ma bien vive recon-^ 
naissance. Je remercie, enfin, M. le Doyen Vianey, de la Faculté des 
Lettres de Montpellier, dont l'amitié bienveillante a sacrifié de lon- 
gues heures d'un temps précieux à la tâche ingrate de relire une 
partie de mon Essai en épreuves, et, avec lui, tous ceux qui m'ont 
donné des renseignements bibliographiques , notamment MM. Voilette, 
professeur à l'Université de Rennes, Seure, ancien membre de l'Ecole 
d'Athènes, feu le Doyen Pélissier, MM. les professeurs Maury, 
Ramain, Foucault, Babut, de l'Université de Montpellier, Roubin, 
du Lycée de Montpellier. 



ESSAI SUR PERSE 



PREMIERE PARTIE 
ÉDUCATION DE PERSE — SES MAITRES — SES AMIS 



CHAPITRE PREMIER 

Enfance de Perse. — Ses premiers maîtres : Remmius Palaemon 

Verginius Flavus. 

11 est peu de talents moins spontanés que celui de Perse. Le pre- 
mier devoir de la critique, quand elle se propose d'en distinguer les 
divers éléments, est de recréer, pour ainsi dire, l'atmosphère où il 
s'est développé comme une plante de serre. Si jamais l'étude des 
influences et du milieu parut justifiée au début d'une monographie 
littéraire, c'est bien ici. 

I 

Perse et l'Etrurie 

Perse, si nous en croyons son biographe (1), commença ses études 
àVolaterrae, aujourd'hui V'olterra, sa ville natale, et les y poursuivit 
jusqu'à l'âge de douze ans. Il n'était donc plus un tout jeune enfant 



(1) V. Vita A. Persil Flacci de commenlario Probi Valerii sublala, i: Stu- 
cluit Flaccus usque ad annum XII actatis suae Volterris. 

1 



2 F. VILLENEUVE 

quand il vint à Rome suivre les leçons du grammairien Remmius 
Palaemon. On aimerait à savoir quelles impressions avaient laissées 
en lui ces premières années vécues dans une vieille ville d'Etrurie, et 
on est un peu déçu, en lisant ses vers, de n'y trouver aucun souvenir 
antérieur à son adolescence. A la réflexion, on n'en est pas trop sur- 
pris . Perse sortait d'une famille équestre qui tenait par le sang et les 
alliances à la haute noblesse (1), et la fortune de ses parents devait 
être considérable puisque, au moment de sa mort, il possédait au 
moins, pour sa part, un domaine situé près de la voie Appienne, à 
huit milles de Rome, deux millions de sesterces, de l'argenterie et 
une riche bibliothèque (2). Il n'était donc pas né, comme Virgile et 
comme Horace, dans « cette médiocrité domestique qui rend toutes 
choses plus senties et plus chères » (3). On se représente volontiers 
son enfance comme celle d'un petit garçon bien sage, élevé au milieu 
d'un luxe discret, menant, dès l'âge de sept ans, sous la direction de 
pédagogues bien choisis, l'existence un peu monotone d'un écolier 
studieux. Cependant on dut lui apprendre de bonne heure qu'il des- 
cendait d'un très vieux peuple (4), déjà puissant plusieurs siècles 
avant que Rome existât, et les Volterrans se souvenaient, je pense, 
que leur ville avait été autrefois la capitale d'une des douze lucumo- 
nies (5). Sans doute, s'il nous parle d'un arbre généalogique toscan, 
mille fois ramifié (Sat., 3, 28), c'est par allusion à l'origine que s'at- 
tribuaient quelques-unes des plus ^'ieilles familles de Rome, et l'argile 



(1) Vita, 2: « eques Romaniis sanguine et affinitate primi ordinis uiris 
coniunctus ». — Nous ignorons s'il descendait de ce Persius dont Lucilius 
redoutait le goût difficile (cf. Cic. : De orat., 2, 6, 25). 

(2) Ibid., 2 : decessit ad octauum miliarium uia Appia in praediis suis. — 
7 : reliquit circa sestertium uicies... Cornuto rogauit (matrem) ut daret ses- 
tertia, ut quidam, centum, ut alii uolunt et argenti facti pondo uiginti et 
libros circa septingentos Chrysippi siue bibliotliecam suam omnem. 

(3) Sainte Beuve : Étude sur Virgile, p. 42 (éd. de 1857). Cf. Fr. Plessis : La 
poésie latine, p. 146. 

(4) Le nom de la mère de Perse, Fulvia Sisennia, atteste une origine étrus- 
que : V. W. Schulze : Lateinische Eigennamen, p. 94. Sur le nom de Perse : 
cf. ibid., p. 207 et sur son prénom, p. 134, 6. 

(5) Selon toute vraisemblance, car on n'a pu établir d'une manière cer- 
taine la liste des douze cités qui composaient la confédération étrusque. Cf. 
J. Martha, art. « Etrusci » in Daremberg et Saglio, II, 1, p. 823. 



ESSAI SUR PERSE 3 

toscane qu'il mentionne (2, 60), à côté des vases de Nunia, des usten- 
siles en bronze du temple de Saturne et des urnes du temple de Vesta, 
avait sa place marquée dans le lieu commun dont le poète nous 
donne ici les grandes lignes. Il y a peut-être, malgré tout, un peu de 
patriotisme local dans ces deux traits. Et quand Perse appelle la mer 
Tyrrhénienne mcum marc (6, 7), on croit sentir dans ce meum,, quelque 
fierté (1). Il est vrai que Perse s'est accordé, une ou deux fois, le 
facile plaisir de railler les grands personnages de petites villes et, en 
particulier, ceux de son pays. S'il veut peindre la vanité ridicule des 
édiles municipaux, c'est le nom de la ville étrusque d'Arretium qui 
lui vient à l'esprit (1, 130), et, ailleurs (3, 29), ce chevalier tout gonflé 
de son titre qui salue son censeur pourrait bien être un chevalier muni- 
cipal. Mais, lorsque Perse nomme Arretium, il me semble que c'est 
uniquement pour donner plus de précision au trait satirique ; et le 
second passage ne nous offre qu'un exemple entre plusieurs autres 
dans un développement général contre la Amanite nobiliaire (2). 

Quoi qu'il en soit, il faudrait beaucoup d'imagination pour trouver 
dans ces remarques la matière d'un chapitre sur Perse poète toscan. 
On a dit qu'il est «avec Properce le seul poète d'Etrurie et d'Ombrie», 
que « ce sont aussi les deux écrivains les plus obscurs » et que « la 
coïncidence est au moins curieuse » (3). J'ajoute que les Etrusques 
avaient naturellement peu de gaieté : or la gaieté ne manque-t-elle 



(1) Il est possible que cette fierté soit celle du Voltcrran plus encore que 
celle de l'Étrusque. E. Curtius suppose en effet que les Volterrans avaient 
de bonne heure annexé à leur territoire la partie du littoral comprise entre 
le promontoire de Populonia et le port de Luna (E. Curtius : De A. Persii 
Flacci palria, p. 6, in Satura philologa H. Sauppio oblata, Berlin, 1879). 

(2) Un autre passage (Sat. 0, 51-01) paraît se rapporter aux règles de la 
succession en Étrurie : v. G. Bloch : La plèbe romaine, 1" partie [Revue kis- 
torique, 100 (1911), p. 203 : <( Il est certain qu'on rencontre chez eux (les 
Étrusques), en pleine période de romanisation, les traces persistantes de ce 
régime (le régime utérin), image de la femme sur le lit funéraire à côté de 
celle du mari ; mention du nom de la mère sur les épitaphes avant celui du 
père ou même à l'exclusion de ce dernier ; règles de la succession telles qu'on 
peut les déduire du passage souvent cité de Perse, le poète de Volaterra (V. Bach- 
ofen, Tanaquil, p. 29i et suiv. ; cf. p. 282 et suiv. V. Binder : die Plebs, 
Studien zur rômiscluMi Rechtsgeschichte (Leipzig 1909), p. 407 et notes). » 

(3) R. Pichon : Histoire dr la littérature latine, 2' éd., p. 292. 



4 F. VILLENEUVE 

pas au satirique Perse presque autant qu'à l'élégiaque Properce ? Ceci 
pourrait nous conduire à donner pour point de départ au présent 
ouvrage une analyse de Fâme étrusque telle que nous pouvons la 
connaître par les institutions, les mœurs, l'art de ce peuple. Mais enfin 
il y a eu en Grè<:e et dans d'autres pays des auteurs aussi obscurs, 
aussi contournés que peuvent l'être et Perse et Properce. Bornons- 
nous à retenir que l'aisance et la grâce facile n'étaient point chez les 
Etrusques des dons de race. 

II 

Première éducation de Perse 

Perse avait environ six ans lorsqu'il perdit son père (1). Nous ne 
pouvons dire si ce malheur eut une action profonde sur le développe- 
ment de sa sensibilité. Rien ne serait plus facile ici que de rappro- 
cher quelques traits épars dans la biographie déjà citée et de s'en 
servir pour montrer l'orphelin grandissant au milieu des femmes, sa 
mère. Fui via Sisennia (2), sa tante paternelle, sa sœur, auxquelles il 
resta tendrement attaché toute sa vie (3), et conservant, grâce à leur 
influence, cette douceur de caractère, cette pudeur virginale qu'on 
admirait en lui (4). Mais, en réalité, nous ne savons rien de Fulvia 
Sisennia, sinon qu'elle se remaria avec un chevalier romain nommé 
Fusius, qu'elle devint veuve une seconde fois peu d'années après (5) 
et que son fils eut toujours beaucoup d'affection pour elle. Faut-il 
placer la date de son second mariage six ans après la mort du père de 
Perse? Cette affirmation, que nous trouvons dans un document de 



(1) V. Vita, 3 : Pater euni Flaccus pupillum reliquit moriens annorum 
fere sex. 

(2) Schol., 6, G: se ipsum Persius significat secessisse in Liguriae fines 
propter Fuluiam Sisenniam nialrem suam. 

(3) Vita, 6 : fuit... pietatis erga matrem et sordrem et amitam exemple 
Buffîcientis. — Un peu plus loin (7) le biographe parle des sœurs du poète 
(Cornutus. . . pecuniam sororibus. . . reliquit). 

(4) Ibid., 6 : fuit morum lenissimorum, uerecundiae uirginalis. 

(5) Ibid., 3 : Fulvia Sisennia nupsit postea Fusio equiti Romano et eum 
quoque extulit intra paucos annos. 



ESSAI SUR PERSE 5 

valeur très douteuse (1), est visiblement fondée sur une supposition 
arbitraire : comme Perse avait douze ans lorsqu'il alla terminer ses 
études à Rome, on s'est dit que sa mère l'avait amené dans cette 
ville parce qu'elle devait y suivre son nouveau mari. Mais Fusius 
habitait-il Rome? D'après une vieille scolie, il était de Luna (2), et, si 
son nom nous a été transmis sans altération, on peut croire que c'était 
en effet un chevalier municipal ; car à Rome, depuis longtemps, on ne 
disait plus Fusius, mais Furius (3). En tout cas, il est très naturel 
que Perse soit allé achever ses études à Rome : il ne devait pas y avoir 
à Volaterrae de grammairien en renom et, sans doute, aucun rhéteur 
n'y avait établi son école. Nous ignorons, d'autre part, si Fusius a été 
le beau-père modèle que nous peint, non sans enthousiasme, Thomas 
Schiphaldus, humaniste du XV^ siècle ; si, « remarquant chez son 
beau-fils d'heureuses dispositions intellectuelles et morales qui écla- 
taient d'ailleurs aux yeux de tous, il conçut pour lui la plus vive et 
la plus tendre affection » (4) et s'occupa soigneusement de diriger ses 
études. Tout ce qu'on peut dire avec quelque apparence de raison, 
c'est qu'il ne détacha point Fulvia de son fils. Nous ne savons pas 
davantage si la tante paternelle mentionnée par le biographe s'occupa 
de son enfance. Mais la chose est fort possible. Nous lisons dans le 
Dialogue des orateurs (28) : « Eligebatur autem maior aliqua natu 
propinqua, cuius probatis spectatisque moribus omnis eiusdem fami- 
liae suboles committeretur. » Cette habitude des vieux Romains 
s'était peut-être conservée dans les municipes. 

Mais, si nous n'avons sur la première éducation de Perse aucun 
renseignement positif, il semble qu'on puisse dire ce qu'elle ne fut 
pas. Déjà Sénèque le Père (Gontrov., 1, praef. 9) montrait les petits 
maîtres de son temps amollis et énervés dès leur naissance, et le jour 
devait bientôt venir ou Quintilicn (Inst. Orat., 1, 2, 0), avant Juvénal 



(1) Au commencement d'une inlerpretatio écrite par « Franciscus de Buti 
de Pisis » (cod. bibl. S. Geminiani 13 K). V. S. Consoli, A. Persii Flacci salu- 
rarum liber, 2* éd., Rome 1911, p. 145. 

(2) Schol., G, G: .,.Fuluiam Sisenniam ...quae post mortem prioris uiri 
ibi nupta erat. 

(3) V. O. Jahn : A Persil Flacci satlrariun liber, Leip/.iy lSi3. Prolego- 
mena, p. VI, n. 1. Cf. Quintilien : Inst. orat., 1, i, 13. 

(4) V. S. Consoli : op. cit., p. 147. 



6 F. VILLENEUVE 

(Sat., 14, 1 sqq.)) accuserait les parents de briser chez leurs enfants 
tout ressort physique et moral en leur épargnant le moindre effort et 
de fausser leur conscience, avant môme qu'elle se fût éveillée, par 
l'accueil complaisant que rencontraient toutes leurs saillies puériles, 
par l'indécence des plaisirs dont on les rendait de bonne heure 
témoins. Cependant beaucoup de familles, surtout dans les muni- 
cipes de l'Italie septentrionale et de la Gaule cisalpine (1), avaient 
conservé des principes d'éducation plus sévères. L'austérité de Perse, 
qui n'est pas une attitude mais vraiment une manière d'être, sa rai- 
deur, qui n'est jamais plus sensible que lorsqu'elle veut se détendre, 
révèlent une âme instruite, dès ses premiers efforts, pour sortir de 
l'insouciance du jeune âge, à voir les côtés les plus sérieux de 
Texistence et à mépriser tout ce qui diminue l'énergie : son langage 
a un accent de dégoût sincère lorsqu'il parle, en termes d'une rudesse 
antique, de la mollesse et, comme on dirait aujourd'hui, des déliques- 
cences de ses contemporains (2). 

Lui enseigna-t-on, avec le respect des vieilles mœurs, celui de la 
religion nationale? Je ne sais. En tout cas, il ne fut jamais attiré par 
les cultes orientaux, dont la faveur était déjà grande, puisque, Tibère 
s'était préoccupé d'en arrêter les progrès : il n'y voyait que supers- 
tition ridicule (3). 

Mais il ne faudrait pas opposer absolument les tendances des vieil- 
les familles municipales, encore très attachées au passé, et celles de 
l'aristocratie romaine, de plus en plus dédaigneuse des traditions qui 
avaient fait autrefois sa grandeur. Elles s'accordaient sur un point : 
de part et d'autre on croyait à la nécessité d'une culture littéraire très 
développée. Ce sentiment était général en Italie et aussi, sans parler 
des pays grecs qui avaient leurs traditions propres, dans les provinces 
de plus en plus nombreuses où les personnes d'un certain rang avaient 
adopté la langue et la civilisation de Rome. Les chevaUers, dont l'ordre 
avait fourni à la politique et aux lettres tant d'hommes remarquables, 



(1) Nous lisons encore cliez Pline le Jeune : Epis t., 1, 14, 4 : Patria est ei 
(i. c. Minucio Aciliano) Brixia, ex illa nostra Italia quae multum adliuc ue- 
recundiae, frugalitatis atque etiam riisticitatis antiquae retinet ac seruat. 

(2) V. Sal., 1, 9 et suiv. ; 18 et suiv. ; 87 ; 103. 

(3) Y. Sut., 5, 179 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 7 

y étaient particulièrement attachés. Sans doute ce qu'ils rêvaient 
encore pour leurs fils, à l'exemple des nobles, c'était une carrière bril- 
lante au barreau et, par elle, l'arrivée rapide aux honneurs ; l'éduca- 
tion oratoire demeurait toujours, pour eux, le couronnement et même 
le but de l'étude des lettres. Mais, si le métier d'écrivain ne paraissait 
pas digne d'un citoyen riche et bien né, en revanche l'activité litté- 
raire semblait être, pour les avocats ou les hommes d'Etat, le plus bel 
emploi des longs loisirs que leur laissait alors la vie publique. Bientôt 
même, comme les tribunaux ou les assemblées n'offraient plus guère 
à l'éloquence l'occasion de se manifester avec éclat, ce qui n'était 
d'abord qu'une distraction intelligente devint la grande affaire aux 
yeux des Romains toujours avides de gloire, et, avec le talent de 
parler, dont le prestige vivait encore, mais qui, de plus en plus, fai- 
sait de l'agrément littéraire son principal mérite, le talent d'écrire 
devint pour les hommes de tout sang, le moyen le plus sur de se dis- 
tinguer (1). 

Si on se rappelle ces faits bien connus, on ne s'étonnera point que 
l'éducation littéraire de Perse ait été très soignée. C'était, en général, 
à l'âge de sept ans que les jeunes Romains commençaient à recevoir 
l'instruction élémentaire (2). Ils avaient parfois pour premiers maîtres 
leur père et leur mère : c'est ainsi qu'Ovide parle « des leçons que ses 
parents lui ont données» (3), et Suétone (Aug., 64) nous dit qu'Auguste 
enseigna lui-même à ses petits enfants la lecture, l'écriture et le calcul. 
Il est donc permis de penser que Fui via Sisennia ne jugea point ce 
rôle au-dessous d'elle ou, du moins, que, si elle remit son fils aux 
mains des pédagogues, elle se fit une loi d'exercer sur eux une sur- 
veillance sévère : ils n'étaient pas gens à qui on put se fier aveuglé- 
ment et Quintilien (Inst. orat., 1,1,8) nous donne une idée médiocre 
de leur savoir et de leurs mœurs. Mais rien n'indique qu'elle l'ait 
accompagné à Rome quand il y vint à l'âge de douze ans chercher des 
leçons qu'il ne pouvait trouver à Volaterrae. Au moins serait-il natu- 
rel de supposer que, comme, plus tard, cette Gorellia Ilispulla (|ui 



(1) Cf. O. Jahn : Proleg., p. lxix. 

(2) V. Quint.: Insl. orat., 1, 1. 15 et suiv. 

(3) Ovide : Tristes, 2, 343. Cf. de la Ville de Mirmont : La jeunesse irOcidc, 
p. 44-45. 



8 F. VILLENEUVE 

demandait conseil à Pline le Jeune sur le choix d'un maître (1), elle 
ne tint pas pour chose indifférente la moralité de l'homme dont son 
fils allait être l'élève. Aussi notre surprise est-elle grande de lire qu'on 
envoya l'enfant à l'école de Remmius Palaemon. 



m 

Le PRE.MIER MAÎTRE DE PeRSE : ReMMIUS PaLAEMON. 

C'était en effet un personnage bien inquiétant, si Suétone ne l'a 
pas calomnié (2), que ce grammairien très illustre. Né dans l'escla- 
vage, il était toujours demeuré, en dépit de son intelligence et de 
toute sa culture, un parvenu avide de plaisirs, ])rodigue et vaniteux. 
Le scandale de ses mœurs faisait dire à Tibère et, plus tard, à Claude 
que personne n'était moins digne d'instruire les jeunes gens. Ses 
revenus ne suffisaient pas à ses dépenses, bien que son école lui 
rapportât 400.000 sesterces par an et que, en homme d'affaires 
habile, il ne retirât guère moins d'argent du commerce des étoffes ou 
des vêtements (3), et de l'exploitation de ses terres dont il s'occupait 
lui-même (4). Grisé par le succès de son enseignement, il déclarait 
que les lettres étaient nées avec lui et mourraient avec lui ; il pré- 
tendent que si Virgile (Bue, 3, 50) avait donné le nom de Palaemon 
au juge du combat poétique entre Ménalque et Damaetas, ce n'était 
point par hasard, mais pour avoir lu dans l'avenir que Palaemon 
serait le juge de tous les poètes et de tous les poèmes. Il assurait 
aussi que des A^oleurs l'avaient, un jour, épargné à cause de la célé- 
brité de son nom. 

Même si nous soupçonnons Suétone, d'ordinaire peu bienveillant, 
d'avoir, en accueillant de toutes mains des anecdotes suspectes, grossi 
les vices et les ridicules de cet homme, nous devons retenir de son 



(1) Pline le Jeune : Epist., 3, 3. 

(2) Suétone : De gramm., 23, p. 110, Reifferscbeid. 

(3) Suét.: Ibid.: cum.,. ofllcinas promercalium uestium exerceret. 

(4) Juvénal {Sal., 7. 21.5 et suiv.) semble dire que Palaemon n'était pas 
riche ; mais le nom de Palaemon n'est, dans ce passage, qu'un équivalent de 
grammaliciis dodus. 



ESSAI SUR PERSE ■ 

témoignage, confirmé en partie par celui de Pline l'Ancien (1), que 
la réputation morale de Palaemon était déplorable. Et pourtant les élè- 
ves lui venaient en foule. C'est que, à cette époque, les hommes les 
plus graves n'étaient pas éloignés, malgré les réserves de Sénèque 
(Epist., 88), de tenir le savoir et le talent littéraire pour des vertus. Or, 
Palaemon savait beaucoup et parlait avec une facilité remarquable. Il 
excellait dans l'étude de la langue et dans l'explication des poètes : et 
c'étaient alors les deux parties essentielles de l'enseignement gram- 
matical. 11 composa un traité de grammaire latine connu sous le nom 
A'Ars Palaemonis (2) et longtemps aussi célèbre à Rome qu'ont pu 
l'être chez nous \e^ Remarques sur la langue française de Vaugelas.Ju vé- 
nal (Sat., 6, 432-456) nous montre les femmes savantes de son temps 
lisant et relisant ce livre pour corriger les fautes de latin d'une amie 
venue du village ou relever les solécismes échappés à leur mari. Quin- 
tilien, qui avait été, paraît-il (3), l'élève de Palaemon, invoque, sur un 
point débattu, son autorité à côté de celle d'Aristarque (Inst. orat., 
1, 4, 20), et ce rapprochement seul est un éloge. L'ouvrage est perdu; 
mais les grammairiens postérieurs, notamment Gharisius, nous en 
ont conservé des extraits où le caractère coulant de l'exposition est 
encore sensible (4) et qui permettent de deviner le but et les tendances 
de l'auteur. Palaemon, qui, selon Suétone, professait, en termes fort 
explicites, le plus profond mépris pour Varron (5), tirait presque tous 
ses exemples de Térence, d'Horace, de Gicéron surtout et de Virgile, 
qui était pour lui le poète par excellence (6). Il ne se proposait pas de 
faire l'histoire de la langue, mais de fixer les règles de la bonne lati- 
nité telles que pouvaient les déterminer le raisonnement guidé par 



(1) Pline: A. H., 14, 50 : Haoc (uineta) adgTCssus excolcre (Palaemon) 
non uirtute animi, sed uanitate primo, quac nota mire in illo fuit. — Sur 
cette phrase, cf. C. Marschall : d»' Q. Bemmii Palaemonis libris grammaiicis 
diss. Leipzig (1887), p. 8i. 

(2) Ju vénal : Sat., 6, 452. 

(3) Schol. in Juv., 6, 452. 

(4) Cf. Marschall : op. cit., p. 7 et 28. 

(5) Suét.: De (jramm., 23 : Arrog-antia fuit tanta ut M. Varronem porcum 
api)ollarot. 

(G) V. F. Scholl : Rlieinisckes Muséum. 34 (1870), p. (531. CL Marschall, 
p. 23-24. 



10 F. VILLENEUVE 

l'analogie et, avec lui, l'usage et l'autorité des grands écrivains 
modernes (1). Le vrai maître, à ses yeux, c'était l'usage (2). Varron, 
au contraire, estimait que les vieux mots tiraient une valeur de leur 
antiquité même ; il se plaisait à découvrir, entre le grec et le latin, des 
analogies hasardeuses et témoignait pour l'étymologie un goût trop 
souvent malheureux (3). Gaecilius Epirota avait, en revanche, intro- 
duit dans l'école les poètes modernes (4). Mais c'est peut-être sous 
l'influence de Palaemon que la plupart des vieux auteurs, déjà bien 
atteints par les attaques d'Horace, achevèrent de tomber dans le dis- 
crédit et ne trouvèrent plus de lecteurs qu'au fond des provinces d'où 
Valérius Probus, un peu plus tard, devait les rapporter (5). Cette hypo- 
thèse est fortifiée par le silence d'Aulu-Gelle que ne nomme pas notre 
grammairien : il n'aura pu lui pardonner ses injures contre Varron, 
ni son dédain pour le latin archaïque. 

Il est possible que Palaemon eût composé aussi un traité de métri- 
que (6). En tout cas, il se faisait un jeu d'improviser des pièces de 
vers, et il en écrivait dans les mètres les plus variés et les plus rares (7). 
Ces récréations poétiques contribuèrent, de son vivant, à sa réputation, 
mais elles n'ajoutèrent rien à sa gloire si c'est à elles que s'appliquent 
les vers dédaigneux de Martial (2, 86, 9 et suiv.) : 

Turpe est difficiles habere nugas, 
Et stultus labor est ineptiariim. 
Scribat carmina circulis Palaemon. 
Me raris iuuat auribus placere. 

Il est certain que des tours de force de ce genre n'annonçaient pas 
un sentiment très haut ni très profond de la beauté poétique : du 
moins prouvaient-ils que Palaemon connaissait bien les procédés de 
l'art dont il exphquait les chefs-d'œuvre à ses élèves. 



(1) V. Marschall, p. 14, 46 et 81. 

(2) V. Charisius, p. 183, 17 Keil. Cf. Quint., 1, G, 1. 

(3) V. Marschall, p. 51-52. 

(4) Suét.: De grammalicis, 16, p. 112 Reiff. 

(5) Suét.: Degramm., 24, p. 118 Reiff. Cf. Fr. Léo, Plautin. Forschungen, 
p. 26 et suiv. 

(6)' Léo : Hermès, 24 (1889), p. 281. 

(7) Suét. : De gr., 23 : poemata faciebat ex tempore. Scripsit et uariis nec 
uulgaribus metris. 



ESSAI SUR PERSE 11 

Quand Perse vint à Rome, sous le principal de Claude (46 ap. J.-C), 
Palaemon était depuis longtempj célèbre. Fulvia Sisennia et les amis 
auxquels elle demanda conseil, durent céder, comme tant d'autres, 
au prestige du talent et de l'érudition et croire que rien ne pourrait 
remplacer l'enseignement d'un maître si remarquable. Après tout, il 
ne s'agissait pas de lui confier l'éducation de l'enfant : les écoles des 
grammairiens n'étaient pas des internats ; les élèves n'y venaient que 
pour les heures de classe, comme nous dirions ; souvent môme le 
pédagogue qui les y accompagnait ne les quittait à aucun moment : 
Quintilien (Inst. orat., 1,2, 5) recommande de choisir pour cette mis- 
sion un ami qui soit un homme sérieux, ou, à défaut d'un ami, un 
affranchi fidèle. 

Il est difficile de démêler aujourd'hui quelle part revient à Palaemon 
dans la formation intellectuelle de Perse. On devait sentir bien vite 
le charlatan chez cet homme qui exploitait ses dons naturels comme 
il faisait valoir ses domaines ou achalandait ses boutiques, et c'était 
assez pour éloigner la sympathie d'une âme délicate et sincère. Ce qui 
est certain, c'est que les satires ne lui accordent pas le moindre sou- 
venir (1). Pourtant Perse a dû prendre, sous sa direction, l'habitude 
de lire les poètes avec cette attention minutieuse que les grammai- 
riens donnaient aux moindres détails de l'expression et aux figures de 
toute sorte (2), et acquérir ainsi la conviction que la poésie est, avant 
tout, un art très savant dont une étude patiente peut s'assimiler les 
procédés. 11 a dû s'initier aussi, grâce à la science de ce métricicn, à 
toutes les lois de la versification. Mais surtout, dans cette école où 
l'on expliquait presque exclusivement Térence, Horace et Virgile, il a 
appris à chercher très haut ses modèles. Le premier poème qu'il a 
paraphrasé en prose (3), c'est, je pense, l'Enéide, et c'est Virgile 
encore que Palaemon devait proposer à l'imitation de ses élèves 
pour leur enseigner à « peindre un bois sacré ou à faire l'éloge de la 
grasse campagne » (i) dans ces morceaux descriptifs et ces petits 
récits qui étaient alors pour les jeunes llomains, les premiers excr- 



(1) Cf. Fr. Plessis : La poésie latine, p. 535. 

(2) Cf. Quintilien : Inst. orat., 1, 8, 16. 

(3) IbicL, 1, 9, 2. 

(4) Perse: Sal., 1, 70-71. 



12 F. VILLENEUVE 

cices de composition (1). Ainsi le goût de Perse a pu se former de 
bonne heure au sentiment de l'expression pittoresque, s'armer contre 
la séduction du joli, et se tenir en garde contre l'élégance facile d'Ovide 
et de son école. Plus d'une fois, sans doute, les œuvres de Térence et 
d'Horace ont fourni les sentences^ les chries, les éthologies, qu'il a dû 
apprendre ou rédiger (2), et dès lors, adolescent grave, il a pu se 
sentir attiré vers la poésie morale. Il est probable, en tout cas, que 
ses premiers essais poétiques datent de cette époque (3). Ne fut-il 
point choqué parfois du mépris brutal sous lequel Palaemon écrasait 
les œuvres des vieux écrivains et de leurs imitateurs ? Je ne sais ; on 
pourrait même voir, dans un passage d'interprétation malaisée (Sat. , 1, 
76-78), un souvenir direct des boutades de Palaemon, si réellement 
Perse, dans ces trois vers, a voulu railler les archaïsants : mais la 
maigreur d'Accius et les grands mots de Pacuvius avaient déjà excité 
la verve de Lucilius et celle d'Horace y^). 



IV 



Perse chez le rhéteur. Verginius Flavus et la rhétorique a Rome 

sous LES premiers EMPEREURS. 

Les leçons du grammairien n'étaient alors qu'une préparation à 
celles du rhéteur, considérées comme le degré supérieur de l'ensei- 
gnement. Mais, de ce Verginius Flavus qui fut le maître de rhétorique 
de Perse (5), nous ne savons que fort peu de choses. Le chapitre que 
Suétone lui consacrait dans son de rhetoribus est perdu (6). Tacite 
nous apprend (Ann. , 15,71) que sa haute réputation d'éloquence et 
l'action qu'il avait prise sur les jeunes gens lui attirèrent la haine de 
Néron : il fut impliqué dans la conjuration de Pison et banni en môme 



(1) Quintilien : Inst. orat., 1, 9, 6 ; cf. 2, 4, 1-3. 

(2) Quint : Inst. orat., 1, 9, 3. Cf. Lejay, Satires cVHorace, Introd., p. XX. 

(3) V. Yita Persil, 8 : Scripserat in pueritia Flaccus, etc. Cf. infr., p. 39. 

(4) V. Lucilius, 148, 348, 384, 794, 597, 605, 653, 875, 870 (Marx) ; Horace : 
Sat., 1, 10, 53 ; Ep., 2, 1, 56 ; cf. Arspoel., 97. 

(5) Vita, 4: studult... apud rhetorem Verginium Flauum. 

(6) V. index du De grammaticis et rhetoribus (Reiffersclieid^ p. 99). 



ESSAI SUR PERSE 13 

temps que Musonius Rufus (65 ap. J.-C.) (1). Il est tout à l'honneur de 
Verginius Flavus que son nom soit ainsi rapproché du nom de Muso- 
nius, ce stoïcien que Tacite peut trouver naïf lorsqu'il le montre 
(Hist., 3, 81) adressant un sermon philosophique aux soldats d'Anto- 
nius Primus, mais dont la noblesse morale, encore sensible dans les 
entretiens et les propos qu'on nous a conservés de lui (2), est attestée 
par Épictète (3) et a été célébrée par Pline le Jeune (Epist. 3, 11, 5). 
On peut donc croire que Verginius Flavus était fort supérieur par le 
caractère à Remmius Palacmon. Mais nous n'avons aujourd'hui aucun 
moyen de nous faire une idée de son éloquence, et il ne nous est 
guère mieux connu comme professeur. Il avait composé un traité de 
rhétorique ; Quintilien, à qui nous devons ce renseignement (Inst. 
orat., 3, 1, 21), dit (7, 4, 40) que l'ouvrage était purement technique ; 
il lui accorde une grande autorité, bien qu'il le trouve incomplet sur 
une question importante, celle de la qualité dans les causes (ibid.), et 
qu'il y signale môme une erreur (4, 1, 23) : Flavus, interprétant mal 
un précepte de Théodore, aurait adressé à ce rhéteur un reproche 
sans fondement. Mais ces réserves sur quelques détails du livre 
n'ôtent rien à son estime pour l'auteur, dont, à l'occasion, il cite l'avis 
sur des questions controversées (3, 6, 45; 7, 4, 24). C'est Quintilien 
encore qui nous a conservé un bon mot de Flavus (11, 3, 126) : celui-ci, 
voyant un de ses confrères qui, en parlant, allait et venait sans cesse, 



(1) H. Lehmann (zur Erklârung der Satiren des Persius. Philologus G 
(1851) p. 432) en conclut que l'enseignement de Verginius Flavus avait des 
tendances républicaines et a pu agir dans ce sens sur Perse. Mais c'est faire 
dire à Tacite plus qu'il ne dit. D'autre part Lehmann {ibid.) infère d'un pas- 
sage de Perse {Sal., 3, 44 et suiv.) que Verginius marquait ses sentiments 
républicains dans le choix de ses sujets puisqu'il proposait comme matière 
à développer les dernières paroles de Caton : mais Perse, dans ces vers, ne 
parle pas en son propre nom ; et si on veut, malgré tout, appliquer le pas- 
sage à Verginius Flavus, ne faut-il pas admettre que son ancien élève 
l'appelle non sanus magisler ? Comment concilier ce manque de respect avec 
l'hypothèse d'une forte influence que Verginius aurait exercée sur Perse ? 
V. infr., p. 21, ce qu'on peut retenir de la remarque de Lehmann. 

(2) V. O. Hense : C Musonii Rufi reilquiae, Leipzii^-, 1905. 

^(3) l<4)ictète avait suivi les leçons de Musonius et parle souvent do hii. V. 
Epicleti dissertai., éd. Schcnkl (Leipzig, 1.S98), index, au mol l'or^o,-. 



14 F. VILLENEUVE 

demanda « comljiou il avait déclamé de milles (quot milia passuum 
declamasset). » Remmius Palaemon avait la dent plus dure. 

Nous pouvons donc accorder à Verginius Flavus de l'éloquence, du 
savoir, de TurbaniLé. Mais quel était l'esprit de son enseignement? 
Sans doute Quintilien lui serait moins favorable s'il avait été grand 
admirateur de toutes les nouveautés et si, par exemple, il avait encou- 
ragé ses élèves à imiter la manière déjà célèbre de Sénèque, dont, aussi 
bien, l'éclat ne devait jamais éblouir Perse (1). Faut-il croire qu'il 
était plutôt attaché à la tradition de l'école attique, qui vivait encore, 
d'une vie un peu précaire, en attendant la revanche que le IP siècle 
lui préparait ? Les idées littéraires de Perse, telles ([ue nous les déga- 
gerons de sa première satire, et ses procédés de style n'ont que des 
rapports lointains avec les principes et la pratique de cette école ; et il 
serait surprenant que Quintilien, qui a repris contre les Atticistes de 
Rome la plupart des arguments développés dans VOrator et le Bru- 
tus (Inst. orat., 12, 10, 14 et suiv.), eût si bien traité un partisan 
déterminé de Calvus et de Pollion. Nous sommes conduits à suppo- 
ser que Verginius Flavus était, comme Quintilien, un ennemi de tout 
excès ; qu'il proscrivait l'emploi d'un style hérissé d'archaïsmes, sec, nu, 
rude à l'oreille, aussi bien que le goût immodéré des mots nouveaux, 
des phrases chatoyantes et perpétuellement aiguisées en traits, des 
rythmes chantants et sautillants ; qu'il voulait former des orateurs et 
des écrivains sachant allier la force et l'éclat, la mâle sonorité et l'har- 
monie. Si c'était bien là son idéal, je ne sais s'il ne trouva qu'à louer 
dans les vers de son ancien élève, mais il fut satisfait, je pense, de 
l'entendre railler le style énervé dont les poètes et les orateurs du 
temps chatouillaient (2), pour ainsi dire, le public. 

Si, touchant les idées et les goûts littéraires de Verginius Flavus,' 
nous en sommes réduits aux hypothèses, nous pouvons affirmer qu'il 
pratiquait la méthode déjà traditionnelle dans les écoles. Chez lui, 
comme ailleurs, les adolescents mettaient en œuvre, dans des sua- 
soires et des controverses mille fois traitées, les lieux communs que le 



(1) Vîta Persil, 5 : sero cognouit et Senecam, sed non ut caperetur eius 
ingenio. 

(2) Sénèque le Père: Contr.,\, 1, 25 : schéma quod uulnerat, non quod 
titillât. Cf. Perse, 1, 2L 



ESSAI SUR PERSE 15 

grammairien leur avait appris à développer : en effet, on ne s'attachait 
point, dans les déclamations, à trouver des idées nouvelles ni à cons- 
truire une argumentation solide dont toutes les parties fussent forte- 
ment enchaînées et où chaque développement fût mesuré dans son 
étendue d'après son degré d'importance (1) ; il s'agissait non pas de 
convaincre, mais de plaire (2) ; un langage qui n'eût parlé qu'à la rai- 
son des auditeurs eût semblé ennuyeux. Ce n'est point qu'on se 
contentât, sur le fond même du sujet, de simples indications : on s'en 
occupait, au contraire, longuement, tout au moins dans les contro- 
verses (3), mais c'était pour le parer de traits brillants, pour y distin- 
guer quelques-unes de ces questions où les rhéteurs faisaient valoir 
leur subtilité bien plutôt que leur connaissance du droit, ou pour y 
chercher prétexte à imaginer des couleurs ingénieuses. Et on saisis- 
sait bien vite la moindre occasion d'introduire ces descriptions, ces 
lieux communs moraux, ces exemples mythologiques et historiques, 
ces prosopopées, ces apostrophes où le jeune orateur essayait de faire 
briller son talent. Quel triomphe s'il pouvait peindre, à grand renfort 
de souvenirs de Virgile (4), les variations de l'atmosphère, l'Océan, 
une tempête, un incendie, une bataille (o), développer à perte de vue 
des considérations sur les caprices de la fortune, sur les inconvénients 
de la richesse et les avantages de la pauvreté, sur la décadence des 
mœurs (6), évoquer pathétiquement le festin de Thyeste, l'humble 



(1) Sén.: Contr. praef.,^, 1 : qui declamationem parât... argumcntationes, 
quia molestae sunt et minimum habent floris, relinquit. — Cf. Ed. Norden : 
Bie anlilie Kunstprosa (Leipzig-, 1898), p. 273 et H. Bornecque : Les déclama- 
lions el les déclamaleurs d'après Sénèque le Père, Lille 1902, p. 90 et suiv. 

(2) Ibid.: scribit non ut uincat sed ut placeat. Cf. H. Bornecque : ouvrage 
cité, p. 125. 

(3) Dans les suasoires, on pouvait se donner une liberté complète. Sénè- 
que le Père nous dit {Contr., 2, 2, 12) qu'Ovide traitait les suasoires plus 
volontiers que les controverses, parce que loule argumenlation lui était à 
charge (molesta illi erat omnis argumentatio). 

(4) Dès l'époque d'Auguste, les rliéteurs avaient pris l'habitude de copier 
les descriptions de Virgile(v. par ex. Sénèque le Père : Contr., 7, 1, 27 : Suas, 
3, 4-5). 

(5) Sén.: Suas., 3, 1 ; 1, 1, 2, 4 ; Contr., 7, 1, 4, 10 ; 8, G, 2 ; 2, 1, 12; 2, 1, 10. 
. (6) Sén.: Contr., 1, 1, 3 ; 1, 1, 5; 1, 1, 10 ; 1, 8, 16 ; 2, 1, 1 ; 2, 1, 7 et suiv.; 

5, 1, 1 ; Suas., 2, 3. - Contr., 2, 1, 10-14 ; 2, 1, 25 et 26, 29 ; 2, 6, 2 ; 5, 5, 1 ; 



10 F. VILLENEUVE 

naissance de Servius, la chasteté de Lucrèce et de Virginie, Marins 
sur les ruines de Garthage (1). Ce n'était pas seulement dans les sua- 
soires, dont les sujets mettaient en scène des personnages historiques, 
que s'étalaient des morceaux de ce genre ; ils ne tenaient guère moins 
de place dans les controverses; et peu importait, alors, que la digres- 
sion fit, par le luxe des images, par les grands noms prononcés ou 
par le caractère solennel des réflexions, un contraste ridicule avec les 
intérêts particuliers et médiocres qui étaient débattus (2); on peut dire 
même que, plus le rapprochement était forcé, plus l'auditoire l'admi- 
rait comme une trouvaille. La plupart des maîtres donnaient eux- 
mêmes l'exemple. Mais ils étaient attentifs, surtout, au détail de l'ex- 
pression : c'est là que l'adolescent appelait à son secours tous ses sou- 
A^enirs ; il cherchait à utiliser, presque toujours en forçant l'effet, les 
figures qu'on lui avait fait admirer chez les auteurs, en particulier les 
antithèses et les métaphores; les idées les moins justes et les plus 
banales trouvaient accueil auprès de lui s'il pouvait, les ramassant en 
de brèves formules, leur faire prendre un air de vigueur : c'est alors 
surtout qu'il tendait tous les ressorts de son esprit, car il savait que la 
renommée portait souvent au fond des provinces les traits dont la 
forme avait paru piquante et neuve (3). Qu'elle manquât de naturel, 
on ne s'en mettait point en peine ; on acceptait même que l'effort 
y demeurât visible, si le tour de force était réussi, et qu'elle sentit la 
gageure, si le pari était gagné : car, pour les hommes de ce temps, 
comme plus tard pournos précieux, la surprise faisait une bonne par- 
tie du plaisir littéraire (4). Chacun de ces traits célèbres devenait le 



2, 1, 8 ; 2, 1, 21 — 1, 2, 20 ; 1, 7, 5 ; 2, .5, 7; 2, 7, 1 et 4. (Cf. ibid., 7, 8, 10 ; 3, 2, 
1. Cf. Morawski : De rhetoribus latinis observaliones, Cracovie, 1892, p. 12 et 
suiv. 

(1) Sén.: Contr., 1, 1, 23 ; 1, 6, 4 ; 2, 1, 5. Cf. E. Norden, die anlike Kunst- 
prosa, p. 285. — Contr., 1, 5, 3. (Cf. 6, 8, 1) ; 1, 1, 3 et 5. 

(2) V. E. Norden : ouvrage cité, p. 275 et suiv. 

(3) V. Dial. de orat., 20. 

(4) Pline: Epist.. 9, 26, 4 : sunt maxime mirabilia quae maxime insperata^ 
maxime periculosa. Cf. Quint.: Inst. orat., 8, prooem. 31 : quaerunt aliquid... 
inopinalum. — Fronton : Ad Caesarem,A, 3, p. G3. Naber : paucissima inspe- 
rata atque inopinala uerba. V. H. Peter, der Brief in derrôm. Literatur (in 
Abhaudlungen der philologisck - historischen Classe der Kôniglich Sdchsi- 
schen Gesellschaft der Wissenschaflen XX», 1903, p. 125) et E. Norden : ouvr. 
cit., p. 282 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 17 

point de départ d'une sorte de concours : on le reprenait dans loules 
les écoles en tâchant de l'aiguiser et de l'abréger encore, jusqu'à en 
faire, parfois, une véritable devinette (1). Los jeunes gens ne se conten- 
taient point, dans cette poursuite de l'effet, d'imiter les déclamaleurs en 
vogue ; il leur arrivait souvent de condenser la prose ou les vers des 
grands écrivains, et, aussi, de les délayer, car on avait trouvé le secret 
d'unir la prolixité à la concision ; il suffisait pour cela de reprendre 
plusieurs fois de suite la môme idée en une série de phrases brèves (2). 
Et n'y avait-il pas les digressions, où toutes les manières d'amplifier 
étaient reçues et où le jeune homme pouvait mettre à contribution les 
auteurs les plus différents? Tout, alors, lui était bon pour solliciter ses 
facultés d'invention verbale. D'une manière générale, on croyait que 
« plus on a eu de modèles sous les yeux, plus on fait de progrès en 
l'art de bien dire» (3) ; on se souciait peu que le style y perdit en tenue 
s'il y gagnait en éclat. Aussi bien, on ne s'embarrassait plus guère de 
la distinction des genres ; les limites s'effaçaient entre l'éloquence, 
l'histoire, la poésie (4); et, dans les descriptions surtout, le jeune ora- 
teur ne se faisait aucun scrupule de laisser apparaître les « membres » 
de ses poètes famihers. 

On peut admettre que Flavus apportait dans l'application de cette 
méthode plus de mesure que ne le faisaient la plupart de ses confrères ; 
mais la méthode elle-même, on l'a bien souvent montré, était fâcheuse. 
Il n'y avait peut-être pas grand mal à proposer aux jeunes gens des 
matières rebattues et à ne leur denmnder, pour le fond, aucune origi- 
nalité; car enfin le conseil de Boileau, «avant donc que d'écrire, 
apprenez à penser », est d'une application difficile en pédagogie; on 
est bien obligé d'exercer d'abord les élèves à mettre en ordre l't à 
exprimer les idées d'autrui ; si on réclamait d'eux un effort d'inven- 
tion vraiment personnel, on risquerait trop souvent de ne rien oblenir 



(1) V. des exemples du procédé chez Sénèque le Père : Conlr., 1,5, 0; 1, 8,0; 
1,8, 15 ; 2, 1, 39; 2, 2, 8 ; 7, 5, 9; 9, 2, 20; 10, i, 19, etc. Cf. lioissier : Turile-^, 
(Paris, 1908), p. 226. 

(2) V. par ex. Sén.: Contr., 9, 5, 17. » 

(3j Sén.: Conlr., 1, praef. G : « plura oxempla inspecta sunt,plus incloquen- 
tiam proficitur. » 
'(4) V. Dial. de oral., 30. Cf. Morawski : De rhcloribits, etc., p. G et siiiv. 



18 F. VILLENEUVE 

ou donc Iroiivi'i'. dans la [)lu[)aiL dos compositions, que des sottises. 
Mais les sujets, ceux dos controverses surtout, n'étaient pas bien 
choisis ; qui ne sait que, au liou d'être simples et de faire appel au bon 
sens, ils étaient presque toujours d'une choquante invraisemblance? 
 lire les échantillons que nous en ont conservés le recueil de Sénèque 
le l^ère, Vlnstitutio oraloria de Quintilicn, les déclamations mises 
sous le nom de ce dernier et celles de Ca'purnius Flaccus, on les pren- 
drait souvent pour le résumé de quelque nouvelle bien romanesque, 
de quelque gros drame bien noir, parfois môme de quelque conte gras. 
Il y avait là un grave danger pour la formation du jugement et du 
goût. D'autre part, c'était rabaisser singulièrement la valeur des con- 
naissances humaines et des chefs-d'œuvre de l'esprit que d'en faire 
l'arsenal ou, pour mieux dire, le magasin d'accessoires de la rhétori- 
que ; or telle était la tendance générale : le sage Quintilicn lui-même n'y 
échappera pas entièrement(l). Science, philosophie, histoire, créations 
des poètes, tout cela semblait n'exister que pour fournir de jolies 
phrases à de I>eaux parleurs, de même que, au XYIII^ siècle, quand 
sévit chez nous la mode des poèmes didactiques, des versificateurs 
ingénieux et froids ne Aoyaient en toutes choses qu'une « admirable 
matière à mettre en vers français y>. Qu'on se rappelle, si on veut un 
exemple, ce que devient, entre les mains d'un Valère Maxime, l'his- 
toire adaptée aux besoins de la rhétorique. Et que dire des consé- 
quences do l'admiration mutuelle dans ces écoles où chaque élèA^e à 
son tour entendait applaudir par des camarades complaisants les 
essais de sa jeune éloquence ? (2) Souvent môme, pour rendre le 
triomphe plus complet, parents et amis venaient grossir l'auditoire (3). 
Comment un adolescent doué de quelque facilité se fùt-il imposé 
l'effort de penser et de parler juste, quand il lui était si aisé de faire 
acclamer, en mettant au pillage rhéteurs et écrivains, des antithèses 
bien balancées, des apostrophes pathétiques, des morceaux cousus 
de banalités, mais s'achevant sur un trait brillant, comme ces airs de 



(1) Cette tendance est déjà très sensible chez Cicéron, mais à une époque 
où l'éducation oratoire n'était donnée qu'aux futurs avocats et ne se pro- 
longeait guère. 

[2} V. Quint.: 1ml. oral., 2, 2, 9. 

(3) V. Perse : 3, 47. Cl". Juv., 7, 16G. 



ESSAI SUR PERSE 1'.» 

bravoure (le l'aiicieii opéra italien où le chanlcur doniiail pour finir 
son plus grand effet vocal? (1) 

La méthode, en dépit de tous ses dangers, avait, pour les esprits 
vigoureux, un avantage : ceux-ci cherchaient réellement, dès l'école, 
à atteindre dans l'expression des idées le plus haut degré de force et 
de concision; ils s'en faisaient une habitude; et quand, plus lard, 
mûris par la réflexion et par l'expérience de la vie, ils avaient enfin 
quelque chose à dire, ils trouvaient ces phrases, riches de signification 
sous une forme condensée, qui donnent tant de prix aux belles œuvres 
de l'époque impériale. 

Il ne nous sera pas difficile de reconnaître dans les srdires de Perse 
la marque de cette éducation si particulière. Je voudrais faiie remar- 
quer dès maintenant que, s'il n'y trouva point la nourriture morale 
dont sa gravité ppécocc eût été avide, elle lui a[)por[a, pourrait on 
dire, l'écho multiplié des réflexions chagrines (|ue son enfance avait 
dû surprendre plus d'une fois. La censure du présent était un des 
lieux communs le plus fréquemment dévelo[)pés chez le rhéteur : on 
parlait de ce siècle «regorgeant de crimes inouïs» (2); si un fils accusé 
de parricide avait été absous, c'était, disait-on, parce (]ue les juges 
avaient été indulgents aux mœurs de l'épocpu^ (3) ; on opposait la 
simplicité et la chasteté des femmes d'autrefois au luxe et à la dépra- 
vation des femmes de ce temps (4). Un des thèmes favoris de l'école, 
l'éloge de la pauvreté (5), fournissait aussi une belle occasion de ful- 
miner contre les vices (pie l'amour des richesses a fait naître ou (pi'il 
a développés. Depuis longtemps, les historiens affirmaient que les 
premiers signes de la décadence dalaient pour llonie du jour où la 
conquête de la Grèce et de l'Orient avait éveillé chez ses citoyens le 
goût du luxe. La rhélorique pouvait reconnailie son bien dans celle 
thèse, car, si l'habitude de parer le bon vieux temps de toutes les 
A'Crtus et desémir sur la décadence des nueui-s semble aussi auciiMUK 



(1) V. Morawski : Ihi rheloribits, etc., p. 4. 

(2) Sénèque le Porc : Coiilr., 1, 7, 5 : Hoc prursus ralmlusiini r('i)lol() scelc- 
ribus nouis sacciihi dcei'at. 

(3) Sén.: Conlr. cxccrpla, 3, 2 : saoculo popcrccniui. 

(4) Son.: Contr., 1, 2, 20 ; 2, 5, 7 ; 2, 7, 1 ot 7. 

(5) V. sKpr., p. 15 et note G. 



20 F. VILLENEU^^ 

que la littérature cllc-iuènie, c'était probablement la sophistique 
grecque qui avait lait, du parallèle entre la richesse et la pauvreté, 
un lieu commun; et nous pouvons inférer du plaidoyer de Pénia, 
dans le Plulus d'Aristophane, qu'on célébrait volontiers la pau- 
vreté comme la source de tout bien et de toute vertu, ce qui devait 
conduire à dénoncer la richesse comme une cause de malheur et de 
corruption. Ce thème, s'il faisait reparaître trop souvent, chez les 
déclamateurs latins, la cabane de Romulus, les grands généraux 
d'autrefois «pris à la charrue» (1), et le Capitole d'aujourd'hui, tout 
couvert d'or, était traité parfois avec une précision dans le blâme et 
une àprcté de ton que n'eût point désavouées un auteur satirique : tel 
est le morceau (2) oîi Labienus, dans la controverse célèbre dite des 
mcndici clebililati, soutenant la cause de l'homme qui estropiait les 
enfants exposés, puis les obligeait à mendier, 'le défendit « par 
l'exemple... des grands seigneurs qui n'avaient pas plus que lui le 
respect de l'humanilé, qui entassaient les csclaA^es dans leurs maisons, 
qui les mutilaient pour les faire servir à leurs plaisirs, qui, « n'étant 
pas hommes eux-mêmes, voulaient empêcher les autres de l'être» (3) ; 
il parla aussi des riches « qui circonviennent l'esprit simple des 
jeunes gens malheureux et jettent à l'école du gladiateur les hommes 
les plus beaux, les plus propres au métier des armes. » Je sais bien 
que Labienus passait « pour déchirer toutes les classes et tous les 
hommes » et pour n'avoir point, malgré le retour de la paix civile, 
«dépouillé l'esprit pompéien (4)». Il n'en est pas moins vrai que le 
souvenir de son éloquence vécut longtemps dans les écoles. Perse 
devait goûter en elle l'énergie des attaques et la verdeur du langage. 
Ses sentiments de Romain et ses instincts d'homme libre purent 
s'exalter aussi, dans les exercices oratoires, à l'évocation des grands 
noms et des grandes choses de l'époque républicaine. Mais, comme 
je le ferai voir, rien dans ce que nous savons de lui, rien non plus 
dans son œuvre ne nous autorise à lui prêter des opinions nettement 



(1) C'est le thème illl ah aralro; v. Sén.: Conlr., 1, 6, 4; cf. Morawski : ou- 
vrage cité, p. 18 et suiv. 

(2) Sén.: Con/r., 10, 4, 17-18. 

(3) Boissier : L'opposition sous les Césars, p. 9i. 

(4) Sén.: Contr., 10, praef. 5. 



ESSAI SUR PERSE 21 

hostiles au régime impérial. Je ne doute point qu'il n'ait égorgé de 
bon cœur, avec tous ses camarades (1), ce tyran qu'il devait livrer plus 
tard, dans un morceau bien connu (Sat., 3,35-43), à un châtiment 
moins banal ; mais cela, on le sait, ne tirait pas à conséquence aux 
yeux du maître de Rome qui ne consentait point, ordinairement (2), à 
reconnaître un frère en ce personnage purement grec. Et pourtant 
cette glorification de l'assassinat politique ne fut pas sans danger à 
une époque où la conspiration paraissait aux opposants un moyen 
normal d'élever au pouvoir l'empereur de leur choix. 

Enfin, si nous ne pouvons rien dire de l'éloquence de Verginius 
Flavus et de l'accent que prenaient dans ses propres déclamations 
les lieux communs oii ses idées et ses sentiments personnels se 
laissaient deviner, nous ne devons pas oublier que son enseignement, 
à la longue, devint suspect à ?Néron (3) ; c'est donc qu'il passait pour 
ne point former des voluptueux et des sceptiques, prêts à admirer 
toutes les fantaisies de l'esthète impérial. Mais Perse, qui fut l'élève 
de Flavus sous Claude et pendant peu de temps, ne semble pas 
avoir compté l'influence de ce maître pour une part considérable 
dans sa formation morale; sans cela il n'eût pas négligé de lui payer 
sa dette par quelque vers reconnaissant lorsque, dans sa cinquième 
satire (v. 34-3o), il nous parle de son adolescence encore incertaine au 
carrefour de la vie. Et no nous laisse-t-il pas entendre qu'il se sentait 
fort mal [iréparé à choisir sa voie au moment où il prit la toge virile et 
([ue sa liberté nouvelle lui fit peur? C'était beaucoup cependant qu'il 
n'en fût pas enivré. Je gagerais qu'il ne s'égara pas souvent dans ces 
rues de Subure dont l'accès lui était maintenant permis (Sat., 5, 32-33). 
Ce n'est point que, malgré la modestie virginale dont le loue son l)io- 
graphe, il dût baisser les yeux, dans ce quartier des plaisirs faciles, 
avec la pudeur crainlive et effarouchée d'une âme absolument igno- 
rante. On doit supposer que sa mère et les amis (|ui s'occupaient avec elle 



(1) V. Juv., 7, 151 : Cum perimit saeuos classis nunicrosa tyrannos. 

(2) Nous hsons pourtant chez Dion, 50, 20, (|uo Secundus Carinas fut exilé 
sous Cahgula pour avoir déclamé contre la tyrannie dans un exercice d'école . 
Cf. René Waltz : Vie de Sénèque, Paris 1909, p. 62, n. 1. Sur le tyrannicide, 
cf. Sénèque : l)e benef., 7, 19, 

■ (3) Cf. supr., p. 13. 



52 F. VILLENEUVE 

(le l'enfant fui'OMl alliMilifs à no laisser approcher de lui que des jeunes 
gens irréprochables dans leurs mœurs et leurs propos; mais, outre cpu^, 
dans l'école du grammairien et dans celle du rhéteur, une surveillance 
de tous les instants n'était guère possible, l'enseignement n'allait point 
sans apporter des révélations de toute sorte. Quintilien juge nécessaire 
de rappeler aux grammairiens qu'ils ne doivent faire étudier à leurs 
plus jeunes élèves que des œuvres où la décence ne soit jamais 
blessée (Inst. orat., 1, 8, 4; et suiv.) : c'est sans doute que le conseil 
n'était pas superflu ; lui-même permet que l'on commente dcA^ant les 
élèves plus âgés les lyriques, les élégiaques et surtout les comiques, 
si utiles pour enseigner la psychologie au futur orateur (ïnst. orat. 1, 
8, 7 ; 10, J, 09 et suiv.). Palaemon, qui expliquait Horace et ïérence, 
était homme à se mettre fort à son aise lorsqu'il rencontrait des vers 
trop passionnés, des plaisanteries lestes ou des peintures sans voile^. 
Chez le rhéteur, il était encore plus difficile aux jeunes gens de 
conserver l'ignorance du mal. Les controverses roulaient souvent sur 
des affaires d'adultère et de viol, et transportaient parfois les audi- 
teurs dans les plus mauvais lieux. Même si le maître, ménageant la 
pudeur de ses élèves, évitait les matières par trop choquantes, le 
monde factice des déclamations n'en restait pas moins peuplé de 
tyrans cruels, de marâtres empoisonneuses, de pères injustes, de fils 
parricides ou accusés de l'être. C'était assez pour donner, avant toute 
expérience, à un adolescent d'esprit réfléchi et de sensibilité délicate, 
le sentiment que l'homme n'est pas bon, et pour lui mettre dans 
l'âme une certaine défiance devant la vie. Si donc il est peu vraisem- 
blable que Perse, après avoir déposé la prétexte et consacré sa bulle 
aux dieux lares (Sat., o, 30-31). soit allé d'une manière entièrement 
spontanée, comme il semble nous le dire (ibid. 36), chercher les leçons 
de la sagesse, je ne suis pas surpris qu'il n'ait éprouvé aucune impa- 
tience ni même aucune envie de se jeter dans les plaisirs du monde. 
11 ne dut pas songer non plus à poursuivre son éducation oratoire pour 
aborder le barreau et s'élever ensuite aux honneurs ou aux charges 
lucratives dont l'accès était ouvert à son rang. Sa fortune suffisait à 
ses goûts, son âme était au-dessus de toute ambition vulgaire, et, 
d'autre part, il n'avait point cette énergie inquiète, ce besoin de vivre 
avec « intensité » ([ui fait les hommes d'action. Porté dès lors vers la 
contemplation et le travail littéraire, il aurait pu vieillir, comme 



ESSAI SUR PERSE 23 

beaucoup d'autres, dans les exercices oratoires. Mais déjà peut-être 
ce qu'il y avait eu lui de vie intérieure lui en avait fait sentir le 
néant, et, plus tard, il sut les railler avec finesse : « Souvent, je 
m'en souviens, fait-il dire à un de ses personnages, dans mon enfance, 
je nie frottais les yeux d'huile, si je ne voulais point, à Galon prêt 
à mourir, débiter des paroles sublimes, qu'eût beaucoup louées un 
maître peu sage cl que mon pore, avec un cortège d'amis, eut écou- 
tées tout en sueur (Sat. , 3, 44-47). » L'expression, selon la coutume de 
Perse, n'est point parfaitement claire, mais ces «paroles sublimes» 
débitées à Galon semblent bien être une suasoirc que l'adolescent avait 
à composer, i)uis à apprendre par cœur pour la réciter à l'école du 
rhéteur ou du grammairien. Perse a compris ce qu'il y avait de ridi- 
cule à transformer ainsi on orateurs de simples écoliers ou, pour 
rappeler une expression de Pétrono (Satiricon, 4, 2) des «enfants qui 
n'avaient pas fini de nâitre » (cloquenliam.... pucris induunt adliuc 
nascentibus). Je n'ose affirmer cependant qu'il ait eu, dès sa quator- 
zième année, pareille clairvoyance et qu'il soit demeuré insensible 
aux louanges de son maître ou aux acclamations des assistants : 
après tout, comme il le reconnaît lui-même, il n'était pas de pierre 
(Sat., \, 47). Ou bien faut-il croire qu'il avait eu le senliment de 
réussir assez mal dans les compositions de ce genre? cela est possible, 
car, vraisemblablement, la facilité lui fit toujours défaut et il devait 
y avoir, même dans ses travaux d'écolier, quelque chose de tour- 
menté. D'autre part, adolescent réservé et timide, ne se sentait-il pas 
mal à l'aise lorsqu'il lui fallait débiter devant son maître et ses 
camarades ce qu'il avait écrit? En tout cas, la vanité qu'il avait pu 
concevoir sous l;i cai'osso d^Mogos plus ou moins inlérossés lui sembla, 
je pense, bien puérile lorsipi'il co muI l'orgueil du jeune philosophe. 



F. VILLENEUVE 



CHAPITRE II 



Perse et la société stoïcienne. Thrasea. 

Il n'est pas impossible que l'éUicle du sloïcisme ait été tradition- 
nelle dans la famille de Perse. Depuis l'époque déjà lointaine où 
Panaetius avait initié à la philosophie du Portique Scipion Emilien 
et son cercle (1), beaucoup de membres de l'aristocratie romaine, 
répudiant le préjugé national qui voyait dans les philosophes des 
bavards ridicules ou dangereux, avaient senti que, même au point 
de vue pratique, tout n'était pas vain dans les découvertes de la 
sagesse grecque et, en particulier, qu'il y avait une sorte d'accord 
préétabU entre les meilleures parties de l'esprit romain et les ten- 
dances dominantes du stoïcisme. Un système qui subordonnait la 
logique et même la physique à la morale, et qui présentait la philo- 
sophie comme l'apprentissage d'un art, le plus haut de tous, celui 
de bien vivre ; qui faisait de l'acceptation consciente d'une loi supé- 
rieure la fin de l'homme; qui fondait la morale et le droit sur cette 
loi immuable et éternelle devait trouver bon accueil auprès de ces 
hommes d'action et de ces juristes : il lui suffisait de s'offrir à eux 
dépouillé de la dialectique épineuse dont Ghrysippe l'avait armé 
contre les attaques de la nouvelle Académie. Or Panaetius se distin- 
guait de ses prédécesseurs par la clarté et l'agrément de la forme (2). 
Que son orthodoxie laissât à désirer, c'était chose peu grave aux 
yeux de ses disciples romains, enclins à ne voir dans les discussions 
purement doctrinales que des querelles de mots. C'est donc au 11^ siècle 
avant J.-C, quand l'existence de la république ne semblait pas encore 
menacée, que commence ce qu'on peut appeler la période gréco- 
romaine du stoïcisme. 



(1) V. Ed. Zellcr : Philosoj)hie der Griechen, III, P, p. 557 et suiv. 

(2) V. ibuL, p. 560 et n° 3. 



ESSAI SUR PERSE 25 



Le stoïcisme et les premiers Césars. 

Dès lors les idées cUi Portique ne cessèrent jamais de compter de 
nombreux adeptes dans la noblesse et les familles équestres de Rome. 
Le mouvement qui porta vers elles, à l'époque des Césars, tant 
d'hommes graves et cultivés n'eut donc point son origine, comme on 
l'a dit trop souvent, dans une révolte de la conscience contre la 
tyrannie, dans le désir de dresser, au milieu de la servilité générale, 
l'image fière du sage prêt à subir sans se plaindre l'exil et la mort 
plutôt que de violer la loi morale : c'est simplement une tradition qui 
se continue ; et, si le succès de la doctrine parait croître sans cesse, 
cela peut s'expliquer uniquement, au moins dans les premières 
années, par les loisirs que la vie publique laissait aux grands. Ceux 
que ne contentaient point la pure rhétorique, les petits vers ou les 
travaux d'érudition et dont l'esprit sérieux réclamait un genre d'étude 
qui put servir à leur perfectionnement moral ; ceux aussi qui, rongés 
d'ennui, promenaient d'objet en objet une curiosité lasse, allaient 
écouter les philosophes ; et les deux systèmes qui, depuis longtemps, 
se disputaient la faveur des Romains, l'épicurisme et le stoïcisme, 
voyaient l'un et l'autre grossir le nombre de leurs adeptes. Il se for- 
mait même des écoles éclectiques, d'existence éphémère, par exemple 
celle des Sextii qui combinait le stoïcisme, réduit à la morale, avec 
des idées pythagoriciennes et aussi, peut-être, des idées platoni- 
ciennes (1). Beaucoup de grands personnages avaient chez eux un 
philosophe ; mais ils ne faisaient en cela qu'imiter Scipion Emilien, 
Ti. Gracchus, M. Pupius, Piso Calpurnianus, Ciccron et Caton chez 
qui avaient vécu de longues années Panaetius, C. Blossius de Cumes, 
le péripatéticien Staséas, Diodote, Athénodore (2). Auguste lui-même 



(1) V. ]']. Zellor: Phllosnphit: der Grierlteii, 111, 1^, p. 075. 

(-2) V. ihid., p. 534, 558, 585 et suiv. (note) ; 028 (n» 2). 



;?(*. F. VILLENEUVE 

n'avail il pas on un jiliilosophe domcstuiuc, Aroios(l)? La philosophie 
lui était si peu suspecte (^l'il avait composé et qu'il lut, devant un 
cercle d'amis, un ouvrage où il en conseillait l'élude (2). On a remarqué 
avec raison que « tous les hommes distingués de son temps, historiens 
ou poètes, jurisconsultes ou hommes d'Etat, Horace comme Labéon, 
Pollion comme Titc-Live s'en sont occupés avec ardeur (3). » Si Pollion 
et sui'tout Labéon peuvent passer pour des opposants, }Iorace et ïile- 
Live comptaient parmi les familiers du prince, et qui ue sait que 
l'éclectisme du premier fit au stoïcisme une part de plus en plus 
considérable ? 

Comment, d'ailleurs, la défiance des Césars se fùt-elle immédiate- 
ment évedléc à l'égard d'une secte qui s'était développée quand déjà 
l'indépendance politique était morte dans les pays grecs, et dont les 
membres n'avaient jamais été, pour les successeurs d'Alexandre, des 
sujets rebelles? On ne voit même pas que les stoïciens eussent alors 
cherché à faire renaiire la vie publique dans les villes qui conservaient 
encore une ombre de liberté. Ils admettaient en général que le meil- 
leur gouvernement serait celui qui combinerait la monarchie, l'aris- 
tocratie et la démocratie (4). Mais ils s'accommodaient fort bien de la 
simple monarchie. Le sage, selon Chrysippc, acceplera volontiers le 
sceptre. S'il ne peut régner en personne, rien ne lui défend de s atla- 



(1) Nous sommes mal renseignés sur ce philosophe; si un ddit, comme 
l'admettent Zeller (ouv. c., p. G14, n" 2) et Croiset {Hisl. de in lill. ijr., 1. 5, 
p. 413) l'identifier avec Arcios Didymos, c'était un éclectique professant un 
syncrétisme voisin de celui d'Anliochos d'Ascalon on peut être du scepti- 
cisme de Philon de Lai'isse v. R. Hirzel: Unlenuchionjrn zu Ciceros pitilus. 
Schriflen, III (Leipzig, 1883), p. 242. 

(2) V. Suét : Aug.,SQ. Cf. R. Hirzel : DerDialo'j. (Leipzig, ISîKj), t. 2, p. 2. 

(3) G. Boissier : Religion romaine, t. 1, p. G. Cf. R. Hirzel (Der Bialoy., t. 2, 
p. 4) qui nomme aussi Messalla Corvinus dont Horace dit [Odes, 3, 21, 9; : 
Socralicis madel sennonibiis, et Iccius (v. Hor. : Od., 1, 2'.)). 11 fait remarquer 
qu'Auguste paraît avoir encouragé surtout une philosophie pratique com- 
pai'able à celle que Xénophon a tirée de l'enseignement de Socrate 
(v. ibid., p. 3). 

(4) Diogène Laërce:7, 131 (= J. von Arnim : Stoicorum uelerum fragmenta, 
t. 3, p. 175, n° 7(10. 



ESSAI SUR PERSE 27 

cher à un roi ; et il ne considérera point comme une coiulilion indis- 
pensable que ce roi soit déjà avancé sur le chemin de la sagesse (1). 

Assurément Caton d'Utique était stoïcien, mais Brutus professait une 
sorte d'éclectisme (2) et Cassius était épicurien (3). Aussi bien Sénc- 
que dit-il expressément que Brutus a commis une grave erreur et ne 
s'est pas conformé aux principes du stoïcisme en redoutant le nom de 
roi, alors que, pour une cité, l'ien ne vaut une monarchie juste (4). Du 
reste, pour le vrai stoïcien, la révolte est vaine (o), et pourvu qu'il 
garde sauves son indépendance et sa dignité moiales. il ne doit pas se 
jeter dans la lutte des partis pour défendre, contre tout espoir, une 
constitution qui lui plait davantage et qui a fait longtemps la grandeur 
du pays, mais que l'état des m.œurs ne comporte plus ((>) ; sans doute 
on peut féliciter Caton d'avoir cru qu'il était plus honorable pour 
Home de toml)er dans la servitude que d'y courir (7), et Sénèque lui- 
même a, plus d'une fois, loué sans restriction ce modiMe du stoïcisme 
romain ; mais il lui arrive aussi de se demander si ce grand liomme 
n'eût pas mieux fait de se tenir à l'écart, puisque, après tout, on ne 
combattait plus (]ue pour le choix d'un maitre et puisque toute tenta- 
tive de restauration républicaine était d'avance frappée de stérilité (8). 

Mais, s'il n'y avait en [)rincipe rien d'inconciliable entre la doctrine 
stoïcienne et le régime impérial, il faut reconnaître qu'une sensible 
incompatibilité d'humeur devait bientôt se déclarer entre les Césars et 



(li Plutarquc : Ih; Sloir. repiiyn., 2\ p. 1.013'' := v. Arnini, op. cit., t. 3, 
p. 173, n" 091). Cf. ihid., 30, p. l.OiT f. et d>; cumin, iiol. 7, p. 1.001" {= Arnim : 
ibid., p. 173 et 171, n"* 000 et '3). 

(i-i Selon Plutarquc {Brulus, 2), il s'était attaché particulièrement à l'an- 
cienne Académie. Cic. : Parad , Prooem., 2, lai.sse entendre que Brutus. était 
un académicien professant la morale stoïcienne. 

^3) V.- Cic. : Ad famil., 15, 10 et 19 ; Plut. : Brul., 37. Cf. Zellor, III, 1^ p. 370. 

(4) Sén. : De benef., 2, 20, 2. Cf. dans Plut. : BruL, 12, une conversation de 
Brutus avec l'épicurien Statilius et le stoïcien Favonius : Favonius déclare 
qu'une guerre civile est plus funeste que la plus injuste monarchie. 

(5 Sén. : EpisL, 73. 

(G) Sén. : De benef. , 2, 20, 2 : existimauit ciuitatoni in prioroni formam 
posse rcuocari amissis pristinis moribus. 

(7) Sén. : EpisL, 95, 70. 
' (8) Sén. : Episl., 14, 13. 



^^8 F. VILLENEUVE 

certains hommes de haut rang simplement résignés an nouvel ordre 
de choses, chez qui l'orgueil aristocratique se fortifiait et s'cnnoljlis- 
sait de l'irréductible dignité du stoïcien. On se trompe lorsqu'on 
oppose les Romains aux Grecs comme des esprits uniquement préoc- 
cupés d'intérêts immédiats à des âmes éprises de l'idée. Aimer en 
artiste le jeu de la pensée, se plaire à construire des systèmes d'une 
architecture harmonieuse, admirer la beauté logique d'un raisonne- 
ment juste ou, tout au moins, spécieux, ce sontdes joies intellectuelles 
auxquelles les Romains n'étaient guère sensibles (1), et il est bien évi- 
dent que l'invention philosophique leur faisait défaut. Mais les meil- 
leurs d'entre eux, une fois convaincus de la valeur pratique d'une 
doctrine, étaient capables de s'y attacher passionnément. L'éducation 
nationale, qui, pendant des siècles, avait formé les âmes au culte de 
la patrie et au respect de la loi, les avait préparés à sentir qu'il n'y 
a rien pour l'homme de plus grand que la subordination volon- 
taire à un principe. Lorsque les progrès de la culture intellectuelle et 
du bien-être eurent développé l'esprit critique et l'individualisme, 
lorsque les discordes civiles qui, longtemps, avaient agité Rome sans 
la déchirer, la jetèrent enfin dans une sorte d'anarchie chronique et 
qu'il devint difficile de distinguer où était, au miUeu des égoïsmes 
déchahiés, l'intérêt véritable du pays, le stoïcisme vint proposer aux 
cœurs bien placés un culte nouveau, celni de la beauté inorale; et ces 
Romains l'embrassèrent avec le même esprit de sacrifice (|ui avait 



(1) Et, même sur ce point, il faut se garder d'exagérer. Les jeunes Romains 
étaient fort capables de se passionner pour la dialectique. Patin a dit fort 
justement {Etudes sur la poésie latine, t. 2, p. 412) : « Cet éloignement de la 
société romaine pour la philosophie sur lequel il (M. Boissier) revient sou- 
vent, ne m'est point démontré. Je vois bien que les pouvoirs publics s'en 
défiaient comme d'une nouveauté dangereuse, mais leurs coups d'État 
mêmes contre elle, me donnent à penser qu'elle n'était point, auprès des 
classes du moins que cela pouvait regarder, sans quelque faveur. On avait 
beau d'ailleurs réconduire, l'exiler, elle reparaissait toujours, ramenée par 
ces philosophes grecs, ordinaires commensaux des grandes maisons, par ces 
fils de famille que les écoles d'Athènes renvoyaient à Rome épicuriens, 
stoïciens, péripatéticiens, académiciens, souvent un peu tout cela, et qui, 
nnUne entrés dans la vie active, ne revenaient pas sans plaisir aux spéculations 
dont s'était enchantée leur jeunesse. » 



ESSAI SUR PERSE 20 

rendu leurs aiicèlres si foi'ts. Ils furent prêts à mourir pour ne pas 
déchoir dans leur propre estime. Et je sais bien (ju'ils n'étaient pas 
indifférents à l'estime des autres. Il y a toujours eu, comme on dit, 
de l'attitude chez eux, et la simplicité n'est point une vertu romaine. 
Mais n'est-ce pas précisément un principe de la physique stoïcienne 
que la perfection dune chose répond au plus haut degré de tension 
(tiv:;) des éléments dont elle est formée? Ce serait sans doute un 
jeu de mots d'en conclure que la raideur est une des conditions de la 
sagesse selon le Portique ; il n'en est pas moins vrai qu'en dénonçant 
le moindre relâchement de l'àme comme un danger pour la santé 
morale, le stoïcisme faisait, de l'effort continuel et de la perpétuelle 
surveillance de soi, la loi essentielle de son éthique : 

Apposita intortos oxtendit régula mores 

(Persk : Satire, o, 38). 

La vertu par excellence, c'est de tendre sa vie tout entière le long d'une 
règle unique (1), c'est de « vivre avec conformité (i;j.cXcYCj;j.£v(.)r Zr,v) », 
c'est-à-dire de suivre avec une rectitude inflexible la raison, qui est 
Dieu même en nous. Go fut bien là l'idéal de ce Rutilius Rufus que 
Gicéron a loué avec une admiration un peu ironique, et qui, poursuivi 
par la haine des publicains, aima mieux se laisser condamner injus- 
tement que de recourir pour sa défense aux artifices oratoires et à la 
mise en scène consacrés (2) ; ce fut l'idéal de Gaton, héros qu'il est 
permis de trouver peu aimable, mais dont l'austérité, si nous en 
croyons Plutarque, enveloppait beaucoup de douceur et une sensibi- 
lité très vive (3). A côté de lui, avec un peu de complaisance, on 
mettait Bru tus, et tous deux devinrent pour les stoïciens de Rome de 
véritables saints. Auguste ne prit point ombrage des louanges qu'on 
leur donnait : il voulait passer pour le restaurateur de la république 
et du vieil esprit romain, il ménageait chez les nobles ces regrets 



(1) Cf. Séii. : Epist., 71, 19-20 : Hoc (i. c. lionestum) noc reniitti noc intendi 
posse, non magis quam regulam, qua rectum probari solct, llectos. Quicquid 
ex illa mutaueris, iniuria est recti. Idem ergo de uirtute dicenius : et haec 
recta est ; Uexuram non rccipit. 

(2) Cic. : De oral. 1, 53, 227 et suiv. 
'(3) Plutarque : Cal. Utic, 9. 



30 F. VIT.LENEUVE 

(lu'unc ('lasso dépossédée du jiouvoir conserve longtemps; et, avec 
cela, nous l'avons dit, il se montrait favoraI)le à la pliilosophie et aux 
philosophes. Mais il n'est pas surprenant que le stoïcisme, à cause du 
grand nondjre d'adeptes qu'il faisait parmi les grands, ait, de bonne 
heure, paru dangereux aux Césars. S'ils avaient gouverné selon la 
justice et sans se mettre au-dessus des lois, ils n'auraient éprouvé 
nulle colère contre des hommes qui, pour la plupart, tout en regret- 
tant le passé, considéraient l'empire comme une nécessité et accep- 
taient mèm.e des fonctions publiques. Mais leur despotisme supportait 
mal l'idée qu'il y eut au Sénat quelques âmes fièrcs tirant du senti- 
ment de leur dignité, exalté par leurs convictions philosophiques, la 
force de ne pas plier devant eux, et, peu à peu, la secte tout entière 
leur devint suspecte. 

Cependant est-il bien juste d'affirmer que, « à partir de Tibère, 
une sorte de persécution fut organisée » contre les philosophes « et 
continua sans relâche jusqu'aux Anlonins » (1)? Il ne parait point que 
Tibère ait vu un lien de cause à effet entre l'esprit d'opposition et le 
stoïcisme. Sans cela les accusateurs de CrémutiusCordus ne se seraient 
pas contentés d'invoquer contre leur victime les sentiments républi- 
cains qui éclataient, à les entendre, dans son admiration pour Brutus 
et Cassius (2) : car, bien que personne ne nous dise expressément que 
Cordus iDassàt pour un disciple du Portique, cela ressort du langage 
que Sénèque lui prête dans les dernières lignes de la consolation à 
Marcia, puisque le dogme stoïcien de la conflagration universelle s'y 
trouve affirmé (Ad Marc, de consol., 20, G). Mais, pas plus que Tacite 
ou que Dion, il ne nous dit que la haine de Séjan en ait tiré un nou- 
veau grief contre Cordus. C'est également pour avoir déplu à Séjan, 
et non comme philosophe, que le stoïcien Attale fut exilé (3). Sous 
Claude, Sénèque fut enveloppé par Messaline dans la disgrâce de 
Julie, sœur de Gains, et relégué en Corse, mais il ne se trouva per- 
sonne, je pense, pour rendre la philosophie responsable de l'adultère 
dont on accusait le philosophe ; et si, comme il est fort possible (4), 



(1) G. Boissier : L'opposition sous les Césars, p. '37- 

(2) Tac. : Ann., 4, 34. (Cf. Dion Cass., 57, 24). 

(3) Sénèque le Père : Suas., 2, 12. 

(4) Cf. René Waltz : \'ie de Sénèque, p. 8G et suiv. 



ESSAI SUB PERSE 31 

cette accLisnlioii n'était ({iruiic calomnie, un simple prétexte, rien ne 
nous autorise à croire que le stoïcisme de Sénèque fût pour quelque 
chose dans la malveillance de Messaline contre lui. En tout cas, la 
faveur dont l'enseignement philosophique jouissait depuis longtemps 
auprès du public éclairé ne diminua point, puisque Agrippine, si 
soucieuse, quand elle eut épousé Claude, de flatter l'opinion, fit pré- 
cisément appel à Sénèque pour diriger l'éducation et les études de son 
fils. Je sais bien qu'elle vit surtout en lui l'orateur et l'écrivain dont 
le talent, si bien adapté au goût du jour, charmait ses contempo- 
rains (1), l'homme du monde aimable, le causeur séduisant qui pour- 
rait enseigner à Domitius l'art de conquérir les cœurs (2) : car, pour 
son compte, elle faisait peu de cas de la philosophie et n'y voyait 
rien qui pût convenir à un futur maître de Home : elle détourna son 
fils de cette étude (3). ^lais on ne saurait pré terni re qu'elle ait défendu 
à Sénèque de lui en donner la moindre teinture : sinon comment 
expliquer qu'il se fût adjoint pour l'instruction de son élève deux 
autres philosophes, le stoïcien Chaerémon et le péripatéticien Alexandre 
d'Egée ? (4) On refusera peut-cire d'accepter sur ce point le témoi- 
gnage de Suidas, autorité médiocre ; mais, si l'enseignement philoso- 
phique n'avait tenu aucune place dans T'instruction de Néron, je ne 
comprendrais pas que, plus tard, il eût « donné aux philosophes quel- 
ques moments après le repas » (o), se faisant un plaisir de les mettre 
aux prises. Cela prouve bien qu'il ne voyait dans la philosophie 
« qu'une jonglerie » (6), mais la jonglerie n'eût pas été pour lui très 
récréative s'il n'avait pas été initié en quelque mesure à la diversité 
des systèmes. 

Ce n'était donc pas une chose surprenante, dans les dernières 



(1) Tac. : Ann , 13, 3 : fuit illi uiro ingeniuin amoenum et tcmporis cius 
auribus accomiriodatum. 

(2) IbiiL, 2 : Diucrsa artc ex aequo pollebant, Burrus militaribus curis et 
seueritate morum, Seneca praecepHs eloquentiae et comilale konesla. 
Cf. Waltz : ouvr. c., p. 153-151-. 

(3) Suétone .• Ner., 52. 

(4) Suidas : s. u. AXé^avopo; AtY^ïo;. 

(5) Tac. : Ann. 14, 10. 

' (G) R. Wallz : duv. c, p. 153. 



3:2 F. VILLENEUVE 

aniiéos du principal de Claude (l), do voir un jeune lioninie de l)onne 
famille suivre les Iceons d'un philosophe. On peut supposer même 
que la mode s'en mêla : car, si Agrippine lui avait fait une concessiou 
en remctlant son fils aux mains de Sénèque, un exemple venu de si 
haut dut, par un retour naturel, avoir bien des imitateurs. Mais, pour 
Perse, ce ne fut point affaire de mode ni de bel air ; non seulement sa 
nature le rendait avide de ce genre d'étude, mais la société qui lui 
fut ouverte quand il eut pris la toge virile et fait, comme nous 
dirions, son entrée dans le monde, était précisément cette fraction de 
l'aristocratie romaine pour qui le stoïcisme était devenu une véritable 
religion. Perse s'y trouvait pour ainsi dire chez lui, à cause de sa 
parenté avec Arria (2), femme de Thrasea, fille de cette autre Arria 
dont Pline le Jeune a célébré l'héroïsme (epist., 3, 1(3) et que Perse, 
dans son enfance, avait pu connaître : en effet, il était âgé d'environ 
huit ans lors de la tentative malheureuse du légat de Dalmatie, 
M. Furius Scribonianus, pour s'emparer du pouvoir impérial (42 ap. 
J.-G.) (3). On sait que le mari d' Arria, Caecina Paetus, qui s'était 
associé à cette sédition, fut amené à Rome pour y être jugé ; que sa 
femme, à qui on ne permit pas de s'embarquer avec lui, loua une 
barque de pécheur et le suivit ; que, pour l'encourager à mourir sans 
regret, elle se frappa la première et lui tendit le poignard en pronon- 
çant les paroles bien connues (4). Nous croyons volontiers le biogra- 
phe de Perse quand il nous dit que le poète, à peine adolescent, 
avait composé quelques vers sur cette mort (5) : qu'étaient les exploits 
lointains dont il lisait dans les livres l'histoire à demi légendaire, à 
côté d'une action accomplie tout près de lui, comme pour lui révéler 
que la force d'àme était une réalité toujours vivante? Cette force, 
d'ailleurs, ne la sentait-il pas, cachée, il est vrai, sous les manières 



(1) En l'année 49, date du mariag-e de Claude avec Agrippine, Perse avait 
quinze ans et suivait encore les leçons du rhéteur. V. Vita, 4. 

(2) V. Vila Pcrsi,,h : .... summe dilectus a Paeto Thrasea est.... cognatam 
eius Arriam iixorem habente. 

(3) Dion Cassius, 60, 15 ; Suét. : Claude, 13. 

(4) V. Pline le Jeune : Lettre citée. 

(5) Vila Persi, S : scripserat in pueritia. . . paucos in socrum Tliraseae [m[ 
Arriam matreiu ucrsus. 



ESSAI SUR PERSE 33 

les plus polies et les plus douces, chez la seconde Arria, chez ïhrasea 
qui , pendant dix ans environ , lui témoigna l'affection la plus 
vive (1)1 



II 

P. Clodius Thrasea Paetus (2). 

Ce fut un bonheur pour Perse, dans cette société romaine qui don- 
nait à la conversation de si longues heures, de se trouver lié, dès 
radolescence, avec les plus honnêtes gens de l'époque, dans tous les 
sens du mot. Assurément, il n'y avait pas à craindre ou, si l'on veut, 
à espérer, qu'il s'égarât jamais dans « le monde interlope » (3) où 
Horace avait observé tant de personnages curieux et trouvé l'occa- 
sion de nombreuses expériences morales ; où, à ce moment peut-être, 
Pétrone recueillait les traits de son Encolpe et de son ïrimalcion ; où, 
plus tard, Martial devait rencontrer bon nombre de ses originaux. 
Mais il risquait, dans son amour passionné de l'étude, de ne rien 
connaître que les livres et l'école. Or Thrasea, que Néron, sentant peu 
à peu dans sa manière d'être un blâme perpétuel, accusa d'avoir l'air 
austère d'un pédagogue (4), n'avait point passé sa vie dans la pous- 
sière du cabinet, et le mot du prince n'était qu'une raillerie banale : 
« Nul n'est assez heureux, dit iMarc Aurèle, pour n'avoir point près 
de lui, à sa mort, des gens ([ui se réjouissent du mal (jui lui arrive. 
Il était vertueux et sage? Craignons qu'à la fin il n'y ait quelqu'un 
pour dire à part soi : nous respirerons enfin, déhvrés de ce ]^é(\t\- 

gOgue (3:v3:-v3:7o;jiv -;ts à-b tîJtiu tcu 777.10x70)70^)! il n'était gèUMUt 
pour aucun de nous, mais je sentais qu'au Tond il nous con- 
damnait (10, 3(>) ». Sans doute Thrasea était gran<l admirateur de 



(1) Vila, 5 : Idem deceni fcre annis summe diloctus a Paeto Thrasea est. 

(2) Sur les noms de Tlirasca, cf. Th. Mommsen : Hermès, Ï2 (1877), p. 128, 
et Prosopographid imp. lloin., 1, p. 423, n° 938. 

(3) A. Cai'lault : Élude sur les satii'cs cVHorace, p. IT). 

' (4) Suét. : Ner., 37 : Paeto Thraseac (obicctus est) Iristior et paedwp^gi 
uultus. 



34 F. VILLENEUVE 

Galon dont il avait raconté la vie ; mais, si son livre a été, comme 
on l'admet d'ordinaire (1), la source principale de Plutarque pour la 
biographie de Gaton d'Utique, il s'était attaché à humaniser, si je puis 
dire, son héros ; il le montrait doux sous son apparente rudesse et 
ahné de ceux qui le connaissaient bien (2) ; il assurait, d'autre part, 
qu'il n'y avait dans les singularités de sa mise et de ses allures aucun 
désir d'étonner (3) ; bref, il cherchait à le rendre sympathique. Malgré 
tout, il est trop certain que Gaton avait au plus haut degré le pédan- 
tisme de la vertu, et que, dès les premières années de sa vie, il s'était 
donne un rôle à jouer. Il semble au contraire que Thrasca n'ait d'abord 
rien fait pour forcer l'attention. Son altitude sous Claude ne fut cer- 
tainement pas celle d'un opposant : car, bien que gendre de Gaecina 
Paetus, il avança dans la carrière des honneurs et put, deux ans après 
la mort de Glande, exercer la magistrature suprême à titre de consul 
suffeclus (56 ap. J.-G) (4). G'est vraisemblablement vers la môme 
époque qu'il reçut le titre, un des plus élevés dans la hiérarchie reli- 
gieuse, de quindecemuir sacris faciundis (o). On ne saurait reprocher 
à un stoïcien d'avoir accepté de prendre rang parmi les gardiens et 
interprètes des Uatcs sibyllins, parmi les prêtres préposés aux céré- 
monies du rite grec (6) : le stoïcisme orthodoxe n'admettait-il point 
l'existence de la divination et ne s'efforçait-il pas aussi de concilier, 
par l'emploi de la méthode allégorique, sa conception panthéistique 
de l'unité divine et le polythéisme traditionnel? Mais, moins encore 
que le consulat, cette haute distinction, qui était viagère, n'a pu être 
conférée à un ennemi déclaré du régime impérial (7). 



(1) V. en particulier H. Peter : die Quellen Plularchs in denBiographen der 
Ri'iiner, Halle (1865), p. 65-68; cf. du même : Histor. rom. reliquiae, t. 2 
(Leipzig, 1906), p. cxxx. 

(2) Plut.: Cat. Ut., 5, 10,21. 

(3) Ibid. 

(4) V. Prosopog. imp. Rom., I, p. 423, n" 938. 

(5) Tac. : Ann., 16, 22. 

(6) Sur les XV uiri sacr. fac, cf. P. Willems : Le droit public romain 
(7'= éd., Louvain, 1910), p. 291-292. 

(7) Ajoutons que, d'après Tacite [Hist.,i, 7), Thrasea était lié avec Vespa- 
sien qui n'était certainement pas un républicain. 



ESSAI SUR PERSE 35 

Pendant les premières années du principal de Néron, lorsque, sous 
l'influence de Sénèque, quelque initiative fut reuduc au Sénat, ïhrasca 
prit une part fréquente aux délibérations, même quand l'objet y était 
d'un intérêt secondaire, et ses avis, si l'on en juge par les exemples 
que Tacite nous en a conservés, montraient en lui un gardien des tra- 
ditions. C'est ainsi que, en l'an 58 ap. J.-C, il s'opposa à une demande 
des Syracusains qui sollicitaient la permission de faire paraître dans 
les jeux publics un nombre de gladiateurs excédant le chiffre prescrit 
(Tac. : Ann., 13, 49). On aimerait à penser que Thrasea, dans cette 
circonstance, s'inspirait d'un sentiment d'humanité, que, pour lui 
comme pour Sénèque, l'homme eût dû être à l'homme chose sacrée, 
et que, si le moment ne lui paraissait pas venu d'interdire à la foule 
des spectacles dont, un siècle plus tard, Marc Aurèle, malgré le 
dégoût qu'ils lui inspiraient, n'osa point la pi'iver, il voulait du moins 
en arrêter, autant que possible, le développement. Mais rien dans le 
récit de Tacite n'autorise cette supposition : nous y voyons au con- 
traire que Thrasea ne jugeait pas la question bien intéressante ; on 
lui avait fait, à cette occasion, le reproche d'attacher de l'importance 
à ce qui n'en avait pas, et il se serait contenté de répondre qu'il 
entendait servir l'honneur du Sénat en montrant que les sénateurs ne 
se désintéresseraient point des affaires considérables puisqu'ils arrê- 
taient leur attention môme sur les petites. Il est donc probable que, 
en repoussant la demande des Syracusains, il était guidé par le même 
esprit conservateur qui, selon Tacite (Ann., lo, 20), lui dicta plus tard 
sa conduite dans le procès du crétois Timarchus. Ce personnage, 
riche et puissant dans son pays, s'était rendu coupable d'actes de vio- 
lence à l'égard de ses compatriotes moins favorisés de la fortune, et 
on lui reprochait aussi une parole outrageante pour le Sénat : à l'en- 
tendre, il dépendait de lui que les gouverneurs de la Crète reçussent 
ou non des actions de gràco. Thrasea vota l'exil (hi coupable, puis, 
élargissant le débat, proposa de prendre « contre cet orgueil nouveau 
des hommes de province une résolution digne de la loyauté et de la 
fermeté romaines, ([ui, sans affaiblir la protection due aux alliés, fit 
disparaître l'illusion qu'un Romain pût avoir d'autres juges de sa 
réputation que ses concitoyens. » Il rappela (pie, jadis, indépendam- 
ment du préteur et du consul, on envoyait parfois dans les provinces 
des particuliers chargés de s'assurer, dans une sorl(> d'inspection, de 



3G F. VILLENEUVE 

l'obéissance do chacun, et qne « des nations entières attendaient en 
tieinlilanl le ju.uenieiit d'un seul homme, w Maintenant, au contraire, 
« on n'avait i)our les étrangers (]ue caresses et adulations»; il suffi- 
sait de la volonté d'un seul d'entre eux pour faire décerner des remer- 
ciements publics au gouverneur sortant de charge et, plus aisément 
encore, pour dicter un décret d'accusation contre lui. D'ailleurs Thrasea 
ne souhaitait point qu'on retirât aux provinciaux le droit de déposer 
des plaintes contre les magistrats romains : « On pouvait leur laisser 
ce moyen de montrer leur puissance » ; il voulait seulement qu'on leur 
défendit de formuler aucune demande d'action de grcàce en faveur des 
propréteurs et des proconsuls qui, dès lors, ne se conduiraient plus 
dans les derniers mois de leur administration comme des candidats 
cherchant à capter les suffrages. La conclusion, sans doute, était des 
plus louables, mais quelques-unes des raisons invoquées nous sur- 
prennent : Thrasea, si Tacite a reproduit fidèlement les idées essen- 
tielles de son discours, poussait un peu loin l'admiration de la vieille 
llome lorsqu'il regrettait l'époque oi^i les provinciaux tremblaient 
devant les délégués du Sénat. Il déplore, on le sent, que la justice 
perde peu à peu son caractère inflexible ; en cela, d'ailleurs, il est 
fidèle à la doctrine stoïcienne qui niellait au rang dos biens l'affection 
de l'homme pour l'homme — ou plutôt, en principe, celle du sage 
pour le sage — mais considérait la pitié comme une passion et, à ce 
titre, la condamnait (1). Du moins, toujours conséquent avec lui- 
môme, était-il sans indulgence pour les gouverneurs concussionnaires : 
il seconda une députation des Ciliciens venue dénoncer les malver- 
sations de Gossutianus (Tac. : Ann., 16, 21. Cf. 13, 33). Mais on peut 
se demander de quel côté il s'était rangé le jour où G Gassius, homme 
austère lui aussi et fort attaché au passé (2), avait proposé, après le 
meurtre du préfet de Rome Pédianus Secundus, tué par un de ses 
esclaves, qu'on envoyât au supplice, selon la coutume antique, tous 
les compagnons du coupable (Tac. : Ann., 14,42-45) : il y en avait 
environ quatre cents et l'innocence de la plupart d'entre eux ne faisait 
aucun doute. Malgré la révolte du sentiment pubhc, l'avis de Gassius 



(1) V. Arnim : St. uet. frarjm., t. 3, p. 100, n» il4-416. Cf. Zeller : PJnl. d. Gr. 
IIP, 1, p. 288. 

(2) Tacite : Ann., 16, 7: Gassius... grauitate morum... praecellcbat. 



ESSAI SUR PERSE 37 

prévalut ; personne au Sénat nosa le combattre individuellement, et 
les protestations ([ui partirent de divers côtés se mêlèrent en une 
rumeur confuse. Tlirasea, s'il avait refusé de suivre Cassius, aurait eu 
sans doute le courage de son opinion. Si donc il assistait à la séance, 
— ce qu'on ne saurait affirmer (1) — , il ne vit point, aveuglé qu'il était 
par le respect des traditions, que la résolution prise, pour être con- 
forme à la loi, n'en était pas moins contraire à l'équité. Il n'échappait 
point, je crois, au défaut commun des conservateurs, qui est de ne 
pas sentir que la vie est dans un perpétuel mouvement; que les idées 
des hommes évoluent sans cesse, si les formes élémentaires de leurs 
passions demeurent les mêmes; qu'il est dangereux, sans doute, de 
répudier brutalement les traditions, mais qu'il est vain, infiniment, de 
regretter que le présent ne soit pas le passé; que le rôle des grands 
esprits, aux époques troublées, est de dégager, par l'effort d'une sym- 
pathie féconde, les aspirations nouvelles qui agitent obscurément les 
âmes. Or je ne sais si Thrasea était un grand esprit. Mais il ne faut 
pas accuser son cœur des duretés que lui dictait parfois son intelli- 
gence. Nous avons plusieurs témoignages de la douceur de son carac- 
tère, de l'affection tendre qu'il portait aux siens. Voyant sa belle- 
mère Arria décidée à mourir avec son mari, il la conjura de renoncer 
à son dessein et trouva cette parole bien touchante : « Tu veux donc 
que ta fille, si je dois un jour me donner la mort, meure avec moi?» 
(Pline le J.: Epist., 3, IG, 10). Et plus tard, lorsque ce jour fut venu, il 
sut décider sa femme h lui survivre et à se conserver pour leur fille (2) . 
Sa joie fut grande lorsqu'il apprit, au moment même où il recevait 
l'ordre de mourir, que la vie de son gendre Helvidius était épar- 
gnée (3). Personne, selon Pline le Jeune (Epist., 8, 22, 3), n'eut, dans 
les rapports sociaux, plus de bonté : ne disait-il point : « Qui hait le 
vice hait les hommes ? » (4) Cette indulgence de l'homme privé qui 
contraste avec la sévérité du sénateur naissait-elle chez lui du senti- 



(1) H. Srliillcr, GescliiclUe des rom. Kaiserrcichs untcr Nero {^.dlX), aurait 
(lu faire cette réserve. 

(2) Tacite: Aan., 1(5, 31. 

(3) IbicL, 16, 35. 

(i) «. Qui uitia odit, hominos odit.» Cf. Sén. : de ira, 2, 8, 1 : Hoc scito, istic 
t'antumdem esse uitioruui quantum lioniiuum. 



38 F. YILT.ENEUVE 

ment de sa propre faiblesse? (1) m) lui éUiit-elle pas inspirée plutôt 
par l'idée stoïcienne (pie le vice est une erreur de jugement ; que le 
vicieux est un homme (jui se trompe sur ce qui est bon et sur ce qui 
est mauvais ; que, s'il n'arrive point à voir son erreur lors([u'on la lui 
signale, il ne sert à rien de s'emporter contre lui (2); que, d'ailleurs, 
tout homme, s'il n'est pas encore arrivé à la sagesse, — et qui peut 
se vanter de la posséder? — est sujet à des erreurs de ce genre ; 
qu'il faut donc se résigner à l'inévitable et accepter l'humanité telle 
qu'elle est, tout en s'efforçant de lui donner l'exemple des vertus? 

Mais n'y avait-il pas de la tristesse dans cette résignation et, sous 
cette douceur, un peu de dédain ? « Quand Florus, dit Epictète, 
demanda à Agrippinus s'il devait descendre sur la scène avec Néron 
pour y jouer un rôle, lui aussi : « Descends-y » fut la réponse. Et à 
cette question : « Pourquoi, toi, n'y descends-tu pas »? — « Parce que 
moi, dit-il, je ne me demande même pas si je dois le faire » (3). Ce 
mot, pour n'être point de Thrasea, peut servir pourtant à éclairer son 
attitude. S'il ne voulut jamais se donner le rôle d'un censeur rogne, 
il y eut souvent dans sa conduite une leçon, et une leçon donnée de 
haut, pour ses contemporains et pour l'empereur. 

Il sut du moins, avec une parfaite élégance, s'interdire toujours les 
protestations bruyantes, se bornant à s'abstenir de ce qu'il estimait 
contraire à sa dignité. Chaque fois que le Sénat décernait à Néron de 
nouveaux honneurs, il gardait le silence ou donnait, d'un mot, une 
froide adhésion (4). Mais, dans le concours d'adulations qui suivit la 
mort d'Agrippine, il jugea que ce n'était pas assez de se taire et sortit 
du Sénat (5). A la fête des Juvénalcs. oi^i les plus grands personnages 
sollicitèrent ou acceptèrent des rôles de toute espèce et où l'on vit 
l'honnête Burrus applaudir, tout en gémissant, les prouesses musi- 
cales du prince citharède (0), Thrasea n'apporta aux jeux qu'un con- 



(1) V. Sén.: de ira 1, li, 3: Nemo, inquam, inuenietur qui se possit absol- 
uere. Cf. Epist., 08, 8: nihil damiiaui nise me. V. Zeller, III, 1^, p. 253. 

(2) Cf. Épictôte: Enlretiens, 1, 18 ; Sénèque : De ira, 1, 14; 2, G, 7 et 8. 

(3) Cf. Épictète : Entr., 1, 2, 12 et suiv. (trad. Courdavcaux). 

(4) Tacite: Ann., 14,12. 

(5) Ibid. Tacite, après avoir rapporté le fait, ajoute, avec un peu d'aigreur: 
« Sibi causam periculuin fecit, cetcris libertatis iiiitium non praebuit ». 

(6) Ibid., 14, 15. 



ESSAI SUR PERSE 39 

cours insignifiant ; or, étant à Padoue, sa patrie, il n'avait pas jugé 
indigne de lui de chanter sur la scène, en costume de tragédien, dans 
des jeux scéniques dont on attribuait la création au Troycn Anténor, 
fondateur légendaire de la ville (1) ; c'est qu'il remplissait alors une 
sorte de devoir religieux, tandis que les Juvénales, fête instituée par 
Néron et déshonorée par l'indécence de certains spectacles., lui parais- 
saient une fâcheuse innovation. Le prince ressentit vivement ce blâme 
indirect. Il ne pardonna pas non plus à Thrasea de lui avoir enlevé, dans 
le procès du préleur Antistius, l'occasion de faire briller sa clémence. 
Antistius avait composé des vers injurieux pour Néron ; il en donna 
lecture dans un banquet et fut poursuivi devant le Sénat pour crime 
de lèse-majesté (62 ap. J. -G.). C'était la première accusation de ce genre 
qui fût portée depuis que Néron était empereur ; on disait « que le 
but de ce procès était moins la perte de l'accusé que lagloire du prince », 
et que celui ci, une fois la peine capitale prononcée, comptait faire au 
coupable grâce de la vie. Et, en effet, le Sénat aurait condamné Antis- 
tius à mort sans l'intervention de Thrasea, qui, après avoir affirmé son 
respect pour le prince et blâmé vivement la conduite d'Antistius, pro- 
posa la rélégation et fut suivi par la majorité. Le mécontentement de 
Néron perça dans une lettre qu'il écrivit au Sénat à cette occasion, 
mais Thrasea ne fut pas inquiété tout de suite (2). C'est un peu plus 
tard, au commencement de l'année 63, qu'une première disgrâce le 
frappa : il ne fut pas reçu à Antium, oi!i il était allé, avec les autres 
sénateurs, féliciter le prince à qui Poppée venait de donner une fille (3). 
D'ordinaire, cette mesure faisait prévoir pour une date prochaine une 
accusation capitale. Cependant Néron contint encore son ressentiment, 
et Thrasea rentra en grâce ; mais, dès lors, on ne le vit plus au Sénat 
et il ne prit plus aucune part aux cérémonies publiques (4). 11 s'ab- 
senta volontairement lorsqu'on décerna les honneurs divins à Poppée 
et ne parut pas aux funérailles (a). 

C'était le moment où Sénèquc, sentant qu'il était devenu odieux à 



(1) Tac. : Ann., 10, 21. 

(2) Ibid., 14, 48-40. 

(3) Ibid., 15, 23. 

(4) Ibid., 16, 21-22. 
(5i Ibid., 16, 21. 



40 F. YUJ.ENEUVE 

son ancicMi élève, s'était décidé à vivre dans la retraite (1). L'arbitraire 
régnait sans contrepoids, et un stoïcien n'avait pins rien à faire dans 
une assemblée où il n'aurait eu la liberlé do parler (jue pour dire ce 
qu'il ne pensait point (2). Cette protestation silencieuse devait être 
d'autant mieux entendue que Thrasea ne rentra pas entièrement dans 
la vie privée et qu'il ne cessa jamais de venir au forum s'occuper des 
affaires de ses clients (3). Peut-être plaidait-il encore : car, à ses yeux, 
c'était un devoir pour l'orateur de se charger des causes de ses amis, 
aussi bien que des causes désespérées et de celles qui, pouvant créer 
un précédent, intéressent l'exemple (4). 

On s'est étonné que la haine de Néron ait continué à le ménager 
trois années durant : peut-être le prince avait-il compris, ou lui avait-on 
fait comprendre, qu'une opposition toute morale, comme était celle des 
stoïciens, gagne, à être persécutée, une force nouvelle (5). Il affectait 
même, paraît-il (G), de déplorer que Thrasea n'eût pas autant d'amilié 
pour lui qu'il avait d'intégrité. De fait, on ne nous dit pas qu'il ait cher- 
ché à l'atteindre et à frapper ses amis lorsque la conjuration de Pison 
fournit prétexte à des vengeances de toute sorte (7). Mais enfin, dans 
le régime de terreur qui, dès lors, prévaut, un jour vient où il ne résiste 
plus à la tentation de faire mourir ou^^d'exiler ces hommes dont la 
vertu lui apparaissait comme une injure personnelle. Il ne semble pas 
qu'on ait pris la peine d'inventer contre eux les prouves positives d'un 
complot : on leur fit un procès de tendance (8). Et il était bien vrai 
que Thrasea, si discrète que fut son opposition, eût été fâché qu'on n'en 
parlât point : car il aimait la gloire. Un historien ancien lui fait dire : 



(1) Tac: An»., 14, 56. 

(2) Dion Cassius, Gl, 15: a [Jt^v t^OeXsv, elTtsTv oùx T,3'Jva-:o, 'i 81 rfi'jyy.to, oùx 
yjOeXcv (Cf. Tac: HisL, 1, 1 : rara temporum felicitate ubi sentire quae uelis et 
quae sentias dicere licet). 

(3) Tac. : Ann., 16, 22: nuperrimeque, cum ad coercendos Silanum et 
Veterem certatim concurreretur, priuatis potius clientium negotiis uacauisse. 

(4) Plinele J.,6, 29, 1. 

(5) Cf. H. Schiller : Gesch. d. rOm. Kaiserreichs u. Nero, p. 680. 

(6) V. Plutarque : Praecepta gerendae reipublicae, 14, 10, p. 810". 

(7) Toutefois, c'est à ce moment que se place l'exil de Musonius. V. Tac, 
Aun., 15, 71. 

(8) V. Tac: Ami., 16, 21-24. 



ESSAI SUR PERSE 41 

« Si j'étais le seul que Néron dût assassiner, j'aurais beaucoup d'iu- 
dulgeuce pour ceux qui l'adulent, mais, du moment qu'il a déjà fait 
mettre à mort plusieurs de ceux qui le flattent tant et qu'il en fera 
mettre à mort beaucoup d'autres, à quoi bon périr en se déshonorant 
sans profit par une attitude servile, lorsqu'on peut payer son tribut à 
la nature dans l'attitude d'un homme libre? car on parlera peut-être 
de moi plus tard, tandis que, de ceux-là, on dira seulement qu'ils ont 
été égorgés» (l). Ce petit discours, qui, sans doute, n'est pas authen- 
tique, semble répondre assez exactement au caractère de Thrasea que 
Tacite nous montre toujours soucieux de sa renommée. Nous le voyons, 
au moment où il est accusé, délibérer longuement avec ses intimes 
pour savoir s'il doit aller au Sénat et se défendre ou s'il attendra chez 
lui l'arrêt prévu; et, pour répondre à la question , tous cherchent ce 
qui lui fera le plus d'honneur aux yeux des contemporains et de la 
postérité (2). Puis, quand le moment de mourir est venu, la préoccu- 
pation de faire une belle fin n'est pas moins sensible chez lui que chez 
Gaton d'Utique ou que chez Sénèque : il se souvient d'eux (3) et de 
Socrate, leur commun modèle. Il a réuni un cercle d'hommes et de 
femmes distingués; il s'entretient avec Démétrius, le philosophe cyni- 
que si admiré de Sénèque ; quand arrive l'ordre fatal, il engage les 
personnes présentes à s'éloigner pour ne pas lier leur fortune à celle 
d'un condamné (4) ; mais il savait bien, quand il les avait reçues, que 
le Sénat était en train de délibérer et que la décision n'était pas dou- 
teuse; il ne lui était donc point désagréable d'avoir des témoins de sa 
fermeté. Pour être juste, il faut remarquer que, comme tous les stoï- 
ciens et comme tous les Romains demeurés fidèles aux traditions 
nationales, il était persuadé que l'exemple est une leçon puissante et 
voulait préparer ses amis, et tous ceux qui assistaient à ses derniers 
moments, aux épreuves qui, peut-être, les attendaient; les paroles qu'il 



(1) Dijii Cassius, 01, 15. 

(2) Tac. : Ann., IG, 25-26. 

(3) Le mot si admiré Libemus Joui liberatori [Ann., IG, 35) est déjà {ibid. 
15, Gi) dans la bouclie de Sénèque. Seulement Thrasea renchérit sm- le trait: 
Sénèque appliquait le mot à l'eau de son bain qui avait rejailli sur ses 
esclaves; Thrasea l'applique au sang qui sort do sa blessure. 

, (4) Tac: Ann., 16, 34. 



42 F. VILLENEUVE 

adressa au questeur envoyé pour le voir mourir étaient, dans sa bou- 
che, autre chose qu'une phrase : « Regarde, jeune homme, lui dit-il, et 
puissent les dieux détourner ce présage, mais tu es né dans des temps 
où il convient de fortifier son àme par des exemples de fermeté » (1). 
Mais un aveu qu'il avait fait au philosophe Musonius montre chez lui 
la crainte d'être faible devant les souffrances obscures et nous permet 
de dire qu'il trouvait un soutien dans la beauté même de son courage 
et l'admiration qu'elle inspirait : « J'aime mieux, lui avait-il dit, être 
tué aujourd'hui qu'exilé demain » (2). Ceci, d'ailleurs, ne me le rend 
pas moins sympathique et, si c'est une faiblesse, c'est la faiblesse 
d'une grande àme. Tacite a reproché plus d'une fois aux stoïciens ce 
désir de laisser un nom illustre et le sacrifice inutile qu'ils faisaient de 
leur vie en provoquant, par la raideur de leur attitude, la colère des 
empereurs. Mais peut-on dire qu'il n'y eût là qu'ostentation vaine? Il 
est nécessaire, à certaines époques, que la dignité humaine ait ses 
martyrs. « A quoi servit, dit Epictète, la conduite de Priscus, seul 
comme il était? mais en quoi la pourpre sert-elle au manteau? Que 
fait-elle autre chose que de ressortir sur lui en sa qualité de pourpre 
et d'y être, pour le reste, un spécimen de beauté ? » (3). Et, si l'on 
veut que Helvidius Priscus ait eu tort de braver Vespasien, je dirai que 
Thrasea vivait sous Néron, qu'il lui fit crédit pendant de longues 
années, que son opposition ne fut jamais provocante et jamais ne 
chercha, pour reprendre l'heureuse formule de G. Martha, « la popu- 
larité de l'impertinence » (4) . 

Ce grand honnête homme qui s'éleva jusqu'à l'héroïsme sans s'être 
donné pour tâche de faire, à chaque heure de sa vie, figure de héros, 
n'avait pas encore conquis, lorsque Perse fut admis dans son inti- 
mité, le prestige que revêtent toujours aux yeux des jeunes idéalistes 
les attitudes dangereuses. Mais, s'il ne s'offrit point à l'imagination 
de l'adolescent sous les traits d'un nouveau Brutus ou d'un nouveau 
Gaton, l'indépendance de caractère qu'il conservait toujours dans 
l'accomplissement des devoirs de son rang, la manière aisée dont il 



(1) Tac. : Ann., IG, 35. 

(2) Epictète: Entr., 1, 1, 2G. 

(3) Epictète : Entr.,1, 2, 22. 

(4) C. Martha: Les moralistes sous Vempire romain, p. 117. 



ESSAI SUR PERSE 43 

pratiquait les vertus stoïciennes sans se renfermer dans la vie contem- 
plative, l'art délicat qu'il possédait de donner aux autres l'exemple 
sans leur faire directement la leçon étaient bien propres à séduire une 
âme élevée, sensible, par nature comme par éducation, à l'élégance 
morale. 



III 

M. Servilius Nonianus 

Perse trouvait aussi un modèle de distinction, sinon, peut-être, 
d'aussi haute vertu, chez un vieillard alors illustre qu'unissait sans 
doute h sa famille un lien de parenté ou d'amitié et qu'il honora, nous 
dit- on, comme un père (1) : je veux parler de M. Servilius Nonianus. 
Nous avons sur ce consulaire des documents assez précis, malheureu- 
sement en trop petit nombre. Il était petit-fils du sénateur Nonius qui 
avait été proscrit par Antoine (2). Il faut éviter de le confondre, 
comme on l'a fait quelquefois (3), avec M. Servilius, un des familiers 
de Tibère, personnage dont Tacite (Ann., 3, 22) nous donne une idée 
peu favorable : il nous le montre se chargeant de reprendre une accu- 
sation de lèse-majesté que le prince feignait de laisser tomber. Cet 
homme sans scrupule, qui avait été consul en l'année 3 avant J.-G. (4), 
était peut-être le père de celui ([ue Perse a connu. En ce cas, le fils eut 
le bon esprit de n'accepter que sous bénéfice d'inventaire l'héritage 
des exemples paternels : car il sut conquérir, en même temps que les 
honneurs, l'estime. Il se fit d'abord un nom au barreau, où on le vit 
pendant de longues années (5), et il f ut consul ordinaire en 35 ap.J.-C.(()). 



(1) Vila, 5 : « Coluit ut patrem Seruilium Nonianum». Ribbock (Geschichte 
der romischen Dirhliing, III, p. 1 i-2) suppose, mais sans prouves, qu'il fut lo 
tuteur de Perse. 

(2) Pline: II. X., 37, 81. 

(3) O. Jahn, entre autres, a commis cette confusion (Prolcg-., p. xxxvn). 

(4) G. I. L., 10, 892. 

(5) Tacite: Ann., 14, 11). 
' (G) Ibid., 6, 31. 



44 F. VILLENEUVE 

Puis il se consacra à la composition d'un ouvrage d'histoire romaine (1). 
Nous ne savons pas exactement quel en était le sujet, mais on a sup- 
posé avec vraisemblance que Nonianus est le personnage consulaire 
auquel Suétone (Tib.,Gl) a emprunté un détail sur la mort de Tibère (2). 
Par conséquent le récit, dont on ne peut déterminer le point de départ, 
se serait étendu jus([u'aux événements contemporains de l'auteur. 
L'œuvre, selon Quintilien, était plus remarquable par l'éclat du lan- 
gage que par la précision ; les traits y étaient semés en abondance, 
mais on aurait souhaité une forme plus serrée (Inst. orat., 10, 1, 101). 
C'est également pour l'éloquence de son style que Nonianus est loué 
dans le Dialogue des Orateurs (23) ; nous apprenons là qu'il n'était 
nullement un imitateur des vieux historiens tels que Sisenna. On peut 
donc croire que sa manière rappelait Tite-Live, avec quelque chose de 
plus brillant, et n'empruntait rien de Salluste. 

C'était peut-être un des livres de son histoire qu'il lisait le jour où 
Claude, se promenant au Palatin, entendit un bruit d'acclamations, 
en demanda la cause et, apprenant que Nonianus faisait une lecture, 
vint prendre place dans l'auditoire (3). 

Servilius Nonianus mourut en 59, en même temps que Domitius 
Afer à qui Tacite l'oppose, disantque, s'ils étaient égaux par le talent, 
ils différaient profondément par le caractère : tandis qu'Afer avait été 
délateur, l'autre, à l'éclat de l'éloquence, avait ajouté la distinction de 
la vie (x\nn., 14, 19). Nonianus était donc un lettré et un honnête 
homme. Mais, si Perse avait pris uniquement ses conseils, je ne sais 
si cet orateur l'aurait dirigé vers la philosophie : rien ne prouve, quoi 
qu'on en ait dit (4), qu'il professât des idées stoïciennes. On peut croire 
que son influence contribua simplement à exciter chez le jeune homme 
le mépris de tout ce qui est bas et vulgaire et, peut-être, à former son 
goût littéraire. En tout cas, je pense qu'il ne l'encouragea point à pren- 
dre une attitude hostile à l'égard de l'empire : il avait été consul dans 
les dernières années du principal de Tibère, à une époque oii l'empe- 



(1) Tac: Ann., 14, 19. 

(2) V. H. Peter : Bisl. Rom. reUquiae,X. II, p. cxxvni. 

(3) Pline le J.: Epist., 1,13, 3. 

(4) H. Peter, /. /. ne fournit pas d'autre argument que Taffection de Perse 
pour Nonianus. 



ESSAI SUR PERSE 45 

rcLir était plus soupçonneux que jamais ; et, d'autre part, bien que 
Claude fût très curieux de littérature et surtout de littérature histo- 
rique, son empressement à aller entendre Servilius eût été moins vif, 
peut-être, si l'écrivain eût passé pour un opposant. 



IV 



Ainsi, des deux hommes mêlés à la politique de leur temps que 
Perse a pu voir de près, aucun, sans doute, ne lui a inspiré une haine 
aveugle contre le régime nouveau. Thrasea, il est vrai, dut lui parler 
bien souvent, avec quelque excès dans l'éloge, des vertus de la vieille 
Rome et regretter devant lui que le respect des traditions se perdit 
de plus en plus. Mais il n'était point, nous l'avons vu, un adversaire 
systématique du principat ; il n'eût pas refusé son approbation au 
gouvernement des Autonins, tout en déplorant que la place faite au 
Sénat n'y fût pas plus considérable ; il eût souscrit à l'idéal politique 
que Marc Aurèle mettait pour ainsi dire sous l'invocation des saints 
du stoïcisme, et de Thrasea tout le premier, lorsqu'il écrivait : « De 
mon frère Sévérus, je tiens l'amour de mes proches, l'amour de la 
vérité, l'amour de la justice ; par lui j'ai connu Thrasea, llelvidius, 
Gaton, Dion, Brutus, j'ai eu l'idée d'un gouvernement égalitaire, fondé 
sur l'équité et sur le droit donné à tous de parler, d'une royauté res- 
pectueuse avant tout de l'indépendance des sujets. » (1, 14). L'homme 
qui, ([uclques heures avant sa mort, nu pire moment du [)rincipat de 
Néron, conseillait au jeune et fougueux tribun Arulenus Rusticus 
d'être prudent, puisqu'il avait l'avenir devant lui (1), n'eût point, de 
parti pris, en des jours moins sombres, usé de son influence sur un 
adolescent qui ne savait encore rien de la vie pour le jeter dans l'op- 
position. Gardons- nous donc de nous représenter Perse, vers l'année 50, 
pris par des sentiments d'homme de parti sous l'action du milieu où 
viennent de l'introduire ses relations de famille et, dès lors, ne son- 



(1) Tacite: Axn., 10, 26. Cf. les dernières paroles de Caloii à son fils I^lut., 
C'a/. Ut., 60. 



40 F. VILLENEUVE 

géant [)Ius qu'à venger la liberté par des attaques plus ou moins enve- 
loppées contre la tyrannie. Claude était méprisé comme un être faible, 
que sa faiblesse même et la peur rendaient capable de cruauté, plutôt 
(ju'il n'était haï comme un tyran farouche. Et on commençait à espé- 
rer que, grâce à l'influence de Sénèque, des années meilleures se pré- 
paraient pour l'empire. Ge n'est point que le maître de Domitius 
inspirât une entière conHance à ceux qui s'étaient fait vraiment, du 
stoïcisme, une règle de vie : il avait manqué de constance contre 
l'épreuve du malheur ; on devait se demander s'il en aurait davan- 
tage pour résister à l'épreuve, plus redoutable encore, de la prospérité. 
Mais, assurément, Thrasea et ses amis ne firent rien pour gêner une 
expérience dont Rome pouvait retirer le plus grand bien. Je crois donc 
que, si le stoïcisme s'est emparé de Perse, c'est pour lui être apparu 
comme une admirable doctrine morale venant, après la culture toute 
formelle du grammairien et du rhéteur, lui révéler le but de la vie et 
le secret de la véritable dignité. Si cette doctrine, par surcroit, com- 
mençait à être un signe de ralliement pour les honnêtes gens que l'état 
politique et les mœurs de l'époque ne satisfaisaient point, et si Perse 
fut admis dans leur groupe, je crois bien que son propre perfection- 
nement et l'effort d'un talent mis au service de la vraie philosophie lui 
laissèrent peu d'attention pour la vie publique. Aussi l'homme qu'il 
a, entre tous, admiré et aimé, c'est le maître dont la parole convaincue 
avait fait descendre en lui les vérités essentielles, au cours de ces longs 
entretiens où, ensemble, ils épuisaient le jour (1). 



(1) Perse: Sat., 5, 41 : Tecum ctenim longos memini consumere soles Et 
tecum primas epulis decerpere noctes. 



ESSAI SUR PERSE 



CHAPITRE III 



Le maître de philosophie de Ferse : L. Annaeus Cornutus. 

Perso, selon son biographe, avait seize ans lorsqu'il se lia avec 
L. Annaeus Gornulus (1). Celte indication est confirmée (2) par les 
vers où le poète nous dit qu'il venait de prendre la toge virile lorsqu'il 
s'est mis sous la discipline du philosophe (3). Faut-il admettre que, 
porté vers le stoïcisme par l'idée qu'il pouvait déjà se faire de cette doc- 
trine et par des influences de famille et de milieu, il est allé écouter les 
maîtres du Portique qui professaient alors à Rome, les a comparés entre 
eux, et, conquis par Cornutus, lui a confié spontanément la formation 
de son âme? Cela n'est pas impossible, mais il est plus naturel de sup- 
poser que des amis l'aidèrent dans son choix. Perse, nous dit-on (4), 
était à peine adolescent lorsqu'il avait donné les premiers signes de 
sa vocation littéraire en composant, outre quelques vers sur la mort 
de la première Arria (5), une tragédie prétexte et un autre ouvrage 
dont le titre, dans les manuscrits de la Vie de Perse, est altéré trop 
profondément pour permettre aucune conjecture satisfaisante (6). 
Cornutus, connu pour sa science de grammairien autant et plus peut- 
être ({ue pour les mérites de son enseignement philosophique, n'était-il 
pas le maître qu'on devait souhaiter à un jeune homme dont l'àme 



(1) Vt/a,4: Cum cssct annorum XVI, amicitia coepit uti Annaei Cornuti. 

(2) On a même supposé qu'elle était tirée de ces vers (V. Bûcheler: Rh. 
Mus., 35 (1880), p. 391j. 

(3) Perse : Sat., 5, 30-36: Cum primum pauido custos mihi purpura oessit 
.. . me tibi supposui. Cf. siipr., p. 22. 

(4) Vilct, 8 : Scripscrat Flaccus in pueritia etiam praetextam. . . 

(5) Cf. .mpr., p. 32. 

(0) Operkon librwn unum. On&. proposé de lire oTrojp-.xojv, ou ôôoirov.xojv, ou 
osrhuphoi'iron lihnnn lamin. En tout ca.s le mot liber indi([ue qu"il s'at^issait 
d'une œuvre assez étendue ou d'un recueil assez considérable. 



48 F. YITJ.ENEUVE 

grave diorchait lo vrai, mais trouvait du clianne au langage mesuré et 
aux images pittoresques ? S'il m'était permis de risquer une hypo- 
thèse, je dirais (|ue l'infkience de Caesius Bassus a pu s'exercer ici. 
Ce poète lyri(iue de talent (1), ce savant métricien (2) avait peut-être 
été l'élève ou, du moins, l'auditeur de Rcmmius Palaemon(3), qui 
passait pour connaître à fond les mètres les plus rares et faisait en se 
jouant des vers de toute sorte. Perse devint l'ami de Bassus dès les 
premières années de son adolescence (4), et on peut se demander s'il 
ne l'a pas connu d'abord chez le célèbre grammairien. Je ne a'Cux pas 
dire qu'ils aient été condisciples : on doit admettre même qu'il y avait 
entre eux une grande différence d'âge, si le nom de vieillard que 
Perse, selon les meilleurs manuscrits, donne à Bassus dans sa sixième 
satii'e (b), ne proAâent pas d'une correction, ancienne mais arbi- 
traire (6). En tout cas, dans les vers qu'il lui consacre, on perçoit, il 



(1) V. Perse : Sat., 6, 1-6, et Quint., 10, 1, 96, qui, après avoir fait l'éloge 
d'Horace, comme poète lyrique, ajoute : « Si quem adicere uelis, is erit Caesius 
Bassus quem nuper uidlmus ». 

(2) Je tiens pour acquise l'identité du poète lyrique Caesius Bassus et du 
métricien de ce nom. Mais je n'ignore point qu'elle a été contestée, notam- 
ment par Ernst : der Lyriker u. der Metriher Caesius Bassus, progr. Munich, 
1901. Cf. Teuffel : Gesch. d. rOm. Literatur, II», p 272 et 273, et Sclianz : Gesch. 
d. rôm.Lit., II, 2^, p. 88-91. 

(3) F. Léo [Hermès, 24 (1889), p. 294), croit que Remmius Palaemon a été 
une des sources de Caesius Bassus dans les travaux de métrique de ce 
dernier. 

(4) Vila, 5 : Amicos habuit a prima adulescentia Caesium Bassiwi poetam 
et Calpurnium Staturam. 

(5) Perse : Sat., 6, 6 : ... egregius lusisse senex. 

(6) La deuxième main du Pithoeanus donne la leçon senes que Bûcheler (/?A. 
il7Ms.,41 (1886), p. 458), déclare inintelligible. Mais je reconnais avec Bieger 
[De A. Persil Flacci codice Pithoeano C recte aestimando, diss. Berlin 1890, 
p. 4) que le biographe, en nommant Caesius Bassus à côté de Calpurnius 
Statura, qui mourut jeune, du vivant même de Perse, semble nous inviter 
à faire de Bassus et de Statura des hommes du même âge que Perse (je 
dirais : des hommes de la même génération). Il n'y a rien à tirer, pour 
déterminer l'âge de Bassus, de la scolie à Sat. 6, 1, qui nous dit que le poète 
mourut, en 79, brCdé dans sa villa par l'éruption du 'Vésuve : Perse pouvait, 
vers 62, l'aiipelcr senex sans qu'il eût plus de cinquante ou de cinquante- 
cinq ans. 



ESSAI SUR PERSE 40 

me semble, l'accent d'admiration déférente du poète encore très jeune 
s'adressant à un aîné déjà illustre. Mais des hommes depuis longtemps 
sortis de l'enfance, ou mémo arrivés à la réputation, ne dédaignaient 
point d'assister aux séances où les grammairiens connus discutaient 
les questions difficiles qu'on leur posait ou bien donnaient lecture de 
leurs œuvres (1). Quand Palaemon examinait quelques problèmes 
particulièrement délicats de grammaire ou de métrique, révélait au 
public ses plus récentes poésies, s'amusait à ces improvisations en 
vers où triomphait sa virtuosité (2), les lettrés et les poètes devaient 
venir en foule, et c'était une occasion, pour les élèves les plus distin- 
gués par la naissance et les plus avancés, d'entrer en relations avec 
eux. Il ne me paraît pas impossible que Gaesius Bassus et Perse se 
soient connus ainsi : le poète a pu s'intéresser dès lors aux essais de 
l'adolescent. Il était certainement lié avec Gornutus, qui, plus tard, 
lui remit le manuscrit des satires de Perse, dont il désirait se faire 
l'éditeur (3) ; il dut estimer que la double vocation qui portait son 
jeune ami, peu séduit par la rhétorique (4), vers la poésie et vers la 
philosophie morale, trouverait, auprès du grammairien philosophe, 
toutes les garanties d'un développement harmonieux. Il est vraisem- 
blable que Thraseafut consulté; mais, s'il s'occupait déjà de Perse, ce 
n'était encore que d'assez loin : on nous dit qu'il lui montra la plus 
vive affection pendant dix ans environ (5) ; Perse, mort en 62, ne 
serait donc entré dans l'intimité de ïhrasea qu'en 32, à l'âge de dix- 
huit ans, quand, depuis deux ans déjà, il était l'élève de Gornutus. On 
pourrait avancer un peu cette date, puisque l'indication donnée par le 



(1) V. Suétone: De gramm., 7:Scholam eius (i. c. M. Antonii Gniphonis) 
(iaros quoque uiros fréquentasse aiunt ; in his M. Ciceronem, etiam cum 
practura fungcrctur.— Ibid., 11 : Mirati sumus unicura maglstrum Summum 
grammaticum, optimum poetam Omnes soluere posse quaesliones, Unum dil- 
licilc expedire nomen (il s'agit de Valerius Cato ; les vers sont de Bibaculus). 
Aulu-Gelle nous fournit, pour le IP siècle, de nombreux exemples. 

(2) V. supr., p. 10. 

(3) Vita, 8 : huiu; libi'um... Gornutus. .. Caesio Basso , petonti ut ipso 
ederct, tradidit edendum. 

,(4) Cf. supr., p. 23. 

(5) VUa, 10: idem decem fere annis summe dilectus a Parto Thrasea est. 

4 



50 F. VILLENEUVE 

biographe u'esl qu'ap[)i'oxiinative (1), et la fixer à l'année ÎJO, qui est 
celle même où Perse prit la toge virile : mais est-ce bien nécessaire ? 
n'cst-il pas naturel de supposer que Thrasea et ses amis, avant d'ad- 
mellre loul à fait le jeune homme dans leur cercle, attendirent qu'il 
fût pleinement initié à la philosophie stoïcienne ? Du reste, sous la 
direction d'un maître qui, tout de suite, avait conquis sa confiance et 
son affection, il se jeta dans l'étude avec l'ardeur qui anime encore 
les vers où il évoque ce temps de sa vie, et il dut s'y absorber entiè- 
rement pendant de longs mois. 



Le philosophe L. Annabus Cornutus 

L'admiration affectueuse de Perse pour son maître fait songer à 
celle que Socrate inspirait à ses disciples ; c'est un grand honneur 
pour Cornutus, et nous voudrions connaître d'une manière précise le 
caractère et les idées d'un homme capable d'être, pour une âme grave 
et pure, à la fois le modèle qu'elle ne perd jamais de vue et l'ami 
auquel elle se livre tout entière. Malheureusement, nous ne savons de 
lui que peu de chose. Les livres qu'il avait composés sont presque 
tous perdus, et, d'ailleurs, je doute qu'il y eût mis le meilleur de lui- 
même. Le seul ouvrage entièrement conservé qu'on puisse lui attri- 



(1) Du reste, la chronologie du biographe est sujette à caution: il nous 
dit au début que Perse est né pridie nonas Decembris Fabio Persico L. Vitellio 
coss., c.-à-d. le 4 décembre, 34 après J.-C, et mort VIII kalendas Decembris 
P.Mario Afinio Gallo coss., c.-à-d. le 24 novembre 62: il n'avait donc pas 
accompli, lorsqu'il mourut, sa vingt-huitième année. Or nous lisons plus 
loin (9) : decessit autem uilio stomachi anno aetalis XXX. Il y a peut-être là 
une interpolation , introduite pour préciser la nature de la maladie qui 
emporta le poète; pour l'âge, l'interpolateur se sera contenté du chiffre rond 
(V. G.Albini: A. Persii Flacci saturarum Zt6er, «îfrorf., p. vni). Peut-être aussi le 
texte est-il altéré. Bouhier et Reiz ont rétabli XXIIX. Je lirais plutôt XXIX: 
en effet, si l'on compte entières l'année 34 et l'année 62, à la manière romaine, 
on obtient 20 ans. Et, de fait, on trouve chez saint Jérôme, a. 2078 = 02 ap. 
J.-C: Pcrsius moritur aunt) aotatis XXVIIII. 



ESSAI SUR PERSE 51 

buer aA'ec vraisemblance n'est qu'un manuel scolaire ; dans d'autres 
travaux, dont nous lisons encore quelques citations chez les crudils 
des derniers siècles de l'anliquilé, il avait fait œuvre de grammairien 
plutôt que de philosophe. Moins heureux que Musoniuset qu'Epictète, 
il n'a rencontre personne qui ait pris la peine de recueillir ses entre- 
tiens moraux. Dans les satires de Perse seules, on peut retrouver 
quelque chose de la forte conviction qui, sans doute, les animait. Au 
demeurant, il semble avoir été surtout homme de cabinet, et son 
action, je pense, ne s'exerçait jamais mieux que dans des causeries 
intimes avec un petit nombre de disciples aimés, ou même dans le 
tète à tète. Il n'appartenait certainement pas à cette classe de stoïciens 
dont la parole familière mettait la doctrine à la portée de tous et qui, 
s'attachant aux principes essentiels du Portique, tendaient la main au 
cynisme, par dessus les subtilités d'une dialectique dont ils ne rete- 
naient que quelques procédés fort simples d'exposition et de discus- 
sion. Je me borne, pour le moment, à rappeler les noms de Musonius 
et de ce Démétrius le Cynique fort admiré alors dans les cercles stoï- 
ciens (1). A côté de ces prédicateurs uniquement soucieux de morale 
pratique, à côté aussi des conférenciers mondains qu'Epictète a rail- 
lés (2) et dont la seule préoccupation, en ces temps reculés, était d'en-, 
lever les applaudissements par de belles phrases, il y avait les érudits 
qui consacraient de longues heures à étudier les ouvrages des vieux 
maîtres du Portique, de Chrysippe surtout. Les esprits créateurs font 
défaut à cette époque dans toutes les grandes sectes. Vers le milieu 
du premier siècle av. J.-C, certains philosophes grecs, notamment 
Antiochos d'Ascalon (3), avaient essayé de réduire à des querelles de 
mots les polémiques où les représentants des différentes écoles affir- 
maient l'opposition de leurs [)oints de vue, et de tirer, de la fusion des 
anciens systèmes, un système nouveau : cette ambition même semble 
morte (4). Sans doute on voit encore des stoïciens, connue Sénèque, 



(1) Cf. supr., p. 41. 

(2) V. en particulier Épiclôte: Enlret., 3, 23, 35 et suiv. 

(3) V. Zeller: Phil. d. Or., III, 1^ p. 597 et suiv. 

(4) V. ibtd., p. 683. Il n'y a pas d'époque où l'enseignement philosophique 
.ait été, à Athènes, moins vivant. V. Renan : St Paul, p. 178-180: « La vieille 

splendeur avait disparu, et la nouvelle n'avait pas commencé. Ce n'était 



52 F. VILLENEUVE 

faire dt^s (Miii)riiuls aux adversaires du sloïcisme; mais leur éclectisme 
a surtout uu caractère pratique : ils prennent leur bien, je veux dire 
les préceptes moraux, où ils le trouvent, plutôt qu'ils ne se proposent 
de concilier les principes mêmes des diverses doctrines. S'il est alors 
des philosophes qu'attirent davantage la spéculation et l'élude, ils 
s'attachent surtout à remettre en lumière, dans des travaux d'exégèse 
ou des traités élémentaires (1), les traits distinctifs des systèmes, et 
cette activité érudite fait contrepoids aux tendances éclectiques du 
temps (2). Épictète nous est témoin que, pour certains stoïciens de 
son siècle, le dernier mot de la sagesse était d'arriver à se débrouiller 
dans les œuvres épineuses de Chrysippe, d'Anlipater et d'Archédé- 
mos (3). Je ne prétends pas que Cornu tus mit le souverain bien dans 
cette science livresque, mais, si vraiment, comme on nous le dit (4), 
Perse avait rempli sa bibliothèque des œuvres de Chrysippe, c'est que 
son maître attachait une grande importance à l'étude théorique de la 
doctrine sous sa forme la plus savante. Plutôt que de Musonius, on 
pourrait rapprocher Cornutus d'un philosophe dont, peut-être, il avait 



plus « la ville de Thésée », et ce n'était pas encore « la ville d'Adrien »... Si 
l'on excepte Ainmonius d'Alexandrie, le maître de Plutarquo, qui fondait 
vers ce temps à Athènes l'espèce de philosophie littéraire qui devait devenir 
à la mode à partir du règne d'Adrien, personne n'illustre, vers le milieu 
du 1" siècle, la ville d-u monde qui a produit ou attiré le plus d'hommes 
célèbres . » 

(1) Des traités du genre de ceux qu'on appelait zl(soL';i.<y;-A : cf. J. von Arnim: 
St. net. fraym., t. I, p. x. 

(2) V. ZQWev'.Phil. cl. Gr., III, 1\ p. 683. 

(3) V. par ex. Épict.: Enlrel., 1, 4, 5 et suiv.; 2, 16, 34 et suiv.; 2, 17, 40. 

(4) Vita, 7 : . . . libros circa septingentos Chrysippi siue bibliothecam 
suam omnem. — Comme le chiffre de sept cents livres est à peu près celui 
des œuvres complètes de Chrysippe (v. Diog. L., 7, 180), Chrysippi est 
peut-être une interpolation : « Chrysippi... adiectum uidetur a sciolo » dit 
Jahn (p. 236) qui trouve invraisemblable que Perse ait possédé les œuvres 
complètes de Chrysippe, tout en faisant remarquer que siue peut signifier 
ou bien (ou bien, selon d'autres, toute sa bibbothèque) et qu'on n'est pas 
obligé d'entendre : eu d'aalres termes toute sa bibliothèque. Heinrich [des 
Aulus Persius Flaccus Sntiren, p. 47) suppose la chute, après siue, d'une 
expression connue ut alii dicunl. (Cf. Albini : A Fersii Flacci sal. liber., 
p. ix-x). 



ESSAI SUR PERSE 53 

été l'élève (1) et qui fut un des professeurs de Néron (2) : je veux 
parler de Ghaeremon. Ce stoïcien, d'origine égyptienne, qui dirigea 
une école à Alexandrie, avait donné, semble-t-il (3), dans un ouvrage 
d'histoire, une interprétation allégorique des mythes de son pays 
natal et voyait, dans les hiéroglyphes, des symboles où les anciens 
Egyptiens avaient enfermé une théologie conforme à la nature. Nous 
allons voir que Cornutus s'occupa de Fexégèse des mythes grecs en y 
apportant la même méthode, depuis longtemps familière aux stoïciens. 
Un disciple de Ghaeremon, Dyonisios, qui fut à Alexandrie le succes- 
seur de son maître, est appelé par Suidas «Dionysios le grammairien»; 
il était donc, lui aussi, un érudit autant qu'un philosophe (4). Pas plus 
que ces deux hommes, Cornutus n'était d'origine italienne, étant né à 
Leptis (5), en Lybie. Il était connu de Néron, et Dion Cassius(6) nous 
le montre appelé «à une sorte de conseil privé» que «le prince 
métromane (7)», ayant formé le projet d'écrire en vers toute l'histoire 
romaine, avait convoqué pour discuter sur le nombre de livres qu'il 
convenait de consacrer à un aussi vaste sujet. Dion nous dit (8) à ce 



(1) C'est l'opinion de G.-J. de Martini : De L. Annaeo Cornuto philosopho 
stoico (Leyde 1825), p. 34-37, suivant R. Reppe : De L. Annaeo Cornuto (diss. 
Leipzig, 1906), p. 11. 

(2) Cf. supr., p. 25. 

(3) Si on admet, avec E. Zeller {Phil. d. Gr. III, P, p.G88). que Chaeremon 
le stoïcien et le prêtre égyptien Chaeremon cité par Porpliyre et Tzetzès ne 
font qu'un seul personnage. 

(4) V. Zeller, ibid. 

(5) Sans doute Leptis magna : V. Reppe : op. cit., p. 9. Le nom d'Annaeus 
ne prouve pas que Cornutus fût, comme on l'a supposé (v. Fr. Marx, in 
Pauly-Wissowa Real-Encycl., I, p. 2.227, 16j un affranchi de Sénèque : les 
étrangers, lorsqu'ils recevaient le droit de cité, prenaient d'ordinaire le gen- 
tilice d'une famille romaine ; ils adoptaient « le plus souvent le nom et le 
prénom de celui des magistrats ou empereurs romains qui leur avait conféré 
le droit de cité et conservaient comme cognomen leur nom étranger ou bar- 
bare». (V. Cil. Morel, dans le hict. de Daremberg et Saglio, IV, 1, s. u. 
nomen, p. 92, 2' colonne). 

(6) Dion Cassius, 62, 29, 2. 

(7) J'emprunte ici quelques expressions à C. Martha : Les moralistes sous 
l'empire romain, p. 112. 

(8) C'est ainsi que j'iiitcrprùte l'expression £'»>x'.ijlojv-x -ô-e È-î -x'.ôsta. 
Reppe (p. 13 et p. 15) l'entend de la réputation de Cornutus comuie professeur. 



54 F. VILLENEUVE 

propos (pio Cornulus étail fort csliinc pour son savoir ; la suite du 
récit, sur la([uelle nous aurons à revenir, nous montre qu'il était grand 
admirateur de Glirysippe. 



II 



« L'Abrégé des traditiOiNS grecques relatives a la théologie » 

« J'avoue, déclare D. Nisard, que je n'ai pas lu un traité de la 
nature des dieux qu'on dit être l'ouvrage de Cornutus, parce que ce 
traité est parvenu jusqu'à nous sous le nom de Phuruutus et parce 
qu'un ouvrage de théogonie stoïcienne ne serait guère propre à chan- 
ger l'opinion que j'ai du bon sens de Cornutus » (1). Outre qu'un 
certain nombre de manuscrits donnent le livre à Cornutus et que, 
pour plusieurs bonnes raisons, cette attribution ne semble guère con- 
testable (2), on regrette les pages pleines de verve que la lecture de 
cet opuscule n'eût pas manqué d'inspirer à Nisard contre la subtilité 
des stoïciens. « L'abrégé des traditions grecques relatives à la théo- 
logie » ('E-icpc;x-/; -Côv y^y.-y. -y;v saX-^v '//.•/; v BzzKO'^ix^^ -apas£Cs;j.ivMv) (3) est, 

en effet, bien qu'il ne se présente que comme un résumé élémentaire 
et ne soit réellement pas autre chose, l'ouvrage le plus étendu que 
nous ayons conservé sur les «interprétations étymologiques et sym- 
boliques données par l'école stoïcienne à la mythologie poétique et 
populaire» (4). Et je me crois d'autant moins dispensé de l'étudier 
ici que, par son caractère même de livre scolaire, il peut nous donner 
une idée exacte de la manière dont les mythes traditionnels ont été 
expliqués à Perse du point de vue stoïcien. 

De bonne heuic, la philosophie grecque avait cherché un moyen de 



(1) D. Nisard : Éludes sur les poètes latins de la décadence, I, p. 228. 

(2) V. C. Lang : Cornuti theolof/iae graecae anapendiuin (Leipzig, 1881}, 
p. v-vii et Reppe, op. cit., p. 1-3. 

(3) Sur ce titre : V. Lang : Praef., p. xv et cf. B. Schniidt : De Cornuti theo- 
logiae graecae compendio capita duo (Diss. Halle 1912"), p. 1-2. 

(4) A. et M. Croiset : Hist. de la litt. gr., V, p. 418. 



ESSAI SUR PERSE 55 

concilier les croyances populaires avec des conceptions théologiques 
plus satisfaisantes pour l'esprit (1). Si nous laissons de côté les écoles, 
comme celles des pythagoriciens, où la pensée philosophique, sous 
l'influence do l'orphisme, au lieu d'interpréter les mythes, s'enve- 
loppa volontiers elle-même d'une forme mythique, nous voyons se 
constituer deux méthodes d'exégèse rchgieuse : l'une qui prétend 
ramener les légendes à des événements historiques, l'autre qui les 
considère comme des symboles recouvrant des phénomènes naturels 
ou des vérités morales. Toutes deux étaient d'accord pour montrer, 
derrière le sens littéral, un sens caché, et on les combinait parfois dans 
l'étude des légendes relatives aux héros. La seconde avait pris, dès le 
V^ siècle avant notre ère, un assez grand développement. Dédaignée de 
Platon (2), employée à l'occasion par Aristote, elle fut appliquée par 
les fondateurs de l'école cynique à l'ensemble de la mythologie grecque. 
Elle revêt, dès lors, un caractère systématique que les stoïciens, élèves 
des cyniques sur ce point comme sur beaucoup d'autres, accentuèrent 
encore (3). Leur effort d'interprétation s'exerça avant tout sur les 
poèmes homériques et hésiodiques, cette « Bible des Grecs» (4). Une 
philosophie qui accordait au consentement universel une grande 
importance, surtout lorsqu'il s'agissait de démontrer qu'il existe une 
volonté divine, ne pouvait guère tenir pour absolument erronées les 
représentations que le commun des hommes se faisait des dieux. 
D'autre part, du point de vue de la morale pratique, qui était, en der- 
nière analyse, celui des stoïciens, avait-on le droit de négliger, quand il 
fallait combattre les passions humaines et rendre sensible l'idée d'une 
loi morale, le secours si précieux des mythes? L'imagination des poètes 
les avait revêtus de la forme la plus séduisante, qui, s'emparant des 
esprits presque dès le berceau, conservait à jamais pour eux le pres- 
tige attaché à la première révélation de la beauté. Au lieu de bannir 
Homère de la république en le couronnant de fleurs, il était plus 



(1) On trouvera une liisloire sommaire de rcxégùse dos mythes dans lo 
Manuel de Vhislulre des religions do Cliantepic de la Saussaye [,{). 539 et suiv. 
de la trad. fr.j. 

(2) V. Platon : Phèdre, p. 2:29s cf. Xen. : iMémor., 1, 3, 7. 

(3) V. Zellcr : Pliil. d. (Jr., II, l^ p. 283 ; cf. HT, V\ p. 322. note. 
,(i) Ibid., p. 323. 



56 F. VILLENEUVE 

hal)ilc (le faire servir sou œuvre à l'édiicalion morale de tous. Pour y 
arriver, il suffisait de ramener les mythes (même lors(|ii'ils n'avaient 
h première vue rien d'édifiant) à des allégories dont le seus, une fois 
démêlé, laissait apparaître une théologie conforme à la vérité de la 
nature. Gela conduisait, il est vrai, à présenter la mythologie comme 
une œuvre réfléchie dont les créateurs auraient eu une physique, une 
métaphysique, une psychologie et les auraient traduites, d'une manière 
entièrement consciente, par tout un système de figures. Mieux encore, 
les stoïciens procédaient comme si cette philosophie [)rimitive avait été 
le stoïcisme (1). Aussi bien n'étaient-ils pas sans se rendre compte de 
ce que leur méthode avait d'arbitraire(2) ; mais, ne lui donnant au fond 
qu'une valeur pratique, ils s'inquiétaient assez peu qu'elle manquât de 
rigueur. 

Les fondateurs même du stoïcisme, Zenon, Cléanthe, Chrysippe, 
s'étaient appliqués à ce travail d'exégèse (3); et nous savons qu'ils y 
avaient apporté, avec une ingéniosité réelle, une subtilité qui n'allait 
pas toujours sans ridicule, surtout quand ils tiraient leurs interpréta- 
tions de l'étymologie : les noms et les épithètes des dieux leur fournis- 
saient pour cela une matière d'autant plus riche que leur phonétique 
était moins exigeante. Un sto'ïcien qui avait été, semblc-t-il, l'élève de 
Diogène de Séleucie (4), le grammairien Cratès de Mallos, fondateur de 
l'école de Pergame et défenseur, contre Aristarque, du principe de 
l'anomalie, déjà soutenu par Chrysippe, ne manqua pas de chercher 
des allégories chez les poètes qu'il étudiait (5). Après lui, Apollo- 
dore d'Athènes, élève à la fois des grammairiens d'Alexandrie et de 
ceux de Pergame, composa « une Histoire des Dieux {llzp'. Oswv), en 
2i livres; immense et savant répertoire où toutes les traditions diffé- 
rentes mises en œuvre par les poètes et les historiens, toutes les opi- 



(1) Cette invraisemblance est relevée et raillée par Cicéron : De nal. deor., 
1, 15, 41. 

(2) V. Cornutus : Tlicol. gr. compendium, 20, p. 37 Lang. 'à propos d'une 
des étymologies proposées pour répitlièthe Tp'.TrjYÉvsia) :. . . T:avo'jpY''j"Épav 
SiôoOwaiv T( "/a~à -t,v ào/aîav ôXoa^^^éosiav s/ovto; -oûto'j. — 35, p. ~G : o'jy_ ot 
X'y/Jjyzz- ïyiwo'/-rj ry. TïaXaioî, àXXà xac oruviévai Tr,v toj ■/.ojjj.O'j cpjtjtv 'ixotvot. 

(3) V. Cic. : De nal. deor., 3, 24, G3. 

(4) V. Zellor, III, 1^, p. 47, noie. 

(5) A. et M. Croiset : Bist. de la Utl. gr., V, p. 138. 



ESSAI SUR PERSE 57 

nions même émises sur les dieux par les philosophes, se trouvaient 
recucilhes, classées, interprétées allégoriquement selon la doctrine 
stoïcienne » (1). L'ouvrage est perdu, mais les écrivains postérieurs 
s'y réfèrent plus d'une fois, et, en outre, on a pu y rattacher un grand 
nombre d'explications reproduites par les scoHastes des divers poètes, 
ou par Euslathe, Porphyre, Macrobe (2). 

C'est à la tradition de l'école de Pergame qu'appartient le petit 
livre intitulé (3) 'Upoiv.Azi-OJ b[j:r,p'.y.y. r.pz''Sur^\).-j.-.-j. i'.z y. -ip\ OsôJv "0[j:r,pz; 

Y;>,Av;YipY;7£v. L'auteur s'est proposé de faire l'apologie d'Homère 
contre Platon et Epicure au moyen d'un commentaire allégorique de 
riHade et de l'Odyssée (4). Dans l'abrégé de Gornutus, la marche est 
différente puisque nous avons affaire à une série de notices sur la 
formation du monde, sur la théogonie, sur les différents dieux, mais 
l'esprit est le même. 

L'auteur, qui s'adresse à un enfant (o), résume, dans les premiers cha- 
pitres, la théogonie traditionnelle, en la ramenant aux principes d'une 
physique dans laquelle le lecteur reconnaît tout de suite la physique 
stoïcienne. Ouranos, c'est le ciel qui enveloppe circulairement la terre et 
la mer (6). Il est de nature ignée (7j. Il forme avec le reste des choses 
un ensemble qui est le monde {y.z7[j.::), et il en limite la partie supé- 
rieure ou éther(8). Ciel, éther et astres sont emportés dans une même 
révolution (9) (ch. 1, p.; 1-3. Lang). Le monde a une àme qui est en 



(1) IbicL, p. 304. 

(2) Cf. B. Schmidt : De Cornuli Iheologiae gr. capita duo, p. 44 et suiv. et 
P. Wendland : Die hellenistisch — rômische Kultur, p. 110 et .suiv. 

(3) C'est du moins le titre que donnent les mss. les plus anciens : v. G. Rein 
hardt in Pauly-Wissoiva R.E., XV, p. 508. s. u. Heracleitos n" 12. Le stoïcien 
Heraclite n'est pas autrement connu. Comme il ne cite aucun écrivain pos- 
térieur à Alexandre d'Éphèse, contemporain de Cicéron, on suppose qu'il a 
écrit sous Auguste. Cf. Zeller : Ph. d. G., III, 1^, p. 687, n. 2. 

(4) V. P. Wendland, op. cit., p. 112 et C. Reinhardt, ibid. 

(5) U est inutile de se demander si cet enfant est Perse : m r.-j.': n'est sans 
doute qu'un procédé d'exposition. Cf. Reppe : De L. Annaeo Curnulo, p. U. 

(6) Cf. Arnim : St. net. fni(/., I, p. 33, n" 115 (Zenon). 

(7) Ibid., n" 110 (Zenon). 

(8) Ibid., n" 115: oùpxvô.; èttiv alOÉpo; xo è'a/aTOv (Zénon). 

(9) Ibid., ]). 28, n" 101: tô... alOlptov (-00) Trep'.çspto; -/.v/zï-ol: (Zénon). Cf. 
-Arnim, II, j). 1G8, n" .527 (Chrysippe). 



58 F. VILLENEUVE 

lui le principe de la cohésion (1) et de la vie, comme notre âme l'est 
en nous (2) ; c'est elle qu'on a appelée Zeus (3), et on la place dans le 
ciel parce que là se trouve, en effet, sa partie maîtresse, le feu subtil 
dont elle est faite essentiellement (ch. 2, p. 3) (4). Héra, sœur et 
femme de Zeus, c'est l'atmosphère, que le ciel et l'éthcr pressent de 
toute part(5). Comme la substance, en se raréfiant, passe, par une sorte 
de flux (p-7tç), de l'état solide à l'état liquide, puis devient de l'air et 
enfin du feu, on a donné Rhéa pour mère à Zeus et à Héra. Leur père 
est Kronos : ce Dieu est-il le symbole du temps? ou bien de la sépa- 
ration ii.x/.p'.z'.: \ qui s'est opérée entre les éléments^ il représente plutôt 
le principe d'organisation qui a réglé les rapports de l'éther et de 
l'atmosphère et a porté la nature à réaliser (y.pMw.v) les conditions de 
l'existence (6) (ch. 3, p. 3-4). Naturellement, le dieu de l'humidité, 
Poséidon, devait être considéré comme fils de Kronos et de Rhéa, puis- 
que l'eau est un des états de la substance dans la série des transforma- 
tions qui la conduisent de la forme la plus subtile à la plus compacte 
et, inversement, de la plus compacte à la plus subtile. Nous recon- 
naissons ici le dynamisme stoïcien, avec son double mouvement de 
condensation et de raréfaction (7) (ch. 4, p. 4). Quant à Hadès, frère 
aussi de Zeus et de Héra, c'est l'air le plus dense et le plus voisin de la 



(1) Cornutus : Compeud., 2, p. 3, lig. 4: 6 -/.ojîjlo; •\''y/j,'^ è'/st -:r,v (juvé/o'jjav 
aÙTov. Cf. Galien : Ilepl Tzl/fiou;, 3, vol. VII, p. 525, Kûhn (=: Arnim, St. ucl. 
fragm., II, p. 144, n°439) et p. 526 (= Arnim, n° 440) pour la valeur de cruvé/s-v 
dans le langage des stoïciens. 

(2) Elles sont 7:v£\>[jia l'une et l'autre: sur le 7:v£v)[jLa dans la philosophie 
sto'icienne, v. Arnim : Stoic. uet. fragm., II, p. 144 et suiv.; sur l'âme humaine 
comme Trve-ifjia, t6irf., p. 217-219, n° 773-789. Cf. Duprat : La théorie du ^veùpa 
chez Aristote, Archiv de Stein,12 (1899), p. 318 et suiv. 

(3) Cléanthe : Hymne à Zeus (Stohée : Ed., I, 1, 12, p. 25, 3 = Arnim, 
p. 121, n» 537. 

(4) V. Arnim, I, p, 42, n° 157 (Zenon). 

(5) Cf. Cic: De nat. deor., 2, 26, 66. 

(6) Sur Kronos comme symbole du temps, cf. Arnim, II, p. 318, n" 1087- 
1088. Cic: De nat. deor., 2, 24, 6i; comme symbole de séparation, cf. Arnim, 
II, p. 319, n» 1089 et 1090 (Chrysippe). 

(7) V. Arnim, I, p. 28, n° 102 (Zenon) ; II, p. 149, n° 452. (= Simplicius : Di 
Arist. caleg., î. 68 E, éd. Bas.) ; ibid., p. 179, n» 579 (= Plut. : De stoic. 
repugn., 41, p. 1053 a). 



ESSAI SUR PERSE " 59 

terre (1) (ch. 5, p. 4-5). La mythologie populaire marque bien le vrai 
caractère de Rliéa en indiquant que les pluies viennent d'elle (2). Les 
divers attributs qu'on lui donne répondent à son rôle de principe des 
transformations fécondes. L'histoire mythique de Kronos mutilant 
Ouranos, dévorant ses enfants et détrôné par son fils Zeus, que Rhéa a 
sauvé en lui substituant une pierre, n'est qu'une cosmogonie figurée : 
les échanges se produisaient d'abord entre le ciel et la terre d'une 
manière violente et déréglée, et ce fut le règne d'Ouranos; puis les 
exhalaisons (3) de la terre au ciel devinrent plus subtiles, les chutes 
de pluie plus modérées, et ce fut le règne de Kronos ; enfin, les condi- 
tions de la vie ont pu s'établir, et c'est le règne de Zeus (ch. 6 et 7, 
p. 5-8). Une légende différente fait d'Océanos et de Téthys le père et 
la mère du monde : le premier symbolise le mouvement ; la seconde, 
la permanence des qualités (ch. 8, p. 8) (4). 

Dans cette première partie, l'érudition de Gornutus accumule les 
étymologies les plus hétéroclites : Ouranos, c'est la limite d'en haut 
(s'jps;) (5), ou celai qui protège (wpîiv ou wp£jci,v), ou celui que l'on voit en 
haut (spà^Oai h(ô). L'éther, c'est celui qui est embrasé (aïOôTOai) ou 
peut-être celui qui court toujours (àsl Osîv). Zeus est ainsi appelé parce 
qu'il est pour les êtres vivants le principe de la vie (;y;v, vivre). La 
forme l>.y., qui est celle de l'accusatif, signifie que, par lui (ci'ajTbv), tout 
existe et subsiste (6). Il serait fastidieux de multiplier les exemples. 
Le procédé est presque toujours le môme : Gornutus retient, sans cri- 
tique et sans choix, tout ce qui lui a semblé ingénieux en ce genre. Il 
lui arrive bien, de temps en temps, d'exprimer une préférence : il 



(1) Cf. Heraclite : Alleg. hoin., 23. 

(2j Cf. B. Schmidt : De Cornuti tlieol. Gr. compendio cap. duo, p. 46-47. — 
Chrysippe donnait, du nom, vnie interprétation un peu différente : v. Arnim, 
II, p. 318, n° 1085; mais cf. ibid., n« 1084. 

(3) 'AvaOj-jLiâac'.;: cf.Aëtius : Placit. phiL, 2, 17, 4 = Arnim, II, p. 201, n»690: 
'HpâxXciTO^ y.aî o'i iTtoïxoî ToéoEjOai to'j; aTïéoa; èx zr^^ èr^rf^'io-j àvaO'j[Jiià<T£(o;. Cf. 
n»» G58, 652, 677. 

(4) Sur la permanence des qualités et la u/Jon; opposée à la xivr.c?'.;, v. 
Simplicius : In Arist. caleg., f. 55 A, éd. Bas. = Arnim, II, p. 128, n" 390. 

(5) Mot ionien = opo,-. 

(6) Ces deux dernières étymologies se trouvaient déjà chez Clirysippo : 
V, Arnim, II, p. 312, n» 1062 et 1064. 



00 F. VILLENEUVE 

assure quo 1c nom de Kronos vient de y.ca-.vs'.v plutôt que de ypiv:; ; 
mais il ne nous livre pas ses raisons; il s'est décidé, je crois, pourl'éty- 
mologie qui lui a paru donner le plus beau sens : il semble que ce fût, 
en pareille matière le critérium ordinaire des stoïciens. 

Le panthéisme du Portique, déjà sensible dans les premiers chapi- 
tres, apparaît plus nettement encore dans les suivants (ch. 9 —16, 
p. 9-26), consacrés à Zeus et à quelques-unes des divinités qu'on lui 
donnait pour filles. On y sent partout présente cette idée stoïcienne que 
les diverses divinités ne sont autre chose, pour la plupart, que Zeus 
considéré dans telle ou telle partie de son activité. En effet, tandis que 
la mythologie populaire n'admettait, de Zeus aux autres dieux, qu'une 
différence de degré, les stoïciens lui attribuaient une supériorité 
absolue (1). Ame du monde, feu ouvrier [r.ùp Tsyvixiv) (2), il avait seul 
l'immortalité sans fin : les dieux qui n'étaient pas de simples qualités 
de ce père de la vie et auxquels on pouvait accorder une existence 
relativement indépendante, par exemple les astres (3), étaient destinés 
à périr. Cornutus énumère d'abord les principales épithètes et les prin- 
cipaux attributs de Zeus, en montrant qu'ils s'accordent avec son carac- 
tère de dieu du ciel et laissent entrevoir en lui le symbole de la loi 
universelle qui, sous le nom de ç^Jaiç, est le principe fondamental 
des formations naturelles (ch. 9, p. 9-11). Il nous donne en passant 
des indications sur les Erinnyes (ch. 10-H, p. 11-12) et sur les Prières 
(AiTat : ch. 12, p. 12), filles du dieu qui est à la fois le dieu vengeur 
et le dieu clément (4). Puis il nous dit que le destin, de quelque nom 
qu'on l'appelle (Mcîpa:, AI72, E''piJ.ap;jivv; ou 'Ava-f/.-^), c'est Zeus (o) : 
conception toute stoïcienne qui fait du destin une force consciente, 
réglant les rapports des choses et la succession des événements d'après 
un ordre irrévocable et dans un enchaînement indissoluble (6) (ch. 13, 



(1) V. E. Zeiler: Phil. d. Gr., III, l^, p. 324-325. Parmi les textes stoïciens 
qu'on pourrait citer, je me borne à rappeler l'hymne à Zeus de Cléantlie, et 
Sénèque : De benef., 4, 7-8. 

(2) V. Aëtius: Plac. phii, I, 7, 33 = Arnim, II, p. 300, n° 1027. 

(3) V. Achilles: Isagoge, 11, p. 133, in Petau. Uranol., et 13, ihid. = Arnim, 
II, p. 200 et 201, n» 682 et 087. 

(4) Cf. B. Schmidt: De Cornuti Uieol. gr. cap. duo, p. 34. 

(5) Cf. Philodème: Ilsoî sùcrï^ieia,-, 11 (= Arnim, II, p. 315, n° 1076. 

(0) V. en particulier Stobéc : Eclog., I, 79, 1, Wachsmuth (Chrysippe) et 



ESSAI SUR PERSE 01 

p. 12 11). Il rappelle que les Muses, selou la légende, sont filles de 
Zeus et de Mnémosyne : cela veut dire que, pour bien vivre, il faut 
appre-idre, et retenir ce qu'on a appris. Ici encore, l'idée est stoïcienne, 
puisque, pour les stoïciens, la vertu n'était pas une disposition innée 
de l'homme, mais un art qui s'apprenait, étant fondée sur la science 
des vrais biens et des vrais maux (1). Si les Muses forment des chœurs 
de danse, c'est pour attester l'union étroite des vertus : qui a une 
A'ortu les a toutes (2) ; si elles consacrent des hymnes aux dieux, c'est 
que le sage a les yeux toujours fixés sur le divin (3) ; si elles mêlent 
le son d'instruments divers dans un concert harmonieux, c'est que les 
gens de bien vivent d'une manière harmonieuse et « avec confor- 
mité » (4) (ch. 14, p. 14-18). Les Charités aussi sont filles de Zeus : 
car la bienfaisance, dont elles sont le symbole, est une loi naturelle. 
Cornutus donne, de leur nombre et de leurs attitudes, diverses expli- 
cations que l'on trouvait, nous le savons par Sénèque (De benef., 1, 3 
et 4), dans un ouvrage de Chrysippe r.tpï Xxpi-iov, celle-ci, entre autres, 
que leur ronde symbolise la chaîne sans fin des bienfaits (ch. 15, 18-20). 
Il est également d'accord avec Chrysippe pour voir dans Hermès, con- 
ducteur des Charités, l'image de la raison dirigeant la bienfaisance: 
Hermès, en effet, c'est le symbole du langage, expression non seule- 
ment de la pensée humaine, mais de la raison divine (o), c'est le a^y:; 
que les dieux ont envoyé du ciel sur la terre pour faire de l'homme 
ce qu'ils sont eux-mêmes, un « animal logique » ou, comme nous 
disons, un animal raisonnable. Les épithèles du dieu, ses attributs, 
les rites de son culte ne sont que l'enveloppe allégorique du '/.i\'z:. 
Cornutus insiste ici avec d'autant plus de complaisance que, sur ce 



Diog-eniavius, dans Eusèbe : Prépar. év., VI, p. 2G3" et 261 "^ (d'après Chrysippe) 
= Arnim, II, p. 2G1, n" 913; p. 205, n» 914; p. 26G, n" 925 ; Cf. Cic: De ciiuin., 
I, 55, 125 (= Arnim, ibid., p. 2G(>, n° 921). 

(1) V. Arnim, III, p. 51, n» 21 i et suiv. 

(2) V. Diog-. Lai-rt.: 7, 125 = Arnim, III, p. 72, n° 295. 

(3) V. Diog. LaOrt.: 7, 119= Arnim, III, p. 157, n» GOG. 

(4) Corn.: Compcnd., p. 17, 1. 13: ôijto/.ovojuevo; ô tôjv àyaOôjv |i!0.; £^(. Cl. 
Diog. Laërt., 7, 87= Arnim, I, p. 45, n° 179. 

(5) Sén. : De benef., 1, 3, 7 : Ergo et Mercurius una stat, non (iiiialtenelicia 
ratio connnendat uel oraliu. . . Cl", ibid., 4, 8, 2. 



G-2 F. VILLENEUVE 

point, les cxégèlcs sloïcicns avaient fait appel à toutes les ressources 
do leur subtilité (1). Je ne citerai que quelques exemples. Les Hermès 
tclragones, sans bias ni jambes, signifient que le langage s'appuie sur 
quatre cas fondamentaux et n'a besoin ni de bras ni de jambes pour 
arriver à ses fins ; Hermès est le dieu protecteur des routes (ivôo'.oçi 
parce que la parole, dans les délibérations et les entretiens, sert à 
mettre les hommes dans la bonne voie; il est le dieu des objets trou- 
vés, parce que la parole est un bien commun aux hommes et aux 
dieux; si chaque passant apporte sa pierre aux Hermès qu'on voit 
aux bifurcations des chemins ou à la limite des propriétés, ce rite est 
peut-être le symbole des éléments dont se compose le langage parlé ; 
c'est pour montrer la puissance de la parole qu'on a fait d'Hermès le 
dieu des voleurs : la parole, en effet, est habile à dérober la vérité ; 
Hermès est honoré dans les palestres parce qu'on doit apporter aux 
exercices physiques autre chose que de la force ; il y faut encore du 
raisonnement, du "acyoç. Parfois l'indécence s'ajoute à la subtilité, 
ou, pour mieux dire, Cornutus, en bon stoïcien qui ne craint pas d'ap- 
peler les choses par leur nom, évoque, dans les explications qu'il 
donne à son jeune élève, des images désobligeantes : remarquant 
qu'Hermès est représenté tantôt sous les traits d'un homme mùr et 
barbu, tantôt sous les traits d'un jeune homme imberbe, il ajoute que 
la première figure est ithyphallique et que l'autre ne l'est point : 
c'est, dit-il, que, chez les hommes d'âge mùr, le langage et la raison 
sont accomplis et féconds, tandis que, chez les jeunes gens, ils sont 
imparfaits et ne peuvent encore rien engendrer (ch . IG, p. 20-26). 

Je ne dis rien des étymologies que Cornutus, dans cette seconde 
partie comme dans la première, a réunies en grand nombre. Mais il 
y donne d'autres preuves encore de son érudition ou de l'érudition 
des auteurs consultés par lui. Décompose-t-il le nom d'Adrastée? il sait 
qu'a n'est pas toujours privatif, mais a parfois une valeur augmenta- 
tive. Il connaît les mots les plus rares, tels que [jm7'.;. 11 nous montre, 
à propos des Muses, que les mathématiques ne lui sont pas étrangères : 
si, d'après la tradition dominante, il y a neuf Muses, c'est que le 
nombre neuf n'est pas autre chose que le nombre trois multiplié par 



(1) Il semble que la source, ici, soit Apollodore ; V. Schmidt, op. cit., p. 50-51. 



ESSAI SUR PERSE G3 

lui-même et que le nombre trois est, après l'unité, celui qui correspond 
le mieux à quelque chose d'achevé (1). 

Avant de passer à d'autres divinités, Cornutus fait remarquer au 
lecteur que les inventions mythiques, chez les anciens Grecs comme 
chez les autres peuples, ont été fort nombreuses, et il indique par 
quelques exemples comment on peut les interpréter en les réduisant 
à dc's allégories. Le mythe de Zeus suspendant Héra, au moyen d'une 
chaîne d'or, dans l'espace éthéré, après avoir attaché à chacun de ses 
pieds une enclume, c'est l'image de l'éther où brillent les astres et auquel 
l'atmosphère est, pour ainsi dire, suspendue avec la terre et la mer (2), 
Le mythe du complot d'Héra, de l^oseidon et d'Athéné contre Zeus, 
indique que le monde n'aurait pas pu se constituer si l'air ou l'élément 
humide ou le feu l'avait emporté (3). Thélis, qui a sauvé Zeus, c'est 
la Providence ; Briarée aux cent bras, opposé par elle aux conjurés, 
ce sont les exhalaisons dont se nourrissent l'air et l'éther dans le mou- 
vement perpétuel d'évaporation et de condensation par lequel se con- 
serve l'équilibre du monde (4). Cornutus reconnaît, d'ailleurs, qu'il y 
a, dans ce travail d'exégèse, des précautions à prendre : on ne doit pas 
oublier, par exemple, que certains écrivains, ne comprenant pas la 
valeur symbolique des mythes, les ont embellis d'inventions parasites 
dont il faut avant tout les dégager (eh. 17, p. 2G-27). 

Cornutus, appliquant à la théogonie hésiodi(|ue(5) la méthode iudi- 



(1) Ceci, d'ailleurs, est étranger à h\ philosophie stoïcienne: Cf. Sén.: 
EpisL, 58, 31: Nam hoc scis, puto, Platoni dilig-cntiae suae boneficio conti- 
gissc quod natali suo decessit et annum unum atque octogesimum impleuit 
sine alla deductione. Ideo marji, qui forte Athenis erant, inimolauerunt 
defuncto, amplioris fuisse sortis quam humanae rati, quia consummasset 
perfeclissunum iiianentm, queni noucm nouics niultiplicata componunt. — 
V. aussi Phit. : De Is. cl Osir., 5G, p. 37 ia : Ta xpEa T:pôj-:o;-7iep'.7TÔ; èi-: y.-A 

(2) Cf. une interprétation un peu dil'fércnte dans Heraclite : Allaj. hom., 40. 

(3) Cf. Heraclite: Alleg. hom., 25. 

(4) V. notes 7 de la page 58 et 3 de la page 59. 

(5) Les maîtres du Portique avaient interprété hi Théogonie liésiodique: 
pour Zenon, v. Cic: De nat. deor., 1, 14, 3G; pour Ghrysippe, ibùL, 1, 15, 41; 
Cf. Philodème: U^ol eùaé^s'.ot;;, 13 = Arnim, I, p. 123, n° 53i), et II, p. 31(!, 
n" 1078. 



Gi F. VILLENEUVE 

quéc, rappelle que, selon Hésiode, il y eut d'abord le Chaos, puis Gé 
ou la terre, puis le Tartare etEros. Du Chaos naquirent l'Erèbe et la 
^^lit, de la Nuit l'Ethcr et le Jour (1). Le Chaos, c'est le feu primitif ; 
car tout a été feu et tout redeviendra feu (2); ou bien c'est la masse 
liquide qui a été la troisième forme de l'essence; car celle-ci, d'abord 
ignée, est devenue, par des condensations successives, air, puis 
eau (3). Une partie de cette masse s'étant condensée à son tour et 
déposée, la terre est apparue ; une autre partie s'est raréfiée et a 
formé le Tartare, air ténébreux et froid (4). En même temps Eros, 
c'est-à-dire le mouvement impulsif qui est le principe de toute généra- 
tion, commençait à agir. Quand à l'Erèbe, c'est la force qui a poussé 
la sphère terrestre à s'envelopper de la sphère céleste : en effet Oura- 
nos, autrement dit le ciel, est né des exhalaisons de la Terre. La Nuit 
est fille du Chaos parce que l'air qui a succédé à l'humidité première 
était obscur; ensuite, devenant plus subtil, il s'est partiellement 
transformé en éther et en lumière, et, ainsi, on peut dire que le jour est 
né de la nuit. La Terre a enfanté la mer et les montagnes sans amour: 
la sphère terrestre présentait des irrégularités quand elle est sortie du 
Chaos, et la mer n'est pas autre chose que l'eau demeurée dans les 
parties les plus basses de sa surface, dont les parties hautes ont tout 
naturellement formé les montagnes. Les Titans, nés ensuite, ce sont 
les forces naturelles d'où procèdent les différences qui existent entre 
les choses (o) (ch. 17, p. 28-31). 

Après cette réduction de la théogonie hésiodique à la physique 
stoïcienne, Cornutus reprend l'examen des traditions mythologiques 
les plus répandues. Fidèle aux idées de son école sur les causes finales, 
il découvre dans Prométhée le symbole de la Providence organisant 
le monde en vue de l'homme (6). Puis, par un genre d'explication 



(1) Cf. Arnim, I, p. 29, n»^ 104 et 105 (Zenon). Cf. Diog. Laërt., 7, 135, 136 
= Arnim, p. 28, n"' 102, 2. 

(2) Sur rèy.-'j^ojji;. cf. Arnim, H, p. 183 et suiv., n° 596 et suiv. 

(3) C'est l'interprétation de Zenon : cf. siipr., note 1. 

(4) Cf. Plut.: De sloic. repugn., 43, p. 1053, et de primo frigido, 17, p. 952 c 
= Arnim, II, p. 140, n» 429. 

(5) Cf. Scholia Hesiod. Theogon, v. 134 = Arnim, II, p. 318, n° 1.086. 

(6) Sur la -pôvo-.a, selon le Portique, v. les textes réunis par Arnim, II, 
p. 322 et suiv., n" 1106 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 65 

psychologique dont il s'est déjà servi à propos d'Hermès, il moiilre, 
sous le mythe du vautour rongeant le foie du Titan, l'image des soucis 
qui tourmentent l'homme depuis qu'il sait faire usage du feu et que 
son industrie entreprend sans cesse de pénibles travaux. Au person- 
nage de Prométhée, on oppose celui de son frère Epiméthée, pour mar- 
quer la supériorité d'une pensée qui devance les événements sur celle 
qui, pour y voir clair, a besoin du fait accompli. Le mythe de Pan- 
dore, femme d'Epiméthée, signifie que la femme a peu de prévoyance 
(ch. 18, p. 31-33). 

Puisque Prométhée symbolise l'intelligence humaine aussi bien que 
la Providence divine, il est naturel que, parfois, on ait fait de lui 
l'inventeur des arts. Mais ce rôle est donné d'ordinaire à Héphaestos 
ou à Athéna. Héphaestos, fils de Zeus et d'Héra ou d'Héra seule, c'est 
ce feu mêlé d'air, différent du feu primitif, dont les hommes se servent 
et qui est pour eux l'instrument indispensable de l'industrie (1). Si 
on le représente boiteux, c'est que le feu sans bois rappelle le boiteux 
sans bâton (2) : il ne peut marcher ; ou bien c'est une façon de dire 
que le mouvement de la flamme s'élève et s'abaisse d'une manière 
inégale. Zeus a précipité Héphaestos de la demeure céleste sur la 
terre, et cela signifie que le feu a été apporté aux hommes par la 
foudre (3). Aphrodite est la femme de ce dieu parce que les œuvres 
de l'art sont belles ou bien parce que le désir amoureux est ardent. 
Héphaestos enchaînant Ares, qu'il a surpris avec Aphrodite, symbolise 
le travail du fer par le feu ; et l'adultère lui-même fait voir que vio- 
lence et douceur, opposées de leur nature, peuvent arriver à se 
fondre harmonieusement (4). Héphaestos, enfin, a fait sortir Athéna de 
la tète de Zeus : en effet, le feu, dans les métiers qui en font usage, 
sert à mettre au jour les ingénieuses inventions des hommes (ch. 19, 
p. 33-35). 



(1) Cf. Heraclite, 26 et 43 ; Phitarque : De Is. et Osir., 66, p. 377 d. 

(2) Cf. Plutarque: De farie in orbe iunae,b,-p. 922b., et [Philon] nsp; àçOaoTia; 
•/.ÔTtj.oj, 23, (= Arniin, I, }). 31, n° 106, à la fin). 

(3) Cf. Heraclite : Alleg. hom., 26. 

(4) Allusion à Harmonie, fille d'Ares et d'Aphrodite. On sait le rAle de 
ridée d'harmonie dans la physique d'Heraclite d'Éphèse, d'où la physique 
stoïcienne est sortie. Cf. A. et M. Croiset : LUI. yr., IV, p. 507. 

5 



G6 F. VILLENEUVE 

Athciia, c'est l'intelligence de Zeus, autrement dit la Providence. 
Elle est née, dit-on, de la tête du dieu : sans doute, pour les inven- 
teurs de ce vieux mythe, le « principe dirigeant » résidait dans la 
tète (1), et non point, comme l'enseignaient la plupart des stoïciens, 
dans le cœur ; ou bien ils voulaient indiquer que l'éther, la partie la 
plus haute de l'univers, était le siège de l'intelligence suprême (2). 
Athéna n'a pas eu de mère ; mais, avant de lui donner l'être, Zeus 
s'était assimilé, en l'enfermant dans ses entrailles, la déesse Métis, 
symbole de la sagesse : c'est, en effet, de la réflexion intérieure que 
naît la pensée (3). Athéna est la déesse vierge parce qu'elle repré- 
sente ce qu'il y a de plus pur et de plus inaltérable dans le monde ; 
elle est la déesse guerrière, née tout armée, parce que la sagesse n'a 
besoin d'aucun secours étranger pour faire face aux situations les plus 
difficiles (4). Elle partage l'égide avec Zeus, étant la qualité qui donne 
au dieu suprême sa supériorité. L'image de la Gorgone tirant la langue 
sur la poitrine de la déesse est le symbole du Xi^:;, du langage consi- 
déré comme l'expression de la raison divine. Athéna a pris part à la 
lutte de Zeus contre les Titans : autrement dit, les premiers hommes, 
fils de la Terre (5), ne songeaient qu'à se battre les uns contre les 
autres et le sentiment social ne s'était pas encore éveillé en eux ; mais 
l'action d'une parole habile réglée par la raison a fini par adoucir cette 
rage brutale, et les premières cités ont été constituées (ch. 20, p. 35-40). 
Au cours de cette étude sur Athéna, Gornutus signale et explique 
les principales épithètes de la déesse. En particulier, il se demande si 
le nom de Tritogeneia ne lui a pas été donné par allusion aux trois 
grandes divisions de la philosophie (6) ; mais il reconnaît qu'il est 



(1) Pour tout ceci, cf. Chrysippe dans Galien : De Hipp. et Plat, plac, III, 
8 (130), p. 317 et suiv. (Mûller) = Arnim, II, p. 256, n° 908. 

(2) Cf. Diag. Laërt., 7, 147 = Arnim, II, p. 305, n° 1021. 

(3) Cf. Chrysippe, fragm. cit. ci-dessus, note 1. 

(4) On reconnaît ici l'a'kâpy.eix des stoïciens : Stobée : Ed., Il, 100, 15 Wachs- 
muth : TTiV o'àoSTTjV -oWo'i- oyrjixy,<si rpojxYopS'JO'jTiv •. . . a'j-xpxs;, àçapxeTv y^tp ~w 
â> ovT i {= Arnim , III , p . 49-50, n° 208) . 

(5) D'après Zenon, les premiers hommes étaient nés du sol : v. Arnim, I, 
p. 35, n° 124. 

(6) V. Zeller : Phil. d. Gr., III, V, p. 330, n. 5 : cette interprétation se tire 
de celle qu'avait donnée Démocrite : cf. Zeller, I, p. 831^ n. 6. 



ESSAI SUR PERSE 67 

peut-être téméraire d'attribuer un sens aussi précis et aussi technique 
à ce vieux mot (p. 37). 

Atliéna, même comme déesse guerrière, n'est pas une divinité de la 
discorde et des combats. Ce rôle est réservé à Ares et à Enyo. Leurs 
cpithètes et le culte qu'on leur rend sont conformes au caractère 
belliqueux qu'on leur attribue à bon droit : en effet, les luttes qui, 
aujourd'hui encore, jettent parfois les peuples les uns contre les 
autres sont d'institution divine ; Zeus les fait naître pour que les 
hommes sentent la nécessité d'avoir en eux le courage et se rendent 
mieux compte des bienfaits d'une paix réciproque. On n'a donc pas 
tort de tenir Ares pour fils de Zeus. Nous reconnaissons ici les idées 
finalistes des stoïciens et l'optimisme qui caractérise leur conception 
de la Providence (ch. 21, p. 40-41) (1). 

Poséidon, comme l'indique suffisamment le rôle qu'il joue chez les 
poètes et les épithètes attachées à son nom, symbolise la force divine 
se manifestant par l'élément humide (2). On a raison de lui attribuer 
les tremblements de terre : car l'eau, quand elle se précipite dans les 
crevasses, refoule l'air souterrain, et cet air, cherchant une issue, 
ébranle le sol (3). S'il est le dieu protecteur des chevaux, c'est sans 
doute parce qu'on a assimilé la course rapide des vaisseaux sur la 
mer à celle des chevaux dans la carrière (ch. 22, p, 41-44). Quant au 
vieillard Nérée et à sa fille Leukothéa, ils représentent les flots et leur 
blanche écume (ch. 23, p,44). 

Si on dit qu'Aphrodite est née de la mer, c'est que la force génési- 
que dont elle est l'image met en jeu, comme la mer, du mouvement 
et de l'humidité. On sait que les stoïciens apportaient volontiers en ces 
matières une précision brutale (4). Sur ce point comme sur les autres, 



(1) V. dans Arniin, II, p. 335 et suiv., la rubrique : « Car mala sint cuni sit 
prouidentia ». 

(2) Cf. PJutarquc : De Is. el Os., 40, p. 3G7 c : I/.ïVvo-. lol Itw./oî.). • . UyyjT.. . . 
lloTE'.oôjva. , . -.0 i7:v£'j;j.a) Sià t?,; OaXâxTTj^ (Ô!.-?,/ûv). 

(.3) V. Aëtius : Plac. phiL, 3, 15, 2 = Arnim, II, p. 203, n° 707 ; cf. Sén.: 
Nal. Qitac.sl., G, 15. 

(4) La description que Chrysippe avait faite de runion de Zeus et d'Iléni, 
dans son lUp'. tôjv àp/aîwv ^jcrioXô-'ov, était restée célèbre en ce genre 
(v. Diog-. LaOrt., 7, 187 = Arnim, II, p. 314, n" 1071). 



68 F. VILLENEUVE 

Corniitus était fidèle, nous l'avons vu, aux traditions de l'école, et 
nous ne devons pas être surpris que la physiologie tienne ici sa place 
à côté de la psychologie. Le nom d'Aphrodite vient peut-être de ce 
que le désir enlève aux hommes leur bon sens, mais peut-être aussi de 
ce que la semence des animaux est écumeuse ; si on accorde à Aphro- 
dite une beauté supérieure, c'est qu'il n'y a pas de volupté plus vive 
que celle de l'union des sexes. Lorsque Gornutus en vient à expliquer 
les épithètes d'Aphrodite, je trouve chez lui une idée assez curieuse, 
dont la mythologie comparée des modernes n'aurait pas désavoué le 
principe : Aphrodite Cythérée ou Gypris ou Paphienne ne serait deve- 
nue que par jeu de mots la déesse de Cythère, de Ghypre, de Paphos : 
en réalité, si on l'a appelée Gythérée, c'est par allusion aux grossesses 
(•/.•jY;7£'.r). ou bien parce que les amants se cachent (y.sJOs^Oa',) pour 
s'abandonner au désir ; cette seconde interprétation s'applique égale- 
ment au nom de Gypris, puisque xp j-ts-.v signifie « cacher » ; la 
Paphienne, c'est celle qui est habile à tromper (à-ao/icr/.s'.v), ou celle qui 
a la parole séduisante i-y.^zy.ziz^ (ch. 24, p. 44-47) (1). 

Éros, symbole de l'amour, est naturellement représenté comme né 
d'Aphrodite ; c'est un enfant, parce que les amants sont faciles à 
tromper; il a des ailes, parce qu'ils ont l'esprit léger et mobile; il est 
archer, parce que la vue d'un objet aimable suffit à enfoncer en nous 
la flèche du désir. Mais, à côté de ces allégories psychologiques, cer- 
tains philosophes — et nous devinons sans peine qu'il s'agit des 
stoïciens — , en ont découvert d'autres sous les traits mythiques d'Eros : 
cette divinité serait l'image du monde, beau, charmant, jeune et, en 
môme temps, l'ainé de toutes choses, mettant en œuvre une quantité 
énorme de feu (2), et produisant du mouvement avec autant de rapi- 
dité que s'il lançait l'arc ou avait des ailes (ch. 23, p. 47-48). Atlas, 
c'est le monde aussi, renouvelant tout infatigablement par les prin- 
cipes qui sont en lui. Les colonnes qu'il soutient représentent les deux 



(1) La source do ces étymologies paraît être Apollodore : v. B. Schmidt, 
op. cil.,\). 64-6o ; mais Apollodore avait pu s'inspirer de Chrysippe ; v. 
Arnim, II, p. 320, n" 1098. V. le même procédé dans V Abrégé de Gornutus, 32, 
p. 07, 2, pour l'étymologie de Ar^Xio;, épithête d'Apollon : Corn, tire cette 
épitliète non de Ar,Ao;, mais de 8t,XojctO:z'.. 

(2) Cf. supr., p. 64, l'interprétation de la Théogonie hésiodique. 



ESSAI SUR PERSE 60 

forces différentes, l'une dirigée vers le haut, l'autre vers le bas (1), 
qui assurent la séparation des divers éléments et empêchent le ciel et 
la terre de se confondre. Les Pléiades sont ses filles, car les astres 
dont le nombre est si grand (V/.suoj sont nés de lui ; il porte les noms 
d'Astraeos et de Thaumas, car il est toujours en mouvement, même 
quand il semble immobile, et il fait l'étonnement de ceux qui l'étu- 
dient (ch. 20, p. 48-49). Un autre symbole du monde, c'est le dieu 
Pan dont le nom désigne assez clairement l'univers (2). Pan est homme 
par en haut, bouc par en bas : en effet, le principe dirigeant du 
monde se trouve tout en haut, dans l'éther, tandis que, tout en bas, 
est la terre, avec les aspérités et la végétation dont elle est hérissée; 
Pan est lascif parce que le monde contient tous les principes généra- 
teurs ; s'il cherche la solitude, cela veut dire qu'il n'y a qu'un univers; 
s'il poursuit les nymphes, c'est que le monde ne saurait subsister 
sans les exhalaisons humides dont les astres et l'éther se nourrissent. 
Cornutus explique, du même point de vue et avec la même aisance, 
plusieurs autres attributs du dieu et ses principales épithètes. Cette 
assimilation de Pan au «grand tout», fondée sur une étymologie 
facile mais arbitraire, était ancienne chez les Grecs (3), et le pan- 
théisme dynamique des stoïciens y trouvait un symbole dont l'Or- 
phisme, aussi, s'était emparé (4) (ch. 27, p. 49-50). 

Priape, le dieu ithyphallique, avec les fruits et les raisins qu'il 
porte, c'est le monde considéré surtout dans sa fécondité (5). On l'a 
armé d'une faucille pour indiquer que la puissance qui produit les 
choses est celle aussi qui les fauche et les détruit. La fécondité du 
monde n'est point aveugle (G) : elle distribue aux êtres vivants ce qu'il 



(1) -X \ihi àvcoosp?; £jTt, -à o: xaTtucpEpr, : ce sont des expressions stoïciennes: 
cf. Plut.: DeStok. repiign., 42, p. 1053 e. 

(2) En rapprochant ici le texte de Cornutus des scohes de Tliéocrite et de 
la Breuis exposilio in Verg. {Géorg.,1, 17, III, p. 204 Thilo), on peut remonter 
à ApoUodore. Cf. Schmidt, op. cit., p. 76 et suiv. 

(3) V. Platon : Cralyle, 408 c. 

(4) V. P. Decharme : Mylhol. de la Gr. uni., p. 459. 

(5) Ici encore on peut remonter à ApoUodore par les scolies de Tliéocrite. 
Cf. Schmidt, p. 78. 

'(6) Cornutus ne perd pas de vue Tidée stoïcienne de la Providence. 



70 F. VILLENEUVE 

leur faut, et, dans ce rôle, on la représente sous les traits du Bon Génie 
('AvaObç Aa';;;.(.)v) qui tient la corne d'abondance (cli. 27, p. 50-52). 

Déniétcr et Hestia, c'est, sous deux figures différentes, la Terre (1), 
mère et nourrice universelle, qui se tient {h-.r^v.i), pour ainsi dire, au 
milieu du monde comme le foyer au milieu de la maison. Hestia est 
vierge, parce que l'immobilité ne saurait rien enfanter. On entretient 
en son honneur un feu perpétuel, parce que les exhalaisons de la terre 
nourrissent le feu céleste (2), ou bien parce qu'un principe igné (3) 
anime les êtres vivants dont elle est la mère. Déméter, c'est la terre 
fécondée par l'agriculture, dont le héros Triptolème symbolise la 
découverte. Dans l'histoire mythique de Koré, fille de la déesse, enle- 
vée par Hadès et passant une partie de l'année dans les enfers, il faut 
voir l'image de la graine qui reste ensevelie pendant de longs mois : 
le mythe d'Isis et d'Osiris chez les Egyptiens (4), celui d'Adonis chez 
les Phéniciens ont la même signification. Le pavot, emblème de 
Déméter, représente la terre, sphère à la surface inégale, offrant des 
cavités intérieures et portant une quantité innombrable de germes 
féconds. La civilisation est sortie de l'agriculture ; on a donc raison 
d'appeler Déméter «Thesmotétis» et d'adorer en elle la législatrice du 
genre humain (ch. 28, p. 52-57). 

Les mêmes idées de bon ordre et de justice trouvent encore leur 
personnification dans les filles de Zeus et de Thémis, les trois Heures: 
Eunomia, Diké et Eiréné (ch. 29, p. 57). Mais la Paix est représentée 
aussi par une figure masculine, Dionysos, dont on a fait le dieu du vin 
parce que la paix est le temps des banquets. Je ne suivrai pas Gor- 
nutus dans lé long développement qu'il consacre à Dionysos : les allé- 
gories d'ordres différents qu'il y fait intervenir et que lui fournissent la 
culture de la vigne, la préparation, l'usage et les effets du vin sont 
presque toutes d'une puérihté qui peut paraître smguhère si on se 



(1) Philodème: llspl £jcr£[Σ'.a,-, 11 (= Arnim, II, p. 315, n» 107G):. . . XpùaiTz-no; 
... £v •::(]) TTOojTfo t.zoX Osôjv... ç;t,tiv ETvat... ty// Ar,[jiT,xpa y/jV. — Sur Hestia 
comme symbole de la Terre, cf. Plut. : Quaest. conuiu., 7, 4, 7, p. 70ib ; v. 
aussi Porphyre, dans Eusèbe, 3, 11, 7: cf. Scbmidt, op. cit., p. 67. 

(2) Cf. supr., p. 59, n.3. 

(3) Cf. ibiiL, p. 58, n. 4. 

(4) Cf. Plutarque : De h. et Osir., 69-70, p. 378 d et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 71 

rappelle les symboles intéressants que les Orphiques tiraient du culte 
de Bacchus (1). Il a ignoré ou voulu ignorer que certains stoïciens 
avaient adapté quelques-uns de ces symboles à la physique de leur 
secte (2). Retenons seulement que Gornutus, avec la plupart des phi- 
losophes de son école (3), autorise l'usage du vin et n'en condamne 
que l'abus. 

Héraklôs est un symbole du Xjvc; (4). Mais, ici, l'évhémérisme appa- 
raît à côté de l'exégèse allégorique. Gornutus admet l'existence d'un 
fils d'Alcmène et d'Amphitryon (5) ; mais il pense que l'Héraklès 



(1) V. Decharme : Mythol. de la Grèce ant., p. 434 et suiv. 
(3) V. Plutarque : De E ap. Delphos, 9, p. 388 e. Cf. De Is. et Osir., 40, 
p. 367 c, et Sénèque : De benef., 4, 8, 1. 

(3) V. Fhilon : De plantatione Noë, 142 (vol. II, p. 161, 18 Wendiand = 
Arnmi, IIL p. 179, n° 712) ; Sénèque : De tranq. animi., 17, 9 : ut libertatis, 
ita Mi'/ii salubris moderatio est. Et Solonem Arcesilaumque induisisse uino 
credunt. Catoni ebrietas obiecta est; facilius effîciet, quisquis obiecerit, 
hoc crimen honestum quam turpem Catonem. Sed nec saepe faciendum est, 
ne animus malam consuetudinem ducat, et aliquando tamen in cxsultatio- 
nem libertatemque extrahendus tristisque sobrietas remouenda pauUsper. 

(4) Par une conjecture ingénieuse, M. J. von Arnim {Stoic. uet.fragm., I,p. 115, 
n°514) substitue tovo; à Xôyo;. Il se fonde pour cela sur la phrase où Gornutus 
dit (p. 63, 1. 21 et suiv.) : xa! -co^Ôtt,.; o'av ô Oeô; -aosiaivotTo xa-ui t£ zb iravta/o'j 
ôiixvsTaOai y.'x\ xaxà zo evtovov -z'. £/_£iv xott -r,v -wv ^eXcov çopâv; sur la citation 
d'Euripide, qui se lit un peu plus loin (vécov t-. ôoav [jlsv eÙTovwTepai /_épeî x.'i:.X.),et 
sur la présence du nom de Cléanthe à la fin du chapitre : le philosophe stoïcien 
avait sans doute iUustré par la fable d'Hercule la théorie de la tension (tovo;) 
considérée comme principe de toute cohésion, de toute solidité et de toute 
force, aussi bien dans l'ordre moral que dans l'ordre physique (sur le tôvo;, 
cf. Arnim, II, p. 145 et suiv., n" 441 et suiv.). Mais v. les objections de 
B. Schmidt : De Corn, theol. cjr. comp., p. 88-89. J'ajoute que les stoïciens ne 
s'accordaient pas entre eux sur la valeur symbolique du mythe d'Hercule: 
pour les uns. Hercule était « tô x:v£j[i.a TiX/^xTr/ôv xat ôiatoe-'.xôv » (v. Plut.: De 
Is. et Osir., 40, p. 367 c) ; pour d'autres, il représentait le dieu suprême « quia 
uis eius inuicta sit, quandoque lassata fuerit operibus editis, in ignem 
recessura» (Sén.: De benef., 4, 8, 1). 

(5) Ceci même est stoïcien : Sén.: De const. sap., 2, 1 : Catonem autem 
certius exomplar sapientis uiri nobis deos immortales dédisse quam Ulixen 
et Herculcm prioribus saoculis. Hos enim Stoici nostri sapientes pronun- 
tiauerunt, inuictos laboribus, conteniptores uoluptatis et uictores omnium 
terrarum. 



73 F. VILLENEUVE 

mythique est antérieur à ce personnage historique et que la légende du 
dieu et celle du grand homme se sont mêlées. H ne lui semble pas 
impossible, d'ailleurs, de ramener les douze travaux à des symboles, 
comme Gléanthe l'a fait ; mais il laisse entendre que, sur ce point, 
l'illustre philosophe s'est parfois payé de mots, et il ne reproduit pas 
ses explications, A lire, dans les chapitres précédents, tant d'interpré- 
tations forcées, nous aurions cru' Gornutus moins difficile (ch. 31, 
p. 62-04). 

Apollon et Artémis, c'est, bien entendu, le soleil et la lune (1). 
Leurs flèches, c'est-à-dire leurs rayons, sont souvent mortels pour 
l'homme : en effet, l'ardeur du soleil, quand elle est excessive, cor- 
rompt l'air et déchaîne les épidémies, et la lune aussi peut altérer 
l'atmosphère. Mais on les appelle en même temps les dieux guéris- 
seurs, par euphémisme ou bien parce qu'une bonne température 
ramène la salubrité. Si Apollon passe pour le Dieu de la mantique (2), 
c'est que le soleil éclaire le monde comme les oracles éclairent l'avenir. 
Il est le dieu musicien et joueur de cithare, parce que le soleil frappe 
selon un rythme déterminé toutes les parties du monde, faisant de 
chacune d'elles comme une note dans une symphonie où aucune dis- 
sonance ne se laisse surprendre ; d'autre part, lorsque le soleil a séché 
lair, les voix et les bruits de toute nature y résonnent mieux (3) 
(ch. 32, p. 65-70). D'Apollon, considéré comme dieu guérisseur, on a 
fait le père d'Asclépios, symbole de l'art médical (ch. 33, p. 70-71). 
Artémis est la chasseresse céleste dont les flèches tombent, la nuit, 
dans le silence et la solitude des montagnes et des bois, et qui poursuit 
infatigablement, à travers le zodiaque, sa course éternelle ; elle est la 
déesse à la triple forme, parce que la lune a trois phases ; divinité des 
ténèbres, on l'associe aux dieux d'en bas; elle règne sur les spectres, 
les évocations infernales, la magie; et l'imagination effrayée des 
hommes a cru parfois qu'elle voulait du sang humain. Si elle préside 
aux accouchements, c'est par l'effet d'un jeu de mots sur le nom 
d'Ilithye, dont le sens véritable paraît être «celle qui roule» {tWz-Jixtrr,), 



(1) V. Cic: De nat. deor., 2, 27, 68. Cf. Macrobe : Saturn., 1, 17, 7-8. 

(2) Est-il nécessaire de rappeler l'importance que les stoïciens attachaient 
à la divination? V. Arnim, II, p. 270 et suiv., n° 939 et suiv. 

(3) Cf. Cléanthe appelant le soleil le plectre: v. Arnim, I, p. 112, n" 502. 



ESSAI SUR PERSE 73 

mais sous lequel on a cru reconnaître « celle qui délivre » ('EX$uO(3) ; 
c'est aussi parce que la lune a une action réelle sur la grossesse et la 
parturition (4) (ch. 34, p. 71-74). 

Pour finir, Gornutus parle des enfers. Hadès, nous l'avons déjà vu, 
n'est pas autre chose que l'air (2) ; c'est lui qui reçoit les âmes après la 
mort. L'imagination populaire a fait de lui une divinité souterraine 
parce qu'il est le dieu de l'invisible (ch. 35, p. 74-75). 

Jusqu'au bout, le philosophe grammairien enrichit ou, si l'on préfère, 
encombre son ouvrage d'une foule de remarques savantes et d'expli- 
cations étymologiques. S'il n'arrive pas à leur donner un caractère 
scientifique, ce n'est pas faute d'érudition. Il nous dit que, dans certains 
mots ioniens, on trouve •/. au lieu de -, par exemple dans y.cîc;, forme 
ionienne de r.oîoq (3) ; il propose d'expliquer par la chute de la syllabe 
initiale la parenté qu'il croit reconnaître entre l'épithète de Paphias, 
donnée à Vénus, et le mot homérique à-aoïcr/.stv (4) ; il nous parle 
d'onomatopées, d'euphémismes, d'antiphrases (5) ; faisant appel à la 
métrique, il tire le mot 0pb;xj3o;; de 6po£fv et de ta;j.6u£iv, à cause du 
rythme des vers satiriques qu'on lançait aux triomphateurs (6) ; il 
a des connaissances astronomiques et se demande si le trépied d'Apol- 
lon ne serait pas le symbole des trois cercles parallèles de la sphère 
céleste, c'est-à-dire de l equateur et des deux tropiques (7). 

Dans une conclusion fort raisonnable, Gornutus indique qu'il ne 
s'est pas proposé d'épuiser la matière ; il a voulu seulement enseigner 
une méthode, au moyen d'un certain nombre d'exemples précis. Il 
ajoute qu'il ne faut pas attribuer ces explications aux hommes d'au- 



(1) C'était ropinion de Chrysippe : v. Arnim, II, p. 212, n° 748. Cf. Plu- 
tarquo : Quaest. conuiu., 3, 10, 3, p. G58 f. 

(2) V. supr., p. 59 et n. 1. 

(3) Corn.: Comp., p. 30, 1. Il : cf. Arnim, I, p. 28, n° 100 (Zenon), et II, p. 318, 
n" 1086. 

(4) Corn.: ibid., p. 45, 22. 

(5) V. ibid., p. 48, 1, l'étymolog-ie de IIôOo; {i-o zr,; tcov çiXT,;i.àxo)V ,ui;i.r;a£w;) 
et, dans l'index de l'éd. Lang-, s. u. y.olz" £ÙcpTri[jii<T[jLÔv et xxx' àvTÎ'fpacnv. 

(6) Ibid., 61, 19 et suiv. Ceci appartient peut-être, du moins sous cette 
forme, à Cornutus : un pur Grec n'aurait pas inventé cette explication. Cf. 
B. Sclimidt, op. cit., p. 100, 

' (7) Ibid., 09, 2. 



74 F. VILLENEUVE 

ti'cfois : elles sont l'œuvre d'esprits capables de comprendre la nature 
du monde et d'envelopper leurs spéculations philosophiques sous un 
système d'énigmes et de symboles. Gornutus, pas plus que les fonda- 
teurs du Portique, n'a le dessein de faire servir l'exégèse des mythes 
à la ruine des traditions religieuses ; il engage son élève à se confor- 
mer, en ce qui concerne le culte des dieux, aux coutumes natio- 
nales ; il lui recommande seulement de s'en tenir à ce que la piété 
ordonne, sans tomber dans la superstition (1) : pourvu qu'on reste dans 
la juste mesure, c'est un devoir de sacrifier aux dieux, de leur adresser 
des prières, de les adorer, et, lorsque les circonstances exigent un ser- 
ment, de jurer selon les formules consacrées (ch. 3o, p. 75-76). 

Dans ce résumé de V Abrégé des traditions grecques relatives à la théo- 
logie, j'ai cherché à montrer que l'ouvrage repose sur des idées toutes 
stoïciennes; mais, bien plus encore que je n'ai pu le faire sentir, ces 
idées sont noyées, pour ainsi dire, sous un débordement d'érudition 
étymologique. Gela même, il est vrai, n'est pas contraire aux principes 
du Portique. Les stoïciens n'admettaient pas, comme Aristote, que les 
noms donnés aux choses eussent été créés d'une manière purement 
conventionnelle ; ils croyaient que les hommes avaient été guidés, dans 
la formation première des mots, par un sentiment instinctif du réel (2). 
Par là, l'étymologie prenait à leurs yeux une valeur démonstrative, 
et, nous l'avons dit, les fondateurs de la doctrine, Ghrysippe surtout, 
lui avaient donné une grande place dans leurs traités. Mais était-il 
vraiment bien utile, pour former l'esprit d'un adolescent, d'extraire, 
des ouvrages techniques sur la matière, une pareille abondance d'in- 
dications de ce genre, hypothétiques presque toujours et trop souvent 
dénuées de vraisemblance ? Etait-il nécessaire de retenir tant d'épi- 
thètes et de rites d'intérêt secondaire, pour le plaisir d'en faire connaî- 



(1) Les stoïciens condamnaient la superstition comme une des formes de 
la crainte, c'est-à-dire d'une des quatre passions génériques : v. Arnim, III, 
p. 98-99, n»^ 408-409. 

(2) Origène : Contre Celse, 1, 24 (p. 341, Delarue), vol. I, p. 74, 10 Ko. 
{= Arnim,II,p.44, n°146) :'EiJi7:t7:-u£i, el; -o irpoxEÎjJLEvov XÔyo; ^aOù; xal ànôppri-o;, 

vojJLi^ouj'.v o'i àzô TY,; ^Ltov.-, oJje'., li.'.ii.O'jji.évcov -tov —pwitov cpwvtov -x rpavi-iata, 
y.a6' œv ~à ôvôjjtaTa, y.aOô /.'A G-oiyerj. zr^oL -y,; â-'jjJLoAoyîaî e'.ffâyo'jatv. 



ESSAI SUR PERSE 75 

tre d'ingénieuses explications ? L'ouvrage aurait eu, je crois, une tout 
autre valeur pédagogique si l'auteur s'était borné à faire ressortir, au 
moyen de l'interprétation allégorique des mythes principaux, les traits 
essentiels de la physique et de la morale stoïciennes. Le mauvais 
exemple, il est vrai, venait de loin et de haut, puisque Sénèque, par- 
lant du traité de Chrysippe sur les Charités, a pu écrire : « Chrysippe 
aussi... remplit tout son livre de ces niaiseries, de sorte qu'il ne dit 
presque rien de la manière, dans le bienfait, de donner, de recevoir et 
de rendre ; ce ne sont pas les fables qu'il mêle aux préceptes, ce sont 
les préceptes qu'il mêle aux fables... Il dit que les trois Grâces sont 
filles de Jupiter et d'Eurynome... Il estime que le nom de leur mère 
aussi a de l'importance. On l'appelle, dit-il, Eurynome, parce qu'il 
convient, si on a un patrimoine étendu, de distribuer des bienfaits : 
comme si c'était l'habitude de nommer la mère après les filles ou 
comme si les noms donnés par les poètes étaient exacts. » (De bencf., 
1, 3, 8-9). Ces défauts, déjà regrettables dans des ouvrages savants 
comme étaient ceux de Chrysippe, semblent plus graves encore dans 
un livre élémentaire. Sans doute on ne saurait faire un reproche a 
Cornutus d'avoir souvent cité, à l'exemple de ses maîtres, les vieux 
poètes grecs, Homère surtout et Hésiode; mais, dans l'usage qu'il fait 
de leurs vers et de leurs récits, il se garde mal d'une curiosité d'érudit 
qui prend le moyen pour la fin. L'étude des poètes, appliquée à 
l'éducation, peut se proposer de développer la conscience morale en 
dégageant des textes d'utiles leçons sur l'homme et sur la vie ou bien 
d'éveiller l ame au sentiment du beau ; ces deux buts, qui ne s'ex- 
cluent point, Cornutus, tout plein d'une vaine science, risquait de les 
manquer l'un et l'autre. Le premier, pourtant, apparaissait comme la 
raison même d'un ouvrage composé pour réduire la mythologie des 
poètes au stoïcisme ; et, d'autre part, ce serait une erreur de prétendre 
qu'une pareille entreprise fût condamnée à dépouiller les mythes de 
leur séduction et de leur beauté. Assurément, entre les mains mala- 
droites de Cornutus, toute vie se retire d'eux : la légende dePromélhée, 
qui avait si magnifiquement inspiré Eschyle, n'est plus chez lui qu'un 
froid apologue ; il déchire avec une gaucherie brutale la ceinture 
d'Aphrodite, et quelle pauvre figure font sa Déméter et son Dionysos, 
malgré la couronne d'épis ou de pampre qu'il leur laisse ! C'est à 
peine s'il trouve quelques traits poétiques i)our nous faire voir les 



76 F. VILLENEUVE 

flèches d'ArlQmis se jouant dans l'obscurilé des bois. Mais on aurait 
tort de mettre en cause la méthode allégorique elle-même et d'affir- 
mer qu'elle ne saurait interpréter les mythes sans les profaner : peut- 
on oublier que Lucrèce en a tiré quelques-uns de ses morceaux les 
plus brillants ? On dira peut-être avec Munro (1) que, « au point de 
vue poétique, les théories physiques ou morales de Zenon étaient 
incomparablement inférieures à celles d'Epicure », et on raillera «le 
monde unique et misérable des stoïciens, leur feu monotone, leur dieu 
sphérique qui tourne sur lui-même, leur méthode de création d'un 
nouvel univers». Il me paraît bien plus juste de reconnaître dans 
cette physique «un poème grandiose» (2). Mais il est très vrai que 
les fondateurs de la secte, en adaptant à leur doctrine le système 
d'Heraclite, lui ont donné, par la sécheresse de leur exposition et par 
la subtilité de leur dialectique, quelque chose d'étriqué et de mes- 
quin. Il ne faut pas attendre de Gornutus qu'il en rende plus sensible 
la grandeur réelle. Même lorsque, avec les débris de la théogonie 
hésiodique, il reconstruit le monde selon les idées stoïciennes, l'édifice 
manque de majesté. 

Sans doute nous n'avons pas le droit de juger le maître de Perse 
sur un petit livre scolaire. Je n'ignore pas non plus que ce genre 
d'ouvrages était exposé à des altérations de toute sorte et que, s'il y 
a dans notre Abrégé beaucoup de fatras, une bonne part en revient 
peut-être aux interpolateurs (3). Quoi qu'il en soit, les défauts du 



(1) Munro: T. Lucreti Cari de ver. nal. lihri sex , voL II, p. 6 (trad. fr., 
introd., p. 8) : cité par F. Plessis: La Poésie latine, p. 128. 

(2) A. et M. Croiset: Hist. de la litt. gr., V, p. .58. 

(3) La question est très controversée : pour les uns, en particulier pour 
Schmitt-Blank (Zur Texteskritik des Corn., Eos, I (18G4), p. 92-102 ; p. 526-548), 
dont Lang-, dans son édition, a suivi d'ordinaire les conclusions, les passages 
interpolés sont très nombreux. Pour d'autres, au contraire (par ex. pour 
P. Wendland : Die Hellen. rom. Kultur^, p. 112, note 2), nous avons affaire à 
un abrégé de l'ouvrage original de Cornutus; les incohérences qu'on peut 
relever dans ce petit livre seraient imputables à l'abréviateur, et c'est lui, 
sans doute, qui aurait introduit les apostrophes w -rraiotôv (ch.l, p.l, 1), w r.'xi 
(ch. 17, p. 28, 11, etc.). Enfin, C. Reinhardt (De Graec. tlieol. capita duo, diss. 
Berlin 1910) a émis l'opinion que l'èTriSpojjLr,, sous sa forme actuelle, provient 
du mélange d'un ouvrage de Cornutus avec des parties d'un autre opuscule 
où était développée , d'une manière continue , la théogonie hésiodique. 



ESSAI SUR PERSE 77 

livre, sécheresse, subtilité, absence de méthode rigoureuse dans l'in- 
terprétation des mythes et dans l'étude étymologique des mots, ne 
prouvent rien contre son authenticité. Tel que nous l'avons, il est bien 
conforme à l'esprit de l'enseignement théologique et grammatical des 
stoïciens. Et, si rien n'y révèle le génie, ce n'est à vrai dire qu'un 
motif de plus pour en laisser la paternité à Cornutus. Ce que nous 
savons de ses autres ouvrages suffirait à nous convaincre que ce n'était 
pas un grand esprit (1). 

III 

Autres ouvrages philosophiques de Cornutus (2) 

Parmi les questions de théorie pure qui divisaient les philosophes 
depuis qu'Aristote avait renouvelé les formes de la pensée grecque, 



B. Schmidt [De Corn, iheol. Gr. compendio cap. duo) s'est attaché à réfuter 
ces diverses hypothèses ; il juge que la plupart des incohérences ne sont 
pas aussi choquantes qu'on l'a dit, et qu'il y a dans tout l'ouvrage une parfaite 
unité de style. Seulement, l'auteur a puisé à des sources diverses : Apollodore 
pour un grand nombre d'étymologies et pour la plupart des détails relatifs 
à la figuration et aux attributs des dieux ainsi qu'aux plantes et aux 
animaux consacrés à chaque divinité ; certaines interprétations plus parti- 
culirrement stoïciennes peuvent venir de Clirysippe et de Posidonius, 
directement ou plutôt par l'intermédiaire d'un abrégé ; un commentaire 
d"Hésiode, remontant peut-être à Cratès, a fourni deux passages (p. 27, 19- 
31, 18 et p. 6, 20-8, 9) ; quelques détails ont été empruntés à un abrégé mytho- 
logique, d'autres à Philoxène, grammairien d'Alexandrie, d'autres, enhn, 
semblent appartenir à Cornutus lui-même. 

(1) " Ce savant homme, dit C. Martha {les Moralistes sous VEmpire romain, 
p. 112), qui fut un grand homme peut-être ou qui parut tel à ses contem- 
porains.» Passait-il vraiment, de son temps, pour un grand homme"? Je ne 
veux rien conclure du silence de Tacite sur l'exil de Cornutus, puisque la 
date de cet événement demeure, après tout, incertaine et que la fin des 
Annales nous manque ; j'admets aussi qu'Épictète, qui, par son maître 
Musonius, se rattachait à la tradition cynico-stoïcienne et non au stoïcisme 
savant, ait volontairement négligé un autour dont les tendances s'écartaient 
des siennes. Mais, vraiment, le seul témoignage de Dion Cassius (52, 29, 2) 
— je ne dis rien de celui de Perse, trop prévenu en faveur de son ami — ne 
sufht pas à prouver que Cornutus ait jamais été tenu pour une des gloires 
de son siècle. 

(2) V. les fragm. dans Reppe : De L. Annaeo Cornulo, p. 77 et suiv., p. 83. 



78 F. VILLENEUVE 

il iiçii élail peut-être pas de plus technique, de moins importante 
pour la conduite de la vie humaine que celle des catégories. Gornutus 
y avait pourtant consacré un livre spécial (1); il s'en était occupé 
aussi dans un traité de rhétorique (2), et, loin de jeter sur le débat 
des clartés nouvelles, il n'avait môme pas réussi à voir la vraie 
nature du problème. Sans accepter toutes les conclusions du stoïcien 
Athénodore, qui avait déjà combattu sur ce point la doctrine d'Aristote, 
il s'était imaginé comme lui que les catégories aristotéliciennes devaient 
servir à classer les mots en tant que mots, tandis qu'elles ont pour 
ol)jet de distinguer les significations preniih^es, c'est-à-dire les princi- 
paux points de vue d'oîi l'esprit peut considérer les choses : essence, 
quantité, qualité, relation, lieu, moment, etc. Dès lors, il y cherchait 
ce qu'Aristote s'était bien gardé d'y mettre, par exemple la distinc- 
tion entre le sens propre et le sens figuré (3). Son erreur est d'autant 
plus surprenante que le système des catégories, chez les stoïciens, se 
rapproche dans son principe de ce qu'il est chez Aristote et présente 
seulement des divisions différentes et en moins grand nombre (4). 
Gornutus ne s'égarait pas autant lorsqu'il proposait de placer le poids, 
qui se définit par la légèreté ou la lourdeur, sous la catégorie de la 
qualité (5) et de ranger les adverbes près et loin sous la catégorie do 
la relation (6) : mais il aurait mieux valu laisser le premier sous la 
catégorie de la quantité et les deux autres sous celle du lieu. Mieux 
inspiré quand il s'attaquait à Athénodore, il définissait la relation 
d'une manière plus précise que ne l'avait fait ce stoïcien (7). Ailleurs, 



(1) V. Porphyre : In Arislol. caleg., p. 86, 20 Busse (Reppe : p. 7G) et 
Simplicius : In Arist. caleg., 1". 15" 32, 1. 10, éd. de Bàle, 1551 (Reppe, p. 77). 
Cf. Reppe, p. 18. 

(2) V. Porphyre, ibid. ; cf. Reppe, p. 18. 

(3) V. surtout Porphyre : In Aristot. categ., p. 59, 10, Busse (Reppe, p. 76) 
et SinipHcius : In Aristot. categ. f. 5% 24, 1. 1, éd. de Bàle, 1551 (Reppe ibid.,; 
cf. p. 19, 21, 23). 

(4) V. Arnim, II, p. 124, n" 369-375. 

(5) Simplicius, ibid., f. 33'', 14, 1. 4 (Reppe, p. 77; cf. p. 24 et 26) ; je rappelle 
que les stoïciens ne distinguaient pas la catégorie ttôîjov (quantité) ; cf. Arnim, 
ibid. 

(6) Simplicius, ibid., f. 9P, 6, 1. 10 (Reppe, p. 78 (fin de la page). 

(7) Simpl., iind., f. 47", 51, 1. 45 (Reppe, p. 77 ; cf. p. 24). 



ESSAI SUR PERSE 79 

nous dit-on, il se perdait dans des considérations étrangères au sujet : 
on s'explique cependant qu'il eût été amené à définir le temps qui 
était pour lui, comme pour les maîtres du Portique, l'extension du 
mouvement (1) : n'avait-il pas à se demander si le temps et l'espace 
ne doivent pas être envisagés comme des quantités ? 

Au demeurant, dans toute cette discussion assez oiseuse, Cornutus 
avait montré plus d'érudition et de subtilité que de justesse d'esprit. 
D'ailleurs, parmi les questions controversées, il en examinait parfois 
déplus intéressantes que celle des catégories, par exemple le problème 
de l'immortalité de Fàme, auquel les stoïciens eux-mêmes avaient 
apporté des solutions différentes. La plupart admettaient que l'àme 
des hommes ordinaires survit au corps pendant un certain temps, mais 
que, seule, celle des sages dure autant que le monde, c'est-à-dire jus- 
qu'à la conflagration universelle (2). Il semble résulter d'un témoi- 
gnage de Jamblique (3) que Cornutus avait suivi sur ce point la doc- 
trine de Panaetius(4), d'après laquelle l'àme mourait toujours avec le 
corps. 



IV 

Cornutus grammairien (5) 

Mais, si Cornutus avait abordé, plus ou moins heureusement, la 
philosophie pure, la plus grande partie, peut-être, de son activité était 
allée à la grammaire et à la rhétorique, considérées de tout temps par 
les stoïciens comme des branches de la logique (6). Sachant égale- 



il) Simpl., ibid., i". 89% 13, 1. 20 (Reppe, p. 78; cf. p. 24) : sur le temps 
défini -ô ô'.à^TTjijia ■:-?,; x'.vY,a£to;, cf. Arnlm, I, p. 26, n" 93 (Zenon) et II, p. 164, 
n" 509 (Chrysippe) . 

(2) V. Arnim, II, p. 223, n» 809-822. 

(3) Jamblique dans Stoboe : Ed. 1, 49, 43, p. 383, 28 ^^'acllsmutll (Reppe, p. 83; 
cf. p, 26 et suiv.). 

(4) V. Zeller, III, l^ p. .563 ; cf. p. 693, n° 3. 

(.5) V. les fragments dans Reppe, p. 79 et suiv. . 

(6) V. Arnim, I, p. 21, n» 74-84 ; II, p. 43 et suiv., n» 136 et suiv.; ihiiL, p. 95 
et suiv., n" 288 et suiv. 



80 F. VILLENEUVE 

ment le grec et le latin, connaissant l)ien la mythologie, curieux de 
l'étude des mots, et, sans doute, se rappelant que les maîtres du Por- 
tique n'avaient pas dédaigné de s'occuper en grammairiens des 
œuvres d'Homère (1), il fut tout naturellement amené à commenter 
Virgile. Nous ne savons pas bien de quelle manière il avait classé ses 
remarques ; le rapprochement de deux indications fournies l'une par 
Aulu-Gelle, l'autre par Charisius invite à penser que l'ouvrage, dans 
la partie consacrée à Y Enéide, était divisé en livres — dix au moins — 
et ne suivait pas l'ordre des vers ; mais, d'après une récente hypo- 
thèse, il faudrait admettre que la division en livres s'appliquait à une 
longue étude sur Virgile, distincte du commentaire (2) . Quoiqu'il en 
soit, une vingtaine de citations, éparses chez les grammairiens posté- 
rieurs, nous permettent de deviner, jusqu'à un certain point, de quelle 
manière Gornutus avait compris le rôle du commentateur. 

Il avait fait une place à la critique A'erbale, mais rien ne nous 
prouve qu'il eût donné, du texte de son auteur, une recension nou- 
velle ni même qu'il eût utilisé plusieurs manuscrits. Si, au 1. 1, v. 150, 
de V Enéide, il condamnait la leçon uolunt, c'était parce que l'expres- 
sion faces et saxa uolunt lui semblait choquante en cet endroit, et, 
pour justifier son sentiment, il se bornait à citer l'emploi judicieux de 
uelle arma au 1. 7, v., 340 (3). Il avait proposé, au l. 1, v. 45, de lire 
inflixit au lieu de inflxit, déclarant, on ne voit pas bien pourquoi, 
que l'expression aurait ainsi plus de force : peut-être s'était- il rappelé 
mal à propos la « puppis. .. . inflicta uadi dorso. . . » du 1. 10, v. 303 (4). 
Au 1. 9, V. 346, c'est bien un souvenir, mais, cette fois, un souvenir 
d'Homère qui lui faisait substituer, par une correction tout à fait 



(1) V. Arnim, î, p. 63, n» 274 (Zenon) et II, p. 192-193, n" 769-777 (Chrysippe). 

(2) Sur cette question, v. Reppe, p. 27 et suiv.; Aulu-Gelle (2,6, 1, v. Reppe, 
p. 79) parle de commentaria in Vergilhim composés par Cornutus, et Cha- 
risius (G. L., l, p. 127, 17 Keil; v. Reppe, p. 80) cite une remarque sur Didon 
qui serait au 1. X de ce commentaire. C'est F. Léo qui, se fondant sur Chari- 
sius, G. L., I, p. 125, 16 K., admet l'existence d'une étude sur Virgile distincte 
du commentaire {Nachricht d. Kônigl. Gesellsch. cl. Wisscnsch. z. Gotting, 
PMI. Hist. Klasse, 1904, fasc. 3, p. 259; cf. Reppe, p. 28). 

(3) Seruius auctus : Ad Aen., 1, 150 (Reppe, p. 80 ; cf. p. 31, 34, 35, 43). 

(4) Jhid., 1, 45 (Reppe, p. 80; cf. p. 34, 43). 



ESSAI SUR PERSE 81 

fâcheuse, mulla nocte à multa inorte (1). Sa critique, en somme, 
semble avoir été toute subjective, comme on dit, et on peut craindre 
qu'elle ne fût point toujours éclairée par cette finesse de goût, cette 
sûreté de jugement sans lesquelles une pareille méthode n'est qu'arbi- 
traire pur (2). 

Dans les questions d'orthographe, nous ignorons quel principe il 
avait suivi ; nous savons seulement qu'il ne les avait pas néghgées (3) ; 
on peut môme supposer, puisqu'il était l'auteur d'un traité sur la 
matière (4), qu'il leur avait fait une large place. 

Il s'était occupé, bien entendu, d'expliquer les mots rares et ceux 
dont l'exacte signification pouvait être discutée. Dans cette partie de 
sa tâche, il faisait parfois appel, ce qui ne saurait nous surprendre dé 
sa part et ce qui est en soi fort légitime, à l'étymologie (5). Mais il 
n'avait pas failli non plus au devoir essentiel de l'interprète, qui est 
d'apporter une opinion ferme et raisonnée sur le sens des passages 
obscurs ou ambigus. C'est ainsi qu'au livre 9. v. 675. de V Enéide^ il 
avait donné, du mot commissa. une explication ingénieuse qui, de nos 
jours encore, a trouvé des partisans : il s'était rappelé que Virgile, 
plus haut (0, 40 et suiv.), nous a montre les Troyens s'enfermant dans 
leur camp pour se conformer aux ordres d'Enée, et, sans doute, il était 
remonté aussi au sens premier du verbe commit ter e, bien visible dans 
des expressions comme Delphinum caudas utero commissa liiporiim 
(3, 428); dès lors, il proposait de voir dans porta commissa un syno- 
nyme de porta clausa (<)). D'autres exemples encore prouvent que, 
ici comme dans les questions de texte, il aimait, usant d'un procédé 
déjà familier aux grammairiens d'Alexandrie, à chercher dans l'auteur 
lui-même, au moyen de rapprochements, la solution des difficultés 
pendantes. La méthode est bonne, à condition que les rapprochements 



(1) Seruius auct. : Ad Aen., 9, 3iG (Reppo, p. 81 ; cl', p. 35, 43). 

(2) Chrysippe avait fait des conjectures sur le texte d'Homère : v. Arniui, 
III, p. 192, n'"' 774 et 775. 

(3j Seruius auctus : Ad Geort/., I, 277 (ortli. de Orcus) : v. Reppe, p. 79; 
cf. p. 34, 37, 13. 

(4) V. infr., p. 81-85. 

(5) V. la manière dont il expliquait Maf/mcntum (En. 4, 57), dans Placidus, 
C. G. L., V., p. 33, 10 (p. 82, 20, 110, 5) : v. Reppe, p. 80 ; cf. p. 45. 

' (6) Servius : Ad Aen., !), 072 Rcpi.e, p. 81 ; cf. p. 32, 45). 

6 



82 F. VILLENEUVE 

ne soioiil pîis forcés : or, lorsque Gornulus, pour explûjucr le vers .vt^ 
quoqac principibas pcrmixtam agnouit Achiais (Eu., 1,488), rappelait 
ce qui est dit au 1. 2, v. 396 : Vadimus immixti Daiiais, cela faisait 
plus d'honneur à sa mémoire (ju'à sou jugement : la bataille repré- 
sentée sur les murs du temple de Junon à Garthage et montrant Enée 
dans la mêlée, aux prises avec les premiers des Achéens, n'est certai- 
nement pas le combat peu glorieux où, dans la dernière nuit de Troie, 
quelques compagnons d'Enée, revêtus d'armes grecques, couraient 
confondus au milieu des ennemis pour les frapper traîtreusement (1). 
Et, si Cornutus avait a^ouIu simplement justifier l'emploi de permix- 
tum dans le sens de engagé dans la mêlée, l'exemple n'était pas heu- 
reux, puisque, au v. 396 du 1. 2 de VÉnéide, immixti a une significa- 
tion plus forte et signifie confondus avec (2). 

II était dans le rôle du commentateur de relever les fautes qu'il 
apercevait ou croyait apercevoir dans l'œuvre étudiée. Cette critique 
des défauts, Cornutus l'avait pratiquée plus d'une fois à l'égard de 
Virgile, mais d'une manière qui n'était pas elle-même irréprochable. 
Avec une science insuffisante de la valeur première des mots, il avait 
blàmél'emploi de ?^e.ra^5e(Bucol.,6, 75-77) (3) qï^q s qualentem (En. ,iO, 
314) (4). La litote illaudati... Busiridis aras (Géorg., 3, 5) n'avait pas 
trouvé grâce à ses yeux, je ne sais pourquoi. Oubliant la locution 
grecque ;j,y; ;x37 'û-r^-. il estimait plate l'expression dixerat aliquid 
magnum (o). Il était peut-être mieux inspiré lorsqu'il déclarait que les 
Yi^çA^ Achemenides comes infelicis Ulixi (En., 3, 691) sont surprenants 
dans la bouche d'Enée (6). 

Pour juger les fictions poétiques, il partait de ce principe, générale- 
ment admis par les grammairiens de l'antiquité, que le poète ne doit 
pas inventer de toutes pièces l'invraisemblable et le merveilleux, mais 



(1) -Servius : Ad Aen., 1, 488 (Reppe, p. 80; cf. p. 3i, 35, 43, 45). 

(2) V. deux autres explications assez malheureuses dans les scolies de 
Vérone {BucoL, 3, 40: in medio, et 6, 9 : non iniussa cano (Reppe, p. 79; cf. 
p. 35, 45). 

(3) A. Celle, 2, 6, 1 (Reppe, p. 79; cf. p. 31, 35, 43). 

(4) Ibid., 4 (Reppe, p. 81; cf. p. 37, 43). 

(5) Seruius auctus : Ad Aen., 10, 5i7 (Reppe, p. 82; cf. ]). 44). 

(Gj V. Scolies de Vérone, En., 3, 091, et Seruius auctus, Ibid. (Reppe, p. 80; 
cf. p. 41,43). 



ESSAI SUR PERSE 8?, 

en chercher les éléments dans les vieilles légendes et les vieux 
auteurs (1). Il s'était plaint, semble-t-il (2), qu'on ne trouvât aucun 
texte justifiant l'histoire des javelots dont le bois a pris racine sur la 
tombe de Polydore. ou celle du rameau d'or qui sert de talisman à 
Enée dans sa descente aux enfers, ou la métamorphose des vaisseaux 
Troyens en nymphes, et il nous dit qu'il considérait comme mie inven- 
tion de A^irgile le mythe des cheveux que Proserpine enlève de la tète 
des mourants (3). Mais ici l'honnête Macrobe proteste : il se refuse à 
comprendre comment un homme aussi instruit dans les lettres grec- 
ques que l'était Gornutus a pu oublier les paroles d'Orcus dans l'Alceste 
d'Euripide : r, z'oh yjvv; yJ-z'.iv^ -/..t. a (Eurip. : Aie, 73-76). D'autre 
part il descendait parfois, dans un ordre d'idées analogue, à d'assez 
pauvres chicanes : il se déclarait choqué de voir Énée, dans le jeu de 
l'arc, donner pour cible aux concurrents une colombe, oiseau consacré 
à sa mère Vénus (4). Ici le reproche de pédantisme ne serait pas trop 
dur. 

Dirons-nous donc avec Ribbeck que Gornutus, dans son commen- 
taire sur Virgile, avait « donné beaucoup de preuves d'une absurde 
subtilité jointe à une science insuffisante (5) »? Le jugement est peut- 
être d'une sévérité excessive. Il ne faut pas oublier que, de ce com- 
mentaire considérable, nous n'avons presque rien, et que les gram- 
mairiens postérieurs y ont surtout relevé les affirmations erronées ou 
contestables ; mais plusieurs d'entre eux, au moment même où ils cri- 



(Ij C'est à riiistoire que l'école de Pergame accordait la première place 
dans l'étude des textes ; le mot, bien entendu, s'appliquait à la connaissance 
des légendes comme a celle des faits historiques proprement dits ('V. Ribbeck: 
Proleg. ad Vergilium, p. 125; cf. Sext. Empiricus : Adu. Mathem, I, 252, et 
Wachsmuth : De Cratele Mallola (Leipzig 18G0), p. 10). 

(2) V. Servius : Ad Aen., 3, 46; il rappelle les trois autres passages ( /s'/?., 9, 
81; 6, 141 ; 4, G98) qui avaient attiré à Virgile le même reproche, mais il ne 
nomme pas celui qui l'avait formulé (Reppe, p. 80; cf. p. 44). 

(3) Macrobe : Salimi., 5, 19, 1 (Reppe, p. 81 ; cf. p. 44). 

(4) Scolies de Vérone et Servius: Ad Aen., 5, 488 (V. Reppe, p. 81). Certains 
grammairiens étaient venus sur ce point au secours de Virgile : il n'y avait 
pas d'oiseau, disaient-ils, qui ne fût consacré à quelque dieu : or Enée pou- 
vait apaiser sa mère mieux que toute autre divinité (V. Reppe, p. 42-43). 

'(5) O. Ribbeck: Geschichle d. n'im. DichtinH/, III, p. 92. 



H4 F. VILLENEUVE 

tûliiciil ConuiUis, accompagnent son nom d'épitliètes flatteuses (1). et 
on peut croire que le travail, dans son ensemble, n'était pas sans 
mérite. Au surplus, il est vraisemblable que l'auteur s'était borné à 
mettre en œuvre les procédés courants de la critique ancienne, avec 
une érudition dont la solidité n'égalait pas l'étendue; qu'il avait d'ail- 
leurs, de la poésie, une conception un peu mesquine, et que son 
goût était plus difficile que vraiment délicat. Je ne reviens pas sur des 
exemples déjà cités; mais n'est-ce pas lui qui, dans un traité latin des 
figures de pensées {De figuris sententiaî'um) , reprochait à Virgile 
d'avoir, lorqu'il décrit au 8^ livre les embrassements de Vulcain et de 
Vénus, placé d'une manière un peu imprudente le mot inembra ? (2). 

Aulu-Gelle, à qui nous devons cette citation du second livre de Cor- 
nutus sur les figures de pensées, ne nous renseigne pas plus ample- 
ment au sujet de cet ouvrage. Peut-être faut-il y rapporter un jugement 
sur les controverses dites figurées que nous a conservé l'auteur du De 
schematis dianoeas : ces controverses étaient celles oii l'on faisait un 
emploi constant de l'insinuation, etCornutus semble les avoir considé- 
rées comme de purs exercices d'école (3). 

Sur un traité de rhétorique qu'il avait composé en grec, nous ne 
savons rien de certain, sinon qu'il y était question, au moins incidem- 
ment, des catégories (4). ^ 

Il s'était occupé, sans doute dans un traité spécial, de l'orthographe 
latine considérée surtout dans ses rapports avec la prononciation et 



(1) A. Gell., 2, 6, 1 : Nonniilli gTammatici aetatis superioris, in quibus est 
Cornutus Annaeus, haut sane indocli ncque ignobiles. — 9, 10, 5. Annaeus 
Cornutus,horao sanc pleraque alla non indoctus neque imprudens. — Macvohe: 
Saturn., 5, 19, 2 et 3: uir alias doctissimus Cornutus. . . (Cornutus) tantiis uir, 
Graecarum eliam doctissimus litterarum. 

(2) A. Gellc, 9, 10 [Rcppe, p. 82 : cf. p. 48 et 57). Cf. ce que Quintilien (8, 3, 44 
et suiv.) dit du y.xyiacpa-ov, en particulier au H? : « Siquidem Celsus xay.éaçxTov 
apud Vergilium putat: Mcipiunl agitata linnescere. Quod si recipias, niliil 
loqui tutum est. » 

(3) V. Reppe, p. 82 et p. 56. 

(4) Cf. supr., p. 78 et note 2. Un passage du rhéteur Nicolaos {Progymnas- 
mata Rhet. Gr., II, 631, 6 Walz) semble indiquer que Cornutus était resté 
fidèle à la division traditionnelle de l'éloquence en trois genres principaux : 
judiciaire, délibératif, démonstratif (V. Reppe, p. 82 et p. 59). 



ESSAI SUR PERSE 85 

l'étymologie. A Rome, comme chez nous, l'orthographe phonétique et 
l'orthographe étymologique avaient chacune des partisans : Cornutus 
parait s'être tenu dans un juste milieu. Au reste, si on en juge par les 
fragments qui se lisent dans Gassiodore (1), il ne s'était pas proposé 
de trouver ou de formuler des lois générales, mais il prenait un à un 
les mots ou les syllabes dont l'orthographe ou la prononciation était 
douteuse et il donnait son avis sur chaque cas particulier. Pour la pro- 
nonciation, néanmoins, il reconnaissait dans l'usage le grand maître. 
Sur le chapitre de l'étymologie, il se montrait, ici comme dans 
Vï-'.zpziJ.Tf, curieux et érudit, mais sans beaucoup d'esprit critique. Il 
avait consulté Varron, dont il invoque, à l'occasion, l'autorité, et peut- 
être Verrius Flaccus. Il mettait plus d'une fois à profit la connais- 
sance qu'il avait du grec (2). 

Philosophe et grammairien, il aurait été encore poète tragique si 
nous en croyions l'auteur de la vie de Perse. La chose en elle-même 
n'a rien d'invraisemblable ; mais la phrase où se trouve cette indica- 
tion est si altérée, d'autre part, qu'elle est tout entière suspecte (3). 
Quanta une prétendue satire de Cornutus, adressée à Perse, dontFul- 
gence (4) cite les mots suivants : Tiliuiles, Flacce, do tibi, il n'en a 
peut-être jamais existé autre chose que cette courte phrase : les cita- 
tions de fantaisie ne coûtaient rien à Fulgence ; peut-être aussi était-ce 
un exercice d'école, d'époque plus ou moins basse, comme la satire 
mise sous le nom de Sulpicia(5). 



(1) Gassiodore : G. L., VII, p. 147-154 Keil. 

(2t Cf. Reppe, p. 61-71 . 

{?>] Vila Persil, 5 : Na77i Cornnlus ilio tempore iraiiicus fuit sectae poelicae, 
qui libros philosophiae reliquil. P. Pithoua proposé de lire seclae siotcae, mais 
tragicus seclae stoicac serait bien étrange. La double correction de J. de 
Martini : grammalicus sectae sluicae est au contraire tout à fait acceptable 
au point de vue du sens. 

(4) V. O. Jahn : Proleg . nd Pers., p. xxni. 

(5) Je ne dis rien d'un ouvrage de Cornutus ou du père de Cornutus cité 
par Charisius dans une plirase inintelligible {G. L., I, p. 2 1, 10 Keil.: 
IN MVNDO pro « palam» et «in expedito ac cito » ... Caecilius quoquo, ut 
Annaeus Cornutus (ici les mots lib lab c.aslar, les deux b étant barrés du 
signe ^) patris sui « proferto qui nobis in mundo futurum Icctum » : v. Reppe, 
p. 83; cf. Buclieler : Rheinische Muséum, 34 (1879), p. 347 : Bucheler, qui lit 
profecto qui et non profrrlo qui, propose de corriger profeclo en profert 



8G F. VILLENEUVE 



Influence de Cornutus sur Perse 

En somme, on peut affirmer que Cornutus n'avait pas profondé- 
ment marqué sa trace dans l'histoire de la philosophie stoïcienne. Son 
nom n'est resté attaché à aucune idée nouvelle ni même à aucune 
exposition vigoureuse et vraiment personnelle des dogmes de la secte. 
Si son kTj2pz[j:q a survécu, c'est vraisemblablement parce que les pères 
de l'Eglise, trouvant l'ouvrage commode, s'y étaient référés assez 
souvent (1). Comme grammairien, Cornutus fut longtemps estimé, 
mais sans jamais jouir de la haute autorité d'un Varron ou d'un 
Probus. Rien, je pense, dans aucune partie de son œuvre, ne dépas- 
sait le niveau d'une honnête médiocrité: assez érudit, assez ingénieux, 
un peu subtil, un peu pédant, manquant un peu d'esprit critique, il 
n'était pas plus remarquable, penseur ou savant, par d'éclatants 
défauts que par des qualités éminentes (2). Si on s'en tenait là, on 



(suj. Caecilius) et, d'après les inscriptions, il déchiffre les mots inintel- 
ligibles de la manière suivante : libro tabulanim caslrensium {tabulae 
caslvenses ■= ieslamentam faclum in castris) ; il s'agit peut-être d'un de ces 
testaments fictifs comme en publiaient les philosophes (cf. Ménippc et Var- 
ron). Reppe, au contraire (p. 72), pense que nous avons affaire au titre, étran- 
gement altéré, d'une comédie de Caecilius (peut-être VHypobolimaeus Ras- 
traria). Les scolies de Perse qui portent le nom de Cornutus ne sont certai- 
nement pas l'œuvre de notre philosophe (v. mon édition de Perse, Introduc- 
lion) ; pas davantage les disticha Cornuli qui circulaient au moyen âge (v. H. 
Liebl : die Dlslicha Cornuli und der Scholiast CorȔ</?<s, progr.Straubing, 1888). 

(1) Cf. Reppe, p. L 

(2) Je ne parle pas, pour le moment, des qualités morales de Cornutus. P. 
Monceaux [Les Africains : les païens, p. 186 et suiv.) le met plus haut que je 
ne fais, même au point de vue des qualités de l'esprit. Tout en reconnaissant 
(p. 188) qu'«il est impossible de juger nettement du mérite de Cornutus et 
de son talent d'écrivain », il déclare (p. 189) que « à coup sûr, le maître de 
Lucain, le guide et l'ami de Perse, fut un philosophe et un savant distingué, 
un noble caractère, un esprit ouvert et droit, curieux et précis » et que 
((déjà, par l'universalité de ses aptitudes comme de ses goûts, il fait songer 
aux Africains des siècles suivants ». 



ESSAI SUR PERSE 87 

pourrait s'étonner que cet homme d'un esprit, après tout, ordinaire 
ait éveillé dans l'àme de Perse l'admiration dont le célèbre début de 
la 5^ satire est tout pénétré. Mais, d'abord, est-il rare de voir un 
adolescent, lorsqu'il s'éprend d'un genre d'étude nouveau pour lui, 
incarner la science en celui qui sait, et élever dans son cœur un autel 
à l'être divin dont la parole lui découvre ces secrets merveilleux ? Ce 
phénomème moral semble surtout fréquent chez l'apprenti philosophe : 
la philosophie est un temple dont le sanctuaire ne s'ouvre pas devant 
tous les hommes ; quelle ivresse d'initié, aujourd'hui encore, chez le 
collégien mieux doué que ses camarades pour suivre les jeux de la 
pensée, lorsqu'il croit se sentir admis en présence du saint des saints ! 
Combien il juge terre à terre l'enseignement reçu jusqu'alors, que 
saisissaient sans grande peine tous les enfants attentifs et de quelque 
bon sens ! Il est sur les sommets maintenant; et il ne demande au 
maître qui semble y respirer si à l'aise qu'un peu de sincérité pour 
saluer en lui un grand homme ou, du moins, un homme supé- 
rieur. Que dire lorsque, à des jeunes gens qui ne trouvaient point 
d'aliment moral dans la religion traditionnelle, pour qui, dans Rome 
asservie et déchargée du soin de sa propre grandeur, le patriotisme 
n'était plus une raison suffisante de vivre, et dont le temps, durant 
des années, s'était usé dans des exercices de pure forme, ce maître 
venait révéler une doctrine qui donnait enfin un sens et un but à la 
vie ? Comment ne se fussent-ils pas écriés alors : 

Ite hinc, inanes, ite, rhetorum ampullae ! (1). 

et cette A'énération dont toute école entourait la mémoire de ses fon- 
dateurs, comment ne l'eusscnt-ils pas étendue à l'homme qui, d'une 
main pieuse, leur avait transmis le flambeau ? Ce sentiment était 
tout naturel chez les stoïciens, pour ([ui les sages de tous les temps et 
de tous les pays formaient une cité idéale dont tous les citoyens, dans 
le pi'ésent et dans le passé, étaient égaux; et l'enthousiasme du 
néophyte était prompt à découvrir chez un maître aimé les signes de 
la sagesse. Deus illc fuU, deus, proclamait Lucrèce (iJ, 8) chantant 
la gloire iVEpiciivG. Deus, deus ille f cvii dit volontiers le jeune stoïcien, 



(1) Virgile : Calaleplon 7, 1. 



88 F. VILLENEUVE 

élevffnt aussi haut que Socrate l'honnête homme qui l'initiait aux 
dogmes (lu Portique et croyant voir briller eu lui la vertu parfaite, 
dont réclat n'est pas plus pur chez Dieu que chez l'homme de bien(J). 
Et il n'importait guère que l'enseignement de la doctrine se fit simple 
et familier, comme chez Musonius, ou qu'il conservât tout l'appareil 
de la dialectique : loin de rebuter l'adolescent porté vers la philoso- 
phie, les formules obscures et les raisonnements subtils exercent sur 
lui une séduction singulière, et, s'il n'en saisit pas tout d'abord le 
sens ou le mécanisme, le désir de venir à bout d'un problème difficile 
excite plus que jamais son ardeur. Sénèque, dans sa vieillesse, avouait 
que la logique était faite, pour une bonne part, de jeux très vains 
et que certaines questions de physique ou de morale, longuement 
débattues dans les écoles, étaient parfaitement oiseuses. Mais lors- 
que, pour satisfaire la curiosité de Lucilius, il examine si le bien est 
corps (Epist., 106), si les vertus sont des animaux (Epist., 113), si, la 
sagesse étant un bien, c'est un bien aussi d'être sage (Epist., 117), on 
sent qu'il trouve encore un secret plaisir à de pareilles discussions, 
que, si les syllogismes ne sont pour lui que les pièces d'un jeu 
d'échecs (2), il prend goût à la partie (3), et qu'il o dû souvent se 
griser, quand il était jeune, de dialectique pure. Si donc, conyme il «^st 
probable, Cornutus, philosophe grammairien et esprit subtil, conser- 
vait à ses leçons le caractère technique qui était dans la tradition du 
stoïcisme savant, et s'il se faisait un devoir d'introduire, jusqu'à un 
certain point, ses élèves dans les parties les plus abstraites de la 
doctrine, même quand la connaissance n'en était pas essentielle, il n'y 
avait rien là qui pût affaiblir son action sur Perse. Il suffisait, pour 
la conquête de cette àme sincère et avide de vérité, qu'on sentit tou- 
jours du sérieux dans le ton de cet enseignement, et que le maître n'eût 
jamais l'air de jongler avec les formules comme un bateleur faisant 



(1) Cf. ce que Sénèque dit cVAttale (Epiât., 1C8, 13) : « Cum Attalum audirem 
in uitia, in errores, in mala uitae perorantem, saepe misertus suni generis 
humani et illum sublimem aliioremque humann fastioio credidi. » 

(2) '( Latrunculis ludimus » (Sén. : Epist., 106, 11). 

(3) Cf. Faveu qui se dégage cVEpist., 111, 5 : (cauillationes istao ... dulce- 
dinem quamdam sui faciunt); cf. encore Epi.^l , i5, où Sénèque analyse ce 
genre de plaisir. 



ESSAI SUR PERSE 89 

ses tours (1). Or, Gorniitas n'était certainement pas un de ces char- 
latans qui, sous le nom de philosophie, débitaient (2) une rhétorique 
plus creuse encore que l'autre et, au fond, bien plus insipide. Tout ce 
que nous savons de lui, tout ce que nous pouvons lire encore de ses 
œuvres nous laisse l'impression que, s'il lui manquait l'originalité de 
la pensée et l'éclat du style, c'était, du moins un travailleur conscien- 
cieux. Ce n'est point, je pense, par simple nécessité métrique que Perse, 
en louant son maître, s'est souvenu de Cléanthe (Sat. , 5, 63-64) (3): 

Cultor enim iuuenura purgatas inseris aures 
Fruge Cleanthea. 

Le nom de Cléanthe ne disait-il point le désir inlassable d'appren- 
dre et la forte conviction (4) ? Et Perse, sous la direction de Cornutus, 
s'était porté vers l'étude avec toute l'ardeur de la foi. Comme les 
jeunes gens tondus ras dont nous parle sa troisième satire (v. 52-55), 
il avait passé des nuits à s'instruire dans les dogmes du Portique : 

Haud tibi inexpertum curuos deprendere mores 
Quaeque docet sapiens braccatis illita Médis 
Porticus, insomnis qulbus et detonsa iuuentus 
Inuigilat. 

Mais ce zèle, Cornutus lui en avait donné l'exemple ; c'était la joie 
du maître de pâlir sur les livres en de longues veilles : 

At te nocturnis iuiiat impallescere chartis 

(0, 62). 



1) Si'ii.: EpisL,b2, 8 : in priuato circulanlur . 

(2) Ib'uL, 15: iphilosophiai potest in ponetralibus suis ostendi, si modo non 
institornin, sed antistitera nancta est. 

(3) « Cornutum fuisse Cleanthis inprimis studiosum testatur Persius 
Sat., 5, 6ô », dit Pearson cité par Arnim, St. uet. fraym., I, p. 124, note 3 
C'est tirer de l'expression de Perse plus qu'elle ne laisse entendre. II est vrai 
que Cléanthe est le seul philosophe nommé dans l'â-tûpoi^Lr, (31, p. 64, 16) 
mais Cornutus semble lui reprocher de n'être pas toujours assez difficile 
dans le choix de ses explications. Qu'il lui ait enq^runté le fond du ch- 31, 
c'est ce qui n'est pas prouvé (cf. supv., p. 71, n. 4) ; il reste qu'on a pu rap- 
procher l'étymologie que Cornutus donne (32, p. 69, 14) du mot Xsa/Tjvôpio,-, 
épithète d'Apollon, de celle qu'en donnait Cléanthe selon Photius s. u. ÀÉT/a-. 
(v. Arnim, I, p. 123, n» 543). 

(4) V. Diog. Laërt., 7, 168 et suiv. (= Arnim, I, p. 103, n» 403) et Plutarque : 
De audiendo, 18, p. 47 e (= iind., p. 104, n« 404). 



90 F. VILLENEUVE 

Et nous pouvons en croire Perse sur ce point : dans Vï~>.zpz[j:r,, le 
style, d'orilinairo si sec et si décoloré, ne s'anime un peu que poui" 
louer le labeur passionné des sages : Cornutus nous les montre cher- 
chant dans le silence de la nuit ou dans la solitude le calme nécessaire 
à leurs travaux ou à leurs méditations (ch. 14, p. 17, 16-18, 6) (1). 
Plutôt que les rigueurs de l'ascétisme, c'étaient les joies austères de 
l'esprit qui l'attiraient. Les stoïciens qui penchaient vers le cynisme 
faisaient assez bon marché non seulement d'une dialectique savante, 
mais des connaissances théoriques en général ; étendant le renonce- 
ment au domaine de l'intelligence, ils condamnaient volontiers la 
science comme une prétentieuse inutilité (2). Cornutus se séparait d'eux 
de plus d'une manière : non seulement il admettait que l'esprit fût 
avide de savoir, mais il ne retranchait [>as au corps tout le superflu ; 
nous avons vu (3) qu'il autorisait l'usage du vin ; et, s'il célèbre les 
veillées studieuses des sages, il nous fait voir aussi qu'ils savent, à 
certaines heures, pratiquer, en des conversations agréables et utiles, la 
« vertu du convive » (4). Ici le nom de Socrate nous vient à la pensée 
einous nous rappelons ces mots de Perse (5, 36-37) : 

teneros tu suscipis annos 
Socratico, Cornute, sinu. 

Je ne puis croire que Socratico soit mis là simplement pour rappe- 
ler que le stoïcisme, comme tous les systèmes qui faisaient de la 



(1) Cf. le dernier vers d'un éloge de Zenon en hexamètres que nous a 
conservé Diog. L., 7, 27 (= Arnim, I, p. 6, n° 5) : 

(2) V. Sénèque : De benef., 7, 1, 2 : Nec meliercule, si me interroges, nimis 
ad rem existimo pertinere, ubi dicta sunt quae regunt mores, prosequi 
cetera non in remedium animi, sed in exercitationem ingenii inuenta. Egre- 
gie enim hoc dicere Demctrius Cynicus, uir meo iudicio magnus, etiamsi 
maximis comparetur, solet : Plus prodesse si pauca praecepta sapientiae 
teneas,sed illa in promptu tibi et in usu sint quam si multa quidom didiceris, 
sed illa non habeas ad manum. — Sur l'ascétisme, cf. R. Hirzel: Der Dialog., 
II, p. 239. 

(3j Cf. supr., p. 71. 

(4) a'ja-o--.xr, ioz'J, (14-, p. 16, 4) : cf. Aniim, III, p. 180, n° 717 (Stobée : Ed., 
2, G5, 15Wachs.). 



ESSAI SUR PERSE 91 

morale leur partie essentielle, reconnaissait en Socrate son véritable 
père. Je n'affirmerais pas que le poète se soit souvenu ici de l'anecdote 
célèbre d'Alcibiade endormi dans les bras du philosophe (1). Mais 
comment, lié avec Gornutus par une étroite amitié, n'cùt-il pas songé 
à l'affection réciproque qui unissait Socrate et plusieurs de ses disci- 
ples? Gornutus, sans doute, n'avait pas cette sagesse familière dont 
le sourire éclaire encore tant de pages de Platon ou de Xénophon ; 
mais il se détendait parfois : après avoir travaillé durant la journée 
entière avec ses élèves préférés, il s'asseyait avec eux à une table fru- 
gale, et l'entretien se faisait moins gravé : 

Tecum etenim long-os memini consumere soles 
Et tecum primas epulis decerpere noctes : 
Unum opus et requiem pariter disponimus ambo 
Atqiie verecunda laxamus séria mensa 

(5, 41-44). 

Ge n'était donc pas un de ces maîtres qui, comme on dit, ne descen- 
dent jamais de leur chaire. Aussi bien Perse, s'il vénère infiniment 
Gornutus, ne le met-il point sur un piédestal inaccessible. Assurément 
il admire ce travailleur infatigable, ce savant philosophe, ce directeur 
habile à ausculter les consciences et à redresser les mauvais penchants ; 
mais surtout il chérit celui dont la part, dit-il, est si grande dans son 
âme, celui qu'il porte, pour ainsi dire, imprimé au plus profond de 
lui-même et que quelque constellation, certainement, unit à lui sous 
une même influence, tant la sympathie, entre eux, est parfaite (2). Et 
il est bien vrai que leur exemple est un beau 'commentaire de cette 
définition de l'amitié donnée par Sénèque (Epist., 6, 3) : honesta 
cupiendi par uoluntas (3) . 

Dans ses entretiens intimes dont les paroles, sans doute, ne furent 



(1) Platon : Banquet, p. 219 b. c. 

(2) P. Monceaux {Les Africains : les païens, p. 187) conclut de ce passage 
que Cornutus comme beaucoup de stoïciens, croyait à Tastrologie. Mais 
cf. infr., 3" partie, ch. 3, § 5. 

(3) On songe aussi au mot de Quintilien (1,2,20): «neque enim est sanctius 
sacris iisdem quam studiis initiari. » — On peut rapprocher, de l'amitié de 
Perse pour Cornutus, celle de Marc-Aurèle pour Fronton (V. P. Monceaux : 

^Les Africains, p. 214-215). 



92 F. VILLENEUVE 

jamais recueillies, Gornutus mettait son cœur, qui valait mieux que son 
esprit. Perse nous laisse entendre, par un détour ingénieux, à quel 
point cet homme sincère détestait remphasc et l'hypocrisie : il com- 
mence sa cinquième satire par quatre vers très pompeux et feint que 
Cornutus l'interrompt sur un ton railleur pour le ramener à plus de sim- 
plicité ; elle poète de protester que son maître sait trop bien faire la diffé- 
rence entre une parole franche et les fausses couleurs d'un langage fardé 
pour méconnaître la profondeur de ses sentiments. Mais c'est à travers 
l'œuvre tout entière de Perse que nous avons le plus de chances de 
voir revivre le vrai Gornutus, avec sa passion pour les nobles études 
et sa foi stoïcienne. Que lui a-t-il manqué pour laisser un nom égal 
à celui de ces philosophes, comme lui âmes élevées plutôt que puis- 
santes intelligences, qui furent sous Néron et sous les Fia viens la gloire 
du Portique, je veux dire les Musonius et les Épictète? L'érudit, chez 
lui, devait faire tort à l'apôtre : homme d'étude avant tout, il lui en 
coûtait de sacrifier les trésors de science accumulés dans les livres des 
vieux maîtres. Son stoïcisme, d'ailleurs, comme celui de Perse, devait 
avoir plus de dédain que de pitié pour les hommes grossiers et vul- 
gaires ; il jugeait probablement que la sagesse se diminue si elle veut 
se mettre à la portée de la foule et que, s'il est dans le rôle des philo- 
sophes de combattre les préjugés avant d'enseigner le vrai, la vérité 
elle-même exige ensuite qu'on se consacre entièrement à elle, d'un 
effort patient. Et puis il avait, je pense, trop de raideur. Sa parole 
pouvait s'imposer à quelques disciples de choix par la double autorité 
de la science et de la conviction, mais elle n'aurait pas eu de prise sur 
un auditoire nombreux et mélangé. Gctte pénétration psychologique 
même dont Perse semble lui faire honneur (1) et que nous n'avons 
aucune raison de lui contester, il ne devait l'exercer que sur un petit 
groupe d'élèves de bonne famille qu'on lui avait amenés ou qui étaient 
venus chez lui (2). Bref, si son enseignement était propre à affermir 
les vocations, on ne peut dire qu'il les éveillât. 



(1) 5a/., 5, 24-25 : pvilsa dinoscere cautus Quid soliduni crepet et pictae 
tectoria linguae. 

(2) Cf. P. Wendland: Hell rôm. Kultur^, p. 84, n. 4: ueber Cornutus s. 
Persius, sat. 5, wo er 63 als cultor iuuenum bezeichnet wird. Er batte also 
einen àhnlichen Kreis um sicli wie emst Teles (Wilamowitz : Der Kymsche 
Prediger Teles, Philol. Unters. IV, Berlin 1881, p. 301, 306). 



ESSAI SUR PERSE 93 

Sous la direction cVun homme si éloigné sinon de tout pédantisme 
peut-être, du moins de tout charlatanisme, Perse fortifia et développa 
ce que la nature avait mis de sérieux dans son caractère et dans son 
esprit. On peut dire de lui, comme fait Tacite en parlant d'Helvidius 
Priscus (Hist., 4, 5), que, s'il s'appliqua aux plus hautes études, ce ne 
fut pas pour couvrir d'un titre pompeux le vide de ses loisirs : il y mit 
toute son àme. Mais se proposait-il surtout, comme Helvidius, de se 
préparer pour la vie publique un cœur affermi contre le sort ? je ne le 
crois pas. Certes, sa naissance, sa fortune et ses relations lui eussent 
ouvert sans peine la carrière des honneurs ; mais tout indique qu'il 
n'eut jamais la tentation de s'y engager. Son biographe nous montre 
l'existence de ce jeune homme d'un caractère doux, d'une réserve vir- 
ginale (1), partagée entre l'étude, le travail littéraire, les joies de la 
conversation et de l'amitié. On pourrait ajouter que, malgré la beauté 
de son visage (2), il était d'une santé délicate, puisqu'il mourut à A'ingt- 
huit ans d'une maladie d'estomac (3) et que son ton dédaigneux, quand 
il parle des jeunes hommes aux muscles saillants {lorosa iituentus, 
3, 86), est bien d'un contemplatif. Mais n'oublions pas qu'un corps 
débile peut loger une àme ambitieuse : Sénèque ne fut jamais robuste 
et il méprisait les athlètes (4). Et on ne peut guère invoquer non plus 
le morceau, un peu court et de fond assez banal, oh le poète, dans sa 
cinquième satire (v. 176-179), nous peint l'ambition comme un escla- 
vage. Il est plus significatif de l'entendre railler, par la bouche de 
Socrate, Alcibiade qui prétend diriger la foule avant de se connaître 



(1) Vlta, 6: fuit morum lenissimorum, iierecundiae uirginalis. 

(2j Si 011 admet ( Vila, ibid.) la leçon forinae pulchrae. Certains mss. donnent 
famae, préféré par Léo. Nous n'avons aucun buste authentique de Perse : 
V. O. Jahn : Proleg., p. XLiv. 

{?>) Vita, 9 : decessit autem uitio stomachi anno aetatis XXX (mais, pour 
l'ùgc, cf. supr., p. 50, n. 1). Heinrich : {Des Aulus Persius Flaccus Satiren, 
p. .5G) ne veut voir là qu'une légende ; il entend : Perse mourut d'un accès de 
colère, c'est-à-dire de la mort d'un satirique ; et il rappelle que les anciens 
biographes inventaient volontiers pour les écrivains célèbres un genre de 
mort qui répondit à leur caractère ou à la nature do leur talent. 

(4) D'ailleurs, le mépris des athlètes était traditionnel clicz les sto'iciens 
et les cyniques: v. G. A. Gerhanlt : Phoinix von Koloplmii, p. i:}i-135 et p. 1.52; 
'cf. note 6 de la page 17S. 



i)4 F. VILLENEUVE 

lui-miMiic et de savoir distinguer le bien du mal. Mais, surtout, son 
œuvre entière nous apparaît comme un appel h une vie d'étude et de 
concentration moi'ale : apprendre les préceptes du stoïcisme et tra- 
vailler, quand on les possède, à se réformer soi-même, c'est une tâche 
assez difficile et assez haute. Sans doute Perse n'oublie pas que nous 
avons des devoirs envers la patrie et que c'est, pour chacun, une loi, 
d'accepter le rôle qae Dieu lui a confié (Sat., 3, 70-72); mais, précisé- 
ment, la Providence ne semblait-elle pas l'avoir formé pour donner 
l'exemple d'une àme détachée des agitations vaines et mettant son 
bonheur à parer d'une forme savante et rare les leçons de la sagesse? 
Doit-on croire que l'influence de Gornutus ait contribué du 
moins à mettre ou à fortifier dans son cœur la haine de la tyrannie 
et à faire de lui un opposant ? Sans vouloir rechercher pour le 
moment jusqu'à quel point l'esprit d'opposition est sensible dans 
l'œuvre de l^erse, je ferai remarquer que Gornutus compta Lucain 
parmi ses élèves (1), à une époque certainement où le neveu de Sénèque 
avait encore la faveur du prince, et qu'il paraît avoir été lié avec 
Silius Italiens, dont le stoïcisme n'avait rien d'intransigeant et connut 
peut-être, dans les dernières années du principat de Néron, les pires 
défaillances (2). Il est donc peu probable qu'il se fût enrôlé de bonne 



(1) Vita, 5 : cognouit (Persius) per Cornutum etiam Annaeum Lucanum 
aequaeuum, auditorcm Cornuti. 

(2) Sur ces défaillances de Silius, v. Pline le Jeune: Epist., 3, 7, 3: « Lae- 
serat famam suam sub Nerone : credebatur sponte accusasse ». Qu'il fût 
stoïcien, c'est ce que semble prouver la manière dont Pline [ibid., 2) parle de 
son suicide : « ad mortem irreuocabili constantia decucurrit » (v. aussi 
Épictète : Entret., 3, 8, 7; cf. Reppe : De L. Annaeo Cornuto, p. 30). Certains 
passages des Puniques confirment cette impression (v. Bilcheler: Rh. Mus., 
35, p. .390 et suiv.) : les intentions morales de Silius sont visibles : on connaît 
l'apologue de Scipion entre la volupté et la vertu ; le poète veut corriger les 
mœurs contemporaines par l'exemple des anciennes mœurs ; il fait l'éloge 
de Brutus et de Caton (('). Hense : Teletis reliquiae^, p. civ, signale de plus 
un passage (Puniques, 13, 4G6 et suiv.) d'inspiration cynico-stoïcienne, sur les 
modes de sépulture divers employés par les différents peuples). Les relations 
de Gornutus avec Silius sont attestées par la dédicace que le philosophe 
avait faite au poète de son dixième livre sur Virgile: v. Charisius : G. L.. l, 
p. 125, 10 Keil (v. Reppe, op. cit., p. 70) : CIVITATIVM Annaeus Gornutus ad 
Italicum de Vcrgilio libro X « iamque exemplo tuo etiam principes ciui- 



ESSAI SUR PERSE 95 

heure parmi les mccoiiteiits déclares. Je ne dis rien de la précaution 
qu'il aurait prise de remplacer, au v. 121 de la première satire de Perse, 
les mots auricalas as'uii Mida rex habet, — qui étaient ou pouvaient 
paraître une allusion à Néron — , par cette généralité inoffensive : 
auriculas asinl quis non habet ? L'anecdote est suspecte (1). On peut 
supposer que, à l'exemple de Thrasea et des amis de Thmsea, il garda 
uue attitude réservée tant que les passions du prince n'exercèrent pas 
leurs ravages hors de sa famille et que la chose pubhque n'en souffrit 
pas profondément. D'autre part, cet érudit, dont l'action discrète se 
renfermait volontiers dans l'ombre du cabinet d'étude et l'intimité des 
conversations privées, était moins exposé que Musonius à éveiller par 
le succès de son enseignement l'inquiétude de Néron : des leçons 
comme les siennes étaient peu faites pour soulever d'enthousiasme 
toute une jeunesse. Mais, vers l'année 65 (2), quand la peine capitale 
ou l'exil frappaient tout ce qu'il y avait à Home de hautes intelli- 
gences et de nobles caractères, il semble que Cornutus ait envié 
l'honneur de compter parmi les victimes du tyran. Sa réputation de 
savant grammairien lui avait valu, je l'ai dit (3), de figurer dans la 
docte assemblée que le prince, voulant raconter en vers toute l'his- 
toire romaine, avait réunie pour fixer les proportions de l'œuvre : 
comme quelques courtisans jugeaient qu'elle ne devait pas avoir moins 
de quatre cents livres, Cornutus fit observer que c'était beaucoup et 
que personne ne lirait un poème de cette étendue : «Cependant, dit 
quelqu'un, Chrysippe, à qui tu donnes tant d'éloges, a écrit bien 
davantage. — Oui, répliqua le philosophe, mais les livres de Chry- 
sippe sont utiles à l'humanité». (Dion Cassius, 62, 29, 2). Suétone 



tatium, o poeta, incipient similia fingere. » Bûcholer vcat que le poète ainsi 
interpellé soit Silius et non pas Virgile et qu'il s'agisse des Paniques: 
Cornutus souhaite que les premiers de la cité fassent, à l'exemple de Silius, 
des poèmes d'un caractère moral. C'est possible. En revanche, il est bien 
téméraire d'en conclure que Cornutus vivait encore en 84 ap. J.-C, sous 
prétexte que les Puniques n'ont pas été commencées avant cette date : d'ahord 
ce dernier fait n'est pas établi ; et, quand il le serait, comment prouver que 
Cornutus ne parle pas d'une œuvre en projet? (Cf. Reppe, p. 15-lG). 

(1) V. infr., ?>" partie, ch. 1, .^ G. 

(2) V. Reppe, p. 14-15. 
'(3) V. su-pr., p. 53. 



96 F. VILLENEUVE 

(Néron, 29) assure, il est vrai, que Néron tolérait souvent une certaine 
liberté de langage et qu'il lui était arrivé de supporter des critiques, 
ou même des attaques très vives, sans en rechercher ou sans en punir 
rigoureusement les auteurs ; on voudrait donc savoir si Cornutus était 
reçu d'ordinaire à la cour, où Lucain avait fort bien pu l'introduire, et 
s'il n'avait pas déjà, pour ainsi dire, tàté la patience du prince par 
quelques propos indépendants. Il est donc téméraire peut-être de 
s'écrier avec Renan (Les Apôtres, p. 344-345) : « Le martyr qui ren- 
versa du pied les idoles a sa légende ; pourquoi Annaeus Cornutus, 
qui déclara devant Néron que les livres de celui-ci ne vaudraient 
jamais ceux de Ghrysippe (1), pourquoi Helvidius Priscus... n'ont-ils 
pas leur image parmi les héros populaires que tous aiment et saluent? » 
Mais enfin le prince était capricieux et son indulgence souvent très 
relative, même en pareil cas : il exila le cynique Isidore, coupable de 
l'avoir apostrophé en public pour lui reprocher de si bien chanter les 
maux de Nauplius et de si mal user de ses biens (Suétone : Néron, 39); 
et il faut remarquer que le mot de Cornutus dcA^ait blesser Néron plus 
encore : car enfin Isidore, d'une manière, il est A^rai, ironique, rendait 
hommage aux talents dont le prince était si fier. On peut donc admettre 
que notre philosophe prévoyait l'exil qui punit sa franchise. Dira-t-on 
que la métromanie était chez Néron un travers assez inoffensif, et que 
le lui reprocher, sans s'être jamais risqué à élever contre ses crimes 
véritables la moindre protestation publique, c'était montrer plus de 
raideur pédante que de vertu? Je A^eux bien, et j'imagine queThrasea, 
en semblable circonstance, n'eût rien dit. Mais, au moment oii l'indi- 
gnation contre Néron était à son comble parmi les stoïciens et les 
simples honnêtes gens, elle ne choisissait pas toujours, pour se mani- 
fester, les meilleures occasions, et nous aurions mauA^aise grâce à lui 
en faire un crime. 

Je ne A^eux pas insister davantage sur un fait postérieur à la mort 
de Perse, puisque nous n'en pouvons conclure que Cornutus ait con- 
seillé à son élève, quelques années plus tôt, de prendre une attitude 
hostile à l'égard du pouA^oir. On peut même dire, ici, comme dans 
l'étude des relations de Perse aA^ec Thraseaet avec SërA^lius Nonianus, 



(1) On remarquera que Renan donne au mot de Cornutus un tour beaucoup 
plus hardi que ne fait Dion. 



ESSAI SUR PERSE 97 

que les vraisemblances ne sont pas en faAeur d'une hypothèse de ce 
genre (1). 

La biographie de Perse cite, de notre philosophe, un trait de désin- 
téressement fort honorable : Perse avait prié sa mère, par un codicille, 
de donner à Gornutus selon les uns cent mille sesterces, selon d'autres 
A^ingt livres d'argent travaillé et les œuvres de Ghrysippe, formant 
environ sept cents volumes, soit toute sa bibliothèque. Gornutus 
n'aurait accepte que la bibliothèque et aurait laissé l'argent aux sœurs 
du poète, que leur frère aA'ait instituées ses héritières (2). 



VI 



IIÔLE DE Gornutus dans la formation littéraire de Perse 

L'action de Gornutus sur Perse, prolongée jusqu'au dernier jour du 
poète par l'amitié qui ne cessa d'unir le maître et l'élève, fut d'autant 
plus profonde que, grâce à cette affection née d'une véritable confor- 
mité de leurs natures, elle n'eut pas à pousser lentement sa conquête 
du dehors au dedans, mais, d'emblée, s'installa au cœur de la place. Ge 
jeune homme, qui n'avait plus de père, crut en retrouver un, et préci- 
sément à l'heure trouble oii l'àme inquiète de l'adolescent se cherche 



(1) H. Lehmann, il est vrai (zur Erklarung von Persius erster Satire, Zeil- 
schrift fur die AlterliDiis/i'isscn.sc/ififl 10 i 18l)2), p. 193), estime que l'exil de 
Gornutus, prononcé pour une cause si lég-ère par un prince d'ordinaire 
plus patient, devait avoir des causes plus lointaines, et il les cherche dans 
l'esprit d'opposition de Gornutus. Mais Néron n'était pas très patient lorsque 
sa vanité d'écrivain était blessée ; et on ne peut écarter, en tout cas, la con- 
damnation d'Isidore. 

(2) Mais le membre de phrase iierum Cornutus sublalls libris pecuniam 
sororibus, qxuis heredes fraler fecerut, reliquit est suspect, parce qu'il est en 
contradiction avec deux autres passages : § G, fuit pietntis erga matrem et 
sororeni... exemplo sufficientis, et, §7, reliquit circa seslerliuia uicies matri 

'et sorori. 



us F. VILLENEUVE 

clIe-iiKMiio, exposoo aux pires oi-reiirs si les conseils d'une sagesse 
virile ne l'éclainMil. On peut lui reprocher d'avoir donné à entendre, 
dans l'ardeur de sa reconnaissance, qu'il devait à Gornulus toute sa 
formation morale. Nous ignorons, il est vrai, si sa mère l'avait accom- 
pagné à Rome lorsqu'il vint y achever ses études, mais il est probable 
qu'elle avait veillé sur sa première éducation, et, à Rome même, 
l'allié de Thrasea, le jeune ami de Servilius Nonianus se trouA^a certai- 
nement entouré des meilleurs exemples. Le terrain, comme on dit, 
était préparé pour la bonne semence. Je veux croire que, seul, un sen- 
timent de pudeur a détourné Perse de livrer au public les impressions 
de son enfance et d'introduire un lecteur indifférent dans l'intimité de 
sa propre maison ou dans la vie privée de ses illustres amis. En ce 
cas, ceux que son silence immole à Cornutus, ce sont uniquement ses 
premiers maîtres, Remmius Palaemon et Yerginius Flavus. Celui-ci 
méritait mieux peut-être, mais je ne songe point à réclamer en faveur 
de celui-là. Peut-on affirmer cependant que l'influence de Cornutus 
n'ait laissé subsister dans l'esprit de Perse aucune trace de leurs 
leçons ? C'est d'autant moins vraisemblable que, touchant la discipline 
intellectuelle et l'éducatioji du goût, elle ne devait pas en être toujours 
fort éloignée. Chez les grammairiens comme Palaemon, qui possé- 
daient une science réelle, chez les rhéteurs comme Yerginius, qui 
avaient de la conscience et ne bornaient point leur rôle à charger la 
mémoire de leurs élèves de lieux communs brillants et de mots à effet, 
l'attention attachée, dans l'étude des modèles, à ce que nous appelons 
le métier était prépondérante : or, Cornutus, commentateur minutieux 
de Virgile, auteur d'un traité de rhétorique, considérait lui aussi la 
poésie et l'éloquence comme des arts très savants dont on peut codifier, 
pour ainsi dire, les procédés; et nous avons vu que sa critique se 
montrait sévère môme aux hommes de génie quand elle croyait sur- 
prendre chez eux quelque négligence d'expression ou quelque oubli 
des lois de la vraisemblance. Perse put donc retenir beaucoup, à ce 
point do vue technique, de l'éducation littéraire reçue chez des maîtres 
aussi instruits et aussi habiles que l'étaient Palaemon et Flavus. Mais 
tandis que, de plus en plus, chez le grammairien et chez le rhéteur, 
la littérature et, en particulier, l'éloquence se présentaient comme ayant 
leur but en elles-mêmes et tendaient, par surcroit, à fairede toutes les 
sciences humaines leurs humbles servantes, la rhétorique n'était pour 



î 



ESSAI SUR PERSE 99 

les stoïciens que la science de bien parler (1), l'égale, mais l'ég.ilo 
seulement, des autres sciences ; et, chaque science portant sur une 
certaine forme du bien (2), c'est le bien, en définitive, qui était pour 
eux, dans le domaine littéraire comme ailleurs, l'unique but proposé 
à ^acti^dté de l'homme. La définition qu'ils donnaient de l'art, au sens 
le plus large du mot, nous ramène à la môme idée : pour eux l'art 
est un système de perceptions certaines s'exerçant en Aue d'une fin 
utile (3). 

Cette conception, à première vue, subordonnait la littérature, mais, 
au fond, elle en relevait singulièrement la dignité ; tout en imposant 
au futur écrivain une longue étude des règles de son art, elle lui inter- 
disait de devenir jamais un simple virtuose. Le danger était que ce 
sérieux même dont elle lui faisait un devoir trop conscient n'aboutit à 
exclure la spontanéité, la fantaisie, la grâce, et à imprimer sur toutes 
les œuvres un caractère de perpétuelle tension. D'ailleurs, le goût du 
Portique pour les formules paradoxales et l'habitude qu'il donnait à 
ses disciples de parler un langage oii les mots prenaient souvent un 
sens tout particulier étaient peu propres à développer le sentiment de 
la beauté simple. A ce point de vue, l'action des maîtres stoïciens ne 
redressait pas celle des rhéteurs : ceux-ci, par l'abus des antithèses, 
des jeux de mots, des traits de toute espèce, par l'effort continuel pour 
atteindre l'apparence au moins de la vigueur ou de la nouveauté, pré- 
paraient des orateurs et des écrivains chez qui le manque de naturel 
deviendrait une seconde nature. Par une A'oie différente, le stoïcisme 
risquait d'arriver au même résultat. En fait, rhétorique et stoïcisme 
ont parfois superposé leurs empreintes au point de les confondre 
presque entièrement ; on s'en rend bien compte quand on étudie le 
style et les procédés de développement d'un Sénèqucou d'un Lucain ; 
et chez Perse lui-même, nous le verrons, il n'est pas toujours facile 
de faire le départ entre les deux influences. 

Gornutus avait personnellement trop de subtilité et, je le crains, trop 



(1) V. Quint., 2, 15, 34 ;= Arniin, II , p. 95, n° 292 ; cf. n°» 293 et 294) ; cf. 
Cic : De Oral., 1, 18, 83, et 3, 18, G5. 

(2) V. Arnini, II, p. 30, ii°^ 93 et 95. 

(3) OIyinj)iodore : In Plat. Ui>ri/., p. 53 et 5i= Aniiin, I, p. 21, ii'' 73 ; cl". Il, 
'n°'94, 9(>, 97. 



lUO F. VILLENEUVE 

})oii (le goùl [)our atléimer dans la pratique ces défauts de réducalioii 
stoïcienne et pour enseigner à son élève le prix de la simplicité. Il 
semble du moins qu'il n'ait proposé à son admiration que les meil- 
leurs modèles. Et je ne parle pas seulement de Virgile, que Perse avait 
déjà entendu commenter chez Palaemon. Les philosophes stoïciens 
empruntaient d'ordinaire les citations dont leurs ouvrages étaient rem- 
plis (1) aux plus grands poètes grecs, notamment à Homère, à Hésiode, 
à Sophocle, à Euripide, à Ménandre. Du reste, la philosophie, lors- 
qu'elle mettait à contribution Euripide et Ménandre, ne faisait que 
reprendre son bien : car ils lui devaient beaucoup l'un et l'autre. 
L'i-'.cpsixYi. à ce point de vue, est tout à fait dans la tradition de 
l'école (2), et l'on doit se demander si ce n'est pas sous la direction de 
Cornu tus que Perse a étudié pour la première fois d'une manière 
approfondie les chefs-d'œuvre de la littérature grecque. Nous ne pou- 
vons guère douter, il est vrai, qu'il n'eût appris, dès sa petite enfance, 
à parler grec : car nous savons parQuintilien que, d'ordinaire, le grec 
était la première langue qu'on enseignât aux jeunes Romains de 
bonne naissance et la seule dont, pendant longtemps, on leur permît 
l'usage (hist. or., 1, 1, 13); il faut noter pourtant que nous ignorons 
si cette habitude romaine était en honneur, sous les principats de Gali- 
gula et de Claude, dans les municipes d'Etrurie (3). D'autre part, 
llemmius Palaemon, né à Vicence, était un grammairien latin, comme 
on disait (4) ; les textes qu'il étudiait devant ses auditeurs, c'étaient 



(1) V. par exemple Arnim, II, p. ~62, ligne 15: « sequebatur (dans le Hep; 
tlj/Y,; de Chrysippe) infinita fere uersuum copia ex Homero, Hesiodo, Ste- 
siclioro, Empedocle, Orphicis, Tyrtaeo, tragocdiae denique poetis. » 

(2) Citations d'Homère, p. 11, 20 (Lang-), 26, 6 et 14-15; 42, 20 ; 43, 6-7 et 17; 
46, 1; 47, 15; 65, 17; 69, 13; — d'Hésiode, p. 17, 10; 39, 7; 56, 3-4; 68, 6-7; 
d'Empédocle, p. 30, 4; d'Épicharme, p. 14, 9; 18, 4 et 6; d'Em^ipide, p. 64,6-7. 

(3) E. Cuftius [De A. Persil Flacci patria. Mélanges Sauppc, p. 1 et suiv.) 
signale (p. 5) des vestiges de culture grecque à Volaterrae : « praeter num- 
moruni graecorum copiam in urbe repertam etiam fabulae Graecorum quan- 
topere placuerint Volaterranis, artis monumenta comprobant. Frequentis- 
sima enini sunt in cinerariorum anaglyphis, quae ex Odyssea deprompta 
sint, frequentissimae deorum marinorum figurae ». 

('t) V. les expressions gramrmdicus lalimis et (jrammalicus graecus dans 
Suétone : De graimnalicis, 10 et 20. 



ESSAI SUR PERSE 101 

les œuvres de Térence, de Virgile, d'Horace ; il ne commentait pas 
Homère, Hésiode, Piiidare et tous ces poètes grecs que le Lucaiiieu 
Papiuius Statius, comme son fils nous l'apprend en une pompeuse 
cnuméralion (Silves, 5, 3, 146 et suiv.), expliquait, vers la môme 
époque, dans son école de Naples. Rien n'indi(|ue non plus que Vergi- 
nius Flavus fit déclamer ses élèves dans les deux langues Toute la 
culture hellénique de Perse, jusqu'à sa seizième année, fut-elle de lire 
et d'apprendre des vers sous la direction de quelque esclave lettré 
d'origine grecque et, avec cela, de composer quelques-unes de ces 
courtes pièces qui étaient, en général, un des premiers exercices litté- 
raires des jeunes gens et dont il parle quelque part (1,70) d'un ton 
assez dédaigneux? je n'en sais rien En tout cas, lorsqu'il défend les 
Grecs contre les épaisses railleries des centurions (5, 191) ou les 
doléances des conservateurs bornés qui les accusaient encore d'avoir 
corrompu Home par l'importation d'une prétendue sagesse (6,37 et 
suiv.), lorsque, d'autre part, il salue les poètes de l'ancienne comédie 
comme les ancêtres de la satire (1,123 et suiv.), ses vers sont autre 
chose qu'un écho d'Horace ; les leçons de Gornutus ont fortifié en lui 
la conviction que la Grèce a été la mère de tout art et de toute science, 
que ses poètes ont réalisé le beau, ses philosophes découvert le vrai. 
On ne peut guère douter qu'il n'ait lu avec ardeur ces écrivains de qui, 
comme poète et comme i)hilosophe, il avait tant à apprendre ; et il n'est 
pas besoin d'en chercher la preuve dans les vers où, utilisant après 
Horace une scène de V Eunuque, il rend aux personnages les noms que 
Ménandre leur avait donnés (5,161 et suiv.), ni dans le début de sa 
quatrième satire, imité du Preinier Alcibiade (1), ni dans les héllénis- 
mes qui ne sont pas rares chez lui. Il dut étudier, outre un certain 
nombre de dialogues et de traités philosophiques, les chefs-d'œuvre 
incontestés de la poésie et du théâtre grecs. S'en tiiil-il là ? peu séduit, 
nous le verrons, par les Ah^vundrins de Home, fut-il attiré davantage 
par leurs modèles? Horace h; mettait en garde contre eux. etCoriuitus, 
en bon stoïcien, ne devait guère goûter ces poètes, très maîtres de leur 
métier sans doute, mais qui représentaient, comme nous dirions, la 



(1) On s'est demandn si ces deux imitations ont (Hé l'aitcs directement ou 
si quol(iue auteur stoïcien n'a pas servi d'intermédiaire (v. J. van ^^'a^•e- 
ningen: A. Persi Flacci Saturne, I, p. xxi). 



102 • F. VILLENEUVE 

doctrine de l'art pour l'art et qui, manquant d'énergie virile dans 
l'expression et le rythme, trahissaient par là-mème la faiblesse d'une 
ànie relâchée. De plus, la manière dont ils exploitaient la mytho- 
logie pour en tirer des figures de style, de jolis tableaux de genre, 
des histoires romanesques, ou môme des contes polissons, ne pouvait 
plaire, je pense, au grave auteur de Vz-'.zpz\j:r, dont Vexégèse, que nous 
avons le droit de juger sacrilège lorsqu'elle réduit à de froides allégories 
tant de mythes grandioses ou gracieux, était du moins respectueuse d'in- 
tention. Donc, en admettant que Perse, dans ses lectures grecques, n'ait 
pas écarté tout à fait les œuvres alexandrines, il ne les aborda pro- 
bablement qu'avec méfiance et ne se laissa pas conquérir par elles. 

Mais, s'il admirait les créations du grand art, les sentait-il vérita- 
blement ? était-il arrivé à s'en pénétrer? on peut se le demander: 
car, nous le verrons, son style tourmenté est plus éloigné encore de la 
pure beauté classique que du maniérisme alexandrin. Toutefois ce culte 
des chefs-d'œuvre, auquel Palaemon, lorsqu'il commentait devant lui 
Virgile et Horace, l'avait déjà initié, contribua certainement à le 
préserver des ambitions médiocres et à le rendre très difficile pour 
lui-même. 

Il est impossible de savoir d'une manière exacte suivant quelle pro- 
portion Gornutus combinait l'enseignement philosophique et l'ensei- 
gnement littéraire et s'il usa, avec Perse, d'une méthode particulière. 
Mais, puisque le philosophe grammairien encouragea le goût qui por- 
tait son élève vers la poésie, il est certain que les lettres ne furent pas 
sacrifiées. On s'explique, dès lors, ces mots du biographe : Perse 
fut initié à la philosophie dans une certaine mesure, Tndactus aliqun- 
leims in philosophiam est. On peut supposer que, si vraiment il avait 
dans sa bibliothèque tous les ouvrages de Chrysippe, Gornutus ne les 
étudia pas tous avec lui : il voulait former un poète stoïcien qui eût 
une connaissance solide de la doctrine et non pas un dialecticien prêt 
à réfuter les moindres objections des écoles adverses. 



ESSAI SUR PERSE 103 

YII 

Comment Perse a vécu 

La passion de Perse pour l'étude et lamitié qui l'unissait à son 
maître ne furent pas tellement exclusives qu'on doive se représenter 
le jeune homme passant tète à tète avec le philosophe toutes les 
heures qu'il ne consacrait pas au travail solitaire. D'abord, iL ne 
résulte pas du texte de sa biographie que, du jour où il devint l'élève 
de Gornutus, il ne le quitta plus jamais ; la phrase cum esset 
amiorum XVI amicitia coepit uti Annaei Cornuti, ita ut nusquam 
ab eo discederet ou bien est une exagération, ou bien signifie qu'il 
resta toujours en relations étroites avec lui, ou bien doit être inter- 
prétée en ce sens qu'il ne le quittait jamais dans le temps qu'il fut son 
élève. Mais, sans parler des voyages ou du voyage que Perse, au 
témoignage du biographe, fit avec Thrasea, le poète lui-même 
nous dit dans sa sixième satire qu'il est en Etrurie, à Luna, oia il 
passe l'hiver. Puis, dans la maison de Gornutus, il voyait continuelle- 
ment deux hommes à peu près du même âge que celui-ci (1), riches 
de savoir et de vertu et s'appliquant à la philosophie avec le plus 
grand zèle (2). Ils étaient Grecs tous deux, l'un de Lacédémone, l'autre 
de Magnésie. Les manuscrits ont altéré leur nom (3). Le premier que, 
avec Bûcheler, j'appellerai Glaudius Agathurnus, était médecin ; on 
s'est demandé si le second, que la plupart des éditeurs, suivant une 
conjecture de Pierre Pithou, nomment Pétronius Aristocrates, n'était 
pas le grammairien Aristocrates dont Galien fait mention (4) et qui 



(1) Vild, .5 : le Icxtr' est altéré; je suis la correetion de Hiicheler : mm 
nequcdes cssenl Cunniii, minor ipse. 

(2) Vila, ib'uL: usus est apiid Cornutum duoruiu conuictu doctissiinonuii 
et sanctissimorum uirorum acriter tune philosopliantiuin. 

(3) Cf. Reppc, p. 5 et p. 13. 

(4) Galien: De composit. niedirament., XII, p. 878-870 Kûhn; cl". Wcllinaïui, 
in R. E. de Pauly-Wissowa, II, p. î)il s. u. Aristocrates. n° 27, et Rcppe, p. 13. 



104 F. VILLENEUVE 

se serait, lui aussi, occupe de médecine. Perse, nous dit-on, admirait 
fort ces deux hommes et s'efforçait de les égaler dans leur ardeur 
d'apprendre. I^appellerai-je qu'on a voulu (1) expliquer par les rela- 
tions de Perse avec Agatliurnus la connaissance que le poète montre, 
en plusieurs endroits, de la médecine et de la physiologie ? Mais il 
ne faut pas oublier que l'étude du corps humain faisait partie de la 
physique des stoïciens, et que les comparaisons souvent très précises 
entre le vice et la maladie étaient fréquentes dans leur httcrature 
morale. 

Nous avons déjà vu (2) que Perse s'était lié tout jeune encore, et 
peut-être avant de connaître Cornutus, avec le poète lyrique Gaesius 
Bassus; il resta jusqu'à la fin fidèle à cette amitié, puisque Bassus se 
fit l'éditeur de ses satires (3). Quelle fut sur lui l'influence de cet 
homme de talent qui était probablement son aîné (4) ? Toute tentative 
pour en déterminer la nature exacte et les limites ne serait qu'un 
exercice d'imagination puisque, du caractère de Bassus, nous igno- 
rons tout et que, de son œuvre poétique, nous ne savons pas grand 
chose. Disons cependant qu'il a pu encourager l'admiration de son 
ami pour Horace, dont il était lui-même, dans la poésie lyrique, 
l'émule sinon le rival (5). Ajoutons que ce poète métricien attachait 
sans doute beaucoup de prix à une facture savante : peut-être a-t-il 
exhorté Perse à remettre souvent ses vers sur l'enclume. 

De très bonne heure aussi, Perse était devenu l'ami de Galpurnius 
Statura qui mourut avant lui (6); nous n'avons aucun autre renseigne- 
ment sur ce personnage : le nom môme est suspect. 

On peut dire que, à s'entretenir avec ces hommes, qui, tous, sauf 
peut-être Calpurnius Statura, étaient des philosophes, des savants ou 



(1) V. O. Jalin : Prob'g., p. xxvni (n. 1 de la page xxvn). 

(2) Supr., p. 48 et suiv. 

(3) VUa, 8: (]ornutus... Caesio Basso, petenti ut ipse edoret , tradidit 
edendum. 

(4) V. supr., p. 48, n. G. 

(5) V. Quint., 10, 1, 96. 

(6) V. O. Jalin : Froleg., p. xx[x et suiv.: Jalin montre qu'aucune des ten- 
tatives faites pour identifier le personnage n'est satisfaisante. Sa conclusion 
reste vraie aujourd'hui encore : « Confitcndum. . . de hoc Persil amico nihil 
notum esse ». 



ESSAI SUR PERSE 105 

des écrivains de profession, Perse ne sortait pas entièrement de l'école. 
jNIais nous savons qu'il fréquentait aussi des gens du monde, et je 
ne vois aucune raison de croire qu'il demeurât, au milieu d'eux, 
concentré et silencieux. On devait lui avoir enseigné que le ressort 
de l'esprit s'use à ne se détendre jamais (1) ; mieux encore, le stoïcisme 
professait que l'homme ne doit pas s'isoler au milieu des autres 
hommes, puisque la nature a fait de lui un être sociable (2). D'ailleurs, 
les natures graves sont souvent très sensibles au charme de la société, 
et, comme elles y axjportent quelque chose de leur flamme intérieure, 
elles n'y déplaisent pas, à moins de s'être fourvoyées parmi des 
désœuvrés sans àme et sans véritable intelligence. Or, les person- 
nages dont la maison était ouverte à Perse comptaient parmi les plus 
distingués et les plus estimables du temps. C'était, nous l'avons vu, 
Servilius Nonianus chez qui il se lia avec Plotius jMacrinus, homme 
très cultivé (3), paraît-il, auquel il a dédié sa deuxième satire ; c'était 
surtout Thrasea qui l'emmenait parfois dans ses voyages (4) et auprès 
de qui il trouvait, je l'ai déjà montré, les leçons sans pédantisme 
d'une sagesse moins raide que celle de son maître. Chez lui, il put 
entendre, je pense, Musonius Rufus qui était lié avec Thrasea (o) ; ce 
chevalier romain gardait dans la prédication stoïcienne le ton de 
l'honnête homme et faisait plus volontiers appel aux lumières du bon 
sens qu'aux formules de l'école; mais le jeune homme, dirigé par 
Gornutus d'après une méthode différente, ne fut point tenté, je 
suppose, de se faire le disciple de ^lusonius. Il n'est pas impossible, 
toutefois, qu'il ait retenu quelque chose, pour ses satires, de la forme 
que Musonius donnait à ses conférences morales. L'ascétisme de 



(Ij Sénèque: De lra>iqiiill.animi.,\7,D: Dandae'st animis remissio: meliorcs 
acrioresque requieti sui-g-ent. Cf. R. Waltz : Vie de Sènèqxie, p. GO et sniv. 

(2) Cicéron: De fuiiOus, 3, 19, 62 et suiv. Cf. Arnim, III, p. 83, n» 3iO et suiv. 

(3) V. Schol. in Pers., 2, 1 : AUoquitur Macrinum, homineru sane crudituiu 
et paterno se afïectu dilig-entem, qui in domo Seruilii didicerat, a quo agello 
cornparauerat indulto sibi pretio aliquanto. 

(4) Ou qui l'emmena une fois dans un voyage; nous lisons en effet dans la 
Vita (5) : « idem deeem fere annis summe dilectus a Paeto Thrasea est, ita ut 
pcregrinaretur quoque cum eo aliquando.» Aiiquando peut signifier une fois 
ou parfois. 

, (5) Cf. supr., p. 42. 



lOG F. VILLENEUVE 

Démétrius, plus méprisant que celui de Musonius pour le savoir 
théorique (1), dut avoir sur lui moins de prise encore. Au demeurant, 
il aimait et admirait trop Cornutus pour s'abandonner à l'action d'un 
autre. 

Dans la maison de Thrasea, il eut aussi l'occasion de rencontrer des 
femmes distinguées et vertueuses (2). Perse, malgré sa réserve, ne 
devait éprouver aucun embarras auprès des femmes, j'entends des hon- 
nêtes femmes : comment n'eùt-il pas apporté, dans ses relations avec 
elles, la plus franche simplicité ? Son enfance, et, sans doute, son 
adolescence avaient eu, autour d'elles, une mère, une sœur, une tante 
tendrement aimées. Grâce à l'influence qu'elles conservèrent toujours 
sur lui, cette àme naturellement délicate garda une parfaite pureté. 
On peut regretter qu'il n'ait jamais exprimé dans ses vers l'affection 
douce et profonde qu'il avait pour elles, mais ne blâmons pas une dis- 
crétion qu'il faudrait plutôt louer ; et, si nous voulons nous repré- 
senter ce qu'était alors une femme cultivée, mais, en même temps 
attachée à tous ses devoirs, quel respect affectueux elle inspirait à 
ses enfants, sur quel ton simple et grave, bien éloigné de toute galan- 
terie banale, les hommes distingués par l'esprit et le cœur s'adres- 
saient à elle, feuilletons les consolations à Marcia et à Helvia, relisons 
certaines lettres de Pline le Jeune. En revanche, si parfois, usant des 
privilèges de la langue latine et de la satire. Perse a bravé l'honnêteté 
dans les mots, en accuserons-nous la crainte qu'il aurait eue de paraî- 
tre énervé par une éducation trop féminine? On s'est demandé si ces 
crudités d'expression ne traduisent pas simplement l'horreur qu'une 
âme bien née, et préservée, par l'éducation, de toute souillure, ressent 
au spectacle du A^ice (3). Disons surtout (jue les stoïciens apportaient 
souvent dans la description du mal cette précision toute médicale (4) 



(1) Cf. supr., p. 90, n. 2. 

(2) V. Tacite : Ann., 16, 34 : «Tumad Thraseam,in hortis agentem,quaestor 
consulis missus, uesperascente iam die. lUustrium uirorum feminarumque 
coetus fréquentes egerat. » Je rappelle ici que Perse était parent d'Arria, 
femme de Thrasea: v. Yita, 5. 

(3) O. Jahn : Proleg., p. xliv. 

(4) Cic: Ad famil., !), 22, 1 : placct Stoicis suo quamque rem nomine ap- 
pellare. Cf. Schonbach: De Persil in saturis sermone et arle, p. 65. 



ESSAI SUR PERSE 107 

que Gornulus n'hésitait pas, le cas échéant, à mettre clans son exé- 
gèse. 

Il est donc permis de dire que Perse a fréquenté le monde. Sans 
doute le cercle où il pénétra n'était pas très ouvert aux choses du 
dehors; ces hommes, qu'unissaient le même idéal de haute vertu et les 
mêmes regrets, regardaient leurs contemporains de haut et les circons- 
tances donnaient plus souvent à leur sagesse l'occasion de s'abstenir 
que celle d'agir; ils étaient, comme on l'a dit, les jansénistes de 
la Rome impériale (1). Mais n'oublions pas que Perse, depuis sa sortie 
de l'enfance (50 ap. J.-G.) jusqu'à sa mort (62 ap. J.-C), a vu une 
période du régime qui, malgré la série persistante des tragédies de 
palais, n'a pas été très mauvaise pour Rome. Pendant les cinq pre- 
mières années du principal de Néron, surtout, il ne fut pas impossible 
à un honnête homme de s'occuper des affaires publiques, et, si Perse 
s'en tint toujours éloigné, on ne peut prétendre que, vivant dans des 
rapports d'intimité avec un sénateur alors aussi zélé que Thrasea, il 
soit demeuré entièrement étranger à la vie de son temps. Il est pro- 
bable, toutefois, que la philosophie et les lettres tenaient la première 
place dans leurs entretiens ; mais au moins Thrasea n'était-il pas 
homme d'école, et peut-être Perse doit-U, en partie, à son influence 
l'accent viril de ses meilleures sentences et ce tonde bonne compagnie 
sensible dans son œuvre malgré la raideur de l'attitude morale et la 
recherche du style. 

Parut-il jamais à la cour ? ce n'est pas impossible puiscj^u'il avait 
été chez Gornutus le condisciple de Lucain. Mais, même à l'époque de 
la grande influence de Sénèque, les stoïciens rigides semblent s'être 
tenus sur la réserve à l'égard du maître de Néron et de son impérial 
élève. Je ne sais s'ils avaient tous de la vertu ; au moins tous avaient-ils 
de la tenue et de la gravité. Le ton de la nouvelle cour dut (oui de 
suite leur déplaire, et Sénèque, qui s'y était trop bien adapté, eut, de 
bonne heure, à se défendre contre leurs critiques : ils ne le tenaient 
pas entièrement pour un des leurs. Lui-même, tout en rendant justice 
à Thrasea alors qu'il y avait du courage à le faire (2), semble avoir 



(1) V. C. Martlia: Les Moralistes sous l'Empire Romain, p. 123. 

(2) V, Tacite : Aniu, 15, 23: Soculam dohinc iioccm Cacsaris forunt, qua 



108 F. VILLENEUVE 

souproiiné de l'affectation dans l'austéritc de ses amis (1), et, si nous 
mettons à part Démctrius le cynique, nous ne voyons pas qu'il ait été 
lié avec aucun 'd'eux. Il n'est donc pas surprenant que Perse ait connu 
tard le maître de Néron et n'ait pas été séduit par les qualités bril- 
lantes de son esprit (2) : en littérature, nous le verrons, ils n'étaient pas 
de la même école malgré quelques ressemblances de surface; au point 
de vue philosophique, l'élève de Gornutus devait considérer Sénèque 
comme un amateur (3) ; enfin il avait entendu, je suppose, juger sévè- 
rement les capitulations de conscience dont la vie de Sénèque, même 
avant le principal de Néron et le rôle difficile qui échut alors au pré- 
cepteur ministre, n'avait pas été exempte. Nous ignorons comment il 
jugeait Lucain, un peu plus jeune que lui et qu'il avait connu chez 
Gornutus. On peut douter, je le montrerai plus tard, qu'il y eût entre 
eux une véritable sympathie intellectuelle, malgré l'admiration que 
Lucain manifestait pour les vers de son condisciple (4). 



Ainsi passa sans événements, sans autre passion que l'amour des 
lettres, tle la philosophie et de la vertu, mais embellie par de douces 
affections et de fortes amitiés, cette brève existence. Il faut la consi- 
dérer tout entière, dans le milieu où elle s'est écoulée, pour bien com- 
prendre l'œuvre du poète. Devons-nous, avec Nisard, plaindre ce jeune 



reconciliatum se Thraseae apud Senecam iactauerit, ac Senecam Caesari 
gratulatum : unde gloria egregiis uiris et pericula gliscebant. 

(1) V. par exemple Epist., 103, 5 : Ipsam philosophiam non debebis iactare : 
multis fait periculi causa insolenter tractata et contumaciter : tibi iiitia de- 
trahat, non aliis exprobret. Non abhorreat a publiais moribus nec hoc agat 
iitquidquid non facit damnare uideatur. Licet sapere sine pompa, sine inuidia. 

(2) V. Vita, 5 : sero cognouit et Senecam, sod non ut capcretur élus ingénie. 

(3) Au point de vue môme de la doctrine, je suppose que Térudit Gornutus, 
quels que fussent d'ailleurs les liens de clientèle qui pouvaient l'unir à 
Sénèque, eût pris à son compte le jugement de Quintilien (10, 1, 129): in 
philosophia parum diUgcns. 

(4) Vita, 5 : Lucanus mirabatur adeo scripta Flacci ut uix se retineret reci- 
tante eo clamare, quae ille faceret esse uera poemata, sua ludos. 



ESSAI SUR PERSE lOlJ 

homme « simple et bon » d'être tombé aux mains d'un professeur de 
stoïcisme (1)? Certes il y a de la sécheresse et de la froideur dans la 
morale raisonneuse du Portique ; mais, si elle raidit l'àme, elle la 
trempe, et nous pouvons dire avec Plutarque : « La philosophie stoï- 
cienne a quelque chose de dangereux et d'excessif quand elle agit sur 
des natures grandes et énergiques, mais, quand elle pénètre un carac- 
tère grave et doux, elle développe au plus haut degré ce qu'elle a en 
elle de meilleur » (2). 



(1) Nisard : Poêles latins de la décadence, I, p. 229. 

(2) Plutarque : Vie de Cléomène, 2. 



DEUXIEME PARTIE 

PERSE POÈTE SATIRIQUE. — SES MODÈLES 
SES INTENTIONS 



CHAPITRE PREMIER 

Place restreinte de l'éléinent personnel dans les satires de Perse. 

Nous lisons dans la biographie de Perse (§8) : scriptitauit ci raro et 
tarde ; et, un peu plus bas, il est question de trois ouvrages que le 
poète avait composés étant encore enfant ou, du moins, dans les premiè- 
res années de son adolescence, in /}?<rer«7m. îln'y alàaucune contradic- 
tion, puisque tarde signifie d'ordinaire lentement : Perse écrivait peu 
et n'écrivait pas vite (1) ; c'est ce que suffirait à prouver, en l'absence 



(Il Si toutefois on préfère entendre que Perse n'était plus très jeune quand 
il commença à écrire (cf. F. Plessis : La poésie latine, p. 537), il est encore 
possible de lever la contradiction : le biographe, considérant les premiers 
vers de Perse comme de simples exercices d'école, ne songerait d'abord (iu"à 
son œuvre satirique. Cependant la phrase suivante (hune ipsiim librum 
imperfectum reliquit) semble bien indiquer que les mots scriptitauil et raro 
et tarde s'appliquent à toute l'activité littéraire do Perse. D'autre part, d'après 
le dernier paragraphe de la biographie, Perse aurait entrepris la composi- 
tion de ses satires aussitôt sorti de l'école ; mais, sur ce point, on pourrait 
répondre que l'expression ut a sc/iola magislrisqae deuerlil n'est pas très 
claire : on a pu, parmi ces maîtres, compter Cornutus, dont Perse était 
encore l'élève alors que son âge n'était plus celui d'un écolier. D'ailleurs, le 
dernier paragraphe de la biographie n"a peut-être pas la môme source que 
le reste. 



112 F. VILLENEUVE 

(le toiil lémoignagc direct, la faible étendue de sou œuvre et le carac- 
tère uièuie de sou style ; et u'a-t-il pas dit, en raillant des vers trop 
faciles : 

Hoc natat iii labris et in iido est Maenas et Attis, 
. Noc pluteum caedit nec deinorsos sapit ung'uis. 

(Sut., 1, lO'J-lOG). 

Mois rieu ne nous autorise à croire que sa A'ocation poétique se soit affir- 
mée tardivement. Cet adolesceut, qui avait été capable, dès l'âge de 
douze ans, de suivre avec profit les leçons des meilleurs maîtres, qui, à 
seize ans, se passionnait pour la philosophie et s'attachait, dès lors, à des 
hommes occupés de pensées graves et de hautes études, pouvait bien 
n'avoir ni la promptitude d'esprit ni la facilité d'expression d'un 
Lucain : il n'en avait pas moins donné des preuves d'un développe- 
ment intellectuel précoce. Et si, malgré tout, nous trouvions surpre- 
nant qu'il soit parvenu si jeune à écrire une tragédie prétexte (1), 
c'est-à-dire un millier de vers (2), pour le moins, tandis que sa pro- 
duction entière, comme poète satirique, n'atteint pas sept cents vers, 
n'oublions pas que cette pièce, détruite après sa mort sur le conseil de 
Gornutus (3), était sans doute un simple exercice d'école, très voisin, 
sauf la forme métrique, de ceux qu'il avait composés chez Verginius 
Flavus. Pour un bon élève de rhéteurs, la difficulté n'était pas grande 
de coudre ensemble une série de controverses : or, Sénèque a-t-ilfait, 
en somme, autre chose dans des tragédies dont, seule, la disposition 
extérieure est dramatique ? « Ni composition, ni nuances, ni grada- 
tion. Des thèses contraires sont soutenues tour à tour à l'aide des argu- 
ments de l'école » (4). Cène sont pas, il est vrai, des thèsesjuridiques, 
mais on sait que, dans les débats fictifs institués chez le rhéteur, le 
droit avait moins de place que les lieux communs de toute nature. Si 
nous ajoutons que Perse, dans ses premiers essais, ne devait pas con- 
naître encore ce souci d'être toujours original, même en imitant, qui 
l'a torturé plus tard, on admettra sans peine qu'il ait pu écrire de 



(1) Vita, 8 : Scripserat in pueritia Flaccus etiam praetextam uescio. 

(2) VOctania a 982 vers. 

(3) Vila, 8 : Omnia ca auctor fuit Gornutus matri eius ut aboleret. 

(4) F. Plessis : La poésie Latine, p. 498. 



ESSAI SUR PERSE 113 

bonne heure une œuvre si étendue. On ne saurait s'étonner non plus 
que, grandissant dans un milieu conservateur et stoïcien, il se soit 
porté tout d'abord vers un genre de poésie qui exaltait les antiques 
vertus romaines : la tragédie prétexte, en effet, mettait en scène les 
grands événements et les grands hommes de l'histoire nationale ; 
dédaignant d'émouvoir la pitié, elle se proposait d'ordinaire d'inspirer, 
par l'exemple des aïeux, les sentiments les plus virils (1); par là elle 
devait tenter le jeune poète, qui, vers la même époque, célébrait l'hé- 
roïsme de la première Arria (2). On peut dire aussi qu'elle le condui- 
sait en quelque mesure vers la satire : non seulement il était facile 
d'y glisser des allusions aux faits contemporains (!]), mais, ce qui 
répond mieux au caractère de l'œuvre satirique de Perse, l'éloge ou la 
peinture du passé n'y était souvent qu'une critique indirecte du pré- 
sent. Au demeurant, je ne voudrais pas multiplier les hypothèses à 
propos d'une pièce dont le titre même est trop altéré dans les manus- 
crits pour permettre aucune conjecture probable (4), et je n'ai garde 



(1) V. Patin : Études sur la poésie latine, II, p. 195 et Lersch : De fabula 
togata, palliata et praetexta, Rh. Mus., G (1839), p. 520-521. Cf. 0. Jahn : Proleg. 
p. XLii. — G. Boissier (Les fabulae praetextae, Rev. de PhiL, 17 (1893), 
p. 101 etsuiv.), est d'un autre avis. Il dit (p. 103) que les praetextae étaient 
« des pièces de circonstance, composées pour une fèto particulière, en 
mémoire d'un événement ou d'un anniversaire important ». Ceux qui « les 
composaient ou les commandaient » n'avaient pas l'intention « de créer une 
tragédie romaine en opposition à la tragédie grecque... Ils voulaient comme 
tous ceux qui donnaient des jeux au peuple les rendre plus attrayants, plus 
nouveaux, et que tout tournât à la plus grande gloire de ceux qui en lai- 
saient les frais (p. 104). » Soit. Il n'en est pas moins vrai que, quand, dans 
une de ces pièces de circonstance, un Accius mettait à la scène Brutus ou 
Décius, il composait une œuvre vraiment romaine, exaltant un des héros 
de l'histoire nationale. 

\2) Vila, 8 : Scripserat in pueritia. . . paucos in socrum Thraseae Arriam 
matrem uersus, quae se ante uirum occiderat. — Peut-être n'était-ce qu'une 
épigramme (Cf. Ribbeck : Gesch. d. rôm. Dichtung, III, p. 142). 

(3) V. ce qui est dit dans le Dialogue des orateurs (2 et 3) du Caton de 
Maternus. D'ailleurs, comme le fait remarquer G. Boissier, art. cit., p. 107, 
n. 1, les allusions se plaçaient aussi bien dans les pallialae que dans les 
praetextae ; il cite Dial. des oral., 3 : Si qna omisit Calo, sequenti recilatioiie 
Thyestes dicet. 
^4) Vita, 8 : Scripserat in pueritia T'iaccus etiam praetextani ucscio. Pour 

8 



lli F. VILLENEUVE 

d'eu déplorer la perte, puisque Cornu lus, bon juge en la matière et 
plus soucieux que personne de la gloire de son élève, ne l'a pas esti- 
mée digne de survivre (1). Cet ami véritable décida Fulvia Sisennia à 
la supprimer avec les autres œuvres de jeunesse de son fils (2). L'an- 
ticpiilé elle-même n'a donc connu Perse que comme poète satirique (3). 
Il venait, nous dit-on (4), de quitter l'école quand la lecture du 
dixième livre de Lucilius lui inspira le désir passionné de composer 
des satires. Ces illuminations soudaines nous sont toujours un peu 
suspectes, tant les biographes les ont multipliées dans l'histoire des 
grands hommes, et, bien que Perse ne fut pas incapable d'enthou- 
siasme, comme le font assez voir son amitié pour Gornutus et sa foi 
stoïcienne, si vives l'une et l'autre, il est permis de croire que les 
choses se passèrent moins simplement. Mais l'anecdote doit reposer 
sur un fond solide. Tout l'indique en effet, plutôt que la nature ou 
que les circonstances, ce sont des influences littéraires et morales qui 
ont fait de Perse un satirique. Sans doute il n'était pas incapable de 
voir et de noter le ridicule, et il a montré plus d'une fois, dans le 
dialogue, que le sens du comique ne lui manquait point. Mais le poète 
satirique est autre chose qu'un caricaturiste prompt à saisir les traits 
dont le développement exagéré rompt l'équilibre des physionomies et 
des caractères, ou qu'un auteur comique habile à démasquer nos 



les conjectures, v. O. Jahn, édit. de 1843, p. 237; Hcinrich, p. 48; C.-F. Her- 
mann, p. xi et S. Consoli, p. 142. 

(1) Cf. O. Jahn : Proleg., p. xliii. 

(2) Corniitus condamna également les vers composés en l'honneur de la 
première Arria et un ouvrage auquel les manuscrits attribuent un titre inin- 
telligible (operkon libruniunum). Ceux qui acceptent la conjecture ôSo-rro- 
pixtov ou hodueporiron libruvi supposent que Perse, dans cet ouvrage, sans 
doute écrit en vers, racontait son voyage ou un de ses voyages (cf. supr., 
p. 105) avec Thrasea, en imitant peut-être le livre 3 de Lucilius et la sat. 1, 5 
d'Horace (v. O. Jahn : Proleg., p. xlu ; cf. G. C. Fiske : Lucilius and Pe7'sius, 
p. 122, qui rappelle en note Vlier de César (Suét. : Ces., 56 : Reliquit. . . poema 
quod inscribitur lier). J'ai signalé d'autres conjectures, supr., p. 47. 

(3) Quint., 10, 1, 94: Multum et uerae gloriae, quamuis M?io libro, Persius 
meruit. — Martial, 4, 29, 7 : Saepius in libro numeratur Persius urio Quam 
leuis in tota Marsus Amazonide. 

(4) Vila, 10 : Sed mox ut a schola magistrisque dcuertit, lecto Lucili libro 
decimo uchemcnter saturas componere instituit. 



ESSAI SUR PERSE 115 

faiblesses par ces situations imprévues où l'homme surpiis laisse 
apparaître le fond de lui-même, par ces propos aussi, ces répliques 
d'uue belle inconscience dans lesquelles une àme se trahit sans le 
vouloir. Ce n'est pas non plus un orateur qui vienne, au nom de la 
conscience publique ou d'un parti, poursuivre, de son éloquence tour 
à tour emportée et railleuse, les malhonnêtes gens ou ses adversaires 
politiques ; ni un moraliste qui, appuyé sur les principes, distribue 
la louange et le blàmc avec impartialité ; ni un prédicateur soucieux 
de frapper les imaginations en illustrant de quelques exemples typi- 
ques les leçons de la sagesse. C'est un homme avant tout, un homme 
impressionnable dont la vive sensibilité a des réactions promptes, 
parfois inattendues, en tout cas très personnelles, au contact des 
autres hommes, un homme qui éprouve le besoin d'affirmer son moi 
en l'opposant à celui d'autrui. Certes, il est loin d'être un lyrique au 
sens que les modernes donnent ordinairement à ce mot : le lyrique se 
suffit à lui-môme, rien au fond n'existe pour lui que ses propres sen- 
timents, et, souvent, il est incapable de regarder ou même de voir 
autre chose; le satirique, au contraire, a besoin, pour se sentir Aivre 
pleinement, du spectacle des hommes ou, tout au moins, du choc 
d'une pensée étrangère. Il n'en est pas moins vrai que ses vers nous 
offrent, pour ainsi dire, l'histoire de son humeur, la confidence 
enjouée, âpre ou morose de ses antipathies, de ses sympathies en 
même temps, celles-ci d'ailleurs ayant besoin de celles-là pour s'affir- 
mer. De ce côté, la satire tient à la littérature personnelle par des liens 
étroits. AssurémerÉ, pour qu'elle conserve son caractère propre et ne 
dégénère pas en pamphlet ou en invective, il est nécessaire que l'auteur 
y poursuive un dessein plus élevé que d'assouvir des rancunes parti- 
culières ; que ses impressions et ses expériences y prennent une 
portée générale, et qu'il en dégage, par des réflexions directes ou par 
le tour qu'il aura donné aux choses, une leçon pour le lecteur: mais, 
s'il est vraiment doué pour ce genre de poésie, la préoccupation didac- 
tique n'apparail chez lui (ju'en second lieu et par un retour de l'intel- 
ligence sur les premiers mouvements de la sensibilité; c'est pour son 
propre compte, pourrait-on dire, qu'il s'est d'abord égayé ou irrité. 
Tel était bien Lncilius,qui se racontait lui-même dans son œuvre, avec 
une abondance [larfois indiscrète, et laissait à ses jugements sur les 
ijidividus et la société l'accent de la plus rude franchise; tel, dans ses 



116 F. VILLENEUVE 

satires, se montre Horace, d'ailleurs si différent de Lucilins par la sévé- 
rité de son goût, la délicatesse de son art et le peu d'intérêt que la 
politique lui inspire ; et chez nous, pour ne rien dire de Régnier, 
Boileau hii-mème, en dépit de son naturel raisonneur, révèle en 
maint endroit une grande vivacité d'impression. 

Perse au contraire, môme s'il n'a pas conçu ses satires à froid, avait, 
dans le caractère, trop de raideur naturelle et acquise pour se peindre 
en peignant les autres et pour laisser voir à chaque instant, sous le 
moraliste qui juge et qui conseille, sous l'écrivain habile à dessiner 
le trait pittoresque, l'homme attentif à suivre en lui-même et curieux 
de retracer pour nous le petit drame dont sa personnalité aux prises 
avec le dehors lui donne sans cesse le spectacle. Ce n'est point qu'il 
soit impassible : nous sentons chez lui de la colère ou du moins de 
l'aigreur contre les hommes vulgaires dont le gros rire insulte à tout 
ce qu'il aime et à tout ce qu'il admire : « Perse, a dit Nisard (Poètes 
latins de la décadence, I, p. 237), reproche aux centurions tantôt de 
sentir le bouc, tantôt d'avoir des varices : cela n'est pas d'un philoso- 
phe». Eh! sans doute, mais c'est bien d'un homme ou plutôt d'un 
jeune homme louché au vif dans son culte pour les plus nobles occu- 
pations de l'esprit. Dans la première satire, la moquerie fait entendre 
un accent assez personnel : elle prend parfois le caractère d'une ven- 
geance exercée par l'auteur sur les confrères avides de petits succès, 
dont la fatuité et le style énervé l'avaient, je pense, agacé bien souvent. 
Mais, en somme, il est rare que le poète s'abandonne ainsi aux réac- 
tions de sa sensibilité. Une fois, il nous a fait conficfcnce d'un de ses 
sentiments les plus chers, il nous a dit quelle sympathie profonde 
l'unissait à Gornutus ; mais, en dépit de l'émotion véritable qui anime 
alors ses vers (Sat., 5, 19-51), on y remarque quelque solennité : c'est 
que Perse n'a pas cédé ici au besoin de nous livrer son âme, il a 
voulu élever un monument à la gloire de Gornutus et célébrer en lui, 
en même temps que le parfait ami, un vrai maître stoïcien. En général, 
il garde sur sa vie privée une discrétion absolue (1). G'est par excep- 
tion qu'il nous mène avec lui sur la côte tiède de la Ligurie, près de 
la mer ïyrrhénienne, «sa mer», que l'hiver soulève, là où le port de 



lit On s"o.st parfois hnaginé que Perse parle de son enfance dans la 
satire 3, v. 14-51 ; mais v. infr., A" partie, cli. 1, .i; 2. 



ESSAI SUR PERSE 117 

Luna, derrière une ceinture de rochers, se creuse en un vaste enfonce- 
ment (Sat., 6, 6-8). Le plus souvent, lorsqu'il se met en scène, il n'est 
que le porte-parole du stoïcisme, et alors sa personnalité n'est guère 
plus accusée que celle de ses interlocuteurs fictifs. Visiblement, ce n'est 
pas une exigence de sa nature qui l'a porté vers la satire. Et qu'on ne 
dise point que, peut-être, il en possédait le don, mais qu'il n'a pu le 
nourrir et le développer, faute de s'être mêlé à la vie de son temps ; 
même s'il ne connaissait que l'école et le cercle restreint de l'opposition 
stoïcienne, il n'était point, pour cela, condamné à ne voir l'homme et 
le monde qu'à travers les livres : toute société, si fermée, si détachée 
de l'action qu'on la suppose, est un microcosme où s'agitent mille 
petites passions, où les caractères ne s'accordent pas toujours, même 
quand les idées sont communes. Il aurait pu, s'il eût été vraiment 
doué pour la satire, faire des œuvres vivantes sans avoir jamais élargi 
le champ de son expérience. 

iMais il faut reconnaître que l'éducation stoïcienne était peu propre à 
former un satirique frère, par la vivacité et le ton personnel, de Luci- 
lius et d'Horace. Le stoïcien devait toujours dominer ses impressions ; 
et je n'entends point par là qu'il devait s'en rendre maître assez pour 
les traduire, au besoin, en beau langage: car cela, c'est une loi pour 
tout écrivain qui veut unir l'art à la sincérité. Le grand poète n'écrit 
pas lorsque l'émotion ou l'impression, quelle qu'elle soit, le possède 
encore : il faut, pour qu'il en donne une expression littéraire parfaite, 
qu'il l'ait fait passer, comme on dit, du cœur ou des sens au cerveau, 
et c'est le secret du génie de nous la rendre, après cette opération, 
aussi vivante qu'au premier moment. Non : je veux dire que le stoï- 
cien devait apprendre à rester froid devant ce qui éveille chez les autres 
hommes la joie, le chagrin, la crainte ou le désir. C'était à la nais- 
sance même de l'émolion qu'il lui fallait établir sur elle son empire, 
afin qu'elle ne put un seul instant troubler la lucidité de son intelli- 
gence et la justesse de son jugement. Il tendait, en un mot, à l'impas- 
sibilité : or, quel serait ce paradoxe d'un satire impassible? Perse lui- 
même, nous l'avons vu, ne l'a pas réalisé, et, d'ailleurs, la nature, 
plus forte que la doctrine, rendait la plupart des stoïciens infidèles à 
leurs principes lorsqu'ils s'en prenaient aux folies humaines : car ils 
se gardaient mal, en pai'cil cas, de la pitié, du dédain ou d'un mélange 
de ces deux sentiments. Mais l'orgueil qu'ils trahissaient ainsi était 



118 F. VILLENEUVE 

celui d'une intelligence qui s'est élevée à la perception du vrai et 
qui se plait à faire de haut la leçon aux ignorants. Et, de fait, nous 
verrons la satire prendre chez notre auteur un caractère franchement 
didactique. Ainsi conçue, elle n'est plus qu'un procédé d'exposition ; 
et ce procédé, Perse, sans doute, l'a choisi plutôt qu'un autre parce 
que, mieux que tout autre, il lui permettait de satisfaire à la fois son 
goût déjà déclaré pour la composition poétique et l'ardeur nouvelle 
qui le portait vers la philosophie morale. Selou Nisard « Gornutus 
manqua de sens en le laissant faire des satires : Perse était beaucoup 
plus propre à faire des traités» (Poètes latins delà décadence,!, p. 216). 
Mais la parenté était étroite entre la satire, à ne la considérer que dans 
ses moyens d'expression, et certaines formes littéraires depuis longtemps 
employées par les philosophes, particulièrement par les cyniques et 
les stoïciens, pour la vulgarisation de leurs doctrines. Et, pour le fond, 
sans parler du caractère proprement satirique qu'offraient les atta- 
ques du cynisme contre les écoles rivales et contre les préjugés 
régnants, il y avait nécessairement de fréquentes rencontres entre ces 
traités ou ces sermons de morale familière et un genre poétique qu'on 
a pu définir « une espèce de discours moral » (1). 



(1) Patin : Études sur la poésie latine, II. p. 93. 



ESSAI SUR PERSE 119 



CHAPITRE II 



La prédication morale chez les cyniques et les stoïciens. 

La diatribe. 



Dès le IV* siècle avant J.-C. s'était développée chez les cyniques une 
littérature dont les œuvres laissaient apparaître la triple influence du 
dialogue socratique, du théâtre et de la rhétorique ou, plus exacte- 
ment, de la sophistique. Le fondateur de l'école, Antisthène, avant de 
fréquenter Socrate, avait reçu les leçons de Gorgias, connu Hippias et 
Prodicos (1); il conserva toujours quelque chose de leurs procédés, 
sinon de leur esprit, et on trouvait jusque dans ses dialogues une 
certaine couleur oratoire (2). Aussi bien le dialogue ne fut-il jamais 
pour lui ce qu'il était pour Socrate dans la discussion orale et ce qu'il 
est demeuré dans les œuvres de Platon, l'instrument de la recherche 
philosophi(|ue, une méthode pour découvrir la vérité ; Antisthène, en 
effet, allait bien plus loin que son maître dans l'horreur de la spécu- 
lation pure : « C'était la science même de Socrate, la science théorique 
du monde moral fondée sur des classifications et des définitions qu'il 
tenait pour suspecte et inutile (3)». A ses yeu.\', hommes et choses 
n'étaient qu'une collection d'individus auxquels, même, nous ne 
saurions attribuer telle ou telle qualité sans sortir des limites de la 
certitude, et, par suite, nulle discussion dialecticpie ne pouvait 
aboutir. Il admettait bien une science, celle de la vertu, mais, pour 
lui, « ce n'est pas une science de mots, c'est une science d'action qui 
exige surtout du bon sens et de la volonté » (4). L'homme doit 



1; V. Diog. Laërce, 0, 1 ; Xénophnn : Banquet, 4, 02 et suiv. Cl". A. cl M. 
Croiset : LUI. gr., IV, p. 216. 

(2) Diog. L., ibid.; cf. Croiset, ibUL, p. 251, et R. Hirzel : Der Dialoy, I, 
p. 127 et n. i. 

(3) Croiset : ibid., p. 249. 

(4) Ibid., p. 250. 



130 F. VILLENEUVE 

s'élevor, [xir un effort de lame sur elle-même, à cette indépeiiclanco 
complète, à cette ajTâpy.s-.a qui est toute la sagesse. Arrive là, le cyni- 
que se pose en face du monde dans la conscience solitaire de sa force 
morale (1), et il n'a besoin d'aucune connaissance scientifique puisque 
rien de ce qui lui est extérieur n'a d'importance pour lui. N'a-t-il, dès 
lors, d'autre leçon à donner que celle de l'exemple ? Antisthène ne 
l'avait pas cru puisqu'il avait écrit et même beaucoup écrit (2). Et il 
n'y avait pas là d'inconséquence : car, si la doctrine excluait l'en- 
seignement philosophique proprement dit, elle n'interdisait ni la 
prédication morale ni rien de ce qu'on peut appeler la littérature 
d'édification. Si mal que nous connaissions les œuvres d' Antisthène, 
nous pouvons dire que plusieurs d'entre elles appartenaient à l'un ou 
à l'autre de ces genres ; il avait composé des discours protî-eptiques (3), 
autrement dit des exhortations à la sagesse, et, dans ses dialogues, 
sous la figure de personnages mythiques, comme Héraklès, ou à demi- 
légendaires, comme Gyrus, ou contemporains, comme Socrate, il devait 
se proposer avant tout de mettre en scène des modèles de vertu (4). 
Dépouillé de sa valeur dialectique, le dialogue cessait d'être une 
méthode pour devenir un artifice, mais, par son caractère concret, 
dramatique même, il convenait bien à une philosophie qui se propo- 
sait d'agir sur les âmes par l'ascendant de l'exemple (o). D'autre part, 
il était facile d'y introduire de véritables sermons. On a supposé que 
le Socrate d' Antisthène était, comme celui qui apparaît dans le Clito- 
phon, dialogue pseudo-platonicien, une sorte de prêcheur «abaissant, 
de l'estrade oi^i l'élève, comme un dieu de tragédie, la conscience 
de sa vertu, un regard dédaigneux sur la conduite déplorable des 
humains» (6) Quoi qu'il en soit. Épictète (Entret., 3, 22, 26 et suiv.) 
avait fait sienne cette image de Socrate, un jour qu'il avait tracé, 



(1) V. E. Zeller : Phil. d. Gr., Il, P, p. 258. Cf. P. Wendland : Hell. rom. 
Kidlur^, p. 7(5. 
(2j V. la longue liste que Diogène L. donne de ses ouvrages i6, 15 et suiv.'i. 

(3) V. Diog. L., G, IG. 

(4) V. Diog. L., 6, 2. Cf. R. Hirzel : Der Dialog, L p. 120 et suiv. 

(5^ Cf. P. Wendland : Hellen. rinn. Kullur '^, p. 76 (il s'agit de Diogène) : 
Er wirkt vor allem durch das Beispiel. 

(G) R. Hirzel, op. cit., p. 118, n. 1. Cf. Wendland, op. cit., p. 89. 



ESSAI SUR PERSE 121 

pour ainsi dire, le plan de vie du cynique militant. Le cynique, dit-il, 
« doit pouvoir à l'occasion, haussant le ton et montant sur la scène 
tragique, dire à la façon de Socrate : « hommes ! où vous laissez- 
vous entraîner ? que faites-vous, malheureux ? » Et c'est le début 
d'une véhémente diatribe où, après s'en être pris aux hommes en 
général, l'orateur, comme le Stcrtinius d'Horace (1), engage un dia- 
loo-ue avec Ag-amemnon. 



Le j-iucivéXj'.^v DES CYNIQUES. Leur prédication 

Mais si le cynisme empruntait parfois à la tragédie des mouvements 
pathétiques, il lui arriva plus souvent encore d'imiter certains pro- 
cédés de la comédie et d'en parler le langage (2). Déjà la rhétorique 
d'Anlisthène ne répugnait point à l'emploi des comparaisons les plus 
vulgaires (3), et, bien qu'il n'eût pas répudié dans la polémique tout 
appareil logique (4), son esprit mordant se plaisait aux railleries 
brutales ou même grossières (5). Mais, en ce genre, il fut dépassé par 
Diogène de Sinope dont les apophtegmes devaient bientôt remplir la 



(Ij Cf. p. Lejay : Satires d'Horace, p. 368. 

(2) V. Marc-Aurèle, 11, 6: Mexà SI tt/; ToaYwôîxv ■r^ àp/jz(a xtoiA(|j3[a rrapr^/O-r,, 
7Ta'.oxYWY'-/.T,v 7:apprjaîo(V s/ouja, xxî t?,; àTucpta^ ojx à/pv^CTTCo; 8'.' aùif,; xtj; 
cjO'jppr, [jlojjvt,; ■j-o[JL!.|j.vY|azo'j!7a • ~pô; oTov Tt xal Aiovévr,; zx-j-X TotpeXâiJioavE. 

(3) V. Hirzel, op. cit., p. 128 et note 2. On a supposé avec vraisemblance 
{\. O. Hense : J'eletis reliquiae^, p. lv et suiv. et la note de la p. i.vn'i qu'il a 
parfois outré en ce sens les propos familiers de Socrate, en particulier les 
mots du maître sur sa femme Xanthippe. 

(4) C'est ce que suffiraient à prouver des titres de traités comme Tiep'. io'j 
8'.a/iY£a0ai àvTtXovi/.r^,- (Diog. L., 6, 10 ; Cf. Hirzel, op. cit., p. 119, n. 1 de la 
page 118). 

(")) Particulièrement dans sa polémique avec Platon; v. Athénée, 5, 220 D: 
y.at IlXdtTwva oï [ji£TOvo[j.âTa; XàOtova àa'jpwc xat cpopiixco; -côv Ta'jXTjV à'/ovTX tt,'/ 
£7:iYpaçT,v û'.âXoyov £;£Ocoxs xa-' aÙToCi. 



122 F. VILLENEUVE 

littérature cynique, en même temps que sa vie lui fournissait les 
éléments de toute une légende (1). Et c'est alors surtout que l'in- 
fluence de la comédie paraît s'être exercée sur un certain nombre de 
cyniques et d'adeptes plus ou moins fidèles de la secte. 

Par là, comédie et philosophie resserraient simplement des relations 
déjà anciennes. De bonne heure la première avait fait à la seconde 
plus d'un emprunt, mais elle lui payait immédiatement sa dette, puis- 
qu'elle contribuait ainsi à répandre le goût des discussions philoso- 
phiques. Ce rôle de vulgarisateur, Epicharme l'avait si bien rempli 
que le sophiste sicilien Alkimos prétendit retrouver chez lui tout le 
fond de la doctrine platonicienne, avant Platon (2). Quoiqu'il en soit 
de ce paradoxe, les sentences d'une portée réelle abondaient dans ses 
comédies, et Diogène Laërce (3, 10 et 14) (3) cite de lui deux frag- 
ments où la dialectique des Eléates est habilement mise en œuvre. 
De son côté, le dialogue philosophique, devenu entre les mains des 
disciples de Socrate un genre indépendant, n'était pas sans analogie 
avec la comédie conçue comme une peinture de la vie réelle : il mettait 
en scène des personnages marqués de traits individuels, le langage 
qu'il leur prêtait demeurait voisin du langage de la conversation, les 
sujets traités étaient de ceux que Socrate avait pris tous les jours pour 
matière de ses entretiens. Le mouvement dramatique ne se réduisait 
pas nécessairement aux progrès et aux détours de la discussion : 
parfois, comme dans le Banquet de Platon et dans celui de Xénophon, 
l'arrivée inattendue de quelque nouveau personnage faisait une sorte 
de péripétie ; le comique même ne manquait point : non seulement 
les propos échangés prenaient parfois un tour spirituel ou plaisant, 
non seulement certains interlocuteurs, mis en contradiction avec eux- 
mêmes, se trouvaient placés, à moment donné, en réjouissante posture, . 
mais on rencontrait aussi, chez Platon surtout, du comique de carac- 
tère, et du plus fin. On comprend dès lors que Platon, qui n'avait 
nul besoin de chercher des idées dans les pièces d'Epicharme, parle 
cependant du vieux comique en homme qui le connaît et l'apprécie 



(1) Cf. P. Wendland, op. cit., p. 77 et la note. 

(2) V. Diog. L., 3, 9, 17. 

(3) V. Croisât : Lilt. gr., III, p. 444 et 445. 



ESSAI SUR PERSE 123 

(Théétète, p. 152 E), et on admet sans peine qu'il ait pu trouver plaisir 
et profit à lire les mimes de Sophron (1). 

Il avait moins à prendre dans la comédie athénienne de son temps. 
Sans doute, la philosophie socratique et le théâtre, ayant l'une et l'au- 
tre l'homme pour objet d'étude, travaillaient, pourrait-on dire, sur 
un fond commun ; mais, à Athènes, la tragédie fut, de ce côté-là, 
en avance sur la comédie ; chez Sophocle déjà, elle présente un carac- 
tère franchement psychologique et donne, môme lorsqu'elle emprunte 
sa matière aux plus anciens mythes, l'impression de la réalité, tandis 
que la comédie, avec Aristophane, plus jeune pourtant qu'Euripide, se 
meut encore en pleine fantaisie. Mais, s'il est vrai que le « propre de 
la comédie ancienne », ce « fût de montrer le ridicule des choses à la 
mode » (2), les cyniques, qui bafouaient la civilisation, dans leurs 
propos aussi bien que par leur manière de vivre, qui raillaient sans 
pitié les préjugés de la foule oii ils ne voyaient que délire et folie, 
n'étaient pas hommes non plus à ménager les idoles du jour (3). Ce 
n'est pas sans motif que Lucien les rapproche des comiques du V° siècle : 
« Lucien m'a contraint, dit le dialogue pleurant sur sa gravité perdue, 
de faire société avec la raillerie, les propos mordants, la hardiesse 
cynique, avec Eupolis et Aristophane, terribles moqueurs qui rient 
de ce qui est respectable (4). » Sans doute les querelles de la politique 
n'intéressaient guère les cyniques et ils condamnaient en bloc de si 
vaines agitations. Mais leur verve aimait à s'exercer contre la philo- 
sophie spéculative, et on pourrait dire que, eux aussi, lorsqu'ils en 
attaquaient les représentants, « ils déversaient sur leur tète toute la 
pétulance dionysiaque (o)» : car ils étaient bien loin, en pareil cas, de 
s'en tenir à ce persiflage de bonne compagnie dans lequel Platon 
enveloppe les sophistes. D'un dialogue d'Antisthène dirigé précisé- 
ment contre Platon, nous n'avons plus que le titre, mais ce titre est, à 



[Il V. Diog. L., :î, 18. 

(2) Croiset : Lili. gr., III, p. 529. 

(3) Cf. P. Wendland, op. cit., p. ~G (à propos de Diogènc) : Er rcspektiert 
nichts, was den Athencrn fur hoch und heilig gilt und brilskicrt ihrc 
Gefûhle. 

(4) Lucien : Double accusation, 33. Cf. M. Croiset : Essai sur la vie ri les 
œuvres de Lucien (Paris, 1882), p. 333. 

(5) Lucien : Réponse à quelqu'un, etc., 6. Cf. M. Croiset, ibid., p. 332. 



124 F. VILLENEUVE 

lui seul, une injure (1). Grammairiens, mathématiciens, astronomes, 
orateurs n'étaient pas non plus épargnés (2). 

D'une manière générale, on peut dire que la raillerie, arme favorite 
des cyniques, prenait tour à tour chez eux l'àpreté satirique et l'allure 
bouffonne qui la caractérisent dans la comédie ancienne. De part et 
d'autre, c'étaient les mômes figures qu'on mettait en œuvre : l'hyper- 
bole, le paradoxe, les comparaisons et les métaphores familières ou 
même basses, mais, par dessus tout, la parodie et les jeux de mots. La 
comédie parodiait à chaque instant la tragédie, quelquefois aussi 
l'épopée. Le procédé, à la longue, nous paraît singulièrement fatigant ; 
les cyniques en abusaient plus encore ; mais, chez eux, c'était Homère, 
le plus souvent, qui en faisait les frais. Ce n'est point qu'ils voulussent 
ridiculiser le vieux poète qu'Antisthène, bien au contraire, admirait 
fort et qui était « pour lui le fondement et la source de la morale» (3) ; 
mais, précisément, parce qu'ils avaient la mémoire pleine de ses A-ers, 
ils leur trouvaient à tout propos, soit en les modifiant plus ou moins, 
soit même sans y rien changer, les applications les plus variées, sou- 
vent les plus inattendues, parfois les plus indécentes (4). Parmi les 
jeux de mots, ceux qu'ils pratiquaient de préférence étaient la paro- 
nomase et l'équivoque (o) . Et, dans l'emploi de cette dernière figure, 
ils ne reculaient pas non plus devant l'obscénité, ce qui était encore un 
trait de ressemblance avec les comiques (6). Ils trouvaient aussi, pour 
l'attaque personnelle, pour la morsure directe, des occasions sans 
nombre lorsqu'ils allaient par les villes, se mêlant à la foule ou 
entrant dans les maisons (7). D'après Epictète (Entret., 3, 22, 10), le 
cynique, c'est, pour qui s'en tient aux apparences, un homme qui 



(1) Cf. supr., p. 121, n°5. 

(2) V. Wachsmuth : Corpusculum poesis epicae gr. liidibundae, II, p. 66. 
Cf. Ernest Weber : De Dione Chrysostomo cynicorum seclalore, p. 106. 

(3) P. Lejay : Satires d'Horace, p. viii. 

(4) V. Wachsmuth, op. cit., p. 69-70. 

(5) V. ibid., p. 71-72. 

(6) V. les exemples cités par Wachsmuth : ibid., p. 72. Un certain nombre 
de ces traits peuvent s'expUquer simplement par le caractère populaire du 
langage des cyniques. Cf. Wendland : Hell. rô»i. Kultur ^, p. 76. 

(7) V. Croiset : Litt. gr., III, p. 675, sur le surnom de 0up£7:xvo'7.TT,,- donné 
à Cratès. 



ESSAI SUR PERSE 125 

porte un manteau grossier, une besace et un bàlon, qui dort sur la 
dure, qui vade tout côté, interrogeant et injuriant ceux qu'il rencontre, 
qui fait des reproches à tous ceux qu'il voit s'épiler, s'arranger les 
cheveux ou se promener avec des vêtements écarlates(l). Sans doute 
le vrai cynisme exigeait de ses adeptes autre chose, mais il était bien 
dans l'esprit de la doctrine de relever ce qu'il y avait, à son point de vue, 
de coupable ou d'absurde dans la manière de vivre de chacun (2). Dans 
ce rôle de censeurs ou, comme on disait, de contrôleurs (3), les cyni- 
ques n'étaient pas moins prompts à la réplique qu'à l'attaque; ils 
tâchaient de s'assurer toujours le dernier mot et dé mettre les rieurs de 
leur côté par quekfue formule pif[uante. digne de figurer dans les 
recueils de chries parmi les faits et dits mémorahles des hommes 
célèbres et des sages. Parfois, surtout dans leurs rencontres avec les 
philosophes des sectes rivales, ils avaient préparé le bon mot à loisir 
et s'efforçaient d'amener leur adversaire à le provoquer (4). 

Mais leurs sorties contre les folies humaines prenaient fréquemment 
un caractère général ; et c'étaient alors de véritables sermons, au sens 
moderne du mot. Un mélange a oulu d'emphase et de familiarité tri- 
viale donnait encore quelque chose de plaisant à ces discours moraux 
dont nous ne pouvons retrouver que par conjecture la physionomie 
primitive. Puisque la diatribe en est sortie, il est probable que l'élé- 
ment dramatique y eut de bonne heure sa place, grâce à l'introduc- 
tion d'acleurs fictifs. Quelquefois, par une prosopopée pure et simple, 
le cynique donnait la parole à un dieu, à un héros, à un sage, à une 
abstraction personnifiée, à un objet matériel même, et lui prêtait sa 
voix pour haranguer ou gourmander les hommes (5). Le plus sou- 



(1) Cf. Sénèque : Epist., 29, 1. 

(2) V. Épictèto, 3, 22, 97; cf. P. Wcndland : RM. rôm. Kidlur^, p. 82 et 
note 1. 

(3) K'y.Totr/.oro'. et ïtAt/jj-o: : cf. E. Norclen : Jahrb. f. Kl. P/iil. suppl., 
19 (1893), p. 377. 

(4) V. P. Lejay : Sal. d'Horace, p. xix ; sur la rhrie en général, cf. ibid., 
p. xvn-xxii et p. 202; v. aussi Wachsmuth, op. cit., p. G8. 

(5) Sur la prosopopée chez les cyniques, v. Ernest Wcbcr : Le Diane 
Chrysoslomo cynirorum seclatore, p. lCl-173 ; Henri Wober : De Senecac pliil. 
dkendi génère bioneo, p. 20 et suiv. (n" 13 et suiv.) ; Iild. Norden : In ^'arronis 



UV. F. VILLENEUVE 

VLMil, cessani, d'une nianiorc plus ou moins brusque de s'adresser 
direclenieid à son auditoire, il feignait d'engager un dialogue avec un 
personnage historique ou légendaire, avec un interlocuteur sans per- 
sonnalité définie, avec une abstraction encore ou une divinité (1). A 
l'occasion, il faisait apparaître plusieurs acteurs de ce genre dans un 
même discours ; et ce n'était pas toujours par des entrées successives : 
il arrivait que l'orateur s'effaçât pour mettre aux prises deux de ces 
êtres de fantaisie dans une discussion imaginaire (2). 

On est tenté de reconnaître, dans ces deux derniers emplois de la 
prosopopée, l'influence de Socrate, d'autant plus que ces dialogues 
fictifs se présentaient parfois comme une série d'interrogations et de 
réponses par où. l'interlocuteur ou un des deux personnages mis en 
scène était amené à formuler lui-même ou à accorder une conclusion 
conforme au vrai, — et c'était alors de la maïeutique (3) — , ou bien se 
trouvait acculé à une proposition absurde ou contraire à ses premières 
affirmations, — et c'était de l'ironie (4). D'ailleurs, l'introduction môme 
d'un interlocuteur fictif n'est pas sans exemple dans les dialogues de 
Platon (5); mais il semble que le philosophe, en pareil cas, ne fasse 
autre chose qu'adapter aux besoins de sa dialectique un procédé ora- 
toire, bien connu déjà puisqu'on a pu en relever l'usage chez Thucy- 
dide, Antiplion, Sophocle, Euripide et Aristophane (6). Ce procédé 
n'est qu'une forme particulière de la figure appelée par les Grecs 
T.pokrfy'.:, par les Latins praeswnptio (7) ou occupatio et désignée dans 
nos vieux traités de rhétorique sous les noms CC antéoccupation ou 
iV anticipation. L'antéoccupation consiste à prévenir et à réfuter 



saturas Menippeas obseruationes selectae, Jahrb. f. cl. Phil. suppl. 18 1 18'J.2), 
p. 344-346. — R. Hh-zel : Der Dialog, I, p. 337 et suiv. ; 371 et suiv. 

(1) H. Weber, op. cit., p. 22 et suiv. (n° 14 et suiv.). 

(2) V. les auteurs cités ci-dessus, n. 1 et p. 125, n. 5. 

(3) V. l'emploi qu'Épictète fait de la maïeutique dans le dialogue fictif 
[Enlr., 1, 30, dialogue entre Dieu et l'homme; cf. ib'ul., 2, 1, 23 et suiv. ; 2, 
11, 8 et suiv., etc). 

(4) V. H. Weber, op. cit., p. 23 {n° 10) ; cf. p. 29, n° 25. 

(5) V. par ex. J'rotagoras, 352 E et suiv. : cf. Ed. Norden : Dieantike Kunst- 
prosa, I, p. 129, note 1, et O. Hense : Teletis reliquiae ^, p. xciv-xcv. 

(6) V. Hirzel : Der Dialog, I, p. 50-51 et note 4 de la p. 50. 

(7) Quint., 9, 2, IG. 



ESSAI SUR PERSE 127 

d'avance une objection possible ; elle devient, si l'objection est intro- 
duite par des formules comme «ipsiTi;», « dicat aliquis», «mais, 
me dira quelqu'un « , une sorte de prosopopée (1). Or, c'était précisément 
le rôle ordinaire de l'interlocuteur fictif, dans les discours moraux des 
cyniques, de formuler des objections dont l'orateur n'avait, bien 
entendu, aucune peine à triompher. Même quand le débat conservait, 
par l'emploi de l'interrogation, une apparence dialectique, il n'était 
plus, au fond, qu'un artifice de rhéteur grâce auquel le philosophe s'as- 
surait l'avantage, en réfutant les opinions communes ou celles d'une 
secte ennemie, de rendre ses idées plus frappantes par la déroute des 
idées contraires. 

On peut dire que les cyniques ont opéré une réduction du dialogue 
vivant des œuvres socratiques au dialogue fictif, procédé ancien de 
l'éloquence et, en son principe, presque spontané, mais qu'ils ont, en 
revanche, développé ce procédé sous l'influence du dialogue véri- 
table. 

Ces petits duels oratoires pouvaient rappeler aussi, toutes propor- 
tions gardées, Vy.';Mv de la comédie ancienne, surtout quand ils met- 
taient en présence, par une prosopopée double, deux abstractions per- 
sonnifiées (2). Mais ce n'est pas à Socrate, c'est aux sophistes que la 
comédie avait emprunté ce qu'elle contenait de dialectique, et, en par- 
ticuher, ces comparaisons (7J7/.pÎ7£'.:), ces parallèles mis en dialogue ou, 
comme nous dirions, ces moralités dont les Nuées d'Aristophane nous 
offrent, avec les plaidoyers du Juste et de l'Injuste, un exemple fameux : 
la moralité d'Héraklès entre le Vice et la Vertu, la plus ancienne, 
je pense, ((ue nous connaissions, appartient à Prodicos (3) ; Socrate a 
pu s'en servir, mais il n'avait pas et ne réclamait point le mérite de 
l'invention. D'une manière générale, il faut reconnaître que l'emploi 
de l'apologue et du mythe lui était commun avec les sophistes (4); 
il pouvait y apporter plus de grâce famihère, peut-être aussi plus de 



il) Quint., 9, 2, 29-30; cf. UncL, 15. 

(2i V. Lojay : Salives iV Horace, p. lxiv et suiv. ; v. auteurs cités supr.,, 
p. 125, note 5. 

(3) V. Xénophon : Mémor., 2, 1, 21 et suiv. 

(i) V. par ox. le mythe développé par Protagoras, chez Platon : Pro/'7f/., 
p> 32(J et suiv. 



128 F. VILLENEUVE 

fiuitaisie et plus de profondeur tout à la fois, moins de rhétorique 
en un mot, mais l'originalité de sa méthode n'était pas là. 

Eu souune, le discours moral des cyniques, môme dans les parties 
dialoguées, n'est pas issu du dialogue socratique directement et par 
simple évolution : il nous apparaît comme un produit bâtard, dans 
lequel la sophistique, dont Socrate lui-même avait retenu certains 
éléments et qui, dans l'école de Gorgias, avait pour toujours marqué 
Ant'isthène, s'est combinée avec des procédés dialectiques et a pris 
sur eux le dessus. Il ne s'agissait point, pour Diogène de Sinope et ses 
émules, d'avancer dans la découverte du vrai, mais de donner une 
forme populaire à un petit nombre de principes admis une fois 
pour toutes et, surtout, de détacher les âmes de tous les faux biens, 
de les affranchir de toutes les dépendances pour les conduire à la 
vraie liberté. C'était œuvre d'orateur plutôt que de philosophe ; ou, 
plus exactement, le philosophe, eu ce genre de discours, devait 
apporter la conviction ardejite sans laquelle il n'y aurait eu dans ses 
paroles que vaine déclamation, mais les moyens, pris en eux-mêmes, 
relevaient de la rhétorique. L'imagination, il est vrai, et la fantaisie 
pouvaient y jouer un rôle : nous l'avons vu, ce ton à demi-sérieux, à 
demi-bouffon, ce fameux (ttto'jooysXoi^v dont les cyniques, lorsque 
Diogène fut devenu leur héros, se firent une manière (1), empruntait 
dans ses saillies quelque chose de la A^erve des vieux comiques et de 
leurs procédés ordinaires ; mais, là môme, la rhétorique fut bientôt 
maîtresse. La folle gaieté d'Aristophane est le délire d'un poète : trop 
souvent le cynique en belle humeur n'était qu'un pédant qui délirait 
à froid et, pour ainsi dire, selon la formule. Au surplus, le pédantisme 
était au cœur môme de la doctrine : Aristophane est un enfant terri- 
ble dont la pétulance ne respecte rien ; le cynique, j'entends le cyni- 
que sincère, était un homme qui se croyait détenteur du secret de la 
sagesse et s'autorisait de cette conviction pour faire à tout propos la 
leçon aux autres hommes. Sans doute, le sentiment qu'il avait d'une 
mission à remplir l'élevait, moralement, fort au-dessus du poète comi- 



(1) V. Wachsmuth : Corpusculum poes. ep. gr. ludibundae, II, p. 6G-72. Cf. 
M. Croiset : LUI. gr., p. 658 : « C'est de la morale sévère et gaie tout à la fois, 
de l'ascétisme en l)ellc humeur. » Cf. aussi P. Wendland: Hell. rôm. Kultur^' 
p. 79-80. 



ESSAI SUR PERSE 129 

que ou du simple sophiste. Ce n'était pas une tâche médiocre de se 
faire, comme dit Epictète (3, 22, 17), « le précepteur, le gouverneur 
de tout le monde». Mais, pour s'en acquitter sans ridicule et sans 
raideur, il eût fallu posséder une parole à la fois simple et ardente, 
pleine tour à tour d'élan et de douceur grave, ou bien uue parfaite 
bonhomie : mieux encore, unir, nouveau Socrate, ces deux qualités. 
Socrate aussi s'attribuait une mission ; mais il ne la tenait point d'un 
arrêt de son orgueil ni de la consécration d'un maître : c'était la 
Divinité, disait-il, qui lui avait ordonné, par des oracles et par des 
songes, de réfuter ceux qui s'imaginaient avoir la science et ne 
savaient rien (l). Il pratiquait la raillerie, mais il n'allait jamais 
jusqu'à l'insolence brutale. Il aimait les expressions et les comparai- 
sons très familières, ne parlant, comme dit Alcibiade dans le Banquet 
de Platon (p. 222), que d'ànes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de 
corroyeurs : mais ce n'était pour lui qu'un moyen de rendre plus 
saisissables des pensées souvent subtiles. Ses causeries, d'ordinaire 
pleines de détours et de reprises, parées, d'ailleurs, du charme que 
répandaient sur elles la grâce de son esprit et la hauteur de son àme, 
n'avaient rien qui sentit l'école. C'est bien l'école, au contraire, qui, 
de plus en plus, débordait dans les carrefours avec les discours 
moraux des cyniques, oi^i la trivialité elle-même, se mêlant à la pompe, 
prenait l'apparence d'un artifice littéraire ; où l'esprit n'était souvent 
que l'esprit des autres ; où les chries s'entassaient sur les chries, les 
exemples historiques sur les exemples mythologiques, les citations 
sur les citations ; où l'orateur multipliait les prosopopées, les dialo- 
gues fictifs, les figures de toute espèce. II est possible qu'il y ait eu 
du piquant et de l'imprévu dans l'éloquence de Diogène et qu'elle ait 
caché, sous l'outrance des paradoxes, un bon sens assez fin ; il est 
possible que Gratès, comme Julien l'en félicite (Discours, 6, p. 201), 
ait su mettre dans le blâme moins d'amertume que de grâce spiri- 
tuelle (2); chez d'autres, rascétismc d'une vie vraiment détachée des 
biens extérieurs relevait d'un goût d'àpre sincérité l'insolence des 
apostrophes el le fatras des discours. Mais la prédication cynique. 



(1) V. en particulier Platon : Apologie de Socrate, p. 31. 

(2) Cf. Ernest Weber : Lie Diane Cknjs. cynic. seclatorc, p. ;v*ll. 



I.ÎO F. VILLENEUVE 

avec sa forme oraloiro et ses effets siirs, était bien faite pour tenter 
de simples sophistes. Et c'était bien un sophiste ([uc ce Bion du 
Borysthèuc en qui l'on voit d'ordinaire le régulateur (1) sinon le 
créateur de ce genre d'éloquence. 



II 



Bion le Borysthénite et la diatribe 

Il avait d'abord étudié la rhétorique (2) ; il fut ensuite l'élève do 
Gratès l'académicien, puis il prit le bâton et la besace du cynique (3). 
Esprit mordant avant tout, porté au paradoxe et à la contradiction en 
toute chose (4), désireux d'étonner et de scandaliser, il devait trouver 
dans le cynisme, aussi bien comme prédicateur ou conférencier que 
comme polémiste, l'occasion de succès brillants. Il ne fut pas scru- 
puleusement fidèle à la secte, puisqu'il s'attacha quelque temps à 
Théodore de Gyrène et ensuite h Théophraste (5) ; mais il en garda 
toujours l'attitude agressive contre les opinions communes et contre 
toute philosophie dogmatique. On citait de lui beaucoup de mots 
plaisants, sarcastiques ou ingénieux, et nous en lisons encore un assez 
grand nombre chez divers écrivains et compilateurs (6), notamment 
chez Diogène Laërce (4, 46 et suiv.). Mais, surtout, il existait sous son 
nom des discours moraux rédigés pour la lecture, des diatribes (7), 



(1) P. Lcjay : Sat. iVHor., p. xvn. 

(2) C'est du moins la conclusion qui se dégage de ce qu'il dit lui-même dans 
Diogène L. (4, 46), quand il rappelle qu'il a été l'esclave d'un rhéteur. 

(3) Diog. L., 4,51 ; cf. ibid., 23. 

(4) V. R. Hirzel : Der Dialog, I, p. 375. 

(5) Cf. O. Hense : Teletis reliquiae^, p. lxiv ; p. lxvi et suiv. L'ordre indi- 
qué par Diogène L. (4, 51), et que j'ai reproduit, n'est peut-être pas exact. 

(G) V. Vindex Dioneus dressé par Hense, op. cit., p. 100 et suiv. 

(7) Sur la valeur exacte du mot, v. Hirzel : Der Dialog, I, p. 369, n. 2 et 
Lejay : Sat. d'Hor., p. xv. Cf. Wendland : Hell. rôm. Kullur, p. 80. Sur les 
rapports de la diatribe avec l'antique TrapaîvcTi,-, v. V\'cndland, ibid., p. 77, et 
Gerhard : Phoinix v. Koloj)hon, p. 245. 



ESSAI SUR PERSE 131 

que nous n'avons plus, mais dont il est possible do déterminer avec 
précision les caractères principaux, grâce à un obscur cynique du 
nie siècle avant J.-C, nommé Télés. Ce ïélès enseignait, semble- t-il, 
un cynisme quelque peu mitigé à un auditoire d'adolescents (d). Grand 
admirateur de Bion, il l'avait pris pour modèle et lui avait fait de 
nombreux emprunts dans un recueil de causeries pbilosophiques (2) 
dont Stobée nous a conservé des morceaux étendus (3). En comparant 
ces morceaux avec les monuments qui nous restent de la prédication 
cynique et stoïcienne de l'époque gréco-romaine, et, par exemple, 
avec les fragments des entretiens de Musonius Rufus que nous trou- 
vons chez Stobée, ou les entretiens d'Epictète, recueillis par Arrien, 
ou encore les discours moraux de Dion Ghrysostome, on est arrivé à 
définir ce qu'on peut appeler la manière de Bion. 

Tous les procédés qu'on y relève (4) ne sont pas également carac- 
téristiques. Nous ne devons pas être surpris d'y rencontrer ceux dont 
l'usage s'impose chaque fois qu'on veut rendre des principes d'une 
portée générale accessibles à des esprits peu capables de s'élever au- 
dessus du concret : comparaisons, métaphores, allégories prises dans 
la vie de tous les jours ; locutions toutes faites, proverbes, sentences 
familières. Gela ne saurait aller sans l'emploi d'un vocabulaire très 
riche : car, si la prédication morale, lorsqu'elle puise ainsi dans 
l'expérience quotidienne de chacun ou dans le fond commun de la 
sagesse populaire, ne nommait les choses que par les termes les plus 
généraux, elle risquerait de n'être pas comprise, et elle dépouillerait, 
en tout cas, son langage de ce pittoresque qui est ici un élément 
d'action. Mais la légende, l'histoire, les œuvres littéraires qui ont jeté 
des types ou des maximes dans la circulation fournissent aussi, pour 
cet appel au concret et au connu, des ressources qui n'ont jamais été 



;1) V. O. Hense : Telelis reiiffuiae-, p. xxxix et suiv. 

(2) Les leinines n'en indiquent point le litre exact. V. Hense, ihtd., p. xiv 
et suiv. 

(3) Stobée ne paiait avoir connu Télés que par un abréviateur, Théodore; 
V. Hense, ibid. 

(4^ On trouvera le catalogue de ces procédés dans la thèse d'Ih^nri \\'eber: 
Df S'Uiecae pkiL ilicendi i/enere bioneo, p. G-33, avec de nonil)reu\ exemples 
tirés de Télés, d'Horace, de Musonius, d'Épictéte et de Plutar(]ue. 



r.\:i F. YIT.LENEUVE 

négligx'cs. D'aulre part, c'est un procédé cher aux philosophes, quand 
ils parlent devant un auditoire peu préparé, de surprendre et de 
picpier sa curiosité en donnant à leur pensée un tour paradoxal. Ils 
font un emploi fréquent de la correction pour renforcer et pousser 
parfois jusqu'à l'hyperbole des formules qui s'étaient tenues, par un 
ménagement calculé, au-dessous de la vérité. C'est aussi une habitude 
chez eux de prévoir et de combattre les objections que pourraient leur 
opposer les préjugés, les passions ou simplement l'ignorance de leurs 
auditeurs. Enfin, s'ils appellent à eux les longues périodes et les 
mouvements pathétiques quand ils se proposent d'émouvoir le cœur 
et de surprendre par lui l'adhésion de la volonté, ils usent, chaque 
fois qu'ils veulent instruire et convaincre, de phrases simples et 
courtes qui s'accordent bien, par leur allure familière, avec le carac- 
tère concret de la démonstration ; mais ils ne s'interdisent point de 
mettre de l'art dans celte brièveté ; souvent môme, lorsqu'il s'agit de 
frapper une sentence qui puisse s'emparer de la mémoire, ils ont 
recours à l'antithèse. 

Ce sont là procédés usuels dans tout enseignement philosophique 
destiné aux profanes (1). On les trouvait dans les diatribes de Bion (2), 
mais il n'en était pas l'inventeur. La plupart se rencontraient déjà 
dans les œuvres socratiques destinées à la vulgarisation. D'autres 
traits, qu'on note chez Bion ou chez Télés et qui semblent plus parti- 
culiers, étaient déjà la marque commune des cyniques. Bion franchit 
souvent la limite qui sépare l'expression familière de l'expression 
triviale et ne craint pas d'appeler les choses par leur nom, ce nom 
fiit-il un gros mot (3); non content de jeter le ridicule sur les folies 
humaines, il ne ménage pas toujours les individus; en particulier, les 



(1) N'oublions pas cependant qu'il n'est pas très facile aujourd'hui de faire 
le départ entre les procédés instinctifs de la prédication populaire et les pro- 
cédés cyniques qui, par la seconde sophistique, sont passés dans la prédica- 
tion chrétienne. Cf. Lejay : Sal. d'Hor., p. xui et n. 2. 

\2) On, du moins, ils apparaissent dans les sentences qu'on nous cite de 
Bion et dans les diatribes de Télés. 

(3) Diog'. L., 4, 52 : t.oVj; âv x^) ytXoutj o'.a'^op-?)C7a'., (fopzv/.o'i; ôvo[JLa<i'. xa-rà -(ov 
7rpaY;jtâ-cov /oa)|ji.£vo:; ; cf. Wachsmuth, Covp. poes. ep. gr. ludib., 11'^, p. 74; 
R. Wcbor : De Dione Chrys. Cyn. sect., p. 183-184; Hense : Teletis reliq^, 
]). Lxxi ; cf. Hor., Epist., 2, 2, 60: Bioneis sernionibus et sale nigro. 



ESSAI SUR PERSE 133 

philosophes dogmatiques et les savants de toute espèce excitent sa 
verve satirique (1), et il avait laissé un véritable arsenal pour qui 
voudrait après lui mener l'attaque contre la philosophie (2). Mais il 
n'est en tout cela que l'émule de Diogène. Disons qu'il avait dans 
ses saillies, d'heureuses trouvailles, qu'il ne possédait pas seulement 
l'esprit de mots, qu'il rencontrait parfois le trait qui porte. Accordons 
que le virtuose était habile, qu'il avait un jeu personnel et savait 
l'enrichir de variations brillantes : l'air n'en était pas moins connu. 
Ce n'était pas non plus chose nouvelle chez un cynique que l'habi- 
tude de citer sans cesse les poètes, Homère surtout, et aussi Sophocle, 
Euripide, les gnomiques, d'une manière plaisante ou sérieuse, en les 
arrangeant parfois, en les travestissant pour la circonstance : sans 
doute Bion apportait beaucoup de dextérité dans cet exercice (3), mais 
Diogène et Gratès s'y étaient livrés avant lui, et le procédé, nous 
l'avons dit, était déjà familier aux poètes de la comédie ancienne. 
Fut-il même le premier à exploiter au profit de la philosophie morale 
cette comédie nouvelle qui devait tant aux philosophes, mais où, si 
souvent, ils ont repris leur bien ? Gela est peu probable, même si on 
n'admet pas que Théophraste ait fait des emprunts plus ou moins 
déguisés à Ménandre (4). Lui laisserons-nous du moins le douteux 
honneur d'avoir, avant tout autre, accumulé dans ses diatribes les 
apophtegmes, les chries, les anecdotes et les exemples de tout genre? 
Outre que l'érudition était dans le goût du temps, l'importance donnée 
à l'individuel et au particulier était chose naturelle de la part d'un 
cynique qui ne voyait dans les idées générales que vain bavardage. 
Au surplus, nous risquons ici d'attribuer à Bion ce qui revient à 
Télés (5). 



(1) Cf. Wachsmuth, op. cit., p. 66 ; cf. p. 67 et 77. 

(2) V. Diog L., 4, 47. Cf. Wachsmuth, op. cit., p. 74, n. 3. 

(3) V. Wachsmuth, op. cit., p. 77; v. aussi, dans Hense, 2'eletis reliqniae, 
p. 103, la table des memorahiUa, s. u. Homcrus, Sophoclcs, Euripides, 
Theognis. 

(4) V. Hense, op. cit., p. lx-lxi, sur les emprunts faits par Bion à Ménandre 
(cf. p.cxix-cxxi). Sur l'indépendance de Théophraste à Tég-ard de Ménandre, 
v.,Croiset : Litl. rjr., V, p. 40-41. 

(5) V. Hense, p. xliv et suiv. 



13 i F. VILLENEUVE 

Malgré lout, les contemporains do Bien jugeai(Mit que sa manière 
n'était pas sans originalité : 1(3 premier, disait-on, il avait revêtu la 
philosophie d'une robe brodée de fleurs, d'une robe de courtisane (1). 
Il faut entendre, je pense, que nul avant hii n'avait admis au même 
degré, dans le discours philosophique, le mélange de tous les tons, 
depuis le plus trivial jusqu'au plus pompeux, et de toutes les formes 
d'exposition, depuis l'apostrophe directe jusqu'au développement 
général, en passant par le dialogue. Et, de fait, ce cynique ami du 
langage vulgaire et des comparaisons peu relevées (2) est en même 
temps un rhéteur habile, qui aiguise des pointes, qui oppose avec une 
symétrie savante des membres de phrase égaux, qui multiplie les 
consonances voulues, qui excelle à ces renversements d'expression oh 
l'antithèse prend un air de jeu de mots (3). 

Surtout, il fait de la prosopopée et du dialogue fictif, sous toutes 
leurs formes (4), un usage très fréquent auquel s'adapte bien son style 
volontiers haché (5). Ce genre d'artifice, où nous avons cru reconnaître 
le développement de vieux procédés oratoires sous l'action de la dia- 
lectique de Socrate, demeura toujours le trait vraiment distinctif de 
la diatribe cynico-stoïcienne, et c'est peut-être Bion qui, par le succès 
de ses discours, en avait consacré l'emploi. Quand Diogène Laërce 
déclare que l'éloquence de Bion tenait du théâtre (6) songe-t-il à ce 



il) Ératosthène, cité par Strabon, 1, 2, 2, p. 15:... lUwv, ov cpr^at TïpôJ-ov 
àvO'.và TTspi^aXs'iv cptXoaocptav. Cf. Wachsmuth, oj). cit., p. 74; Hirzel : Der Dialog , 
I, p. 377 et n. 3 ; Hense, op. cit.; p. cxi et siiiv. Cf. Bial. des orat., 26, où 
le mot est transporté de la philosophie à l'éloquence et appliqué à l'école 
asiatique : «Malim hercle C. Gracchi impetum aut L. Crassi maturitatem 
quam calamistros Maecenatis aut tinnitus Gallionis : adeo melius est oratio- 
nem uel hirta toga induere quam fucatis et meretîHciis uestibus insignire. » 

(2) Sur les comparaisons chez Bion, v. en particulier Ernest WeberiDe 
Diane Clirijsost., etc., p. 181 et suiv. 

(3j V. Hense, op. cit., p. xcix et suiv. Cf. P. Wendland u. 0. Kern : Beitnïge 
zur Gesckichlc der griechischcn Philosophie u. Religion, Berlin, 1895, p. 3 et 
suiv., cité par Cartault : Élude sur V'S satii es d'Horace, p. 341, n. 3. 

(4) V. E. Weber. op. cit., p. 102. 

(5) Cf. E. Norden : Die anlikc Kunslprosa, I, p. 129 et suiv. 

(G) Diog. L., 4, 53 : r,v o's xal OEx-rpixô; ; Wachsmuth [op. cit., p. 75 et suiv.) 
rapporte le mot aux prosopopées; Hirzel, op. cit., p. 377, l'applique à la 
recherche de l'effet. Cf. Hense, op. cit., p. lxx. 



ESSAI SUR PERSE 135 

grand nombre de personnages qui s'y montraient et y prenaient la 
parole ? Veut-il dire seulement qu'elle rappelait le langage de la 
comédie, parfois aussi, dans des morceaux pathétiques, celui de la 
tragédie? ou bien, encore, que les effets dont elle était prodigue eussent 
mieux convenu à un artiste de la scène qu'à un philosophe ? Le mot, 
de quelque manière qu'on l'interprète, est juste ; car tout cela se 
rencontrait chez Bion : il voulait plaire avant tout, et les haillons du 
cynique n'étaient guère pour lui qu'un vêtement de théâtre. « Ce genre 
de style, dit Gicéron parlant de la manière fleurie de Démétrios de 
Phalère, a passé de l'école des sophistes au barreau » (Orator, 27, 90). 
Oui, l'éloquence asiatique et celle de Bion ne sont pas seulement 
contemporaines : filles toutes deux de la sophistiqui^, elles sont 
sœurs (1). Mais Bion n'a fait, après tout, que mettre en pleine lumière 
certaines tendances que le cynisme portait en lui depuis ses origines : 
Antisthène, nous l'avons vu, n'avait pas oublié auprès de Socrate 
toutes les leçons de Gorgias. Craignons, par conséquent, de donner 
au sophiste Bion une place démesurée dans l'histoire de la littérature 
cynico-stoïcienne (2). 

III 
La diatribe après Bion 

En tout cas, on ne saurait prétendre que la diatribe soit devenue 
avec Bion un genre qui aura désormais ses lois . Il nous est fort diffi- 
cile, en effet, faute d'œuvres et de documents, d'en suivre l'histoire 
depuis l'année 240 avant J.-G., date approximative du recueil de 
Télés, jusqu'à l'époque impériale. Quand nous la retrouvons, chez 
Musonius, chez Épictète, il faut un peu de bonne volonté (3) pour y 
reconnaître la pure manière de Bion. 



(Ij Cl'. Hh'zel, op. cit., p. 37'.)-380 : Norden, op. cil., [k 130; v. sup., p. 134, 
n. 1, l'éloquence asiatique caractérisée par l'auteur du Dialotj. des oral, dans 
les termes mômes qui étaient couramment appliqués à la manière de Bion. 

(2) Cf. Hirzel : Der Dialog, I, p. 375 (fin de la n. 5 de la p. 374). 

(3) Chez Musonius surtout. Sur le caractère particulier des diatribes de 
'Musonius, cl", ^^'cndland : Die Jiell. rOm., Ku(ti(r-\ p. 80. 



136 F. VILLENEUVE 

Mais peut-cHre en voyons-nous revivre les procédés dans les deux 
sermons stoïciens dont Horace a fait la matière des troisième et 
septième satires de son second livre? Ces deux morceaux prouvent 
([ue le stoïcisme, au temps d'Horace, avait ses orateurs populaires 
dont l'éloquence offrait, bien entendu, les caractères éternels du 
genre, mais, en outre, prenait par moment une couleur cynique assez 
tranchée et mettait volontiers en scène des interlocuteurs fictifs. Mais 
nous n'avons plus ici ce luxe de citations et d'apophtegmes qui se 
rencontre chez Télés (1). Pour celui-ci, la diatribe, malgré les moyens 
oratoires qu'elle emploie volontiers, est encore un procédé d'expo- 
sition ; elle appartient, par le ton, au genre tempéré : les discours de 
Sterlinius et de Dave ont une allure autrement fougueuse. 11 est vrai 
que ni l'auditoire ni l'intention ne sont, de part et d'autre, les mêmes : 
les diatribes de Télés reproduisent probablement des conférences 
d'école faites devant un groupe d'adolescents qui ne demandaient 
qu'à s'instruire (2), celles de Stertinius et de Dave sont des sermons 
destinés à convertir un profane que la grâce philosophique n'a pas 
encore, le moins du monde, effleuré. 

On voudrait savoir ce qu'étaient, aux trois premiers siècles avant 
J.-C, les leçons élémentaires oii les maîtres du stoïcisme véritable 
posaient et exphquaient devant de jeunes disciples les principes 
essentiels de leur philosophie. Mais nous ne pouvons, sur ce point, 
que confesser notre ignorance. Constatons seulement que les savants 
traités de Ghrysippe et les conférences de Télés offraient quelques 
procédés communs : le stoïcien, lui aussi, usait volontiers de compa- 
raisons famihères (3) ; il appelait toute chose par son nom (4) ; il 
multiphait les exemples ; il citait les poètes avec une abondance 
inépuisable et tirait souvent de leurs vers un sens que l'auteur n'avait 
pas songé à y mettre (5); il lui arrivait même, à l'exemple de Zenon et 



(1) Cf. Lejay : Sal. cVHor., p. 375-37G ; Cartault : Élude sur les Satires 
cVHorace, p. 346 (cf. Lejay, ibid., p. 382-383). 

(2) Cf. supr., p. 131 et n. 1. 

(3) D'autant plus que l'usage de ces compaz^aisons remontait à Socrate, 
aïeul du cynisme et, par lui, ancêtre du stoïcisme ; cf. E. Weber : De Dione 
Chrysost., etc., p. 189 et suiv. 

(4) Cf. supr., p. 106, n. 4. 

(5) Cf. supr., p. 100, n. 1. 



ESSAI SUR PERSE 137 

de Cléanthe, de les modifier pour les transformer en maximes stoï- 
ciennes (1). On s'explique sans peine que Chrysippe donnât une 
grande place, dans ses démonstrations, à l'individuel et au concret et 
fit de fréquents appels à l'expérience commune, dont les poètes sont, 
en quelque sorte, les interprètes et les dépositaires ; il y avait là chez 
lui beaucoup plus qu'un simple procédé d'exposition. Les stoïciens, 
dans leur théorie de la connaissance, ne s'en tiennent pas à l'empi- 
risme radical des cyniques : il n'en est pas moins vrai que l'intelli- 
gence, à leurs yeux, n'a d'autre matière que celle qui lui a été 
transmise par la perception (2) ; seulement ils admettent que, de 
l'expérience, c'est-à-dire du souvenir de plusieurs représentations 
semblables (3), il se dégage, d'une manière naturelle et sans le secours 
de l'art, certaines notions communes qu'ils nomment présomptions 
(-p2Avi/3'.;) (4). Les notions techniques acquises par l'instruction et 
l'exercice et dont l'ensemble constitue pour eux la science (8), ne 
sauraient contredire ces notions communes (G) : d'où l'importance qu'ils 
attachent au consentement universel et à l'expérience des générations 
accumulée chez les grands écrivains, en particulier chez les poètes. 

Les maîtres qui enseignaient le stoïcisme à des esprits peu mûrs, 
trouvaient donc dans les principes mêmes de la doctrine, un encoura- 
gement à appuyer sans cesse la théorie sur la réalité la plus familière 
et sur des citations prises dans les auteurs consacrés depuis long- 
temps par l'admiration de tous. Ils devaient user couramment de cette 
méthode, que sa valeur pédagogique eût suffi à leur recommander. 
Mais rien né" nous autorise à supposer qu'il y eût aucune ressem- 
blance, hors les comparaisons pittoresques et l'emploi constant du 
mot propre, entre leur style et celui de Bion. C'est une chose certaine 
qu'ils étaient, en général, peu soucieux de l'effet littéraire. Gicéron 
parle de la manière sèche des stoïciens, qu'il juge aussi peu propre 



(1) V. Plutarquc : De aud. poelis, 11, p. 31 c ; 12, p. 33 c ; 13, p. 3i b. 

(2) V. Actius : Plac. phiL, 4, ll = Arnim : Sloic.luet. f'ragm. Il, p. 28, n»83. 

(3) V. Ibid. et Sénèque : Epist., 120, 4; cf. Zeller : PhiL d. Gr., III, 1^, p. 73. 

(4) V. rbid.; Plut. : Comyn. not., 3, p. 1060 a; Sén. : Ep., 117, 6; cf. Zeller : 
ibid., p. 74-75. 

,(5) V. Stobée : Ed., II, p. 73, 19, Wuchsmuth ; cf. ZcUcr, p. 70, n. 1. 
(G) Cf. Zeller : ibid., p. 76. 



138 F. VILLENEUVE 

qa(> possible à former un orateur, et il ne fait pas d'exception pour 
leur enseignement oral (1). Quintilien n'est pas d'un autre avis (2). De 
fait, les nombreux fragments qui nous restent de Chrysippe témoi- 
gnent d'un véritable dédain de la forme. Fronton, il est vrai, assure 
que ce philosophe ne se contente pas de définir et d'exposer, mais 
qu'il manie adroitement presque toutes les armes de l'orateur, en par- 
ticulier la prosopopée (Epist. ad M. Antonin. de eloquentia, p. 14G 
et suiv., éd. Naber). On a, d'après cette affirmation, soutenu que Chry- 
sippe donnait la parole datis ses ouvrages aux adversaires du stoï- 
cisme pour leur faire développer leurs idées au style direct, sous une 
forme animée (3). Mais ce témoignage isolé d'un rhéteur qui n'avait 
peut-être aucune connaissance sérieuse des traités du philosophe, n'a 
pas une valeur bien grande (4). D'un passage de Plutarque (De Stoic. 
repugn., 10, p. 1037 a), on peut conclure que, quand Chrysippe déve- 
loppait des théories opposées à celles du Portique, c'était en de longs 
exposés, formant parfois des livres distincts, où, avec l'amour-propre 
d'un dialecticien subtil qui ne craint pas de faire la partie trop belle à 
ses adversaires, il déployait souvent une remarquable vigueur. « Il 
semble, dit Plutarque, qu'il soit devant un tribunal. Il se passionne 
pour sa cause et, à chaque instant, il répète que la partie adverse 
radote et qu'elle parle pour ne rien dire . » C'est peut-être à ces plai- 
doyers que songe Fronton. En ce cas, nous sommes assez loin de la 
diatribe. 

Mais, chez les stoïciens dissidents, en particulier chez ceux qui. 



(1) V. par ex. : De orai., 2, 38, 159; 3, 18, GG; Brvlus, 30, 114; cf. Acad. pr., 
2, 35, 112; TuscuL, 4, 27, 76 ; De fin., 4, 3, 6. 

(2) Quint. : Insl. oral., 10, 1, 84; 12, 2, 25. 

(3) V. Hirzel : Der Dialog, I, p. 370-371 et n. 1 de la p. 371 ; cf. Norden : Die 
anlike Kunslprosa, I, p. 130, n. 2. 

(4) Cf. Lejay : Soi. d'Hor., p. 383. P. Lejay fait remarquer que le témoi- 
gnag-e de Fronton (= Arnim : St. uet. frag., II, p. 11, n° 27) est en contra- 
diction avec le jugement que Cicéron porte sur le style de Chrysippe (De 
oraiove, I, 11, 50) : « Etenim uidemus, iisdem de rébus ieiune quosdam et 
exiliter, ut eum, queni acutissimum ferunt, Chrysippum, disputauisse » ; 
selon lui Fronton doit avoir emprunté les traits de la description qu'il nous 
donne de l'enseignement de Chrysippe «à ce qu'il voyait autour de lui, dans 
la prédication moralcjpopulaire. » 



ESSAI SUR PERSE 139 

ramenant toute la philosophie à la morale, se rapprochaient du cynisme, 
l'enseignement dut prendre de bonne heure une forme oratoire. Le 
premier peut-être de ces dissidents fut Ariston de Ghios, qui, d'abord, 
disciple de Zenon, avait ensuite condamné la physique et la logique, 
disant que l'une était au-dessus de nous, l'autre inutile. Il comparait la 
dialectique aux toiles d'araignée (1). Dans la morale môme, il voulait 
qu'on laissât aux pédagogues les mêmes préceptes (2). Les traits et 
les mots qu'on nous a conservés (3) de sa vie et de son œuvre font 
songer à Bion (4). Sa parole séduisante qui charmait la foule l'avait 
fait surnommer la sirène (o), et la prédication cynico-stoïcienne dut 
avoir en lui son premier représentant. 

Nous sommes mal renseignés, je l'ai dit, sur le développement ulté- 
rieur de cette prédication et sur ses débuts chez les Romains. Du moins 
savons-nous par Cicéron (Paradoxes, 1 et 3) que Gaton introduisait 
volontiers dans ses discours des morceaux où il présentait sous une 
forme oratoire et acc(;ssible à tous les idées des stoïciens sur la gran- 
deur d'àme, sur la tempérance, sur la mort, sur la gloire de la vertu, 
sur les dieux, sur l'amour de la patrie. Son ami et admirateur pas- 
sionné, M. Favonius, affectait une indépendance de langage et une 
sorte de bouffonnerie insultante, relevée parfois de quelque citation 
d'Homère, qui faisait songer aux cyniques (6). Mais on ne nous dit 
pas qu'il ait jamais prononcé de véritables sermons moraux. En tout 
cas, Gicéron laisse entendre que, de son temps, la démonstration des 
dogmes les plus particuliers du stoïcisme n'était pas encore, du moins 
à Rome, sortie de l'école, et il présente comme une gageure, qu'il 
se propose de tenir, l'entreprise de développer les plus célèbres 



(1) Diog. Laërce, 7, IGO = Arnini, I, p. 79, n° 351. 

(2) V. Sénèque : Episl., 94-, 1 et suiv. ; cf. 89, 13. 

(3) Il n'est pas toujours facile de savoir si nous avons avons affaire à lui 
ou à ses homonymes (Ariston de Céos, Ariston de Cos, etc. : v. Zeller : Phil. 
d. Gr., table). 

(4) Cf. E. Weber : De Dion Chrijs., etc., p. 18.5 et suiv. ; Heinze : Ilh. Mus., 
45 (1890), p. 513 et suiv. ; Hense : Teleiis reliq. ^, p. cvni et la note (cf. la note 
de la page xlhi). 

(5) Diag. L., 7, IGO = Arnim, I, p. 75, n° 333. 

(G) Plutarque : Urulus, 34 ; Cal. d'Utique, 32 et 46; César, 21 ; Pompée, 73 ; — 
Suétone, Oc/., 13 ; — Valèrc Maxime, 2, 10, 8; — Dion Cassius, 38, 7; 39, 14. 



140 F. VILLENEUVE 

paradoxes da Portique eu renonçant à toute terminologie philosophique 
et sous forme de lieux communs, par les seuls procédés de l'élo- 
quence (Paradoxes, 4 et suiv.). Mais, hasard ou imitation de quelque 
modèle grec, nous trouvons, dans les paradoxes conservés, non seu- 
lement des exemples en grand nombre, des anecdotes, des chries, 
mais encore, en plusieurs endroits, le procédé le plus caractérisque de 
la diatribe, je veux dire le dialogue fictif. Parfois même l'interlocu- 
teur imaginaire revêt une personnalité déterminée (1). Or, le nom 
d'Ariston de Chios revient i\ plusieurs reprises dans les ouvrages phi- 
losophiques de Cicéron (2) ; d'autre part, un mot de Bion est cité dans 
les Tusculanes (3, 26, 62). Mais l'emploi du dialogue fictif était chose 
naturelle chez un orateur habitué à mettre en œuvre, dans ses plai- 
doyers et ses discours politiques, toutes les variétés de cette figure (3), 
et chez un latin à qui les règles mêmes de sa langue permettaient de 
faire usage de la deuxième personne du singulier en bien des cas oh 
nous nous servons d'un pronom indéfini ou de la deuxième personne 
du pluriel s'adressant à tous (4). On ne saurait dire, en somme, que les 
Paradoxes de Cicéron, considérés dans leur forme, appartiennent à un 
genre d'éloquence tout à fait spécial. 



(1) V. Paradox., 4, 27 et suiv : Cf. Hirzel : Der Dialog, p. 497, 2 : Hirzel 
suppose que le personnage qui. dans l'état présent du texte, n'est pas 
nommé, est Clodius. 

(2) V. Detial. deor., 1, 14, 37; 3, 31, 77; Academ. pr., 2, 39, 123; 42. 130 ; 
TuscuL, 5, 9, 27; De finibus, 2, 11, 35; 2, 13, 43; 3, 3, 11 ; 3, 4, 12; 3, 15, 50; 
4, 16, 43 ; 4, 17, 47 ; 4, 28, 79 ; 5, 9, 23 ; 5, 25, 73; De legibus, 1, 13, 38 ; De 
offLciis, 1, 2, 6. 

(3) Prosopopée {ficliones personarum), allercalio, occupalio, subieclio, ser- 
mocinatio, etc. : v. Quint., 9, 2, 29 et suiv. 

(4) Cf. Lejay : Sat. d'Hor., p. xxiii. 



ESSAI SUR PERSE 141 



CHAPITRE III 



La poésie satirique et la poésie morale chez les cyniques 

et les stoïciens 

Quelles qu'aient pu être les œuvres imitées par Gicéron clans ses 
Paradoxes, c'est bien à la littérature d'inspiration cynique que, dès 
la première moitié du I^r siècle avant J.-C, Varron de Réate avait 
demandé le modèle de ces fantaisies à la fois satiriques et didactiques, 
libre mélange de prose et de vers de toute mesure, oi^i la philosophie, 
assaisonnée de gaieté et mise à la portée de tous les hommes de cul- 
ture moyenne, tenait une place considérable. 



Les SiLLES et la Ménippée 

II existait, en effet, chez les cyniques, à côté de la diatribe et des 
formes oratoires qu'on y peut ramener, des formes proprement litté- 
raires, destinées surtout à faire rire le public aux dépens des dogma- 
ti(iues. La parodie en était la principale ressource. Déjà le fondateur 
de l'école d'Elée, Xénophane, s'étail avisé que le genre héroï-comique 
peut offrir un moyen commode, dans la controverse philosophique, 
de tourner en ridicule les œuvres, les idées et, à l'occasion, la per- 
sonne de l'adversaire. Le pyrrhonien Timon de Phlionte devait plus 
tard donner, dans ses Silles, le chef-d'œuvre du genre, et, après lui, on 
semble avoir appelé couramment de ce nom de «Silles» des poèmes 
d'intention satirique où le mètre, le cadre, la plus grande partie du 
vocabulaire, des vers entiers ou des fragments de vers étaient pris à 
l'épopée. Mais déjà les cyniques, en particulier Cratès et Rion, avaient 
composé des morceaux de même nature, et nous n'en serons pas sur- 
pris si nous nous rappelons la connaissance qu'ils avaient dllomèrc et 



Ii2 F. VILLENEUVE 

leur goùl prononcé pour la pamdio (1). Gardons-nous de voir dans les 
Silles, malgré l'emploi de riiexamètrc, do véritables satires à la 
manière de Lucilius et d'Horace : ce sont de petites épopées burles- 
ques, el, nalui-ellenicnl, l'épopée burlesque usait du vers épique (2). 
Mais les cyniques, dans leurs badinages (~aî-|'viai, ne s'interdisaient 
point de parodier des genres poétiques différents : c'est ainsi que Cra- 
ies avait fait des élégies dont l'une était une imitation plaisante de la 
célèbre élégie morale de Solon (3). On l'a dit avec raison, « un tel jeu. 
d'abord drôle, devient vite insipide; la pla'santerie, rendue machinale 
grâce à une méthode trop admirable, tourne au pédantisme le plus 
lourd (4) ». 

Il y avait sans doute plus de vraie fantaisie dans les œuvres de 
Ménippe, celles, précisément, qui avaient servi de modèle à Varron ; 
quelque chose y devait revivre de la comédie ancienne : seulement, 
autant qu'on en peut juger par le Ludus de morte Claudii de Sénèque 
et par les dialogues mythologiques ou fantastiques de Lucien, on y 
trouvait plus d'esprit que de poésie. Chez Aristophane, dans les Nuées 
par exemple, dans les Oiseaux ou même dans les Grenouilles, l'idée 
première est ingénieuse avant tout et plaisante, mais elle contient des 
éléments poétiques dont l'imagination de l'auteur s'empare bientôt et 
qu'elle développe dans toute leur grandeur ou toute leur grâce (5) ; 
cliez Sénèque, au contraire, ou chez Lucien, la fiction est traitée sur- 
tout pour ce qu'elle porte en elle de piquant ou de comique, et le 
voile en dissimule mal le rhéteur qui exploite adroitement des pro- 
cédés surs. Cependant il y a quelque poésie parfois dans les frag- 
ments qui nous restent des Ménippées de Varron, et, d'ailleurs, je ne 
veux relever qu'un fait : c'est qu'une des formes de la littérature 
cynique avait été naturalisée à Rome, avant l'époque d'Auguste, par 



(1) Sur l'origine des Silles, le caractère et l'histoire du genre, v. Wachs- 
mutli : Corf. poes. ep. gr. ludibundae, II 2, p. 55 et suiv. 

(2) Dans le Margilès, cependant, le trimètre ïambique vient de temps en 
temps se mêler à l'hexamètre dactylique. 

(3) Sur le TraÎYvia des cyniques, v. E. Weber : De Dione Chrysost., etc., 
p. 89 et suiv. et Gerhard : Phoinix von Kolophon, p. 237 et suiv. 

(4) Lejay : Satires (Vfforace, p. 475. 

(5) V. Maurice Croiset : Lucien, p. 368 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 143 

un écrivain considérable, qui s'en était servi pour instruire en amusant, 
et beaucoup moins pour ridiculiser les spéculations aventureuses et 
les raisonnements subtils des philosophes dogmatiques que pour 
rendre sensible aux Romains l'utilité réelle d'une culture philosophi- 
que bien entendue (1). 



II 



La poésie .aîOrale chez les cyniques 

Nous sommes moins renseignés encore sur le développement à 
Rome d'une poésie stoïcienne dont l'existence semble attestée un peu 
plus tard par les railleries d'Horace contre Plotius Grispinus. L'idée 
d'utiliser le pouvoir du vers pour répandre les dogmes philosophi- 
ques était ancienne chez les cyniques et les stoïciens. On trouve chez 
Cratès et ses imitateurs autre chose que des parodies ou que ces cor- 
rections, déjà pratiquées par Antisthène, qui tournaient en maximes 
cyniques des vers d'une inspiration souvent toute différente (2). Il 
leur est arrivé de versifier avec plus d'indépendance, et l'on a pu, en 
s'appuyant sur des découvertes récentes, esquisser l'histoire de toute 
une poésie gnomique et satirique où le cynisme s'est exprimé plus ou 
moins fidèlement (3). Je ne dis rien des tragédies attribuées à Diogène 
dont il ne nous reste que les titres; mais on connaissait depuis long- 
temds des ïambes (4) où Cratès a donné des préceptes ironiques affec- 



(1) V. 1''. Plessis : La poésie latine, p. 115. 

(2) Sur ces corrections (-apao-.opOojTei;, è-avopOcôjci.;, ôtopOwjîi;) V. Gerhard : 
Phoinix von Kolophon, p. 233. 

(3) V. Gerhard : ihid., p. 228 et suiv. 

(4) C'est par inadvertance que M. M. Croiset {Litt. gr., III, p. 658) a cru 
reconnaître des choliambes dans les vers de Cratès cites par Diog-ène 
Laërce, 6, 86 (= Bergk : Anthol. lyr., p. 129 (Cratès : Fra(j>n.,lo) : il faut 
scander opa/;j.T'v, xx-rrvôv : 

TfOsi ixiL'ie'ipio iJLvà; Ocx', ta-pw ôpa/jjirîv, 
KôXay.i -àXavTa t.v/zz, <j'jix^o'jX^ xawvov, 
nôpvrj Tâ),3tvT0v, tp'.XoiTÔcpfo roiwSoXov. 



— o — 



lii F. VILLENEUVE 

tant, par exemple, la forme d'un journal de compte ou d'une recette 
médicale. Des -a-Yvia de son contemporain Monimos, nous n'avons 
plus uu seul vers et nous ne savons rien de précis, mais le déchiffre- 
ment d'un papyrus de Heidelberg (n°310) a permis de reconstituer (1), 
jusqu'à un certain point, trois pièces en choliambes qui sont, les deux 
premières au moins, de véritables petits discours moraux ou, si on 
veut, de courtes diatribes, où l'on a cru reconnaître l'inspiration cyni- 
que (2). La première, grave et âpre, est dirigée contre la cupidité ; 
nous ne savons quel en était l'auteur. La seconde, écrite plutôt sur le 
ton d'une causerie familière, montre que la richesse sans l'intelligence 
est funeste à celui qui la possède : elle est l'œuvre de I^hœnix de Golo- 
phon, poète du III^ siècle avant J.-G. dont Athénée cite cinq fois des 
choliambes. La troisième, anonyme comme la première, n'offre plus 
que des mots isolés; mais le sens de ces mots semble indiquer que 
nous avons affaire ici au portrait satirique d'un mignon (3) et que le 
moraliste imitait le style et les procédés du mime. De la première de ces 
trois pièces, on a rapproché (4) un morceau de même mètre, de même 
sujet et de même ton dont quelques fragments se lisent sur un papy- 
rus de Londres (no 155, verso) et sur un papyrus de la Bodléienne 
(mss gr. class. f. 1 p) présentant, pour certains vers, des rédactions 
un peu différentes. On peut donc affirmer sans témérité qu'il y a eu 
dans les pays grecs, au III^ siècle avant notre ère, une poésie morale 
populaire dont l'existence même de ces papyrus atteste la diffusion. 
Cette poésie usait volontiers du choliambe, « ce rythme boiteux, iné- 
légant, essentiellement trivial et populaire » (5), qu'elle était allée 
reprendre chez le vieux poète Hipponax, dont la misère agressive avait 
déjà certains accents du cynisme (6). 

Mais la poésie morale employait aussi d'autres mètres pour expri- 
mer des idées analogues. Je ne m'arrêterai pas aux interpolations 



(1) V. Gerhard, op. cit., p. 11 et suiv. 

(2) V. les réserves de P. Vallette : Phénix de Colophon et la poésie cynique, 
Revue de Philologie, 37 (1913), p. 162 et suiv. 

(3) V. Gerhard, op. cit., p. 245 et la note p. 290: /apax-:T,p;.a[jLÔ;, descriptio. 

(4) V. Gerhard, p. 156 et suiv. 

(5) Croiset : LUI. Gr., II, p. 197. 

(6) V. Gerhard, p. 204. 



ESSAI SUR PERSE 145 

d'origine cynique qu'on a cru roconnaitre dans les recueils de vers 
moraux, hexamètres ou distiques élégiaques, tirés de Phocylide et de 
Théognis, dans les sentences de poètes comiques, dans les collections 
depréceptes monostiques(l); mais l'Anthologie contient un certain nom- 
bre d'épigrammes en vers ïambiques et en vers élégiaques, épitaphes 
sérieuses ou ironiques, petits sermons, portraits, chries, fables, qui, 
pour n'être pas toujours l'œuvre d'adeptes déclarés de la doctrine, ont 
pu contribuer à en répandre l'esprit et les préceptes ; il suffit ici de 
nommer Léonidas de Tarente (2). Au demeurant, il y a bien plus d'art 
dans ces épigrammes que dans les choliambes des papyrus de Heidel- 
berg et de Londres : ce sont vraiment des œuvres alexandrines, et on 
sait que les Alexandrins prenaient souvent plaisir à imiter la forme 
et le tondes poésies populaires. 

Une tentative, artificielle aussi mais plus originale, qui appartient 
directement à l'histoire du cynisme fut celle de Kerkidas de Mégalo- 
polis (3). Nous pouvons aujourd'hui nous en faire une idée précise 
grâce à un papyrus d'Oxyrynchos. Ce Kerkidas était un ami et un 
contemporain d'Aratos de Sicyone, chef de la ligue achéenne ; il fut, 
vers la fin du III^ siècle, nomothète de sa patrie. Outre des pièces 
choliambiques mal connues, il avait composé, sous le titre de Méliam- 
bes, des poésies morales, sortes de satires lyriques écrites, semble-t-il, 
pour être chantées à une seule voix, dans les banquets, et dont le 
style, oii des réminiscences épiques et lyriques s'associent à des 
termes populaires, s'inspire à la fois des poètes dithyrambiques et des 
poètes de l'ancienne comédie. Notre papyrus le désigne expressément 
sous le nom de Kerkidas le Cynique, et, d'autre part, les fragments 
les plus étendus de son œuvre font songer, en dépit de la différence 
des genres, aux diatribes de Bion ; on a pu dire que «sa façon de 



(1) V. Gerhard, op. cit., p. 2.j7 et suiv. 

(2) IbiiL, p. 242 et suiv. 

(3) J'ai complété et rectilié ce que M. Gerhard dit de ce poète {Phoinix 
von Kolopho», p. 205 et suiv.) au moyen d'un article de M. Maurice Croiset 
(Kerkidas de Mégalopolis, Journal des savants, 1911, p. 481) écrit depuis la pu- 
blication des nouveaux fragments des Méliambes (The OxyrynchusPapyri, 
part. "VIII, n» 1082 : Cercidas, Meliambi. Londres, OUice of the Egypt Explo- 
ration Fund 1011). 

10 



140 F. VILLENEUVE 

conduiiv sa pensée, de la varier par des questions brusques, de sou- 
tenir et d'aniniei- un raisonnement par des détails presque saugrenus » 
rnp[)elle la manière de ce philosophe et qu' « il procède de lui bien 
plus manifestement encore par les idées» (1). Lorsque, voyant la 
richesse si mal distribuée entre les hommes, il se demande « si l'œil 
de la Justice ne serait point par hasard devenu un œil de taupe et si 
Phaéton n'ayant plus qu'une prunelle unique ne regarderait plus droit 
devant lui», lorsqu'il déclare qu'il a « scrupule à dire combien se 
dérange chez les dieux la balance de Zens », ne croirait-on pas enten- 
dre les plaisanteries irrévérencieuses de Bion raillant les procédés 
étranges que l'on prêtait à la justice divine et disant, par exemple, 
que punir la postérité des méchants, ce serait faire comme un méde- 
chi qui, à cause de la maladie de l'aïeul ou du père, donnerait des 
drogues au petit-fils ou au fils ? (2). On sent dans tout le morceau un 
grand dédain de la métnphysique et de la théologie, le sentiment que 
riiomme de cœur peut se passer des dieux, en admettant qu'ils exis- 
tent, et qu'il «a en lui-même les ressources nécessaires pour faire sa 
vie la moins mauvaise possible » (3). Gomme Bion encore et comme 
la plupart des cyniques, Kerkidas ne ménage pas toujours les indi- 
vidus : il hii arrive de marquer d'un nom propre le trait satirique. 
Enfin, ainsi (ju'en fait foi un des nouveaux fragments, il ne craint pas, 
à l'occasion, de se prendre lui-même pour matière de ses vers et de 
nous dire comment il se juge. 11 y a là un certnin nombre de carac- 
tères ([ui font songer îi la satire latine et il me pnrait intéressant pour 
l'histoire de cette satire de savoir qu'il a existé, à la fin du III'^ siècle 
avant .I.-C, des pièces lyriques où l'auteur mêlait, à des attaques 
dirccleset à des réflexions sur sa propre personne, des développements 
moraux d'un caractère général et se rapprochait, par la manière et 
surtout par les idées, de la diatribe cynique. On ne saurait prétendre, 
il est vrai, que ces pièces aient eu une influence directe sur les sati- 
ri(pies latins; mais enfin une œuvre que citent Athénée, Diogène 
Laërce, Pollux, Galien. Grégoire de Nazianze, Stobée et dont il circu- 
lait encore des exemples en Egypte Acrs le H^ siècle de notre ère. 



(1) yi. Croisct, article cité, p. 488. 

(2) V. Plutarque : De sera numinis vuidirta, 10, p. ."»G1 c. 

(3) M. Croiset, article cité, p. 489. 



ESSAI SUR PERSE 147 

n'est pas une œuvre qui soit passée inaperçue ; on peut même affir- 
mer que la diffusion en a été considérable ; or, c'était une de celles où 
se marquait le mieux la parenté qui a uni, à l'époque hellénistique et 
à l'époque gréco-romaine, la poésie morale et les formes littéraires de 
la prédication cynique. 



III 



La poésie morale chez les stoïciens, en Ghèce et a Iîome 

L'existence dans les pays grecs d'une poésie stoïcienne indépendante 
est plus difficile à établir. Stobée cite de Zenon deux trimètres iam- 
biques contre la flatterie (1). L'œuvre poétique de Cléanlhe a laissé 
plus de traces, et, lorsqu'il disait (juc la contrainte du vers donne à 
la pensée plus d'éclat (2), lorsqu'il proclamait que le langage de la 
philosophie suffit sans doute pour faire connaître les choses divines et 
humaines, mais que seules la poésie et la musique parviennent à 
réaliser autant qu'il est possible la contemplation du divin (3), il ne 
songeait pas seulement, nous en avons la preuve, aux belles œuvres 
du passé, il s'encourageait à versifier lui-même. Son hymne à Zeus. 
conservé par Stobée, est bien connu (4). Hors cette pièce assez étendue, 
nous n'avons sous son nom que de courts morceaux, parmi lesquels 
je veux signaler quatre trimètics ïambiques échangés un à un entre 
deux abstractions personnifiées, la Uéflexion et la Colère (o) ; nous 
retrouvons là, sous une forme parliculière. un genre de dialogue fictif 
que nous avons vu passer de la sophisticiue dans la comédie ancienne 



(Il V. Arnim : St. uel. fragm., I. p. 57, n» 237. 

(2) V. Séiirque : EpisL, 108, 10; cf. Ai'iiim, I. p. 109, n° 487. 

(3) V. Philodème : De mxniini col.. 2S, 1. p. 79, Kcmkc = Arniui. I, [i. 100. 
11° 48G. 

(4) V. Arnim, I, p. 121, ii^^537. 
'(5) V. ihiiL, p. 129, n» 570. 



14S F. VILLENEUVE 

et chez les cyniques, et dont nous aurons à relever l'emploi dans la 
cinquième satire de Perse. Au demeurant, Gléanthe ne semble pas 
s'être élevé au-dessus de laA^ersification. On reconnaît, dans un grand 
nombre de ses vers, l'imitation plus ou moins directe d'Homère 
et des tragiques, et on a supposé (1) avec vraisemblance que 
c'étaient des morceaux insérés dans des ouvrages en prose au môme 
titre que les citations littérales ou arrangées, si fréquentes, nous 
l'avons vu, chez les stoïciens. On a pu se demander si l'hymne à Zeus, 
même, ne serait pas un supplément que Gléanthe aurait ajouté à son 
traité en prose sur les dieux pour en dégager les idées essentielles et 
les rendre plus frappantes (2). Quoi qu'il en soit, le mélange de la 
prose et du vers dans des ouvrages de caractère sérieux et, par suite, 
différents des Ménippées, parait attesté pour Ariston de Ghios (3). 
Mais rien ne prouve, il me semble, que le procédé ait jamais été 
fréquent chez les stoïciens et qu'on puisse y voir autre chose qu'une 
extension, demeurée rare, de l'usage des citations arrangées. 

En tout cas, on ne saurait dire que l'ancien et le moyen stoïcisme 
aient eu une poésie didactique ou satirique véritable. Mais en fut-il 
de même du stoïcisme romain? On a supposé que le trop fécond Gris- 
pinus, surnommé l'Arétalogue, avait écrit des satires. M. Reitzenstein 
pense même que les stoïciens ont eu à Home, au temps d'Horace, toute 
une littérature satirique, d'un ton très mordant, qui se développait dans 
des cadres merveilleux ou de pure fantaisie (4). Mais ce surnom d'Aréta- 
logue donné à Grispinus avait-il une signification bien précise? ne pour- 
rait-on pas le traduire par le mot charlatan ou hâbleur? ne disons-nous 
point, par une métaphore analogue, en parlant d'un insupportable 
bavard, qui accumule sans nulle critique les affirmations aventureuses 
et les anecdotes suspectes, qu'il vient nous raconter des histoires de 
l'autre monde? G'est, au surplus, l'idée que nous suggèrent les termes 
mêmes dont se sert Porphyrion (in Hor.: Sat., 1, 1, 120) : Idem (i. e. 
Crispbiiis) et carmina scripsit, sed tam garrule ut aretalogus d'ice- 



il) V. Gerhard, op. ci/., p. 239 

(2) C'est l'opinion de Susemihl: Xlo.x. Lit.,l (1891), p. 64 (cité par Gerhard, 
ibicl.). 

(3) V. Gerhard, ibid. 

(4) V. R. Reitzenstein : Hellenistische Wundererznhlungen, p. 22 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 149 

retur. Si on songeait, en lisant les vers de Grispinus, h ces conteurs 
de profession dont les histoires merveilleuses présentées comme des 
histoires vraies amusaient des convives, cela tenait aux défauts du 
poète plutôt qu'au genre même de ses œuvres : arétalogue sans le 
vouloir, s'il récréait les lecteurs, ce n'était qu'à ses dépens. 

Je reconnais que le surnom se justifiait plus naturellement encore si, 
par surcroit, les poèmes de Grispinus avaient pour cadré des histoires 
extraordinaires : mais c'est là une hypothèse invérifiable. M. Reit- 
zenstein, je le sais, prétend la fonder sur des présomptions sérieuses. 
Horace, selon lui, en écrivant la satire 3 de son I^r livre, avait en 
vue certaines satires stoïciennes où le portrait personnel £"'-/,:v',7;j.ic ou 
descriptio) était traité avec cette inflexible rigueur qui est aux yeux 
de Ghrysippe un des devoirs du sage ; le livre P' de Lucilius, mon- 
trant les dieux assemblés pour délibérer sur la mort de Lupus, nous 
offrirait sans doute un exemple, si d'ailleurs nous le possédions, d'une 
descriptio développée sous forme d'arétalogie ; aussi bien, la Priapée 
oii s'est amusée la verve d'Horace dans la satire 3 du livre P^ n'est 
pas autre chose, puisque la sorcière Ganidia y est drapée dans un 
conte donné par le dieu, sous serment, pour un récit véridique ; nous 
devons nous rappeler ici un procédé dont les plus illustres avocats 
de Rome n'avaient pas dédaigné de faire usage, l'invention d'anec- 
dotes fictives destinées à ridiculiser l'adversaire. D'autre part, Juvénal, 
dans la scène d'anthropophagie dont sa quinzième satire contient 
l'horrifique récit, ne nous raconte pas un événement véritable : il se 
divertit à une arétalogie satirique dirigée non plus contre un individu 
mais contre une population ; sans doute, comme Horace dans sa 
Priapée, il a voulu faire coup double, marquer son mépris pour les 
Égyptiens et parodier un genre qui avait survécu à Grispinus : mais, 
s'il a écrit cette pièce sérieusement, on peut y A'oir un vivant com- 
mentaire des paroles de Porphyrion : scripsit tam garride ut areta- 
logus diceretur. En somme, les satires de Grispinus auraient été 
quelque chose comme des Ménippées tout entières en hexamètres et, 
sans doute, alourdies de tirades déclamatoires. 

Ge sont là des idées intéressantes, curieuses tout au moins, mais 
l'échafaudage en est fragile, et on peut attendre, pour les discuter à 
fond, qu'elles soient plus fortement étayées. J'accorde à M. llcitzens- 
tfein que la Priapée d'Horace a bien l'air d'être une parodie : le style 



150 F. VILLENEUVE 

eu a « une continuité et une teneur presque oratoires » (1), qui con- 
trastent avec les procédés ordinaires du poète; mais celui-ci a pu, 
comme on l'a dit (2), se souvenir simplement de la chrie des philo- 
sophes cyniques, dicti uel facti praecipui memoralio et en faire une 
imitation amplifiée et divertissante. D'autre part, il est certain que la 
quinzième satire de Juvonal, à la considérer comme le récit sérieux 
d'un fait authentique, est pleine des plus étonnantes fautes de goût : 
mais, du moment qu'il s'agit de Juvénal, est-ce une raison décisive 
pour n'y voir qu'une plaisanterie? Surtout la manière dont M. Reit- 
zenstein, dans une- des parties maîtresses de son argumentation, 
interprète la satire 3 du P' livre d'Horace me parait étrangement 
arbitraire. Horace veut qu'on soit indulgent pour ses amis ; mais où 
formule-t-il contre le portrait personnel, contre la descriptio même 
cruelle une condamnation générale et absolue? ne semble-t-il pas 
plutôt, dans la satire 4, réclamer pour lui-même le droit de mettre, 
sur les vices dont il se moque, des noms de pej'sonnages vivants ? Il 
se défend seulement de l'avoir jamais fait avec méchanceté et hypo- 
crisie ou aux dépens de ses amis; mais il faut vraiment un parti pris 
pour conclure des satires 3 et 4 que ceux qu'il accuse de ne pas gar- 
der les mêmes ménagements, scurrae ou faux amis, soient des poètes 
satiriques. D'ailleurs, ce qu'il reproche à Lucilius, ce n'est pas la viva- 
cité des attaques personnelles dont son œuvre était remplie, mais le 
manque d'art, une facilité excessive qui tournait au bavardage. « Gar- 
riilus, dit-il en parlant du vieux poète, atque piger scribendi ferre 
lahoreni (Sat., 1, 4, 12)». Et aussitôt, il fait surgir Grispinus qui le pro- 
voque à un concours de fécondité poétique. Sans doute Horace n'au- 
rait pas ainsi rapproché le nom de Grispinus de celui de Lucilius et il 
n'aurait i)as imaginé ce défi si le genre cultivé par le poète stoïcien 
n'avait eu au moins quelque analogie avec la satire. M. Gartault en a 
fait la remarque (3); il rappelle aussi qu'Horace, dans la satire 1 du 
T' livre (v. 120-121), se défend d'avoir pillé Grispinus : c'est donc 
« qu'il avait t)esoin de le dire pour prévenir les suppositions désobli- 
geantes, et il on résulte de toute évidence que la satire 1 offrait quelque 



(1) P. Lejay : Salircs d'Horace, p. 217. 

(2) Ibid,^. 218; cf. p. xxxix. 

(3) A. Cartault : Élude sur les satires d'Horace, p. 344. 



ESSAI SUR PERSE 151 

ressemblance, au moins pour le fond, avec les dissertations de Gris- 
pinus ». Mais les œuvres poétiques de ce dernier pouvaient parfaite- 
ment n'être que des diatribes versifiées ou des poèmes didactiques 
proprement dits exposant les principes de la philosophie stoïcienne. 
Dans l'un et l'autre cas, elles devaient contenir des parties très voi- 
sines des satires morales de Lucilius et d'Horace, soit par l'emploi de 
certains procédés communs à ces satires et à la diatribe cynico-stoï- 
cienne, soit par la censure des vices éternels de Thumanité. X'avons- 
nous pas, dans le De na/ura rerum, l'exemple d'un poème didactique 
dont l'ensemble peut laisser l'impression d'un long discours satirique 
contre la crainte des dieux et la terreur de la mort, et, pour en tirer 
de véritables satires, ne suffirait-il pas d'en isoler certaines parties, 
par exemple, au début du livre 3, la peinture des passions qui trou- 
vent un aliment dans l'épouvante d'une fin inévitable (341-93), puis 
le beau morceau où, pour terminer ce môme livre, le poète relève avec 
éloquence les protestations puériles de l'homme contre la brièveté de 
la vie, ses vaines frayeurs à l'idée des peines infernales (3, 912-1094), 
ou encore, au livre suivant, les vers célèbres sur les funestes effets et 
les illusions de l'amour (4, 1113-1183)? Après le poème de Lucrèce, 
celui de Manilius aussi, d'une manière peut-être plus inattendue, offre 
quelque parenté, parfois, avec la satire. On la dit, « ce qui doit inté- 
resser le plus un poète astrologue, c'est encore l'humanité : car, après 
tout, l'objet principal de la science qu'il prêche est de connaître et de 
prédire notre destinée » (1). Et, de fait, on trouve dans la dernière 
partie des Astronomiques a une galerie de portraits joliment enlevés 
qui, par la vivacité du tour, rappellent Théophaste (2) »; généralement 
très courts, ils ont souvent une couleur satirique bien tranchée (3). On 
sait d'ailleurs que le poème de xManilius est imprégné d'idées stoïciennes. 
Or, le portrait moral parait avoir tenu une place importante chez cer- 
tains représentants du moyen stoïcisme bien connus à Rome. Selon 



(1) P. Monceaux : Les Africains (les païens), p. 1G4. 

(2) Ibid., p. 165. 

(3) Y. par ex., au livre 5, l'amoureux (109-114). les révolutionnaires (120- 
12ii, le poltron (135 1.36), le viveur efféminé (143-156), l'homme emporté (220- 
227i, l'intrigant (315-32i\ le mélomane (333-337), le grondeur (451-456) ; cf. au 
li^-re 4, le cupide (506-509), le glouton (536-540), le médisant (573-575). 



152 F. VILLENEUVE 

Scncque (Epist., 95, 63), Posidonius c( dit qu'un portrait (descriptio) 
aussi de chaque vertu sera utile : c'est ce qu'il appelle éthologie, d'au- 
tres le nomment caractère (■/apay.TYjp'.aij.iç), et on y trouve pour chaque 
vertu et chaque vice les signes et les marques par où se distinguent 
des objets qui se ressemblent. Ceci revient à donner des préceptes : 
car celui qui donne des préceptes dit : « Voici ce qu'on fera si on 
veut être tempérant » ; celui qui fait un portrait dit : « Est tempérant 
celui qui fait ceci, qui s'abstient de cela». Tu demandes oii estladiffé- 
rence ? l'un donne les préceptes de la vertu, l'autre en donne le 
modèle. Je conviens que ces portraits et, pour me servir du langage 
des publicains, ces signalements {iconismi) ont de l'utilité. Exposons 
des modèles louables : il se trouvera des imitateurs ». Le procédé, qui 
n'est après tout qu'un cas particulier de l'emploi des exemples, 
conduisait à la satire lorsque l'écrivain ou l'orateur s'attachait de pré- 
férence à dessiner les traits caractéristiques des différents vices. Le 
récit de Damasippe et le sermon de Stertinius chez Horace, ou les 
reproches de Dave à son maître sont fort instructifs à ce point de vue ; 
on y trouve toute une série de portraits : d'un côté, celui de Dama- 
sippe par lui-même, ceux de Staberius et de plusieurs autres avares, 
ceux du dissipateur Nomentanus et de quelques-uns de ses pareils, 
celui d'Horace enfin ou plutôt sa caricature ; d'autre part, celui de 
Priscus l'inconstant, puis, sous le nom d'Horace, celui de l'incons- 
tant encore, et ceux de l'adultère, de l'amateur d'œuvres d'art, du 
gourmand. Le procédé était donc employé par le stoïcisme populaire 
aussi bien que par le stoïcisme savant. On peut supposer que les 
œuvres du vulgarisateur Grispinus lui faisaient une place importante : 
c'est d'autant plus vraisemblable que Dave, dans le sermon qu'il 
adresse à son maître, prétend reproduire les leçons du portier de Gris- 
pinus. Par là encore ce mauvais poète aurait pu mériter son surnom 
d'Vrétalogue : car le portrait satirique, la descriptio, était pratiqué 
couramment par les conteurs professionnels (1). Sa fécondité devait 
aussi se répandre en tirades abondantes contre la dépravation du siè- 
cle, la cupidité, le luxe, l'insatiabihté de nos désirs : c'est encore un 
genre de développement dont on trouve plusieurs exemples dans le 



(1) Cf. Lejay : Sal. d'Ilor., p. lxxxi, n. 3. 



ESSAI SUR PERSE 153 

poème de Manilius (1), et on peut y voir un trait de ressemblance de 
plus entre la poésie didactique d'inspiration stoïcienne (2) et la satire. 
Tout cela suffit, il me semble, à expliquer qu'Horace ait semblé 
admettre une parenté de genre entre ses propres œuvres et celles de 
Crispinus. 



(1) V. par ex. Astronomiques, 2, 579-597; 4, 1-13. 

(2) On pourrait même dire : toute littérature didactique d'inspiration stoï- 
cienne. Que l'on songe seulement aux tirades satiriques si nombreuses dans 
les Questions naturelles de Sénèque. 



154 F. VILLENEUVE 



CHAPITRE IV 



Ce que Perse a voulu faire 



De l'étude qui précède, on doit conclure, si je ne me trompe, que 
l'histoire littéraire ne saurait, dans l'état actuel de nos connais- 
sances, refuser ni même contester à Perse l'honneur d'avoir été à 
Rome le premier poète satirique purement stoïcien. 



Perse poète du Portique 

Faut-il croire que la lecture des poètes cyniques grecs a pu lui 
suggérer l'idée de faire servir la satire, telle que l'avaient conçue 
Lucilius et Horace, à la prédication des idées morales du Portique ? 
L'hypothèse est inutile et môme peu vraisemlilable. Gornutus, je l'ai 
montré, n'était pas un de ces maîtres dont l'enseignement, pratique 
avant tout, se rapprochait du cynisme. Rien n'indique qu'il ait fait 
jamais d'emprunt, dans ses ouvrages ou dans ses leçons, aux œuvres 
littéraires où cette doctrine s'était exprimée. Mais peut-être Perse 
avait-il lu chez le grammairien les Ménippées du cynique romain? 
J'en doute (1) : on sait le mépris de Remmius Palaemon pour Varron. 
Gornutus, il est vrai, ne semble pas avoir partagé ce sentiment ; mais, 



(Il Le mot trossulus, qui se lit dans une Ménippéc de Varron (fr. 480 Bûche- 
1er) se retrouve chez Perse (1, 82), mais il se rencontre aussi chez Sénèque. 
Aussi bien, je ne nie pas que Perse n'ait pu lire les Ménippées de Varron 
pour y chercher des expressions pittoresques : cela n'implique pas que cette 
œuvre ait exercé sur notre poète une véritable influence. 



ESSAI SUR PERSE 155 

s'il estimait Varroii comme grammairien (1), nous ignorons ce qu'il 
pensait du philosoplie et du poète. 

Quoi qu'il en soit, rien dans l'œuvre de Perse ne trahit l'influence 
de Ménippe ; la parodie des vieux auteurs y tient, nous le verrons, 
peu de place, et si le poète, à vrai dire, n'observe pas toujours en 
parlant des dieux les formes solennelles du respect (2), nous ne 
sentons jamais chez lui d'intention irrévérencieuse à l'égard de la 
divinité. Tout au plus le renouveau que la satire Ménippée parait 
avoir connu dans les premières années du règne de Néron (3) a-t-il pu 
encourager Perse à reprendre l'autre forme de la satire. 

On pourrait être tenté de rapprocher les choliambes qui se lisent 
en tète ou à la fin du recueil de Perse et ceux que Nonius nous 
a conservés d'une Ménippée de Varron (4). Nous aurons à nous 
demander si les choliambes de Perse ne tiennent pas étroitement à 
la première satire et si notre poète n'a pas voulu imiter ce mélange 
de mètres qu'offraient les livres les plus anciens de Lucilius (5). Mais, 
s'ils servaient de prologue ou d'épilogue au recueil entier des satires 
ou môme s'ils formaient une pièce, deux pièces peut-être étrangères 
à ce recueil, est-il pour cela nécessaire de supposer (jue Perse en a 
pris ridée chez les poètes cyniques ? On a dit récemment que, selon 
toute apparence, lorsqu'il se sentit attiré vers la poésie satirique, il 
conçut d'abord le projet de choisir comme mètre le choliambe, que, 



(1) Cf. supr., p. 85. 

(2) V. en particulier!, 58: fane, a tergo quem nulla cicunia pinsit. [On 
peut comparer Sénèque : ApukoL, 9, 2 : lanus pater... homo quantumuis 
uafer, qui semper uidet 2;jta -pôjjw xa; o-fcrato) et 2, 28 : Idcirro sloliddin tihi 
praebel iiellere barbam luppUet'? 

i3j On ne peut (li)nner comme exemple certain que VApolwlokynlosf ; mais 
la aojpwv £-xv7.7-'/7'.; mentionnée par Suétone i Claude, 38) était peut-être une 
Ménippée (Cf. Schanz : Gesch. d. rOm. Lit., II, 2^, p. 233), et le Saliricon de 
Pétrone a emprunté plusieurs des procédés du ijfcnre. 

(4) Cf. Gerhard, op. cit. p. 253. 

(5) On retrouve, il est vrai, ce mélang-e dans les Ménippécs latines, et, 
môme, m\ passage de Pétrone [Satir., 5) présente la succession directe du 
choliambe et de l'hexamètre. Mais n'y a-t-il pas précisément, dans ce passage, 
imitation de Lucilius? (Cf. F. Marx: Lucil. rel., I, p. xxxiv (testim. 77) et II, 
p'. 404 in. au v. 1279i. V. aussi Fiske : Lucil. and Vers., p. 122-123). 



loG F. VILLENEUVE 

après quelques essais en ce genre, il y renonça pour employer l'hexa- 
mètre, et que l'éditeur, trouvant parmi ses vers deux fragments de 
pièces choliambiques qui semblaient, à première vue, former un tout, 
les admit dans le recueil des satires auquel ils n'étaient pas desti- 
nés (1). Tenons un instant cette hypothèse pour démontrée : le choix 
que Perse aurait fait du mètre hipponactique pourrait s'expliquer par 
la seule imitation de modèles latins : dès la fin du 11" siècle ou le 
commencement du 1^*^ avant notre ère, le savant poète Cn. Matius (2) 
avait, à l'exemple d'Hérondas, employé ce mètre dans ses miniiam- 
bes (3), et l'épigramme latine en avait, de bonne heure, fait usage 
comme le prouvent certains fragments de Laevius, Helvius Cinna, 
Licinius Galvus (4), les pièces 8, 22, 31, 37, 39, 43, 59, 60 de Catulle, 
sans parler de quelques morceaux contenus dans le recueil des Pria- 
pées (N°' 31, 36, 47, 51, 58, 63, 78, 79 Biicheler) et dans Vappendix 
Vergiliana (Gatalect. n"' 2 et 5 Ribbeck). Y a-t-il au moins dans ces 
quatorze vers des traits venus directement du cynisme ? Je ne crois 
pas qu'on puisse le prétendre. Sans doute Perse semble comparer ici 
les mauvais poètes des deux sexes aux perroquets, aux corbeaux, aux 
pies, et on sait combien les cyniques aimaient les rapprochements 
entre l'homme et l'animal (5) ; mais quand ils les faisaient dans une 
intention d'insulte ou de moquerie, ils s'emparaient simplement d'un 
des procédés les plus courants du langage populaire : ce qui était 
spécifiquement cynique, c'était de chercher dans la vie des bêtes des 
exemples pour les hommes. La comparaison des mauvais poètes avec 
des oiseaux à la voix peu harmonieuse était d'ailleurs classique (6). 



(1) V. F. Léo : Hermès, 45 (1910), p. 48 et Sclianz : Gesch. d. rôm Lit., II, 23, 
p. 83, n« 383. 

(2) A. Gell., 10,24, 10: Cn. Matius, homo impeyise dodus; cf. 15, 25, 1 : Cn. 
Matius, uir eruditus. 

(3) V. Schanz, op. cit., I, 2^, p. 32, n° 90 et O. Crusius : Herondae mimi- 
ambi (Leipzig, 1901), p. 94. 

(4) V. E. Baehrens : Fragm. poet. rom. (vol. 6 des Poetae latini minores), 
p. 287 ; 323 ; 320 ou L. Mûller : Eleg. lat., p. 78 (fragm. 9), 87 (fr. 2), 84 (fr. 3K 

(5) V. Gerhard : Phoinix, p. 23 et suiv. ; p. 48 et suiv. 

(6) V. Virg.: Bue., 8, 55: certent et cycnis ululae; ibid., 9, 35-38: Nam 
neque adhuc Vario uideor nec dicere Cmna Digna, sed argutos inter strepere 
anser olores. — Prop.", 2, 25, 83 : Anseris in docto carminé cessit olor. — 



ESSAI SUR PERSE 157 

Il n'existe , en somme , aucune raison sérieuse de voir dans les 
clioliambes de Perse un lien entre son œuvre et la poésie morale des 
cyniques grecs (l). 

En revanche, nous savons que Perse estimait Gléanthe (2). Or, lisant 
chez ce stoïcien que les pensées les plus hautes de la philosophie 
prennent, à être traduites en vers, plus de force et plus d'éclat (3), il 
a pu se sentir encouragé dans sa vocation de poète philosophe. Mais 
son éducation première avait trop fortement développé chez lui le goût 
d'une forme savante et imprévue pour que les essais poétiques de 
l'honnête disciple de Zenon, dans leur netteté un peu sèche, lui soient 
jamais apparus comme des modèles de style. De l'ancien Portique, il 
n'a dû retenir, touchant l'expression, que des préceptes généraux sur 
la nécessité de ne jamais parler pour ne rien dire ou, selon la méta- 
phore célèbre de Zenon, « de tremper le langage dans l'intelli- 
gence» (4). Les grands maîtres du stoïcisme « n'étaient point, dit 
Sénèque, occupés de fleurettes. La teneur entière, chez eux, est mâle... 
Où que l'on jette les yeux, on voit s'offrir à soi un mot qui pourrait 
être saillant s'il ne se lisait au milieu de mots d'égale valeur» (Sén.: 
Epist., 33, 1). Cet éloge dissimule l'indifférence réelle des premiers 
stoïciens, de Ghrysippe surtout, à l'égard de la valeur propi-e du style 
et la sécheresse de leur exposition constamment dialectique (5). Sans 
doute Perse, à les lire, pouvait se fortifier dans son horreur pour les 
grâces efféminées de la littérature à la mode. Mais son goût pour l'ex- 
pression virile et curieuse tout ensemble trouvait mieux, je pense, à 



Lucrèce, 3, 6-7 : Quicl onirn contendat hirundo cycnis ? (Cf. Heinze : De 
rerwn naliira, Buch III (Leipzig, 1897), p. 49). Cf. TIaéocrite, 5, 136: oO 0£;i.iTÔv, 
Aàxojv, roT' i-rfiôvoL xina; èpîuoetv, oùô' STiOTra; •/.•jxvotat; 7, 47 et 124: xoxx'J^ovTs;. 

(Ij M. Gerhard est d'un autre avis; revenant sur la question dans un 
article récent (Der Prolog- des Persius, Philologus 72 (1913) p. 484 etsuiv.), il 
dit expressément que Perse, avant de se consacrer à la poésie satirique 
inntée de Lucilius et d'Horace, avait écrit des choliambes à la grecque. 

[2] Cf. supr., p. 89. 

(3) Cf. supr., p. 147. 

(4) Plutarque: Vie de Phocion, 5 : ... ô Zt^vwv sXeysv o-ci Ô£"i tôv oùAiow) v.; 
vo'jv àTojiâ-TTovTa TToo-fEOEcrOa!, -T,v >i$iv ^cf. Arnim, I, p. 68, n° 304). Quintilicn, 4, 
1, 117 : Hic exprcssa (uerba) et, ut uult Zeno, sensu tincta esse debebunt. 

' (5) Ci. supr., p. 138, n. 1. 



158 F. VILLENEUVE 

se satisfaire chez certains orateurs stoïciens de Home dont la brièveté 
énoruiqnc n'excluait pns toute préoccupation d';u't. Caton, selon Plu- 
tariiuc (Galon d'I'tiipio. 5) s'était fait admirer, dès ses premières tenta- 
tives oratoires, par une éloquence qui n'avait rien de juvénile et 
d'affecté, allant droit au but, substantielle, rude : cette rudesse, 
cependant, n'était (juc dans la pensée et s'enveloppait, dans l'expres- 
sion, d'une certaine grâce qui faisait écouter l'orateur. Ce jugement 
s'accorde avec celui de Gicéron : Gaton, lisons-nous dans le Brutus 
(31,118), avait pris aux stoïciens ce qu'il convenait de leur prendre, 
mais, pour l'éloquence, c'est aux maîtres d'éloquence qu'il avait 
demandé des leçons, et il s'était exercé d'après leur méthode (l).Nous 
n'avons plus de lui qu'une courte lettre à Gicéron (Ad fam., 15,5), et, si 
le fond en est peu aimable, la forme montre en effet que le rigide stoï- 
cien savait, à l'occasion, user des précautions oratoires et d'une assez 
fine ironie. D'autre part, son style, pour être sobre et concis, n'en 
laisse pas moins apparaître, surtout dans la disposition des mots, de 
l'art et même de l'arlifice (2). 

Gomme monument de l'éloquence de Gaton, Perse et ses contempo- 
rains, eux-mêmes, ne possédaient plus que le célèbre discours contre 
les complices de GatiUna (Plutarque : Gaton, 23). Mais, de Brutus, on 
avait conservé un plus grand nombre d'œuvres. A vrai dire, ce n'était 
pas un stoïcien très orthodoxe puisque Gicéron pouvait le considérer 
comme un adepte de l'ancienne Académie (3), mais le stoïcisme 
romain l'avait mis au nombre de ses héros, et il n'est pas impossible 
que Perse ait admiré comme vraiment mâle le style tendu de cet ora- 
teur ([ui reprochait à Gicéron de « manquer de reins » (4). On peut 



il I Cf. supr., p. 139 où est résumé le juyement de Gicéron \ Paradoxe, I et o) 
sur les morceaux pldlosopliiques introduits par Caton dans ses discours. 

(2) V. par ex. 15, 5, 1, le chiasme domi togali, armali foris, Teffet ciim ipso 
rege regnum..., et (?; 3) l'opposition " ut tibi persuadeam me et uoluisse de tua 
maiestate quod amplissimum sim arbitratus et quod tu maluisti l'actum esse 
gaudere. » 

(3) V. Cic: Brul., 31, 120 ; 40, 149, etc. ; cf. supr. p. 27, n. 2. 

(4) Dial. des orat., 18 : Ciceronem. . maie audisse. . . a Bruto. . ., ut ipsius 
uerbis utar, tanquam fractura atque elumbem i'Perse '.S'a/., 1, 104i emploie 
l'adjectif delumbis). 



ESSAI SUR PERSE 159 

supposer qu'il connaissait tout au moins ses écrits moraux:, on parti- 
culier le Traité de la vertu où était développée avec des exemples cette 
idée stoïcienne que pour atteindre le souverain bien, la vertu n'a 
besoin que d'elle-même (1). Sénèque avait lu ce livre auquel il a 
emprunté une anecdote (Ad Heluiam matrem de consolatione, 9, 4 et 
suiv.), et, à la fin du I^f siècle, Brutus, peu apprécié comme orateur, 
malgré l'air de gravité (2) qu'on accordait à son éloquence, était encore 
estimé pour ses ouvrages philosophiques dans lesquels Quintilien 
(10, 11, 123), reconnaît le ton de l'homme convaincu (3). 

Nou voudrions savoir quel était, sous les principats de Claude et de 
Néron, le style à la mode dans les cercles de l'opposition stoïcienne. 
Là-dessus les témoignages positifs font défaut : cependant la concision 
vigoureuse, le tour sentencieux que Tacite a donnés aux paroles mises 
par lui, au 1. 1!) de ses Annales (ch. 20), dans la bouche de Thrasea, me 
semblent la preuve qu'à celte époque, comme au temps de Caton et 
de Brutus, les orateurs stoïciens cherchaient à se faire une éloquence 
constamment énergique et qui parût moins riche de mots que de 
pensées : volontiers, je suppose, ils eussent pris pour devise la for- 
mule dont Gicéron caractérise le style épistolaire d'un de ses corres- 
pondants : quani milita quani paucis (Epist. ad fam., 11,24, 1). 

Instruit par Ilemmius Palaemon à n'admirer que les plus grands 
écrivains de Bome, exercé sans doute par Verginius Flavus à ramas- 
ser l'expression pour lui donner plus de relief, ayant appris de Gornu- 
tus les principes de la rhétorique stoïcienne selon lesquels la parole ne 
devait traduire que des représentations exactes. Perse était lJi(^n pré- 
paré à tenir un style substantiel et nerveux pour le seul qui fût digne 
d'un homme. En ce sens l'influence de Thrasea, celle de Gaton, son 
liéi'os,. celle de Brutus aussi ont pu contribuer à fixer l'idéal littéraire 
de notre poète. Mais surtout le stoïcisme lui enseignait que l'art doit 
s'exercer en vue d'une fin utile (4). Ainsi, sans parler de sa gravité 
naturelle, l'action de son milieu et les leçons de son maître le détour- 
naient de la liltérature frivole ou de pure imagination. Mais, malgré 



^1) Cic: Tuscul., 5, 1. 1. 

(2) Quint., 12, 10, 11 : (jvaidtalem Bruti ; Dial. des or., 2r> : graiitor Brutus. 

(3) Cf. Dinl. (les oral., 21 : Bnituiii pliilosophiae suac reliaquainus. 

(4) Cf. supr., p. 99. 



IfiO. F. VILLENEUVE 

tout, il voulait se consacrer à la poésie. Il ne lui restait plus que 
d'èlrc le poète du Portique et de prêcher en vers la bonne doctrine. 
Grispinus , quelle que fût la nature de ses œuvres , n'avait pas 
gagné devant le public lettré la cause de la poésie stoïcienne, et il ne 
survivait déjà plus, je pense, que par les railleries d'Horace. D'autre 
part, si les Astronomiques de Manilius datent réellement de l'époque 
d'Auguste ou de Tibère, elles sont restées à peu près ignorées des 
contemporains et le sujet, d'ailleurs, en était bien spécial. On n'a 
relevé chez Perse aucun souvenir de ce poème. S'il l'avait connu, il 
aurait pu y prendre un instant l'idée de quelque grande composition 
didactique, d'un Z)en«/;/r«reri^m stoïcien. Mais le souffle lui manquait 
pour une œuvre aussi vaste. Du moins aurait-il pu trouver dans la 
tragédie, où il s'était déjà essayé, un moyen commode de défendre la 
doctrine qui lui était chère ; mais peut-être avait-il conscience de 
n'avoir pas débuté en ce genre par un coup de maître, et, en même 
temps, sa foi stoïciennne devait lui inspirer de plus en plus le désir de 
parler en son propre nom. Dès lors la causerie morale en vers qui, 
par sa faible étendue, était bien à la mesure de ses forces (1), convenait, 
mieux que tout autre forme, à son dessein. Rien n'empêche qu'il s'en 
soit avisé après une lecture de Lucilius (2) : l'àpre franchise du vieil 
écrivain était bien faite pour plaire à cet amateur de l'expression virile 
et le toucher d'émulation (3). Mais les leçons de Palaemon, la pratique 
d'Horace, le goût de son époque et de ses amis stoïciens pour le irait 
le mettaient en garde contre la prolixité et les négligences de ce génie 
trop peu séA'ère pour lui-même. En admettant donc que Lucilius, par 
la forte impression qu'il fit sur lui, l'ait orienté vers le sermo^ son 
vrai modèle, ce fut Horace, qui avait, dans ses satires et dans ses 
épitres, porté le genre à sa perfection. Il s'agissait seulement de 
réduire, dans la causerie en vers, la part des confidences personnelles 
et de la fantaisie, et de la faire servir à l'enseignement d'une doctrine 
déterminée. 



(1) Il aurait même songé d'abord à des œuvres de proportions moins 
considérables encore, si vraiment il avait choisi comme première forme 
répigramme. 

(2) V. Vita Persil, 10. Cf. supr., p. 114. 

(3) Cf. O.Jahn, Prolef/.,i). lviii. 



ESSAI SUR PERSE 161 

II 

Perse écrit i'Our les lettrés 

Mais gardons-nous de prendre Perse pour un vulgarisateur au sens 
propre du mot ; il se distingue essentiellement à cet égard des poètes 
cyniques tels que Cratès, Monimos, Phoenix de Colophon qui sem- 
blent avoir employé le vers pour donner à leurs idées une forme plus 
accessible à la foule, c'est-à-dire pour créer, à côté du sermon popu- 
laire, une poésie philosophi(|ue populaire. Il faudrait plutôt songer ici 
aux Méliambes de Kerkidas de Mégalopolis, si d'ailleurs la forme en 
était moins particulière et l'accent moins personnel. Je crois que Perse 
s'est proposé de faire entrer dans un genre lilléraire classé et illustré 
par des chefs-d'œuvre, la prédication stoïcienne longtemps abandonnée 
aux orateurs d'école ou de carrefour (1), ou prise par de médiocres 
versificateurs pour matière de méchants poèmes; en d'autres termes, 
de composer sous le nom de satires, des sermons stoïciens qui fussent 
un régal pour les lettrés. En cela comme en tout le reste, il se mon- 
trait disciple fidèle du savant Cornutus. Il nous laisse entendre lui- 
même qu'il n'écrit ni pour les ignorants ni pour les simples. FI vou- 
drait être lu ou écouté de celui qui s'enflamme aux vers de l'audacieux 
Cratinus, qui pâlit sur les emportements d'Eupolis ou du vieillard qui 
domine tous les autres, Aristophane (2) : 



fl) Il fiiut mettre à part, bien entendu, eeux des ouvrag'os de Sénèquo 
])ubliés du vivant do Perse que l'on peut considérer comme se rattachant à 
la |)rédication stoïcienne. Mais on i)eut saisir dans nonil)re d'entre eux une 
arrière-pensée d'apologie personnelle. Seules les U^ttres à Luciiius, publiées 
ai>rès la mort de Perse, me semblent rci)résent('r une tentative analogue à la 
sienne pour créer un sermon stoïcii'ii ipii put plair(> aux ex[irits cultivés. 
Mais les moyens sont très dilïérenls. 

i'I] On s'est (lcmaiiil('' (Passow, Heinrit'h ; cl". Le.jay : Sulircs <!' IJur., p. i.wm, 
n. 2 si les mots /(/v/(7//7//;r/<.s' .sv.'^e.r ne désignaient pas I.ui-ilius. Mais il me 
semble (jue Perse n(; peut songer ici qu'à un troisième poète grec. D'ailleurs 
les noms de Cratinus et d'Eupolis appelaient celui d'Afistopliam- i[ui les 
accompagnait toujours. 

11 



102 F. VILLENEUVE 

. . . Audaci quicumquo afflate Cratino 
Iratuiu Eupolidem praeg'randi cuin sene pâlies, 
Aspice et liaec, si forte aliquid decoctius audis. 

;Sat., 1, 123-125). 

Par ces mots, je le sais, le poète s'est proposé surtout d'amener 
une série de traits satiriques contre ceux qui se font gloire de mépriser 
la Grèce, la science et la philosophie ; il n'en est pas moins vrai que, 
en dehors même de ces hommes vulgaires, les Romains sans culture 
ou de culture médiocre nepàhssaient pas sur les poètes de la comédie 
ancienne et n'étaient pas capables de juger du fini d'une œuvre. C'est 
donc aux gens instruits que s'adresse le jeune satirique, c'est à eux 
([u'il veut plaire; et c'est bien à eux qu'il a plu : on connaît le mot 
de Lucain disant que les vers de son condisciple étaient de la vraie 
poésie et que les siens, en comparaison, n'étaient qu'un jeu (1) ; d'au- 
tre part. Perse est le seul satirique que Quintilien nomme après 
Horace, et ce juge difficile déclare qu'il a mérité par un seul livre 
beaucoup de gloire et de vraie gloire (10, 1, 94). Nous ne savons pas 
si personne au temps de Tibère et de Claude s'était essayé dans le 
genre; en'tout cas les tentatives de cette espèce, s'il s'en était produit, 
avaient eu peu de succès, et cela encore, pour un jeune homme qui 
n'avait pas de médiocres ambitions litcéraires, pouvait être un aiguillon. 
Dans l'entreprise do conquérir les suffrages des auditeurs ou des 
lecteurs exigeants. Perse semble d'abord plus près d'Horace que de 
Lucilius : celui-ci, au témoignage do Cicéron (Do orat., 1, 3, 7) redou- 
tait le jugement do Scipion et de Rutilius et n'écrivait, disait-il, que 
pour les gens de Tarente et de Consentia et pour les Siciliens. Mais ce 
n'était là qu'exagération de modestie. Un autre passage de Cicéron 
(De orat., '2, G, '2o) nous fait bien comprendre la vraie pensée de 
Lucilius : il no voulait pour lecteurs ni des gens très ignorants ni des 
hommes de trop do science, parce (|uc les uns n'entendraient pas ses 
ouvrages et que les autres y verraient peut-être plus qu'il n'y avait 
mis. « Je ne me soucie pas, disait-il, d'être lu par Persius (c'était le 



(Ij Le texte est altéré : je suis la restitution de Léo (Persi Vila, 5) : Luca- 
nus mirabatur adeo scripta Flacci ut uix se retineret recitante eo clamare, 
quae illc laceret esse uera poemata, sua ludos. 



ESSAI SUR PERSE ' 1G3 

nom d'un savant consommé), j'aime mieux Laelius Decimus (celui-ci 
était un fort honnête homme et assez instruit, mais bien loin de 
Persius) ». La même pensée s'exprimait, semble-t-il, dans deux vers 
du livre 26, aujourd'hui mutilés (598-S89 Marx) : 

Nunc itidem populo <placere nolo> bis cum scriptoribus : 
Voluimus capere animiim illorum.... il) 

En somme, il écartait les érudits et les ignorants pour s'adresser 
aux honnêtes gens, comme on eût dit au XVII" siècle ou, comme nous 
dirions aujourd'hui, aux gens de goût. Et c'est au même public que 
se sont adressés Horace (2) et Perse. 

Horace encore enseignait à Perse que la satire ne pouvait sans 
précaution se faire prêcheuse : il lui montrait par deux exemples 
(Sat., 2, 3 et 7) qu'une diatribe versifiée pouvait parfaitement former 
une satire, mais une satire qui ferait rire aux dépens de son auteur si 
celui-ci ne s'efforçait d'éviter les ridicules ordinaires du genre : division 
trop didactique, banalité des anecdotes et des exemples, répétitions, 
abus des interrogations et retour perpétuel des mêmes formes de 
raisonnement, emphase et trivialité, pédantisme rogue. Seule l'étude 
détaillée des satires de Perse pourra nous montrer dans quelle mesure 
il a su se garder de ces défauts et aussi jusqu'à quel point, tout en 
imitant Lucilius et Horace, il est demeuré l'élève des moralistes 
stoïciens. 



ni 



Perse et la déclamation puiLOSOPinQUE 

La discussion est toujours ouverte sur les relations (jui ont pu 
exister à l'origine entre la satire latine efla diatribe cynico-stoïcienne, 



(1) Cf. Fiske : Lurilhis and Persius, p. 126- 127. • 

(2) M. Le.jay {Sat. d'Hor., \). 101) estime la doctrine d'Horace plus aristo- 
cratiqu(> que celle de Lucilius. « Lucilius, dit-il, n'écrivait pas pour la foule ; 
mais il n'écrivait pas pour un cénacle •< ; soit, mais ses œuvres, telles 
qu'elles étaient, plaisaient à Scipion et aux bommes de goût de ce tcmps-Iii, 
et Lucilius songeait à eux en les écrivant. Disons que, de Lucilius à Horace, 
le nombre des délicats s'était fort accru dans la haute société romaine. 



ir.4 • F. VILLENEUVE 

et je ireiitends pas m'y engager. Mais, mémo s'il était établi que la 
dintribcn'a eu aucune influence directe ni sur Lucilius ni sur Horace 
poète satirique, il ne faudrait pas conclure de là que Perse n'en ait 
rien emprunté pour son compte. La parenté des deux genres n'est 
contestée de personne, et Horace, dans les satires 5 et 7 de son second 
livre, en avait, pour ainsi dire, donné le symbole, puisqu'il y montre 
le stoïcisme et la satire se rejoignant pour peindre la folie humaine (1). 
Perse a donc pu cherchera combiner les procédés de l'un et de l'autre. 
Mais ce n'est pas évident a priori^ car on peut douter qu'il ait 
jamais été auditeur assidu des conférences morales faites pour un 
public nombreux. Il a dû suivre presque exclusivement, durant son 
initiation philosophique, les leçons de Corimtus, qui, étant surtout un 
érudit, ne pratiquait certainement pas la diatribe à la manière oratoire 
des maîtres de Sénèque, Attale et Papirius Fabianus. Je me demande 
toutefois si son enseignement, lorscju'il A^oulait se mettre à la portée 
d'esprits encore peu préparés, ne rappelait pas en quelque mesure, 
avec plus de simplicité, le genre d'exposition de ces moralistes, ou 
plutôt, avec moins d'aisance familière, moins de chaleur aussi, celui 
de Musonius, dont les diatribes, autant ([u'on peut s'en rendre compte 
à travers de médiocres rédactions, étaient de véritables causeries. Je 
no doute pas que Gornutus n'usât alors de comparaisons empruntées 
à kl réalité courante, d'exemples tirés de la fable, de la littérature, de 
l'histoire ou de la légende des grands hommes ; qu'il ne citât a olon- 
tiers les poètes ; qu'il ne multipliât les iuterrogations ; qu'il u'aimàt 
îi prévoir les objections pour les mieux réfuter. Du reste, plusieurs 
de ces procédés étaient d'un emploi ordinaire même dans les plus 
sav.'uits traités de la secte (2). 

.rirai plus loin : le stoïcisme se plaisait à montrer combien l'cxis- 
teace menée par la plupart des hommes est peu conforme à la nature ; 
et Gornutus, pour développer chez ses élèves le goût du vrai, ne 
négligeait pas, je pense, de critiquer âpremont et même de ridiculiser 
la vie si fausse et si vaine de tous ceux qui n'ont pas la sagesse et ne 
la cherchent point (3). Il devait mémo apporter dans ce genre de 



(1) Cf. Lejay : Sut. (Vllor., p. ;i80 ot 381 ; p. 384. 

(2) Cf. supr., p. 13G. 

(3) Cf. Ch. Burnicr : J.e rôle des satires de Perse dans le développement du 
nejj-slolcisme, \). 13 et 14. 



\ 



ESSAI SUR PERSE 165 

développement un esprit assez caustique si on en juge par les vers de 
la satire o (v. o, 18) que Perse a mis dans sa bouche : l'emphase des 
poètes tragiques y est raillée sans indulgence ; et, si l'abus des méta- 
phores et des tours forcés laisse apparaître trop visiblement dans ce 
morceau la propre manière de l'auteur, on peut croire cependant qu'il 
a voulu noter ici un trait du caractère de son maître : uni au poète 
par une si parfaite sympathie, le philosophe avait peut-être comme 
lui, avec une cerlaine aptitude à saisir les ridicules, le goût, sinon le 
don véritable du trait satirique. Qu'on se rappelle aussi son mot cruel 
sur les grands |)rojets poéti([ucs de Néron. 

Il est donc vraisemblable que Perse s'est trouvé préparé jusqu'à 
un certain point par renseignement même de Cornutus au rôle de 
satiricjue philosophe. Mais je veux rappeler ici qu'il avait eu très 
probablement l'occasion d'entendre, chez Thrasea, Musonius et Démé- 
trius le cynique (1), c'est-à-dire deux hommes qui, bien plus que 
Cornutus, considéraient la morale comme la partie essentielle de la 
philosophie et s'appliquaient avant tout à cette thérapeutique des 
passions (2) que Gicéron, dans ses Tusculanes, reproche aux grands 
maîtres du. stoïcisme, tout occupés de diviser et de définir, d'avoir 
trop négligée (3), Nous chercherons si, dans le fond et la forme de 
ses satires, on ne peut rien retrouver de Musonius. Quant à Démétrius, 
si les citations que Sénèque fait de ses discours moraux ou de ses 
sentences sont exactes, il avait un goût prononcé pour l'antithèse (4) 
et pour les comparaisons (5), fussent-elles mal odorantes (6). Nous 



(1) Cf. siipr., p. ion. 

(2) Musonius, cité par Plutarque : De cuhib. ira, 2, p. 453 d [= Hense: Mus. 
reliq., p. 123, 8 : osTv it\ OEoaTrôJOuévoj; Jiiojv loù; atô^ejOat [JLsXXovTa;. Peut- 
(Mre Musonius avait-il été comme Sénèque l'élève de Sotion et par suite, 
indirectement, le disciple de Sextius. V. sur ce point G. Heylbut : Zu Musonius 
und Sotion, llhein. Mus., 39 il884!, p. 310 et suiv. 

(3) Cicéron : TuscuL, A-, 5, 9 : ... Clirysippus et Stoici cum de animi per- 
turbationibus disputant, niagnam partem in his partiendis et definiendis 
occupati sunt, illa eorum perexigua oratio est qua medcantur animis nec 
cos turbulentes esse patiantur. 

(4) V, par ex. : De prouUL, 3, 3 et 5, G ; De beneficiis, 7, 1,4. 

(5) V. par ex. : De benef., 7, 1, 3 ; KpisL, 67, 4. 

'(G) V. Episl., 91, 19 : Eieganter Dcmetrius noster solet dicere eodem loco 



lOG F. VILLENEUVE 

lisons aussi dans le De beneficiis (7, 9-10) un long morceau qui veut 
reproduire sa manière : c'est une tirade saliri(jue contre le luxe et 
l'amour des richesses ; on y remarque, dans le détail, nombre d'ex- 
pressions pittoresques dont l'invention revient peut-être à Sénèque, 
mais l'allure générale en est très oratoire et non sans banalité. Si 
nous avons là une image fidèle du langage de Démétrius, Perse devait 
le juger un peu vulgaire et ressemblant trop à celui de ces confé- 
renciers, plus rhéteurs que philosophes, dont il ne pouvait goûter 
l'éloquence cousue de lieux communs mal rajeunis. 

Nous savons qu'en Grèce la limite était difficile à tracer entre la 
sophistique et la philosophie et que, en dépit des combats qu'elles se 
livraient depuis Socrate, elles s'empruntaient sans cesse l'une à l'autre 
leurs sources de développements et leurs procédés. De même à Rome 
rhéteurs et maîtres de philosophie, malgré leur hostilité réciproque, 
se rapprochaient bien souvent dans l'usage des mêmes thèmes et des 
mêmes figures. Sénèque le Père (Controv., 1, praef. , 23) nous dit que 
Porcins Latro s'était constitué un magasin de traits sur la fortune, la 
cruauté, le siècle, les richesses, et qu'il plaçait ces traits dès qu'il 
pouvait les introduire dans ses controverses avec suffisamment d'à- 
propos. D'autres rhéteurs, en pareil cas, ne se contentaient pas d'une 
ou deux phrases brillantes, mais donnaient carrière à leur éloquence : 
qu'on lise, rapportées tout au long ou simplement résumées dans le 
recueil des Controverses et suasoires, des tirades d'Arellius Fuscus 
contre l'influence corruptrice des richesses et en l'honneur de la pau- 
vreté (Gontr., 2, 1, 4-8), de Papirius Fabianus sur le même sujet 
(Gontr., 2, 1, 10-13: 5, 6-7) ou sur l'instabilité de la Fortune (Suas., 
1, 8-10), d'Albucius sur l'égalité naturelle de tous les hommes 
(Gontr., 7, 6, 18), de Gestius Pins sur les nombreuses routes que la 
nature nous a ouvertes vers la mort (Gontr., 7, 1,0). Si on compare 
ces morceaux aux fragments de conférences morales cités par Sénèque 
le Philosophe ou aux déclamations dont il se plaît à orner ses dialo- 
gues, ses traités ou ses lettres, on sera frappé de la ressemblance. Je 



sibi esso uoces iniperitonim quo uentre redditos crépitas : « Quid enim, 
inquit, mea rofert sursam isti an deorsum sonent? » — Hense attribue à 
Démétrius ce qu'on lit chez Stobée, 3, 8, 20 : cf. Wendland : Die hell. rôm. 
Kullur ^, p. 85. 



ESSAI SUR PERSE 1G7 

me contenterai d'indiquer, outre le pastiche de Démétrius mentionné 
tout à l'heure, une sortie d'Attale contre les richesses (Epist., 110, 
14-20), une apostrophe véhémente contre les hommes que possèdent 
la cupidité, l'amour du luxe, la gourmandise (Epist., 89, 19-22) (1), 
de longues invectives contre la corruption du siècle (De ira, 2, 1, 2-9 ; 
Nat. quaest., 7, 31-32) et contre les raffinements qu'imagine le goût 
blasé des contemporains (Nat. quaest., 4, 13), des considérations 
abondantes sur les caprices de la fortune et les divers genres de 
mort dont tout homme est, à chaque instant, menacé (Ad Marc, de 
consol., 10; Nat. quaest., 6, 2, 2-9). 

On peut remarquer, chez les rhéteurs aussi bien que chez les philo- 
sophes, l'allure satirique d'un grand nombre de ces morceaux. Mais 
si des lieux communs de ce genre, entendus ou traités pendant deux 
années d'éducation oratoire, ont pu contribuer à rendre Perse sévère 
pour les hommes de son siècle et à lui donner une expérience factice (2), 
la forme ne s'en est pas imposée à lui d'une manière tyrannique. Il 
avait déclamé trop peu de temps po\ir demeurer, comme plus tard 
Juvénal, le prisonnier des habitudes prises « dans les cris de l'école ». 
On voit, en particulier, qu'il n'abuse point du développement par 
énumération d'exemples. Aussi bien, pour tous les thèmes d'un carac- 
tère moral, c'est la rhétorique qui était tributaire de la philosophie ; 
lorsqu'un jeune homme passait de bonne heure des mains d'un 
rhéteur dans celles d'un philosophe, il s'en apercevait nécessairement 
et devait, du même coup, concevoir un dédain superbe pour les 
déclamateurs : il sentait toute la pauvreté de ce placage, maintenant 
qu'il était ou se croyait capable de contempler dans leur grandeur 
et de replacer dans l'ensemble imposant d'un système ces vérités 
ravalées par de simples phraseurs au rôle d'ornements oratoires. En 
tout cas, L^erse a laissé voir plus d'une fois son mépris pour le déve- 
loppement tout fait et les déclamations pompeuses, en vers ou en 
prose : il raille les tirades des poètes contemporains contre les mœurs, 
le luxe, les festins des grands (Sat., i, 67-08); or, on y retrouvait les 
mômes procédés et souvent les mômes traits que dans les lieux com- 
muns d'école, et, d'autre part, les rhéteurs employaient de plus en 



(1) Cf. E}nst., 90, .surtout à partir du § 14. 
' (2) Cf. supr., p. li) et suiv. 



168 F. VILLENEUVE 

plus la lanijue de la poésie ; il semble tourner eu ridicule l'abus que 
l'on faisait du thème des grands hommes pris à la e/ia)Tue {Sat., i, 
73-75); il se moque des maîtres peu sages qui, à des enfants, donnent, 
comme sujet de composition oratoire, un discours à Caton qui va mourir 
(Sat., 3, 44-47). A plus forte raison devait-il condamner les philosophes 
dont la manière, oratoire à l'excès, cherchait toutes les occasions pos- 
sibles de faire, comme on dit, le morceau et de multiplier les effets 
sûrs. Et de fait, son biographe nous l'assure (1), il ne fut pas séduit 
par l'esprit de Sénèque. 

Sans doute le jeune ami de Thrasea pouvait reprocher au stoïcisme 
du maître de Néron de ne pas être assez rigoureux: ; mais il n'aura 
pas non plus pardonné au brillant écrivain ses perpétuelles amplifi- 
cations, ses trop fréquentes énumérations d'exemples (2), par dessus 
tout la monotonie d'un style qui, ainsi qu'il arrive chez la plupart des 
orateurs, ne met en œuvre qu'un nombre assez restreint de tours, 
d'images, de figures et, en dépit de son caractère artificiel, sent 
rimprovisation. Dans les tragéditîs du philosophe, ne retrouvait-il pas 
les mêmes défauts aggravés souvent d'une enflure choquante ? Lors- 
que, caché sous le personnage de Gornutus, il laisse l'honneur de 
recueillir les nuées de l'Hélicon à ceux qui feront bouillir la marmite 
de Procné et de Thyeste (Sat., 5, 7-9), il ne songe pas nécessairement 
aux vieux tragiques latins, Pacuvius et Accius : le persiflage peut 
s'appliquer à des poètes contemporains ; mais, malgré le nom de 
Thyeste, je n'affirmerai pas qu'il y ait là une allusion directe à 
Sénèque. Horace (Art poétique, v. 91) prend le trop célèbre festin 
comme type des événements dont l'horreur tragique ne saurait s'ex- 
primer en vers simples et familiers : Perse paraît se souvenir ici de 
ce passage de VÂrf poétique; la fin de \evsoila Thyestae correspond 
à la fin de vers coena Thyestae. On sait, d'ailleurs, que le sujet était 
classique ; Varius et Gracchus l'avaient traité sous Auguste (3), et il 
fut plus d'une fois repris après Sénèque. Quant au Ludus de morte 
Claudii, notre poète en réprouvait, j'imagine, l'inspiration faite de 



(1) Cf. i-ajor., p. 108. 

(2) Sur ce point, il est arrivé à Sénèque de prévenir lui-même la critique 
avec bonne humeur (v. par ex., Epist., 2i, 6; cf. Nat. quaest., 2, 21, 4'. 

(3) V. Schanz : Gesch. d. rôm. LU., II, 1 3, p. 198 et 365. 



ESSAI SUR PERSE 160 

rancune personnelle : mais, ici, le style était de nature h l'intéresser. 

Il convient toutefois do prévenir un malentendu possible : si Perse 
dédaigne les procédés faciles de l'école, il n'en est pas moins vrai qu'il 
est tout pénétré de rhétorique. Ce n'était pas, je l'ai déjà dit, auprès 
du grammairien Gornutus qu'il eût pu retrouver le sens et le goût 
du naturel et de l'énergie simple ; commeut, d'ailleurs, le stoïcisme 
Faurait-il mis en garde contre la vigueur factice ? Rien, chez les 
amateurs de lieux communs et de clichés de toute espèce, ne devait 
le choquer autant que le manque de travail et de science véritable du 
métier. Ici encore il nous apparaît bien comme l'artiste ambitieux de 
plaire aux connaisseurs et qui ne veut pas d'un succès facile. 

Cela n'implique point qu'il eût, pour la parole vivante d'un Musonius 
ou d'un Démétrius, des exigences déplacées : chez ces prédicateurs 
sincères (1) la première préoccupation n'était pas de se faire admirer, 
c'était de convaincre l'intelligence et d'entrahier la volonté. Perse sans 
doute vivait avec Gornutus dans une trop grande intimité d'esprit et 
de cœur pour s'abandonner à leur direction : du moins devait-il les 
écouter avec respect et, par eux, il a pu subir dans une certaine 
mesure l'influence directe du sermon stoïcien et du sermon cynique 
tels qu'ils étaient alors. lien a retiré, je pense, un profit moral ; mais, 
d'autre part, ne croyait-il pas avoir dérobé à son cher Horace le secret 
de faire de l'art avec les procédés et le langage ordinaires de ces 
exhortations ? Ces procédés et ce langage, il pouvait les étudier aussi 
dans les monuments de la littérature cynico-stoïciennc qui existaient 
encore en grand nombre. Si je doute que cette littérature ait joué 
dans l'éveil de sa vocation satirique un rôle prépondérant, je n'au- 
rais garde d'affirmer avant tout examen qu'elle soit demeurée sans 
influence sur son art ; on peut dire même ([ue la vraisemblance est, à 
première vue, en faveur de l'hypothèse contraire ; les diatribes ,de 



(1) La sincérité de Musonius n'est pas douteuse. iMais on peut trouver 
chez Démétrius, même à travers les élog'es que lui donne Sénèque, quelque 
chose de charlatanesque. Cette impression est confirmée par un passage de 
Tacite {Hist., 4, lO), où sont opposées l'attitude de Musonius et celle de 
Démétrius dans le procès de Pul)lius (]éler, délateur de Soranus : l'opposition 
n'est pas favorable à Démétrius qui déftîiulit Celer (lustum iudicium explesse 
Musonius uidebatur. Diuersafama Demetrio, cynicam sectam })roresso, quod 
manifestum reum ambitiosius- qumn koncsihis defendisset). 



170 F. VILLENEUVE 

Bion, en particulier, par leur tour satirique très marqué, surtout par 
la manirro adroite dont l'auteur mêlait tous les tons et s'était créé, 
en exploitant le fonds si riche du langage populaire, un style à la fois 
très pittoresque et très savant, étaient bien faites pour retenir l'atten- 
tion d'un écrivain soucieux de donnera la satire une forme vigoureuse 
et raffinée tout ensemble. Et Perse n'avait, ici encore, qu'à se laisser 
guider par Horace, qui s'était plu, un jour, à rapprocher ses propres 
satires des diatribes de Bion (Epist., 2, 2, 60) (1). La question, comme 
on le voit, a plusieurs aspects et on ne saurait la résoudre, s'il est 
possible d'y parvenir en l'état de nos connaissances, avant d'avoir 
analysé les satires de Perse dans tous les moyens d'expression qui s'y 
trouvent employés. 



IV 



Perse et la politique 

Mais, avant d'entreprendre cette analyse, il sera utile d'étudier la 
matière même de l'œuvre, de rechercher quelle place y est faite d'une 
part à l'élément satirique proprement dit, attaques contre les indi- 
vidus, peinture plus ou moins cruelle des mœurs de l'époque ; d'autre 
part à l'élément philosophique et moral, idées générales, critique des 
erreurs et des vices éternels de l'humanité, scènes et portraits dont 
les acteurs ou le modèle sont de tous les temps. Je ne dis rien de 
ce qu'on peut appeler l'élément personnel, souvenirs, confidences, 
impressions de voyage ou de choses vues, polémiques : nous savons 
déjà qu'il n'a, chez Perse, qu'un rôle tout à fait secondaire. Mais je 
n'ignore pas qu'on a souvent attribué à ses satires ou à certaines 
d'entre elles un caractère politique. La thèse, à vrai dire, semble 



(1) Sur la portée de ce rapprochement , cf. Wendland : Die Hell. rOm. 
Kullur^, p. 79: « Wenn Horaz selbst Epist., 2, 2, 60, die Diatriben des Bion als 
sein Vorbild ncnnt, so vvill er nur einen besonders beriihmten und typi- 
sclien Hepriisentanton der Gattung- nennen. » 



ESSAI SUR PERSE 171 

démodée. Cependant, comme on la voit reparaître de temps à autre (1), 
je ne l'écarterai pas sans discussion : d'ailleurs elle a eu pour elle, 
autrefois, des savants illustres comme Casaubon et elle peut se récla- 
mer de certains témoignages suspects, mais anciens. 

Ceux qui la soutiennent trouvent peu vraisemblable que Perse, 
élevé dans un milieu d'opposition, uni à Thrasea par des liens de 
famille et d'amitié, ait pu composer des satires sans flétrir, d'une 
manière ou d'une autre, le maître indigne dont la dépravation risquait 
de corrompre le monde romain. A défaut de l'action politique, désor- 
mais impossible, on avait encore dans la littérature une arme efficace 
qu'il fallait seulement manier avec prudence : et Thrasea pouvait 
mieux que personne servir de conseiller et de guide à son jeune ami. 
Partant de cette idée, H. Lehmann, il y a une soixantaine d'années, 
sans nier que l'œuvre de Perse ne fût comme un cours de morale 
stoïcienne, voulait y voir en même temps une manière de pamphlet : 
elle aurait formé en quelque sorte un long portrait du prince consi- 
déré comme le vivaut exemplaire de tous les vices qu'elle combat ; et 
l'interlocuteur fictif que Perse, tant de fois, prend à parti, ce serait 
une image, aux lignes volontairement imprécises, de Néron lui- 
même (2). Gela est ingénieux. Malheureusement Lehmann, je le mon- 
trerai plus tard, n'a pas mieux réussi que les autres à fonder sur des 
arguments solides une hypothèse dont on peut fort bien se passer, 
quoi qu'il en ait dit, pour expliquer le succès des satires à leur appa- 
rition et pour rendre compte de leur obscurité. 

Peut-on môme invoquer en sa faveur la vraisemblance morale ? Si 
j'ai donné dans la première partie de ce travail une idée juste du 



(1) V. par ex. R. Pichon : Hist. de la lill. lat., p. 553 : «Sans nommer Néron 
en toutes lettres (la chose eût été impossible). Perse le met en scène sous le 
nom d'Alcibiade. » — R. Waltz : Vie de Sénèque, p. 9, n. 1 : «L'Alcibiade de sa 
quatrième satire est certainement Néron, comme l'a pensé Casaubon. » — 
Pretor : A few notes on the satires of Persius, Classical Revieii\ 21 (1907), 
p. 73 et suiv. 

(2) H. Lehmann a exposé ces idées à plusieurs reprises (V. Philologus, 6 
(1851), p. 431 et suiv. : Zur Erkliirung dcr Bat. d. Persius; Zeilschrift fur die 
AUertumstvissenschafl, 10 (1852), p. 193 : Zur Erklàrung' von Persius crstcr 
Satire), mais nulle part avec autant de netteté que dans un programme du 
Gymnase de Greifswald (De A. Pci'sii satira 5), notamment p. 8-9. 



172 F. VILLENEUVE 

caractère de Perse et des influences qui se sont exercées sur lui, on 
doutera peut-être que ce jeune homme, épris des idées du Portique 
mais passionné pour les livres, l'étude et la poésie, n'ait pas considéré 
comme un tâche assez noble de prêcher la morale stoïcienne en vers 
bien frappés. Et n'y avait-il donc que le prince pour mériter le mépris 
ou la pitié d'une conscience droite ? 

On ne saurait rien tirer non plus des vers où Perse parle de Lucilius 
ni de ceux où il se met en quelque sorte sous le patronage des poètes 
de la comédie ancienne : à les lire sans idée préconçue, on n'y trouve 
nullement la preuve qu'il « se mouvait, comme eux, sur le terrain 
politique » (1). D'abord, dans ce morceau, Lucilius n'est pas nommé (2) 
à côté d'Eupolis, de Gratinus et d'Aristophane, mais à côté d'Horace : 
Perse réclame pour lui-même le droit de composer des satires, puis- 
que Lucilius n'a épargné personne, puisque Horace, en jouant, ne 
craint pas de mettre le doigt sur les défauts de ses amis et de narguer 
la foule : 

. . . Secnit Lucilius urbem. 
Te Lupe, te Muci et genuinum fregit in illis ; 
Omne uafer uitium ridenti Flaccus amico 
Tangit et admissus circum praecordia ludit 
Callidus excusso populum suspendere naso. 

(Sat., 1, 114-118). 

Y a-t-il rien là qui laisse deviner l'intention de composer des œuvres 
marquées de l'antique liberté républicaine ? La satire d'Horace, sur 
laquelle Perse insiste particulièrement, laisse la politique hors de son 
domaine : le poète s'en est-il réclamé ici pour dissimuler son but 
véritable et calmer les défiances qu'aurait pu éveiller le nom de 
Lucilius ? Je n'en crois rien puis({Li'on voit assez, en lisant son œuvre, 
qu'Horace a été réellement son modèle de prédilection. 

D'autre part, s'il se recommande un peu plus loin aux lecteurs 
assidus de Gratinus, d'Eupolis et d'Aristophane, c'est qu'il veut, aux 
hommes vulgaires qui méprisent toute vraie culture, opposer les amis 



(1) H. Lehmann : PliiloL, 6(1851), p. 43G : «...dièse Worte... nôthigen ...uns 
anzuerkennon... dass er (i. e. Pcrsius), gleich ilmen (i. e. Eupolis, Kratinus, 
Aristophanes) sich auf politischem Gebiete bewegt. » 

(2) Cf. siipr., p. 101, n. 2. 



ESSAI SUR PERSE 173 

des lettres grecques : or, parmi les auteurs grecs les plus admirés de 
ces esprits délicats, n'était-il pas naturel qu'un poète satirique tint à 
nommer ceux qu'une théorie répandue regardait comme les ancêtres 
de la satire latine ? Cette théorie venait-elle de Varron ? On l'a dit (1), 
mais cela n'est pas certain, et, au surplus, il n'importe guère : Perse 
la trouvait chez Horace ; elle était peut-être acceptée de Palaemon et 
de Gornutus; cela devait lui suffire, et, en pareille matière, il n'était 
porté ni par nature ni par éducation à l'étude minutieuse et à la criti- 
que des sources. Mais on peut se demander jusqu'où s'étendait à ses 
yeux la parenté des deux genres : la voyait-il tout entière dans l'usage 
de l'attaque nominative? btz\).-x-z-\ ■/.(.);j.(.)s;',v. telle était la formule qui 
définissait pour les grammairiens le caractère dislinctif de la comédie 
ancienne, et il semble qu'Horace, dans les vers célèbres où il rap- 
proche Lucilius d'Eupolis, de Gratinus et d'Aristophane (Sat., 1, 4, 1 
et suiv.) et dans celui où il nomme Eupolis à côté d'Archiloque (Sat., 2, 
3, 12) s'en tienne là. Mais ailleurs il a bien l'air d'aller plus loin et de 
considérer les poètes do la comédie ancienne comme les maîtres du 
ridicule ; et le ridicule, mieux que l'invective véhémente, lui paraît 
être, pour le poète satirique, l'arme de choix (2) : 

. . . Ridiculuni acri 
Fortius ot molias magnas plerumquc socat rcs : 
Illi scripta quibus comoedia prisca iiiris est. 
Hoc stabant, hoc surit imitandi. 

iSat., 1, 10, 14 et suiv.). 

Ges vers, je croirais volontiers que Perse s'en est souvenu aussi. 
Sans doute il joint au nom de Gratinus l'épithète à'audax et au nom 
d'Eupolis celle d'iratiis ; mais il vient de caractériser sa propre satire 

par le mot riilere : 

Hoc ridcrc uicum, t;uii iiil, nulla iibi iieiido 

Iliade... 

(Sat., 1, 122-123). 

Et, d'un autre côté, la manière dont il oppose l'admirateur des vieux 
comiques grecs à l'homme grossier qui raille les crépides, (jui a le 



^1; V. en particiUier, F. Léo : Varro und die Satire, Hermès, 2i (1889), p. 07 
et suiv. Cf. P. Lejay : Sat.. d'Hor., p. xlvii et suiv. 
'2) V. Lejay, op. cit., p. i,v et suiv. 



174 F. VILLENEUVE 

talent de dire à un borgne qu'il est borgne, ou qui se divertit, — avec 
(jucllc finesse ! — aux dépens des mathématiciens, ne permet guère de 
douter qu'il n'ait voulu montrer dans la comédie ancienne un des 
modèles de la bonne plaisanterie. Et cette opposition même, Horace 
ne la lui a-t-il pas suggérée par celle qu'il établit entre ces chefs- 
d'œuvre du rire et l'oubli dédaigneux où le bel Hermogène et ses 
pareils affectent de les laisser : 

... Hoc sunt imitandi : quos neque pulcher 
Hermogenes unquam legit neque simius iste 
Nil praeter Caluum et doctus cantare Catullum. 
iSat.. 1, 10. n-19). 

L'idée, assurément, n'est pas la même ; mais le passage était-il si dif- 
ficile du mauvais goût des faux délicats et des pédants au mauvais 
goût des gens vulgaires ? 

Oui, c'est bien la plaisanterie, mordante comme chez Lucilius, 
enjouée comme chez Horace, qui est, pour Perse, la manifestation pro- 
pre de l'esprit satirique. Lorsqu'il s'écrie (Sat., 1, 9 et suiv.) : 

Tune, cum ad canitiem et nostrum istud uiuere triste 
Aspexi ac nucibus facimus quae cumquc relictis 
Cum sapimus patrups, tune tune .. 

ce qui vient, ce n'est pas une expression dans le genre de facit indi- 
fjnatio uersum, c'est un éclat de rire : « Pardonnez-moi, dit le poète, 
c'est plus fort que moi... Il n'y a rien à faire ! ma rate aime à s'épa- 
nouir... l'éclate » . 

... i.n'noscite — nolo - 
Quid t'aciam? Sed sum pctulanti splene — cacliinno (1). 

Il laisse l'invective aux orateurs. Cela ne veut pas dire qu'il s'inter- 
dira le sarcasme, et lorsque, par le choix des épithètes, il rappelle que 
le comique de Gratinus et d'Eupolis était souvent âpre, peut-être 
songe-t-il à lui-même. Mais qu'il se soit proposé, en invoquant ces 
noms, de mettre sur ses satires comme une étiquette politique, c'est 
une hypothèse qui ne repose sur rien. 



1^1) L'interprétation que je suis est tirée des scolies ; elle a été adoptée par 
F. Léo. L'interprétation traditionnelle de noJo peut se recommander cepen- 
dant d'un rapprochement avec Horace, Sat., 2, i, 4-5 ; mais cf. thid., v. 24. 



ESSAI SUR PERSE 175 

V 

La satire 1 ANNONÇAIT-ELLE UN CHANGEMENT DANS LA Af ANIÈRE DE PeRSE ? 

On a dit, je le sais, que, selon toute vraisemblance, la satire! avait 
été composée la dernière, et on s'est demandé si Perse n'y avait pas 
formulé un programme .répondant moins à ce qu'il avait déjà fait 
qu'à ce qu'il se proposait de faire à l'avenir, et si, dans l'exécution 
même, nous n'avons pas ici un échantillon de sa nouvelle manière. 11 
aurait compris enfin que la peinture de la réalité contemporaine est 
l'àme do la satire, et, s'il n'eut été arrêté par la mort, il se fût dès 
lors rendu plus digne de ceux qu'il salue comme ses maîtres. 

Mais est-il bien vrai que la satire 1 ait été écrite après toutes les 
aulres ? 0. Jahn le pensait (1) : par la composition, le style, la matu- 
rité, elle lui semblait très supérieure au reste du recueil. D'autre part, 
les vers 85 et suiv^ font allusion certainement au procès de Pedius 
Blaesus qui est de l'année 813 ou 812 (39 ap. J.C.). et c'est en 812 
que Néron avait déclamé en public, en s'accompagnant de la cithare, 
des vers sur Altis et sur les Bacchantes dont Perse, peut-être, se moque 
un peu plus loin (v. 93 et suiv.). L'œuvre appartient donc aux der- 
niers temps de la vie de Perse, mort en 62. 

M. Gaar a développé récemment des vues analogues (2). Le prologue 
en clioliambes est, dit-il, une pièce dédicatoirc que le poète n'a pu écrire 
({u'à un moment oii il était décidé à publier le recueil de ses satires. 
.Mais, d'un autre côté, nous savons, par une affirmation formelle de 
son biographe, qu'il avait laissé son aîuvrc inachevée (3). Voici com- 
ment les choses ont dû se passer : Perse, depuis sa sortie de l'école, 
c'est-à-dire depuis l'année 50, jus([u'à l'année 59, composa, avec la 



(1) G. .Jailli : I*role(j., p. Lwxu. 

(2) E. Gaar : Persmsprobleme, Wiener Sludioj}, 31 (liJlO), p. 12S-1.35 et 233- 
24-3. Cf. G.-A. Gerhard : Dcr Prolog des Persius, Philologus, 72 (1913), p. iSi. 

(3) Vila Persil, 8 : Hune ipsum librum imperfectum reliquit. Versus aliqui 
denipti sunt ultimo liltro, ut quasi finitus esset. 



170 F. VILLENEUVE 

loiilmir (lonl nous parle la Vi/a Persil (I), les satires 2 à ; puis il 
songea à en préparei' une édition; mais il voulut y ajouter d'abord 
un prologue au(|uel il tlonna, selon un usage déjà répandu, la forme 
d'une dédicace séparée du reste et destinée à être attachée au côté exté- 
rieur du volume, puis une satire programme qui devait, bien entendu, 
devenir la première du recueil ; mais, en critiquant dans ce morceau 
la poésie contemporaine, il sentit enfin la a raie nature de la satire et 
résolut d'enrichir son œuvre, avant d'en rien publier, de quelques 
pièces nouvelles plus conformes aux promesses de ce début. Seule- 
ment la composition de la satire 1 lui avait pris du temps, il était 
malade, et il ne laissa, comme témoignage de son projet, que quel- 
ques vers qui furent supprimés par Cornutus. 

Cette hypothèse se heurte à diverses objections que M. Gaar n'a 
pas toutes prévenues ; et d'abord, en pareille matière, les impressions 
ne peuvent compter pour des arguments : or, à ne considérer que la 
forme, la prétendue supériorité de la satire 1 est impression toute 
pure ; je ne trouve pas, quant à moi, que l'art y soit plus sur que 
dans celles qui peuvent passer, parmi les cinq autres, pour les mieux 
venues, la deuxième, par exemple, ou la cinquième. Puis on n'a pas 
le droit de tenir pour évident qu'il ne manque rien à la satire (j. Sans 
doute le biographe s'exprime à ce sujet peu clairement : Versus ali- 
qid dempti simt ullimo libro ut quasi finitus esset. Mais si on cherche 
la solution du problème dans l'examen des derniers vers de la satire 6, 
on peut douter, nous le verrons, que cette pièce soit achevée, et, si 
elle ne l'est pas, tout le système de M. Gaar s'écroule : or, il admet 
comme un fait indiscutable qu'elle est complète. Il a dirigé tout son 
efiort contre le dernier paragraphe de la Vita ({ui présente expressé- 
ment la satire 1 comme écrite la première : ce paragraphe, sorte de 
supplément rattaché de la manière la plus gauche au reste du morceau, 
ne mérite pas la même confiance que le corps de la biographie : celui 
qui l'a rédigé, à une époque certainement assez basse, ne peut-il avoir 
lu dans un vieux commentaire que Perse venait de quitter l'école et 
les maîtres quand il entreprit de composer des satires, et, d'autre part, 
que, dans la satire 1, il avait imité le début du livre 10 de Lucilius ? 



(1) Cf. mpr., p. 111. 



ESSAI SUR PERSE 177 

Admettant alors sans examen que la satire 1, la première du recueil, 
était aussi la première dans l'ordre chronologique, n'avait-il pas rap- 
proché ces deux indications ? bien h tort, car la satire 1 ne peut être 
antérieure à l'année 59 et, à cette date. Perse, depuis longtemps 
n'allait plus à l'école. Mais M. Gaar triomphe peut-être trop vite. Il est 
jjossible que l'enseignement de Cornutus soit compris sous l'expres- 
sion ?noœ ut a schola magistrisque deiiertit et que ces mots indiquent 
le moment où l'instruction philosophique de Perse fut considérée 
comme achevée; or, cette instruction a pu être fort longue : on a rap- 
pelé à ce propos (1) queCicéron ne termina réellement ses études qu'à 
Fàge de 29 ans. En ce cas, les six satires de Perse représenteraient le 
travail de trois années (59-62) ; mais l'œuvre est si courte que l'affir- 
mation scriptitauit et raro et tarde serait encore justifiée. Je dirais 
même que la vraisemblance y gagne si je ne me rappelais qu'Helvius 
Cinna avait poli pendant neuf ou dix ans sa brève épopée de Zmyrna. 
Mais rien n'empêche que les A^ers sur Pédius, les seuls dans la satire 
où il soit expressément question d'un orateur, aient été ajoutés après 
coup et que Perse, par conséquent, ait rédigé cette pièce, sous une pre- 
mière forme, avant l'année 59 (2). 

Quant à l'argument tiré par Jahn (3) du caractère particulier de 
l'œuvre, satire véritable en tête d'un recueil de sermons philosophi- 
ques, et du programme bien conforme à l'idéal du genre qui se déga- 
gerait de la dernière partie, il ne me touche pas beaucoup. Le seul 
aspect de la réalité contemporaine dont Perse, étranger à la politique 
et au plaisir, eût une connaissance vraiment personnelle, c'était, hors 
la petite église stoïcienne, la vie littéraire, les lectures et les récitations 
de toute sorte. Il n'est pas étonnant que le sujet lui ait inspiré une 
œuvre plus animée et plus mordante que n'ont fait les thèmes philo- 
sophiques sur lesquels il s'est, partout ailleurs, rabattu. Mais n'était- 
ce pas précisément ce sujet qui devait tenter tout d'abord un jeune 
homme passionné pour la poésie et l'élude, s'il se décidait à écrire des 
satires ? Quant au progranuue dont on parle, il me parait, pour ce 



(1) Schanz : Gesch. d. rom. LU., II, 2^, p. 83. 

(2) M. Gerhard (art. cité) ne croit pas que la satire 1 puisse être la première 
de Perse. Il naccorde d'ailleurs aucun crédit à la dernière partie de la Vita. 

{3) Jahn : Proleg., p. lxxxii. 

1;' 



178 F. VILLENEUVE 

qui est du loml, assez vague (1). Perse, eu somme, ne promet pas 
autre chose que des œuvres franches et viriles de ton, dont la forme, 
dédaignant l'afféterie, mais soucieuse de l'art véritable, voudra plaire 
aux hommes de goût. En ce sens, il pourrait fort bien invoquer les 
noms d'Eupolis, de Gratinus, d'Aristophane et de Lucilius à côté de 
celui d'Horace, même pour introduire une série de satires purement 
morales (2). 

Il n'est nullement invraisemblable, d'ailleurs, que la lecture des poè- 
tes de la comédie ancienne ait exercé une influence directe sur Perse : 
il a pu lire leurs œuvres avec la préoccupation d'y chercher ce qui les 
rapprochait des satires de Lucilius et d'Horace et y remarquer du 
môme coup certains procédés de développement, venus en partie de 
la sophistique, certains types de plaisanterie, une imitation savante 
de la langue populaire, qui se rencontraient aussi, je l'ai indiqué, 
dans la diatribe cynique et en étaient même, surtout chez Bion, des 
éléments essentiels. Sur ce point encore, oa ne saurait conclure avant 
d'avoir étudié comment Perse compose et comment il écrit. Mais, 
aussi bien que la satire de Lucilius et d'Horace, la comédie ancienne 
nous apparaît comme une œuvre avant tout personnelle : ici et là, le 
principal personnage, c'est toujours le poète, avec ses sympathies et 
ses antipathies, ses enthousiasmes et ses haines, ses idées, ses pré- 
jugés, avec toutes les réactions, en un mot d'un moi A'ivement 
impressionné par le réel. Ces réactions, la licence dionysiaque per- 
mettait aux comiques athéniens de les exagérer jusqu'au délire, tandis 
que, chez les deux grands satiriques latins, la fantaisie même demeu- 
rait raisonnable, mais, chez les uns et chez les autres elles étaient 
l'àme de l'œuvre : or, nous savons déjà combien, chez Perse, elles sont 
rares. 



(1) On a pu dire qu'il ne faisait que reprendre, après Lucilius, après Horace 
«un credo satirique traditionnel ». (V. Fiske : Lwil. and Persius,^^. 129). 

(2) On peut, malgré tout, faire valoir un argument en faveur de l'opinion 
deJahn: c'est que, par sa structure, cette satire se rapproche plus de la 
sixième que des autres : elle est rarement oratoire. Je reprendrai ce point de 
vue lorsque j'étudierai la composition. 



ESSAI SUR PERSE • 170 

VI 

Perse et lé mime. Sophron 

Notre poète doit-il quelque chose aux autres formes de la poésie 
comique? La comédie nouvelle et la palliala ne lui fournissaient rien, 
en somme, qui ne fût dans la satire latine et dans la diatribe : des 
dialogues familiers, des peintures morales, des sentences, des pro- 
verbes, des locutions populaires. Je rappellerai ici le passage de la 
satire o où il utilise, après Horace, quelques vers de \ Eunuque et les 
tourne en hexamètres. On a dit qu'il s'était reporté pour ce travail 
d'adaptation au texte de Méiiandre, caries noms des personnages ne 
sont pas chez lui les mômes que chez Térence : mais il avait pu lire 
l'original grec de ce morceau dans quelque ouvrage de morale stoï- 
cienne ou, tout simplement, trouver les noms dans un commentaire 
sur les satires d'Horace (1). Malgré tout, il me paraît probable qu'il a 
pratiqué les poètes de la comédie nouvelle pour se perfectionner dans 
l'art du dialogue. 

Est-ce un profit du même genre qu'il aurait cherché dans la lecture 
de Sophron, si vraiment on doit compter cet écrivain parmi ses modè- 
les ?lHp7',;r. lisons-nous chez Lydus Ihil àpywv -f^z 'Vovj.y.'.(.y/-z'K'.-v.y.z\, 
41) , Tsv -Z'.r-.r^'» — (ôç;;va ;j,'.;rfj7a70a'. Oi/.fov , to A'jy.i'j>c;v:r T.y.pr,'/J)v/ 
ày.ajpiv : « Perse, en voulant imiter le poète (2) So[)hron a dépassé 
l'obscurité de Lycophron ». Le témoignage est tardif, puisque Jean 
Laurentius le Lydien, communément appelé Lydus, vivait au VI^ siè- 
cle, et il est peu sur, car ce compilateur a mêlé sans critique et sans 
intelligence des informations de toute origine (3). Mais le fait en lui- 
même n'a rien d'invraisemblable. Stace (Silves, 5, 3, lo7-lo8) nomme 
Sophron parmi les auteurs que son père explicpuiit à ses élèves, et 



(1) V. vau Wayeiiiiigen : A Persi Fiacci salirae, I, p. x\i et II, p. 87. 

(2) On sait qu"il ne faut pas prendre le mot à la lettre : les mimes de 
Sophron étaient en prose : v. ci-après. 

(^) V. Croiset : LUI. <jr., V. p. 1023. 



180 F. VILLENEUVE 

parmi les auteurs difficiles ; il le déclare compliqué et le rapproche 
précisément de Lycophron : 

... te pandere docti 
Carmina Battiadao latebrasquc Lycophronis alri, 
Sophrona iniplicitum tenuisquc arcana Corinnac. 

C'était, parconséquent, un des écrivains dont la forme peu claire donnait 
aux grammairiens grecs du temps de Perse l'occasion de faire briller 
leur science. Sans doute l'emploi du dialecte dorien — et du dorien popu- 
laire de Syracuse reproduit parfois jusque dans ses incorrections (i)—, 
la richesse aussi d'une langue qui empruntait des mots au vocabu- 
laire de tous les métiers pouvaient suffire à rendre malaisée l'intel- 
ligence des mimes de Sophron. Mais il faut compter en outre pour une 
cause d'obscurité le grand nombre de proverbes qu'on y rencontrait ; 
souvent même il y en avait deux ou trois de suite, et l'œuvre, dans son 
ensemble, contenait à peu près toutes les locutions de ce genre, si 
nous en croyons l'auteur du llzpi ïp[j.r,viix: attribué à Démétrios de 
Phalère(2). De fait, les fragments de Sophron que nous pouvons lire 
encore sont, pour une bonne part, des proverbes ou des sentences faites 
à l'imitation des proverbes (3). D'autres nous offrent des métaphores 
hardies (4), des allégories tournant à la devinette (5), des équivo- 
ques (0). Tout cela devait composer un style très savant en dépit de 
sa couleur populaire et destiné au public lettré. Il était d'ailleurs 
rythme d'une manière particulière dont on n'est point parvenu, les 
fragments étant trop courts, à fixer les lois, mais qui en faisait quel- 
que chose d'intermédiaire entre la prose et la poésie (7). Un style de 
celte nature apparentait les mimes de Sophron à l'ancienne et à la 
nouvelle comédie, à la diatribe et à la satire. Dans la marche générale 
du dialogue, dans la peinture des mœurs et des caractères, autant 



(1 ) V. par ex. fragm. 61, G2, 03, 28 (Ahrens : De dialecllco dorica, Gnttingue, 
1843;. 
:2i [Demetrius' ])e elocut., 157 : ... Ô'jtI -apo'.;A'a'.,- xal -p-crl i-'' àXAr^Ao-.: 

(a) V. par ex. fragm. 72, 73, 22, 13, 61, 98, 101, 27, 94 (Ahrens). 

(4) V. par ex. fragm. 7 (Ahrens). 

(5) Par ex., fragm. 6 (Ahrens). 

(6) Par ex., fragm. 54 (Ahrens). 

(7) V. Croiset : LUI. gr., III, p. 41-9; cf. Jahn : Proley., p. c-cr. 



ESSAI SUR PERSE 181 

que nous en pouvons juger par des œuvres de même famille comme 
les Syracusaines de Théocrite et les Mimiambes d'Héroudas, ils repro- 
duisaient la réalité de tous les jours avec beaucoup d'art et de vérité 
tout ensemble. Par là ils avaient pu séduire Platon, qui, selon Diogène 
Laërce, les introduisit à Athènes, les imita dans ses dialogues et en 
fit môme, comme nous dirions, son livre de chevet (1). Si ce n'est 
pas une fable, un tel patronage était pour eux une bonne recomman- 
dation auprès des philosophes et de leurs élèA-es. 

On voit que l'attention de Perse a pu se porter pour plus d'un motif 
sur les mimes de Sophron. Je ne crois donc pas qu'on puisse écarter 
a priori le témoignage de Lydus et le tenir sans examen pour l'affir- 
mation en l'air d'un érudit de peu de science et de peu de conscience, 
qui, découvrant, avec un flair pour une fois assez fin, une analogie 
réelle entre les œuvres de notre poète et celles du Sicilien, en aurait 
conclu que ceci a été le modèle de cela (2). Cette analogie a paru frap- 
pante à Jahn ; celui-ci, partant de la phrase de Lydus et s'appuyant 
sur une étude longue et précise du mime sous ses diverses formes, a 
tenté d'établir que les satires de Perse ont un caractère mimique bien 
marqué (3). Les philosophes avaient vu que la peinture morale pré- 
sentée sous une forme dramatique, à la manière d'un petit mime, 
pouvait rendre des services dans l'éthique ; les satiriques latins avaient 
introduit dans leurs œuvres des scènes et des portraits du même genre : 
donc Perse était mis sur la voie aussi bien par ses études philosophi- 
ques (|ue par la lecture de Lucilius et d'Horace. C'est aux mimogra- 
phes, peut-être à Sophron plus qu'à toilt autre, qu'il doit l'art de noter 
toutes les attitudes des personnages de manière à nous les faire voir ; 
comme eux, il fait des emprunts au langage populaire. La marche 
capricieuse et souvent peu nette que présente chez lui le dialogue, 



(Il Diogène L., 3, 18: w/.zi oï YÙA-.w/ /.a'. -Jx Swçpovo? -coù la'.jxoYpiço'j (EtfîXîa 
T^\x€k-r^[xv/'x TtoôjTCi; z\- '.\0/,va; o'.axoaÎTa'. xx; ï/)o7:of^Tat ttoo? a'jxtôv â xa'. S'jpsOfiVai 
■jTTÔ Tf, xecpaXf, ajToj. Cf. Quint. ,1,10, 17: Sophron ... miinorum quidem scriptor 
sed quem Plato adeo probauit ut suppositos capiti libros cius, cmn niorc- 
retur, habuisse credatur. — Cf. R. Furster : Sophron und Platon, ii/iet/?. 
Mus., 30 (1875), p. 316 et 35 (1880), p. 471. 

(2) C'est pourtant l'opinion de M. Schonbach : De Persiiin sal. sermone et 
arte, p. 10. 

(3) Jahn : Proleg., p. 'lxxxii-cvhi. 



18;? F. VILLENEUVE 

paraît aussi à Jahn dériver du caractère mimique de ses satires : elles 
étaient faites essentiellement pour être lues à haute voix devant un 
auditoire, et le changement de ton suffisait pour avertir le public loi's- 
que la parole passait d'un personnage à un autre. 

Jahn, pour établir solidement sa thèse, aurait dû démontrer que 
ces divers caractères de la satire de Perse ne sauraient avoir leur 
origine dans d'autres modèles que le mime : œuvres des satiriques 
antérieurs, diatribes, comédies. Il ne l'a pas fait, et il n'est pas pos- 
sible de le faire, tant les diverses formes de la littérature morale 
s'étaient pénétrées réciproquement. Je signaleiài à l'occasion ce qu'il 
peut y avoir de mimique dans les satires de Perse, mais je tenais à 
dire tout de suite qu'on risque de se fourvoyer si on cherche de ce 
côté la clef de l'œuvre. 

Je dois reconnaître toutefois que le mime, particulièrement le 
mime romain sous la forme littéraire que lui avaient donnée 
Labérius et Publilius Syrus, intéressait les rhéteurs et les phi- 
losophes du P' siècle après J.-G. Sénèque le Père nous dit (Gon- 
trov. , 7, 3, 8) que les petits jeunes gens ou les déclamateurs sans 
goût comme Murredius se plaisaient à multiplier dans leurs contro- 
verses de vulgaires jeux de mots qu'on appelait traits à la Publilius, 
Puhlilianae sententiae ; mais c'était, selon Gassius Severus, faire injure 
à ce mimographe : car, à côté des mauvaises plaisanteries qui étaient 
une des nécessités du genre et qu'il n'aurait pas fallu imiter, on trou- 
vait chez Publilius des sentences mieux frappées que chez n'importe 
quel comique ou tragique latin ou grec, celle-ci par exemple : Tain 
deesl auaro quod hahet quam qiiod non Jiabet ; ou bien : Désuni luxu- 
riae multa^ auaritiae omnia ; ou bien encore : uita misera longa, 
felici breuis. Sénèque le Philosophe s'est approprié cette opinion de 
Gassius Severus. Il déclare dans le De tranquillitate animi (il, 8) que 
Publilius dépasse en vigueur les génies comiques et tragiques toutes les 
fois qu'il laisse de côté les sottises du mime et les mots destinés aux 
gradins d'en haut; et on trouve un jugement analogue dans les lettres 
à Lucilius (8, 8). Aussi bien Publilius, si on met à part deux pièces citées 
l'une par Priscien, l'autre par Nonius (1), n'avait-il peut-être survécu 



(1) Priscien : Gramm. lat., II. p. 532, 25 ; Nonius, p. 133 Mûller. 



ESSAI SUR PERSE 183 

que comme poète gnomique : on a supposé que ses mimes, le plus 
souvent, étaient des improvisations dont ses admirateurs avaient retenu 
et répandu les traits les plus beaux ; ainsi se serait formé ce recueil de 
sentences monostiques qui, non sans altérations et interpolations, est 
arrivé jusqu'à nous (1). Ou ne peut affirmer cependant que le morceau 
plus étendu mis par Pétrone (Sat., 55, 5) sous le nom de Publilius ne 
soit qu'un pastiche (2) ; du moins est-ce un document curieux sur la 
manière de l'auteur véritable ou supposé que ce petit développe- 
ment satirique de seize sénaires contre le luxe : le thème est banal, 
mais l'expression a du pittoresque. 

Quoi qu'il en soit, on ne saurait douter qu'un certain nombre des 
sentences de Publilius ne fussent classiques dans les écoles lorsque 
Perse fit ses études. Nous devrons nous le rappeler à l'occasion et, par 
exemple, ([uand nous examinerons la facture de ce vers célèbre : 
Virtutern uideant intabescantque relicta. Mais rien ne nous autorisée 
supposer que le mime latin, comme tel, ait eu de l'action sur notre 
poète : c'était, je pense, un genre qu'il méprisait fort. 



En tout cas, répétons-le, il n'a voulu se réclamer que des plus hauts 
modèles : l'ancienne comédie, « capable par sa franchise, dira plus 
tard Marc Vurèle (M, 0), de faire utilement la leçon aux hommes et 
de les rappeler à la modestie par la liberté de son langage(3))), Lucilius, 
Horace. Est-ee Horace qui lui a fait connaître d'abord Lucilius? Je ne 
sais : on ne peut dire si Palaemon, dont le dédain pour les vieux écri- 
vains de Rome ne s'étendait pas à ïérence, faisait aussi une excep- 
tion en faveur du satirique. Gliarisius, il est vrai, qui a beaucoup pris 
à Palaemon, fait plus d'une remarque sur la langue de Lucilius ; mais 
ses sources, en ce cas, paraissentètre Caper, qui connaissait, semble-t-il, 
les œuvres du poète par une étude personnelle, et Julius llonianus ([ui 
avait dépouillé un grand nombre de grammairiens antérieurs (4). De 
toute façon, l^erse avait eu peu d'effort à faire pour découvrir Lucilius 



(1) V. Schanz : Gesch. cl. niin. LU., I, 2^ p. 21 et suiv., n" Si). 

(2) V. Schanz, ibid. 

(3) Cf. supr., p. 121, 11. 2. 

(4) V. F. Marx : C. Litcil. cann. reliq.. I, Proleq., p. lxv et suiv. 



184 F. VILLENEUVE 

dont la réputation ne semble pas avoir jamais subi d'éclipsé complète, 
bien que les deux Sénèques ne le citent nulle part : on connaît les 
témoignages de Quintilien (10, 1, 93) et de l'auteur du Dialogus de 
oratorilms {ch. 23) sur ceux qui, de leur temps, préféraient ses satires à 
celles d'Horace. D'autre part, le goût de Perse pour le vieux poète a 
pu venir, dans une certaine mesure, de ses antipathies littéraires telles 
que nous allons les voir se dégager de la satire 1. Car, puisqu'il ne 
nous a pas dit assez nettement ce qu'il a voulu faire, il est temps de 
chercher ce qu'il a fait et, tout d'abord, quelle place il a donnée dans 
son œuvre à la peinture du présent. 



TROISIEME PARTIE 
MATIÈRE DES SATIRES DE PERSE 



CHAPITRE PREMIER 

L'actualité dans les satires de Perse : la littérature 

Du dialogue difficile à débrouiller par où commence la satire 1 , une 
idée se dégage nettement : c'est que Perse a peu de confiance dans 
le goût de ses contemporains et ne se soucie pas de plaire à tout le 
monde. Peu lui importe que « Polydamas et les Troyennes » lui pré- 
fèrent Labéon. Or, il voit précisément dans le désir de plaire et de se 
faire applaudir à tout prix la raison profonde de cette rage d'écrire 
qui possède les Romains de son temps. Quand ils composent, dans la 
solitude du cabinet, une œuvre quelconque, prose ou vers, ils n'ont 
d'autre pensée que de préparer, pour une lecture publique, des effets 
sûrs ; ils cherchent quelque chose de sublime qu'ils puissent réciter 
avec emphase. Le grand jour venu, ils se font beaux : soigneusement 
peignés, tout blancs dans une toge neuve et la sardoine au doigt 
comme pour l'anniversaire de leur naissance, ils viennent s'asseoir 
sur un siège élevé, ils se mettent à lire en donnant à leur voix les 
inflexions les plus onctueuses, ils se gargarisent avec leurs propres 
phrases, et ils en éprouvent une jouissance telle que leur regard se 
voile de langueur. 11 faut voir alors les auditeurs se trémousser d'une 
manière indécente, comme si on les chatouillait, et le son même de 
leurs acclamations semble trahir le trouble de leurs sens : le lecteur, 
craignant d'éclater, tant la vanité le gonfle, doit leur imposer silence. 



180 F. VILLENEUVE 

Quel triomphe ! et h quoi bon, sans cela, étudier et pâlir sur les 
livres ? Ce n'est pas non plus une petite gloire d'être montré du doigt, 
d'entendre dire : «C'est lui», et de savoir qu'une centaine de petits 
frisés, chez le grammairien, reprennent nos vers en chœur (1). Sans 
parler, ajoute ironiquement Perse, des succès posthumes qui atten- 
dent nos poètes : plus lard, dans les banquets, les fils de Romulus, 
le ventre plein, se feront réciter leurs œuvres, et l'on entendra un 
convive, paré d'un manteau chatoyant, faire couler lentement entre 
ses lèvres, d'une voix nasillarde et bégayante qui estropie les mots, 
un de ces poèmes si admirés aujourd'hui sur Phyllis, sur Hypsipyle 
ou sur quelque autre amante abandonnée. On ne saurait exiger, assu- 
rément, que les écrivains méprisent la louange et la gloire, et Perse 
reconnaît sans peine qu'il n'y est pas lui-même insensible. Mais que 
valent, après tout, ces cris d'admiration dont on se grise ? On les pro- 
digue aux œuvres les plus insipides, ils ne sont souvent qu'un moyen 
commode, pour des parasites et des flatteurs, de s'acquitter à peu de 
frais envers un patron riche et généreux, dont ils se moqueront par 
derrière. Mais ce que le public se plaît surtout à louer chez les poètes 
contemporains, c'est l'élégance d'une versification coulante et l'éclat 
des lieux communs moraux. Aussi, que voit-on? Les adolescents 
môme, encouragés par leurs pères , s'essaient à des ouvrages qui 
dépassent leurs forces : avant de s'être exercés à développer en vers 
latins les thèmes descriptifs les plus rebattus, ils entreprennent hardi- 
ment de faire parler les héros et de composer des tragédies ; et on les 
mettra bien au-dessus de Pacuvius et d'Accius, dont il est facile de 
railler le style suranné. Ainsi le goût des jeunes gens s'altère pour 
toujours : ils se complairont jusqu'à la vieillesse en un A^ain cliquetis 
de mots, propre à ravir un auditoire de petits-maîtres. Devant les 
tribunaux, même, l'affaire fùt-elle des plus graves, eussent-ils à 
défendre leur propre honneur et leur propre vie, ils ne chercheront 
que les applaudissements, ils ne songeront qu'à balancer adroitement 
l'antithèse et à parer leur style de figures savantes. Et que dire de 



(1-) Sur l'habitude dt^ faire étudier, dans les écoles, des poètes vivants, 
V. Suétone : De gramm., IG. Noter que la même chose existe chez nous 
aujourd'hui: les recueils de morceaux choisis destinés à renseignement 
primaire et à l'enseignement secondaire font une place aux vivants. 



ESSAI SUR PERSE 187 

cette élégance, si vantée, de la versification nouvelle ? Perse en donne 
quelques exemples — citations ou pastiches — et n'y voit que petites 
habiletés de facture et que molles cadences. Tout cola, il le déclare 
sans ambages, c'est de la littérature d'eunuque. A ces grâces mal- 
saines, il oppose la beauté mâle de Y Enéide ; il proclame la nécessité 
de poursuivre, d'un effort obstiné, l'expression vigoureuse; et c'est 
encore pour lui une manière de condamner les œuvres à la mode que 
de se donner pour patrons Liicilius, Horace et les poètes de la comédie 
ancienne. 



Ce que la satire 1 doit a Horace 

On a prétendu que, dans ses attaques contre les écrivains de son 
temps, Perse ne faisait que répéter en écolier docile une leçon apprise- 
cliez Horace (1). 11 n'est pas difficile, en effet, de relever, entre les 
opinions httéraires des deux poètes, des rapports qui ne sont pas 
fortuits. Horace se plaint lui aussi que tout le monde écrive, les igno- 
rants et les habiles : 

Scribimus indocti doctlque poemata passim ; 

(Epist., 2, 1, 117). 

il nous montre les Romains de tout âge, adolescents et graves vieil- 
lards, dictant des vers à table, le front ceint de feuillage : 

Pueri patresque seueri 
Fronde comas uincti coenant et carmina dictant ; 

(Epist., 2, 1, 110). 

et Perse dira, lui faisant écho : 

Si qua elegidia crudi 
Dictarunt proceres ; 

(Sat.. 1, ol-52). 

Horace encore raille le poète riche que la louange trouve sensible 



(l) H. Schiller : Gesch. d. rom. Kaiscrreichs unter Nero, p. OOO. 



188 F. VILLENEUVE 

mémo quand elle vient de ceux qui mangent à sa table ou qui, tout à 
l'heure, ont reçu de lui quelque présent : 

Si iiero est unctum recte qui ponere possit 

mirabor si sciet inter 

Noscere mendaconi ucrumque l^eatus amicum. 
Tu seu donaris seu quid donare uoles cui, 
Nolito ad uersus tibi factos ducere plénum 
Laetitiae : clamabit enim : Pulchre ! bene ! recte ! 

(Art poét., 422 et suiv.) 

Combinant ce passage avec deux vers de l'Épître 19 du livre I (1) 
(v. 37-38 : Non ego uentosae plebis suffragia uenor Impensis cenarum 
et tritae munere uestis), Perse écrit (Sat., 1, 40 et suiv.) : 

Sed recti finenique extremumque esse recuso 

« Euge » tuum et « belle » 

calidum scis ponere sumen, 

Scis comitem horridulum trita donare lacerna, 

Et « ueruni » inquis « amo, uerum mihi dicite de me ». 

Qui pote ? 

Horace marque plusieurs fois son dédain pour les succès bruyants 
des lectures publiques et pour les applaudissements de la foule (Sat., 1, 
4, 23 ; 1, 10, 73 ; Epist., 1, 19, 41); il ne se soucie pas que ses vers 
soient récités dans les moindres écoles (2), il est content s'ils ont pu 
plaire au petit nombre de vrais connaisseurs (Sat., 1, 10, 76 et suiv.). 
Il proclame en toute occasion la nécessité de ce travail patient, de ce 
contrôle sévère sur soi-même auxquels les poètes latins ont été trop 
souvent rebelles (3), mais dont les meilleurs de sa génération donnent 
l'exemple ; Lucilius a composé trop facilement des vers trop faciles ; 
s'il avait été le contemporain de Fundanius, de Pollion, de Varius, de 



(1; Et peut-être avec un passage de Lucilius, si vraiment le vieux poète 
avait développé le même thème dans son livre 26 : M. Fiske (Lucilius and 
Persius, p. 130) suppose que le banquet dont il est question dans ce livre 
(v. 662, 66'i, 66Ô Marx) est le prix dont un riche patron paie la louange; mais 
M. Marx {Lucil. re.liq., H, p. 24-2) rapporte les mômes vers à un prodigue. 

(2) Horace : Sal., \, 10, 75 : Vilibus in ludis dictari carmina malis? Cf. Perse: 
Sat., 1, 29 : Ten cirratorum centum dictata fuisse Pro nihilo pendes? 

(3) Sat., 1, 4, 12; Epist., 2. 1, 167 ; 2. 2, 106-125; Art poétique, 290; 438. 



ESSAI SUR PERSE 189 

Virgile, il se serait souvent gratté la tête, il se serait rongé les ongles 

jusqu'au vif : 

Saepe caput scaberet, iiiuos et roderet ung-ues 

(Sat., 1, 71). 

On reconnaît là le modèle d'un des bons vers de Perse (Sat., 1, 

106) : 

Nec pluteum caedit, nec demorsos sapit ungues. 

Enfin, il y a dans VArt poétique un trait contre les vers pauvres de 
fond, contre les riens harmonieux (v. 312 : Versus inopes nugaeque 
canorae), qui pourrait servir d'épigraphe au développement où Perse 
prend à partie la versification élégante et vide de ses contemporains. 
A côté de ces ressemblances qui sautent aux yeux, il en est de 
moins apparentes. Horace, dans la satire 10 du livre 1, lance plu- 
sieurs traits contre les Alexandrins de Rome, contre les preneurs et les 
imitateurs de Catulle et de Calvus(v. 17-19) (1). Le plus connu de ces c««- 
lores Euphorionis ou de ces vscÔtzc:'., comme eut dit Gicéron, était alors, 
semble-t-il, Furius Bibaculus qu'Horace appelle (v. 36) Turgidus Alpinus 
et qu'il raillera plus tard (Sat.. 2, 5, 41) sous son vrai nom ; il attaque 
surtout Tigellius Hermogenes et Démétrius, deux chanteurs (2) qui ne 
voulaient connaître que les écrivains de cette école et leurs modèles 
grecs. Il proclame la supériorité des classiques de la Grèce, tels que 
les poètes de l'ancienne comédie, sur les Alexandrins. De même Perse, 
à l'art maniéré des viM-ipzi de son temps, opposera la forte simplicité 
de Virgile imitant Homère, la vigueur de Lucilius et l'esprit d'Horace, 
discii)les l'un et l'autre d'Eupolis, de Gratinus et d'Aristophane. Mais, 
s'il retient les principes, il a fort bien senti que la réalité s'était modifiée 
depuis le siècle d'Auguste, et il nous a donné, de la vie Httéraire de 
llomc telle qu'il pouvait la voir, un tableau qui est bien à lui. La fidé- 
lité de ses peintures et la justesse de ses critiques sont attestées par 
d'autres témoignages, par l'examen aussi des œuvres ou des frag- 
ments trop rares (]ui nous restent de la poésie latine au temps de 
Glande et dans les premières années du principal de Néron. 



(1) V. Lcjay : Sal. iCHor., p. 252. 

(2) Et peut-être poètes à leurs heures, si on admet avec M. Lejay (p. 252-253), 
que, dans l'expression nilpraeler Caliiom et dodus cantare Calidlum, canlare 



190 F. VILLENEUVE 



II 



Lectures publiques et poètes amateurs 

Quand vivait Horace, la mode des lectures publiques n'était pas 
encore générale ; il ne la raille qu'en passant ; il y voit une manifes- 
tation entre plusieurs autres de l'erreur très répandue qui fait du suc- 
cès immédiat et bruyant un signe suffisant du mérite littéraire ; (1) il y 
signale un bon moyen, pourles membres d'une môme coterie, de prati- 
quer l'admiration mutuelle (2). Vn demi-siècle plus tard, ces lectures, 
favorisées par l'enseignement des rhéteurs qui habituaient les jeunes 
gens à se produire devant un auditoire, sont devenues un usage uni- 
versel auquel Perse lui-même s'est soumis; on se rappelle que Lucain, 
l'entendant débiter ses vers, ne lui ménageait pas les éloges enthou- 
siastes. Je me plais, il est vrai, à me représenter le poète agité, en 
semblable circonstance, de ce trouble sympathique que Pline nous 
peint chez le jeune Galpurnius Piso (3); et sa rougeur, je suppose, 
augmentait encore quand, pour un vers dont il était satisfait, les 
louanges des auditeurs parvenaient à ses oreilles : car, il l'avoue, il 
n'avait pas la fibre tout à fait durcie (v. 47) : 

neque enim mihi cornea fibra est. 

Il ne prétend point d'ailleurs condamner le désir de plaire. Pas plus 
qu'Horace, selon qui l'objet de la poésie est ou d'instruire {prodessé) ou 
de charmer {delectaré) ou d'être à la fois utile et agréable (v. Art 



a la même extension que cantores dans l'expression cantores Eiiphorionis 
(Cic, 2'uscul., 3, 45). Mais les v. 90 et suiv. ne me semblent pas favoriser 
cette interprétation. 

(1) Sat., 1, 4, 22 et 1, 10, 74. 

(2) Epis t., 1, 19, 39-40. 

(3) Pline le Jeune : Epiai., 5, 17 : Commendabat liaec uoce suauissima, 
uocem uerecundia : multum sanguinis, multum sollicitudinis in ore, magna 
ornamenta recitantis. Etenim, nescio quo pacto, magis in studiis homines 
timor quam fiducia decet. 



ESSAI SUR PERSE 191 

poét., 333-334) (1), pas plus, je pense, qu'aucun autre écrivain ancien, 
il n'eût compris une conception de l'art où « toute la beauté n'est que 
pour les artistes » (2) et, surtout, que pour l'artiste. Ce qu'il a senti, 
c'est le danger que faisait courir à la poésie latine cette coquetterie 
littéraire qui sacrifiait tout au triomphe d'un moment, sans même 
se demander de quoi ce triomphe était fait. Tous les défauts qu'il 
relève chez les auteurs de son temps procèdent de là. Mais à quelles 
œuvres, ù quels écrivains s'attaque-t-il? 

Nous rencontrons tout d'abord le nom de Labco (v. 4). Il y a un 
Labeo chez Horace (Sat. , 1, 3, 82). Bilchcler me parait avoir démon- 
tré (3) que celui de Perse est bien, comme l'indiquent les scohes 
(v. 4 et V. 49), le même qui est appelé plus loin (v. 50) Attius. Il était 
l'auteur d'une Iliade latine (4), où il s'était attaché à rendre Homère 
mot pour mot, souvent d'une manière inintelligente ; les scolies nous 
en ont conservé un vers où, -a-.oaç est grotesquement traduit par pisin- 
iios (5). Perse nous dit que l'œuvre avait été composée dans l'ivresse 
de l'ellébore {ebria ucrntro : v. 31) et nous fait entendre ainsi 
(ju'Allius Labeo était poète en dépit d'Apollon. Mais il ne songe pas, 
j'imagine, à nous le donner pour un représentant considérable de la 
littérature du jour ; il se propose plutôt d'indiquer que les poèmes les 
plus mauvais et les plus ridicules, comme V Iliade de Labeo, soulèvent 
des acclamations complaisantes et qu'on peut ainsi estimer les succès 
de ce genre à leur juste valeur. N'a-t-il pas voulu, cependant, laisser 
enlendredumème coup qu'il goûtait peu les imitations d'Homère alors 
à la mode ? Sans parler de Vllias latina, qui date peut-être du princi- 
\yd{ de Tibère (6), et de la paraphrase latine que Polybe, l'affranchi de 
Clauile, avait donnée des poèmes homériques, comme il avait donné 



1 Cf. Quint. : 3, 5, 2 : Triu sunt... qiiae praestarc debeat orator, ut 
doccat, moueat, deleclet. 

(2) « Malheur aux productions de l'art dont toute la beauté n'est que pour 
les artistes. . . » Voilà une des plus grandes sottises qu'on ait pu dire : elle 
est de d'Alembert.» (Journal des Concourt, I, p. 329.) 

(3) F. Biicheler : Rhein. Mus., 39 (,1884), p. 280 et 63 (1908), p. 190. 

(4) Et aussi d'une Odyssée : Labeo translulit lliadem et Odyssiam uerbum 
ex uerbo ridicule satis (scol. au v. -i). Perse (v. 50) ne parle que de V Iliade. 

(5) Cf. Jahn : Proleg., p. cxvu. 

,(6) V, F. Plessis : La poésie latine, p. 531. 



192 F. VILLENEUVE 

une parn[)li rase grecque de Virgile (1), nous savons que Lucain avait 
composé dans son adolescence, sous le litre à'iliaca, un poème « qui 
devait contenir la mort d'Hector, la vengeance d'Achille et les suppli- 
cations de Priam » (2). Donc, lorsque Perse écrit (v . 122-123) : 

Hoc ridere meum, tam nil, nulla tibi uendo 
Iliade, 

le trait pourrait atteindre d'autres poètes que Labeo (3). Une scolie 
nomme ici Néron, pour ses Troica. Mais, si ce poème racontait, 
comme on le pense, la chute et l'incendie de Troie, ce n'était pas une 
imitation directe d'Homère, et il n'est même pas sur que Perse ait pu 
le connaître, puisque ce fut le morceau de concours du prince aux 
Quinquennalia de l'année 63 (4), 

Après cette attaque directe. Perse s'en tient pendant quatre-vingts 
vers à des critiques impersonnelles. Un premier Irait qu'il relève dans 
le style nouveau, c'est la recherche du grand (v. 13-14) : scribimus... 
grande aliquid. 11 y revient plus bas (v. 08) : res grandes nostro dat 



(1) V. Sénèque : Ad Polyb. de consol., 8, 2 et 11,5. Cf. Schanz : Gesch. d. 
rôm. Lit., II, 2 3, p. 119. 

(2) A. Cartault : Rev. de PhlL, 11 (1887), p. 14. Cf. Stace : Silv., 2, 754- et 
suiv.: Ac prinium. teneris adhuc in annis, Liides Hectora Thessalosque 
cuiTus Et supplex Priami potentis aurum . 

(3) Le sens est peut-être : « Je ne le vendrais pas pour ce qu'il y a, aux 
yeux d'un poète, de plus précieux, pour la gloire d'avoir fait V Iliade ». 

(4) C'est du moins à cette fête qu'on rapporte l'indication suivante donnée 
par Dion Cassius, 62, 29, pour l'année 65: -/.xî tote /.-A ï-l ziy z'/j OsàTpoj 
op/v'jTTpav èv TîavÔTjjjiw %vn Osa xaTÉJiT, xa'. àvéyvoj Tpw.xâ -tva kx'j-O'j -o'.r^rjixTa. Cf. 
Tacite: Ann., 16, 4, où il est dit, à propos des Quinquennalia de cette même 
année: Nero... dictitans se aeqiium aduersum aemulos et religione iudicum 
merilam laudem assecuturum, primo carmen in scena récitât. Il résulte de la 
première églogue du ms. d'Einsiedeln (n» 266, v. 38 : voir A. Riese : Anthol. 
lai., N" 725, et E. Baehrcns: Poet. lai. min., III, p. 62) que Néron fut couronné 
dans un concours pour un morceau où était chantée la ruine de Troie. Cette 
Halosis un, dont il est question ailleurs (cf. Dion C. 62, 18; Suét.: IVer., 38; 
Tac: Ann., 15, 39), était sans doute une partie des Troica; n'est-ce pas à elle 
qu'il faut rapporter l'indication donnée par Dion, 62,29"? Cette indication 
pourrait alors se confondre avec celle des Bucol. d'Einsiedeln. Cf. encore la 
Troiae Halosis de Pétrone, Salir., 89. Mais, là, nous avons affaire à un couplet 
tragique. 



ESSAI SUR PERSE 193 

Musa poetae; et, au début de la satire 5, il s'est copieusement moque, 
en son propre nom et par la bouche de Cornutus, des poètes, surtout 
des poètes tragiques, grande locuturi, qui recueillent les nuées sur 
l'Hélicon (v. 7), qui ont l'air de manœuvrer sans cesse un soufflet de 
forge (v. 10-11), qui gonflent leur bouche pour en faire sortir le vent 
à grand bruit (v. 12), qui enflent leurs pages de « riens habillés de 
noir » (non. . . studeo pullatis lit mihi nugis pagina turgescat, v. 19-20), 
qui donnent du poids à de la fumée (v. 20). Horace avait déjà dit (Art 
poét.,27) : professas grandia turget. Mais les deux Sénèques, Pétrone 
et Quintilien signalent, eux aussi, l'emphase comme une des maladies 
littéraires de leur temps. Sénèque le Père parle à plusieurs reprises de 
l'enflure [tumor) de certains rhéteurs ; il en donne des exemples 
(v. Gontr., 9, 2, 27 ; 10, Praef., 9 ; 10, 1, 14 ; Suas., 1,12)., et il nous 
fait un portrait comicjue d'un certain Sénèque surnommé Grandio, 
chez qui l'ambition de dire de grandes choses (cupiebat grandia dicere), 
était telle qu'il finit par tomber dans la folie des grandeurs. Sénèque 
le Philosophe ne blâme pas les écrivains qui visent au sublime ; il 
félicite Lucilius déporter haut ses ambitions poétiques (Epist., 79,6 : 
iam cupis grande ali(juid et par prioribus scribere) ; il juge même iné- 
vitable, en pareil cas, d'arriver parfois jusqu'à la limite du goût ; mais 
il se plaint que certaines gens aiment les fautes de goût elles-mêmes (1) 
ou se plaisent aux hyperboles (2). Aussi bien est-il facile de trouver 
chez lui, et chez Lucain, et delà grandeur véritable et de la fausse : les 
tragédies, en particulier, et la Pharsale pourraient fournir maint pas- 
sage où la limite est largement dépassée. Pétrone parle de l'enflure 
des pensées et du vain cliquetis des phrases (3) chez les rhéteurs de 
son siècle et y oppose l'éloquence vraiment grande et pour ainsi dire 
pudique qui ne souffre ni fard ni bouffissure, mais s'élève par sa natu- 
relle beauté (4). Quintilien, enfin, ne manque jamais de relever l'em- 



(1) Episl., 114, 11 : Sunt qui non usque ad iiitium accédant (necesseestemm 
hoc faccre aliquid (jrancle tcntanti) sed qui Ipsum uitium ament. 

(2) Episl. , 114, 2 : sensus audaces, 

(3) Petv. Salir. ,\, 2 : nunc et rerumlumorecl sentenliarwnuanissimo slrepitu 
hoc tantinn proficiunt ut, cum in forum uenerint, putcnt se in alium orbem 
terrarum delatos. 

(4; Ibid., 2,6: Grandis et, ut ita dicam. pudica oratio non est maculosa 
nec turgidd, sed naturali pulchritudinc exsurgùt. 

13 



194 F. VILLENEUVE 

phase co;niii3 iia des vices de ce style affecté (/.a/.i;-/;'/,:/. cacozelia, 

corruptum dicendi geiius) qu'il reproche à ses conieinporaiiis (1). 

Dans le tableau pittoresque qu'il nous fait (v. 15-21) d'une lecture 
publiciuc, Perse n'indique pas la nature de l'œuvre lue. Les expres- 
sions dont il se sert pour peindre les regards pâmés de l'auteur et 
l'attitude du public tout palpitant de volupté ont fait croire à plusieurs 
érudits qu'il s'agissait ici devers obscènes ou, tout au moins, erotiques, 
de priapées, peut-être, ou d'épigrammes, ou d'élégies amoureuses. 
Mais le poète n'a songé, je pense, qu'au plaisir suspect dont frémissent 
les auditeurs sous la caresse des modulations molles. Ces modulations, 
il les caractérise par les mots liquidum plasma (v. 17) : « inflexion 
fluide, fondante », et, lorsqu'il écrit (v. 21) : tremulo sealpuntur 
ubi intima uersu, il veut parler, sans doute, de ces rythmes sautil- 
lants, de ces déhanchements vocaux, pourrait-on dire, qui agissent sur 
les sens comme une musique A'oluptueuse ou le spectacle d'une danse 
lascive. Que l'on compare les expressions de Sénèque le Père à propos 
des pclits-maîtres ({m rendent leur voix assez ténue pour égaler la 
caresse des voix féminines (Contr., 1, praef. 8 : ad muliebres blanditias 
cxtenuare uocem), de Sénèque le Philosophe critiquant ces phrases qui 
ne sont pas construites, mais modulées, tant elles sont caressantes et 
coulent mollement (Epist. , 114, lo : quorumdam non est compositio, 
modulalio est : adeo blanditur et molliter labitur) (2) ; de Quintilien 
({ui dit. se souvenant peut-être du présent passage : « Il faut que la 
manière de lire (chez le grammairien, lorsque les enfants lisent des 
vers) soit avant tout virile, qu'elle ait à la fois de la gravité et de la 
douceur ; et, sans doute, elle ne doit pas être ce qu'elle est pour la 
prose, puisqu'il s'agit de vers et que les poètes nous disent eux- 
mêmes qu'ils chantent ; mais elle ne doit pas pour cela dégénérer en 
un chant ni prendre une inflexion efféminée, défaut très répandu 
aujourd'hui (Inst. orat., 1, 8, 2 : Sit autem inprimis Icctio uirilis et 
cum suauitate quadam grauis ; et non quidem prosae similis, quia 



(1) Quint.: Insl. oral., 2, 3, 9 : lumidos et corruptos et tinnulos et quocuinque 
alio cacozeliae génère peccantes; 8, 3, 56 (définition du y.xxô::T,Àov); 10, 2, KJ 
(liunt pro grandibus tumidi) ; 12, 10, 73 et 80. — Cf. le traité Uepl j'^oj;, eh. 2. 

(2) Cf. De breuit. uit., 12, 4 : ... uocom, cuius rectum cursuni natura et 
optimum et simplicissimum fecit, inflcxu niddalulionis inertissbnae lorquent. 



ESSAI SUR PERSE 195 

Carmen est et se poetae canere testantur ; non tamen in canticum dis- 
soluta (1), nec piasmate, ut nunc a plerisque fit, effeminata). Mais c'est 
Juvénal qui nous fournit ici le meilleur commentaire des vers de 
notre poète : « Quod enim, lisons-nous chez lui(Sat., 6, 195-196), non 
excitet inguen uox blanda et nequam ? digitos liabet » (2). Notre poète, 
d'ailleurs, a précisé lui-même sa pensée lorsqu'il a rendu sensible par 
les exemples que nous trouvons plus loin (v. 92 et suiv.) le manque 
de virilité des harmonies et des rythmes à la mode. Le désir de multi- 
plier les modulations propres à flatter l'oreille, voilà précisément ce qui 
favorisait cette mollesse de la versification. On vit de même, au XVIIIe 
siècle, le goût de la mélodie facile se développer chez les musiciens 
italiens trop avides de succès. 

Perse raille ensuite (v. 30-33) un autre aspect de ce qu'on pourrait 
appeler la manie littéraire du temps. L'usage de faire lire ou déclamer 
des vers, dans les banquets, par des esclaves dont on avait cultivé les 
dons vocaux, ou par des acteurs, est bien connu (3j. Mais ici le per- 
sonnage richement vêtu qui récite un morceau larmoyant est un des 
convives. C'est ainsi que, dans le Satiricon de Pétrone, Trimalchion, 
au cours d'une conversation sur les poètes qui s'est engagée à sa table, 
se met à débiter des vers de Publilius (4) contre le luxe. 

Cette tirade morale, dans un festin d'une somptuosité ridicule, 
arrive plus à contre temps encore que les plaintes d'une amante au 
milieu d'un groupe de joyeux buveurs. Mais l'intention de Perse est 
moins peut-être de faire ressortir un amusant contraste que de donner 
une nouvelle preuve du mauvais goût régnant. On ne se soucie plus 
des chefs-d'œuvre (5) ; ce qu'on acclame, dans les banquets comme 



(1) Cf. Sén.: Episl., 114, 1 : ûxplicatio . . .in moreni cantici ducta. 

(2) Cf. dans les vers du ms. d'Oxford (Léo : A. Persil Flacci, D. Iiniii hinc- 
nalis saturae, p. 145 {Sat., 6, 365, 23-24) : « Suspectus tibi sit quanto uox luol- 
lior et quo Saepius in teneris haerebit dextera lumbis (souvenir de Perse, 1, 
20-21 : cum carinina lumbum intrant) ». 

(3) V. Plin.: Ejnst., 1, 15, 2; 9, 17, 3; Pétrone : Snlir., 59, 2 et suiv. ; 68, 
4 et suiv. 

(4) Pétrone : Salir., 55, 5 et suiv. Ce n'est peut-être qu'un pastiche de 
Publilius Syrus : cf. supr., p. 183. 

(5j Juvénal au contraire [Sal., 11, 177) promet à son ami Persious qu'on 
récitera, pendant le repas auquel il l'invite, des vers d'Homère et de Virgile. 



196 F. VILLENEUVE 

dîuis los salles de lecture, ce sont les productions fades d'un art énervé. 
Mallieurcusenient. il est difficile de savoir ce qu'étaient ces Pliyllis, 
ces Hypsipyles, toute cette poésie éplorée alors en vogue. 11 y a dans 
les Héroides d'Ovide une lettre de Phyllis à Déniophoon et une lettre 
d'Hypsipyle à Jason (Hér. , 2 et 6), remplies l'une et l'autre de lamen- 
tations et de reproches ; d'autre part l'épithète de plorabile dont Perse 
se sert ici {ualum et plorabile si quid) rappelle celle de flebilis appli- 
quée parle même Ovide à l'élégie (Am., 3, 9, 3; cf. Her., 15,7). Faut- 
il supposer que les Héroides avaient eu d'autres imitateurs que Sabi- 
nus (1) ? Assurément, rien ne prouve que les six dernières, celles 
qu'on appelle les lettres doubles, non plus que la quinzième, soient 
l'œuvre d'un poète contemporain de Néron ou des Flaviens (2) ; mais 
il n'est pas impossible que le genre eût survécu à son inventeur et 
que, même, on eût repris certains thèmes déjà traités par lui. En tout 
cas, les Héroides. avec leur élégance monotone, leur caractère senti- 
mental et sensuel, tout moderne dans un cadre mythologique, leur 
allure volontiers oratoire, étaient peu faites pour plaire à Perse. D'une 
Phyllis de Tuscus, poète du siècle d'Auguste, nous n'avons que le 
titre (Ovide : Ex Ponlo^ 4, IG, 20 : Quique sera nomen Phyllide Tus- 
cus liabet) : mais, puisque cet ouvrage avait suffi à rendre son auteur 
célèbre (3), c'était, i)lutôt qu'une simple élégie, une épopée ou, tout 
au moins, un épyllion. L'épyllion, représenté à l'époque de Cicéron 
par des poèmes comme les Noces de T/iétis et de Pelée, de Catulle, 
Ylo de Galvus, la Zmyrna d'Helvius Cinna et, sous Auguste, par la 
Ciris et le Citlex, était probablement demeuré en faveur au \" siècle 
de notre ère : une des œuvres les plus lues et les plus admirées alors, 
je veux dire les Métamorphoses d'Ovide, était-elle autre chose qu'une 
collection d'épyllia ? On s'est demandé si Lucain n'avait pas abordé 
le genre dans son Orphée, sur lequel, à vrai dire, nous manquons de 



(1) V. Ovide : Am., 2, 18, 20 et siiiv. ; cf. Ex Ponlo, 4, IG, 13. 

(2) V. Plessis : La Poésie latine, p. 42'.i et suiv. 

(3) C'est ainsi que je comprends l'expression nomen habel. Je n'ignore pas 
qu'on a voulu en tirer un autre sens : le poème de Phyllis aurait valu à son 
auteur un surnom, sans doute celui de Déniophoon ; le Démophoon de 
Properco (2, 22, 2) serait alors notre Tuscus fv. Schanz : Gesrk. d. rom. Lit., 
II, P, p. :5G4- (n° 319, 10). Cette interprétation me semble dépure fantaisie. 



ESSAI SUR PERSE 197 

renseignements précis (1). L'histoire de Phyllis et celle d'Hypsipyle 
pouvaient aisément être traitées sous cette forme. Mais la seconde 
avait fourni à Euripide une tragédie dont les papyrus d'Oxyrynchos 
nous ont rendu des fragments considérables (2). Perse aurait- il 
en vue des monologues ou des tirades empruntées aux tragédies 
mythologiques du temps? Je crois, pour ma part, à cause du mot plo- 
rabile qui me semble caractéristique, qu'il s'agit de morceaux élégia- 
ques : il est vrai que l'analogie était grande entre des élégies comme 
les Héroïdes et certains monologues tragiques (3). 

En revanche, je ne sais s'il faut appliquer à des élégies proprement 
dites le mot elegidia que nous rencontrons plus loin (v. 31-52 : si qua 
elegidia crudi dictarunt proceres). Gasaubon (4) pense qu'il désigne 
toute espèce de petites pièces, parce que les débutants essayaient d'or- 
dinaire leurs forces dans de courtes compositions en vers élégiaques et 
que, d'ailleurs, Dion Chrysostome appelle ï\z-(zizv une épitaphe écrite 
en hexamètres dactyliques. Je n'en suis pas sur. Mais je ne crois pas 
non plus qu'il faille voir dans ce diminutif un simple équivalent dédai- 
gneux de elegi (o). Il s'agit vraisemblablement d'épigrammes telles 
que cet elegidarion débité par Eumolpe dans le Satiricon de Pétrone 
(109,9) (6). Aussi bien, lorsque Perse parle de grands personnages qui 
improvisent l'estomac plein, il se souvient d'Horace, mais il se ren- 
contre encore avec Pétrone, dont le Trimalchion, au milieu du repas, 
prend texte d'un incident arrangé d'avance pour écrire une épigram- 
me bachique qu'il lit à ses convives (7). 



(1) V. Biographie do Vacca, 13, et Stace : Silv., 2, 7, 59; cf. Lejay : Lucain, 
I , p. xvn, n, 13. 

(2) V. Grenfell et Hunt : The Oxyvynchus Papy ri, vol. VI, p. 19 et suiv. 

(3) Plessis : La poésie latine, p. 433-434. 

(4) V. Casaubon-Dûbner, p. 73. 

1^5) Exigui elegi dit Horace {Ars pnet., 77) en opposant le distique élégiaque 
à l'hexamètre dactylique xaTà cr-î/ov. 

(6) La pièce est tonnée de la juxtaposition de trois distiques élég-iaques et 
de sept hendécasyllabes phaléciens. 

(7) V. Satiricon, 55, 2-3. C'est un impromptu fait à loisir, puisque tout était 
préparé ; les mots non cogitatioiie distorta sont ironiques. 



198 F. VILLENEUVE 



III 



La versification a la mode 

Un trait précis dont nous pouvons vérifier la justesse, c'est ce que 
Perse dit de cette versification d'une élégance molle, si admirée du 
public de son temps. Nous ne trouvons rien de semblable dans les 
critiques d'Horace contre les Néo-Alexandrins, contre les cantores 
Eiiphoi'ionis du siècle d'Auguste. Il s'est plaint plusieurs fois, comme 
d'un défaut encore répandu, de l'indulgence excessive des Romains pour 
les vers rocailleux de leurs vieux poètes et a toujours semblé croire 
que le danger, pour la versification latine, ce n'était pas de devenir 
trop coulante, mais de demeurer pesante et rude (1). De fait, bien que 
Catulle ait une facture très savante, il abuse du spondée jusqu'à l'em- 
ployer dans la proportion des deux tiers environ et il ne s'interdit pas 
les élisions dures. On peut en dire autant de l'auteur de la Ciris, cet 
épyllion à la manière alexandrine qui reste pour nous, avec les Noces 
de Thétis et de Pelée, le meilleur exemplaire du genre (2). Et, selon 
Quintilien, il y avait chez Gallus, grand admirateur d'Euphorion, plus de 
dureté que chez les autres élégiaques : durior Gallus (Inst. orat., 10, 1, 
33). Il est vrai que le mot, ici, semble s'appliquer avant tout au style. En 
tout cas les œuvres de cette école poétique avaient toujours quelque 
chose de laborieux, et on pouvait leur oppposer la grâce et le fini des 
Bucoliques (3). Mais Horace n'a connu que les débuts d'un poète dont 
l'influence allait modifier, surtout en matière de versification, le carac- 
tère de l'Alexandrinisme latin : je veux parler d'Ovide. Par la prédo- 
minance accordée au dactyle, par la manière adroite dont il en règle 



(1) Horace : 5a/., 1,4, 8; 10,58-59; Episl., 2, 1, G6 et IGO ; Ars poet., 2G3 
(Non quiuis uidet immodulata poemata index Et data Romanis uenia est 
indigna poetis) et 27i. 

(2) Le Culex est un épyllion d'un genre particulier, proche parent de 
l'idylle : c'est une pastorale. Cf. Ch. Plése-it : Le Culex, Étude sur l'Alexau- 
drinisme latin (Paris 1910), p. 260 et suiv. 

(3) Horace :5a/., 1, 10, 4i. 



ESSAI SUR PERSE 199 

les combinaisons avec le spondée, par une tendance sensible à éviter 
l'élision des finales longues ou en m (1), Ovide a fait école bien plus 
que Virgile, dont le génie ne néglige au profit du beau aucune liberté 
légitime ; le premier, il a donné aux oreilles latines l'habitude de cette 
élégance trop uniforme qui sera jusqu'à Glaudien, en dépit de ({uelques 
retours offensifs de l'archaïsme, la marque des poètes de second rang. 
Sans doute, il n'apportait pas une formule nouvelle. On a eu raison de 
dire que ce qui triomphait avec lui, c'était au fond « le rigorisme des 
Cantores Euphorioiiis, pour qui la perfection du métier est l'essentiel 
de la poésie» (2). Mais Catulle, Galvus, leurs amis et leurs élèves 
n'étaient pas arrivés à réaliser entièrement l'adaptation de la technique 
alexandrine aux ressources de la langue latine, et, pour parler comme 
Perse (v. 63-G4), on n'eût pu promener l'ongle sur le marbre de leur 
œuvre sans rencontrer plus d'une aspérité. D'autre part, il était plus 
aisé de plagier Virgile, môme le Virgile des Bucoliques, que de l'imiter : 
au contraire la virtuosité d'Ovide laissait en général surprendre ses 
procédés, et, grâce à lui, la versification latine devint un instrument 
docile, dont il ne fut point malaisé au premier venu, après un peu 
d'étude, de tirer des sons agréables. 

On essaya môme de renchérir sur le purisme métrique du modèle. 
Dans le poème du Noyer, qui offre une imitation très directe de sa 
manière, se révèle un auteur encore plus soigneux que lui de s'inter- 
dire les élisions dures ; les élégies sur la mort de Mécène appellent la 
môme observation (3). h'ilias latina, qui se place entre la mort d'Au- 
guste et la mort de Néron, se fait remarquer aussi par une application 
minutieuse des règles du vers : la finale d'un mot ïambique ou d'un 
mot crétique n'y est jamais élidôe ; nulle part la finale en o n'y est 
abrégée, en dehors des mots ïambiques ou erotiques pour lesquels cet 
abrègement est autorisé par l'exemple des meilleurs poètes. Les fins 



(1) V. Plùsent, op. cit., p. i-24. Il donne le tableau suivant : finales élidées: 
Virg.: Ên.,\ : longues : 1 élision sur8, 8 vers ; en m : 1 sur 7, 7 ; brèves : 1 sur 
4, 3. — Ovide : Met., 1 : longues : 1 élision sur 97 vers ; en m : 1 sur 33 vers ; 
brèves : 1 sur 6 vers. — Calex : longues : 1 élision sur 102 vers ; en m : 1 sur 
102 vers ; brèves : 1 sur 10 vers. 

(2) Pléscnt, op. cit., p. 485. 

, (3) V. F. Plessis : La poésie latine, p. 4Gi. 



200 F. VILLENEUVE 

de vers sont irréprochables (1). Sous Néron, Galpurnius se montre, 
dans ses églogues, versificateur scrupuleux et élégant ; il n'élide guère 
que les brèves, le plus souvent au premier pied, et cela môme rare- 
ment; il suit dans le traitement de Vo final les mêmes principes que 
l'auteur de Vllias latina (2) ; les seuls monosyllabes qu'il admette à la 
fin du vers sont les formes verbales es et est ou l'indéfini quis dans 
la formule si quis (Egl. 7, 16) ; dans les 50 premiers vers de l'églogue 1, 
je trouve 8 fois (v. 10, 12, 31, 34, 37, 38, 46 et 47) la césure v.aTi 
-rpiTov -poyalo'/ encadrée par la trihémimère et l'hephtliémimère, et, 
dans les 42 autres vers, la penthémimère ne fait jamais défaut. Des 
deux fragments d'églogues du manuscrit d'Einsiedeln n" 266, églogues 
dont la composition remonte également au temps de Néron, le premier 
(49 vers), en dehors de 4 aphérèses (v. 5, 12, 15, 37) et de trois apo- 
copes (22, 30, 39), n'offre que trois élisions (v. 11 : elige utrum; v. 19: 
Pergite io pueri ; v. 45 : ergo ut), toutes au premier pied ; le deuxième 
(39 vers) en a moins encore (4 apocopes, aux vers 7, 17, 25, 30) (3). 
Mais, parmi les œuvres de ce temps, c'est peut-être le Panégyrique de 
Pison qui laisse le mieux sentir la monotonie de cette correction trop 
mécanique. On n'y a relevé que trois élisions (aux vers 24, 81, 168; il 
y a de plus une aphérèse au v. 14), toutes les trois au premier pied. La 
césure y.a-à tpWov Tp^yat-ov, encadrée par la trihémimère et l'hephtlié- 
mimère, y revient quatorze fois. Sur les 261 vers de la pièce, j'en 
compte 196 qui commencent par un dactyle ; dans les 25 premiers vers 
je trouve, abstraction faite des deux derniers pieds, 56 dactyles contre 
44 spondées : c'est, à 1, 2 près, la proportion que fournit Ovide. Mais 
le poète n'apporte pas un goût infaillible dans la combinaison des 
pieds : le début, qui devrait avoir de la solennité, prend, par l'accu- 
mulation des dactyles dans les vers 2 et 3, une allure légère : l'effet, 
d'ailleurs, est peut-être cherché pour rendre plus frappante par le con- 
traste la marche moins rapide du vers 4 (qui est du type dsss) ; môme 
en ce cas, il eût fallu plus de discrétion. 



(1) V. F. Plessis : Ilalici Ilias laiina (Paris 1885), p. viii et suiv. 

(2) V. Teuffel : Gesch. cl. rôm. Lit. II ^ p. 278 (§ 306). 

(3) Dans ces deux pièces (n°' 725 et 726, dans VAnth. lat. de Rlese, II) , la 
césure ■/-x-tà Tpîxov -cpo/aTov est toujours encadrée par la trihémimère et la 
penthémimère (pièce 725: v. 6, 26, 27, 40; — pièce 726: v. 7, 10, 24, 31, 36, 39). 



ESSAI SUR PERSE 201 

Ces remarques suffisent, je pense, à montrer qu'une versification 
très régulière et une certaine agilité rythmique, sinon une sûreté par- 
faite clans le choix des procédés, étaient alors monnaie courante: car 
ni VJiias latina ni le Panégyrique de Pison n'ont été composés par 
des hommes de grand talent. Les Bucoliques d'Einsiedeln valent peut- 
être un peu mieux, mais elles sont fort loin de révéler le génie. 
Quant à Galpurnius, il a quehiiics jolis passages, mais il est, au total, 
froid et sans originalité. Ainsi, on doit en croire Perse quand il nous 
laisse entendre que tout le monde alors faisait bien le vers, au sens 

banal de l'expression : 

Scit tendere uersum 
Non secus ac si oculo rubricam derigat iino 

(V. 65-66). 

Ces mots, dans l'esprit du public, sont un éloge ; mais la métaphore 
employée indique assez ce qu'il y a, dans cette adresse, de purement 
manuel, si l'on peut dire. 



IV 



Poésie et rhétorique 

On voit moins nettement, en revanche, à quoi s'appliquent les deux 
vers suivants (67-G8) : 

Siue opus in mores, in luxum, in prandia regum 
Dicere, res grandes nostro dat Musa poetae. 

Faut-il accepter l'explication donnée par un scoliaste et entendre : 
dans quelque genre qu'il s'exerce, comédie, satire, tragédie, notre 
poète trouve du sublime ? Sans doute l'histoire littéraire ne fournit 
pas d'objection grave contre cette manière d'interpréter les mots 
in mores, in luxum, in prandia regum. D'abord, il n'est pas prouvé, 
quoi qu'en dise Casaubon (1), que la comédie proprement dite, sans 
parler du mime, ait été entièrement délaissée au temps de Claude et 



(1) V. Casaubon-Diibncr, p. 81. 



202 F. VILLENEUA^E 

de Néron; et, même, j'estime peu vraiscmblal)lc que rien n'eût paru 
en ce genre entre les pièces de G. Fuiidanias, ami d'Horace et de 
Mécène (1), et celle de Vergilius Romanus, contemporain de Pline le 
Jeune : Romanus avait composé, outre un certain nombre de palliatae 
et de mimiambes, une comédie à la manière d'Aristophane, et Pline 
vante précisément chez lui la force et la grandeur, aussi bien que la 
finesse, le sel, la douceur et la grâce (2). Ensuite, si Perse est pour 
nous, dans l'ordre chronologique, le seul satirique latin après Horace 
et avant Turnus, si les témoignages de Tacite sur les carmina -prohrosa 
ou deteslanda de Cominius, de Paconianus, d'Antistius Sosianus, de 
Curtius Montanus (3) s'appliquent mieux à des épigrammes (4) qu'à 
des satires, et si nous n'avons aucune raison décisive pour rapporter 
les vers que Néron avait écrits, paraît-il, contre Quintianus, contre 
Clodius Pollio, contre le roi Mithridate (5), à l'un des deux genres 
plutôt qu'à l'autre, on n'en saurait conclure que personne depuis la 
mort d'Horace ne s'était essayé dans la satire morale. Enfin il est à 
peine besoin de rappeler que la tragédie destinée aux lectures publi- 
ques a été fort en honneur sous les Césars comme sous les Flaviens. 
Mais, cela dit, on doit reconnaître que l'expression dicere in mores 
pour dire composer des comédies est bien peu satisfaisante, même si 
nous donnons à /«, d'une manière déjà forcée, le sens de siu\ à propos 
de. D'autre part, les mots prandia regum, selon toute apparence, ne 
sont pas autre chose qu'un souvenir d'Horace, chez qui nous lisons 

(Sat, 2, 2, 45): 

Necdum omnis abacta 
Pauperies epulis regum. 



(1) V. Horace : 5a/., 1, 10, 42. 

(2) Pline le Jeune : Epist., G, 21, 5: non illi nis, non granditas, non subti- 
litas, non amaritudo, non dulcedo, non lepos defuit. 

(3) Sur Cominius, v. Tacite : Ann., 4, 31 ; sur Paconianus, v. ibid., 6, 39; 
sur Antistius Sosianus, v. ibid., 14, 48 et 10, 14; sur Curtius Montanus, 
V. ibid., 16, 28 et 29. 

(4) Cf. les épigrammes citées par Suétone : Tibère, 59 et Néron, 39. 

(5) V. Tacite : Ann., 15, 49; Suétone : Domit., 1; Né>'on, 24. D'autre part 
Martial (9, 26, 9) et Pline [Nat. hist., 37, 50), paraissent faire allusion à des 
épigrammes de Néron. En revanche, si les mots de Juvénal (4, 106) tamen 
improbior satiram scribente cinaedo s'appliquent à ce prince, il faudrait 
admettre qu'il avait écrit aussi des Satires. 



ESSAI SUR PERSE 203 

Dès lors, au lieu d'y voir, comme a fait le scoliaste, une allusion au 
festin ou, ainsi que Perse dit ailleurs, à la marmite de Tliyeste ou de 
Progné, nous les prendrons pour un équivalent plus concret de luxum. 
Peut-être, en ce cas, n'est-il question que de la satire : le public 
assène au poète qu'il prétend louer un compliment maladroit en le 
félicitant d'être sublime là où il faudrait au contraire être simple et 
familier, puisque la satire est une causerie : Perse, en somme, se pro- 
poserait de railler chez des satiriques contemporains cette manière 
oratoire qui devait triompher, relevée par un talent supérieur, avec 
Juvénal (1). Je crois en effet que Perse a voulu faire lancer par de sots 
complimenteurs le pavé de l'ours ; mais sa critique ne me semble pas 
dirigée contre un genre déterminé : elle vise et atteint cette rhétorique 
pompeuse, ces éternels lieux communs qui envahissaient de plus en 
plus la poésie ou, pour mieux dire, la littérature tout entière. Seule- 
ment, par un procédé bien connu, le poète a pris comme type un cas 
particulier, d'autant mieux choisi que les invectives contre les mœurs 
du temps et le luxe étaient précisément un des thèmes favoris de 
l'école et celui, peut-être, qui revenait le plus souvent, sous une 
forme ou sous une autre, dans les œuvres de toute nature. On aurait 
le droit de résumer en ces termes le petit discours que Perse prête au 
public : « Nos poètes sont des versificateurs parfaits ; et, si l'occasion 
s'offre à eux de développer quelque lieu commun, ils trouvent des 
choses sublimes » ; autrement dit : « Comme ils font bien les vers, et 
quel ton sublime dans leurs lieux communs ! » Ainsi seraient indi- 
qués, avec une justesse remarquable, les deux caractères essentiels de 
la poésie du temps : élégance factice de la versification, abus de la 
rhétorique. 

Il n'est pas plus aisé de saisir l'intention véritable des vers sui- 
vants (69-78). Et d'abord, quels sont les poètes nugari soliti graece 
nec ponere lucum artifices dont on nous parle ici ? des adolescents 
qui n'en sont encore qu'aux premiers exercices de composition poétique, 



(1) V. Rcitzenstein : Uellemslische Wundererzdhl., p. 27-28. M.Reitzenstcin 
pense que Perse, dans les vers G5-66, a en vue les poèmes à la manière 
alexandrine, particulièrement les épylliav auxquels il reviendra plus loin 
(v. 92 et suiv.) et que le Siue, du v. 67 indique qu'il passe à un autre g-enrc 
où la versitication est moins élégante : ce genre, c'est la satire. 



204 F. VILLENEUVE 

aux vers grecs, ou bien des hommes faits qui, jusqu'à présent, on 
étaient restés là et n'avaient jamais essayé de traiter en vers latins 
les thèmes descriptifs les plus élémentaires ? Toute incertitude dispa- 
raît sur ce point si on adopte pour le v. 69 la leçon du feuillet de 
Bobbio, qui est aussi la première leçon du Pithoeanus : « ecce modo 
hcroas sensu s adferre docemus » au lieu de la leçon « ecce modo 
hcroas sensus adferre uidemus » donnée par le Montepessulanus 212, 
et préférée par le correcteur du Pithoeanus. Il devient alors évident 
qu'il s'agit d'adolescents, et le vers 69 prépare les reproches que le 
poète fera un peu plus loin aux pères de famille. Mais quel genre 
faut-il reconnaître sous l'expression heroas sensus^ l'épopée? la 
tragédie ? l'une et l'autre, je crois ; elles se sont présentées ensemble 
à la pensée de Perse dans la satire 5 (v. 3-4) : 

Fabula seu maesto ponatur hianda tragoedo, 
Vulnera seu Partlii ducentis ab inguine ferrum. 

Les vers 77-78 ne sont pas moins obscurs : on admet d'ordinaire que 
l^erse y raille en son propre nom ceux qui se laissent charmer par les 
pièces vieillies de Pacuvius et d'Accius et le faste pédantesque de leurs 
grands mots. Le poète s'en prendrait donc à un défaut dont il n'a rien 
dit jusqu'ici, la manie de l'archaïsme. On n'est pas embarrassé pour 
rappeler des faits et citer des textes à l'appui de cette interprétation : 
certains princes, Tibère, Galigula, avaient donné l'exemple (1) ; et 
Sénèque (Epist. , 114, 10 et 13) se moque des gens qui, de son temps, 
exhumaient des expressions surannées, parlaient la langue des Douze 
Tables et, tenant Gracchus, Grassus et Gurion pour trop modernes, 
remontaient jusqu'à Appius et Goruncanius. On pourrait ajouter que 
Perse n'avait certainement pas un respect superstitieux pour la vieille 
littérature latine, puisque, à l'exemple de Lucilius et d'Horace, il s'est 
permis de sourire aux dépens d'Ennius (2) ; or, Lucilius et Horace 
n'avaient pas épargné non plus les deux grands tragiques latins (3). 



(1) V. Suétone : Aug., 86; Quintilien, 1, 5, 63. 

(2) Sat., 6, 9-11 ; cf. Prologue, 1-3; V. Lucilius, 1190, Marx (cf. Marx, I, p. 100 : 
Ennii imitatio aut utIsIo) ; Horace : Sat., 1. 10, 5i ; Epist., 1, 19, 7 ; 2, 1, 50 ; 
Ars poel., 259 (cf. aussi une parodie d'Ennius, Sat., 1, 2, 37-38). 

(3) Lucilius, 794; 875, Marx (cf. I, p. 100 : Pacuuii imitatio) ; Horace : Sat., 
1, 10, 53. Epist., 2, 1, 56; Ars poet., 258. 



ESSAI SUR PERSE 205 

Tout cela est vrai ; mais celte attaque contre le goût de l'archaïsme 
serait très mal amenée, et, surtout, elle ne s'accorderait guère avec 
l'esprit général du morceau : Perse, dans cette première satire, dirige 
à chaque instant ses coups contre l'élégance artificielle et énervée de 
la poésie moderne. Rt je sais bien que, pour les archaïsants de l'épo- 
que, l'emploi des vieux mots n'était qu'un artifice de plus : seulement 
cet artifice était moins malsain, en somme, que les autres ; ne s'ins- 
pirait-il pas d'un art qui, dans son emphase un peu naïve, avait encore 
de la virilité ? Je m'expliquerais difficilement qu'il fût devenu tout à 
coup aux yeux du poète le vice dominant, le plus aimé aussi, celui qui 
jette les petits-maitres dans des transports de joie. Il me paraît bien 
préférable d'attribuer, avec C. Fr. Hermann, Bûchcler, Léo et d'autres, 
l'exclamation Eage poeta ! et les trois vers suivants à un personnage 
fictif, à un père, par exemple, et de mettre un point d'interrogation à 
la fin de la phrase (1). De cette manière, tout devient clair : Perse, 
entendant le public vanter les choses sublimes que la Muse inspire aux 
poètes, répond : « Oui, notre goût pour le sublime est tel cjue nous 
poussons des enfants à s'exercer dans les deux genres héroïques », et 
il reproduit les éloges qui accueillent la lecture d'uue tragédie d'éco- 
lier : «Bravo, poète! Maintenant qu'existe un pareil chef-d'œuvre, y 
aura-t-il encore des gens pour lire Pacuvius et Accius ?» A vrai dire, 
je crois bien que Perse fait ici coup double : se souvenant de Lucilius 
et d'Horace, il n'est pas fâché de railler les sesquipedalia lœrba (2) 
des vieux tragiques ; mais, en ne prenant pas la plaisanterie à son 
compte, il laisse entendre qu'elle est facile et un peu usée. Son 
intention est, avant tout, de montrer comment de tout jeunes gens se 
voient encouragés, par des acclamations complaisantes, à traiter des 
sujets au-dessus de leurs forces, où ils ne peuvent apporter que celte 
fausse élégance et cette fausse grandeur cjui déshonorent la poésie 
latine. 



(1) On pourrait même ajouter qu'ainsi la reprise (?.y< mine qucm...,sunf quos... 
s'explique mieux, si d'ailleurs on ne lisait chez Horace [EpisL, 2, 2, 181-182) : 
«uestes g-aetulo murice tinctas Siuit qui non habeant, est qui non curât 
habere. » 

(2) Cf. Lejay : Soi. d'Horace, p. 103-lOi. Le luclificabile de Perse (v. 78) est 
à rapprocher du monstrificabiif de Lucilius (v. 608 Marx), qui doit être une 

'imitation plaisante des yrands mots d'Accius (cf. Marx, II, p. 226). 



206 F. VILLENEUVE 

Cette interprétation me paraît confirmée par un passage de la satire 3 
(v. 44-47) que j'ai déjà (1) eu l'occasion de citer et où Perse a raillé le 
maître peu sage qui, non content de donner à un enfant, comme sujet 
de déclamation, un discours à Caton près de mourir, comble d'éloges 
l'orateur novice, tandis que le père, qui s'est fait suivre d'un cortège 
d'amis pour venir écouter son fils, est là, tout suant de satisfaction. 

Perse a profité de l'occasion pour se moquer en passant de quelques- 
uns des thèmes descriptifs qui servaient de matière aux premiers 
exercices poétiques ; et ceci est encore un trait de satire contre les 
poètes contemporains, car cette rhétorique d'école se retrouvait à tout 
moment dans leurs œuvres : Horace, dont Perse se souvient ici, signa- 
lait déjà la description d'un bois sacré et la peinture d'une campagne 
riante parmi les ornements dont se parait hors de propos l'épopée sans 
inspiration : 

Inceptis grauibus plcrumque et magna professis 
Purpureus, lato qui splendeat, unus et alter 
Adsuitur pannus, cum lucus et ara Dianae 
Et properantis aquae per amoenos ambitus agros 

, . . . describitur 

(Art poét., 14-18). 

Et plus tard Juvénal écrira (Sat., 1, 7-8) : 

Nota uiagis nulli domus est sua quam mihi lucus 
Martis. 

L'intention satirique est visible surtout dans le schéma, pourrait-on 
dire, que Perse trace du lieu commun sur la vie rurale, où reve- 
naient mécaniquement l'éloge des mœurs antiques en général, puis, à 
titre d'exemples, celui de quelques vieux Romains. La manière môme 
dont la phrase est ici construite semble faite pour nous donner l'im- 
pression d'une ritournelle : aubi...^ unde...\ corbes et focus e/ porci 
et fumosa Palilia»; et là-dessus, le poète ébauche le développement du 
thème des «grands hommes pris à la charrue », un des plus fatigués 
de la rhétorique du temps, puisqu'il avait aussi sa place marquée dans 
l'éloge de la pauvreté (2). 



(1) V. supr., p. 23. 

(2) V. svpr., p. 20 et note 1. 



ESSAI SUR PERSE 207 

Perse prouve ensuite, par un exemple frappant pris dans la réalité 
contemporaine, qu'une pareille éducation est arrivée à ruiner chez les 
Romains non pas le goîit seulement, mais le plus simple bon sens. On 
comprendrait à la rigueur que le désir d'être applaudi fût devenu 
l'unique règle dans les lectures publiques : certes, c'est le signe d'une 
grande médiocrité d'àme de préférer les satisfactions immédiates de 
la vanité à la joie profonde de faire œuvre qui dure, mais cela n'est 
pas insensé. Au contraire, c'est une folie, dont il faudrait rougir, 
de s'amuser, lorsqu'on est sous le coup d'une accusation capitale, 
à balancer des antithèses, à multiplier les figures savantes, pour 
arracher aux auditeurs des cris d'admiration. Voilà pourtant ce que 
l'on fait, voilà ce que vient de faire Pédius. Le public est lui-même si 
gâté qu'il ne marchande pas ses acclamations à ces maniaques de la 
phrase. Et pourtant, si un mendiant, au lieu de chercher à nous émou- 
voir, ne songeait ([u'à bien chanter, personne ne lui ferait l'aumône. 

Dans tout ce morcc;ui, particulièrement lorsqu'il accuse les parents 
et lorsqu'il montre l'éloquence judiciaire perdant, sous l'action d'un 
enseignement mal conçu, toute conscience de son rôle, Perse se ren- 
contre avecl'Eumolpe de Pétrone (Satiricon, 1-4). Sur le second point, 
plus d'un trait chez Sénèque le Père (1) laissait déjà apercevoir le 
danger, que Quintilien devait dénoncer à son tour (2). 

Je ne vois aucune raison sérieuse de ne pas reconnaître dans le 
Pédius que Perse met en scène (v. 85-87) le concussionnaire Pédius 
Blaesus accusé, en 59 après J.-C, par les gens de Cyrène, d'avoir porté 
la main sur le trésor d'Esculape et de s'être laissé corrompre par 
l'argent ou l'intrigue dans la levée des troupes (Tacite : Ann., 14, 18). 
L'accusation fur es s'applique fort bien au personnage. Certains com- 
mentateurs pensent, il est vrai, que ce nom propre est emprunté à 



(1) V. Sénèque le Père : Contr.,2,i, 12: Hanc controucrsiam cum declainaret, 
Maxiinus dixit tricolum taie, qualia sioit quae basilicam infectant. Diccbat 
autem a parte patris: « Omnes aliquid ad uos inibecilli, alter alterius ouera, 
detuliniiis : accusatur patcr in ultiniis annis, nepos in primis adoptatur, in 
mcdiis abdicatur filius ». — V. aussi Contr., 3, préf. 11-18; 7, prof. 7-8. La 
préface du 1. 9 est à rapprocher tout entière de Pétrone: Salir., 1-2. Cl". Bor- 
necque : Béclamalions et déclamateurs , p. 117-121. 

(2) V. p. ex.: Inst. Orat., i, 3, 2; 1-, 2, 39; 7, 1, 41; 8, 2, 17; 9, 2, 81 et suiv. 
Cf. Bornccque, ibid., p. 119. 



208 F. VILLENEUVE 

Horace (Sat., 1, 10, 28), (lu'il est devenu pour Perse la désignation 
syuiboli(|ue du mauvais avocat, et que les mots fur es s'adressent en 
réalité à un client, confondu, par une manière de parler courante, avec 
son défenseur. Mais le Pédius d'Horace n'est pas un mauvais avocat ; 
il est cité à côté de Gorvinus (1). Et devons-nous nous étonner de voir 
Perse attaquer un de ses contemporains dans une pièce où il a déjà 
raillé Attius Labeo et qui est toute pleine de traits pris sur le vif ? 
Nous ne saurions plus nous arrêter, en effet, à l'opinion qui fait 
de cette première satire un simple credo littéraire tiré tout entier 
d'Horace. Si nous avions besoin d'une preuve nouvelle du caractère 
original et direct de la critique de Perse, nous la trouverions dans le 
morceau suivant (v. 02-106) où il cite, s'il ne s'amuse à les fabri- 
quer, des vers à la mode. 



L'Alexandrinisme latin au temps de Néron 

En effet, après avoir montré comment le goût des faux brillants et 
du faux sublime envahit tous les genres, Perse entreprend de faire 
sentir par quelques exemples à quelles harmonies molles et à quels 
artifices puérils se réduit la perfection technique que l'on admire chez 
les versificateurs du temps. Remarquons d'abord que, dans tous les 
vers ou fragments de vers donnés par lui comme échantillons de la 
poésie contemporaine, il n'y a pas une seule élision. Et il semble que, 
pour l'endre cette affectation plus visible. Perse se soit plu à multiplier 
ici, dans ses propres vers, le synalèphe de la finale en m, une de celles 
que déjà Ovide se permettait fort rarement (v. 96 : spumo5?<m et, et, 
dans le seul vers 98: Quid««m igitur teneri^m et). La structure métri- 



(1) Tout au plus pourrait-on retenir que l'exemple de Pédius, chez Perse, 
ne vient qu'en passant, à propos de la poésie contemporaine, comme celui 
de Pédius et de Corvinus vient chez Horace à propos du mélange des mots 
g-recs aux mots latins dans la poésie. 



ESSAI SUR PERSE 209 

que des hexamètres raillés par notre poète peut encore donner lieu 
aux observations suivantes : 

i" Le vers 95 est spondaïque ; 

2" Tous les vers ont la césure penthémimère, que la trihéminière 
accompagne trois fois (v. 93, 100, 101) ou même quatre fois si on 
admet au v. 102 une trihémimère par tmèse (Euhion in || geminat) ; 

3" On rencontre quatre fois ce que j'appellerai la coupe bucolique 
imparfaite, c'est-à-dire que, quatre fois, le quatrième pied finit avec 
un mot sans qu'il y ait, d'ailleurs, aucune ponctuation sensible (v. 94 : 
Et qui caeruleum dirimebat [] Nerea delphin ; v. 95 : sic costam longo 
subduximus || Appennino (ce vers, offre en outre, la trihémimère et la 
penthémimère); v. 99 : Toruamimalloneisimplerunt || cornuabombis ; 
V. 102 : Euhion ingeminat; reparabilis || adsonat écho). On remarquera 
dans les vers 94, 100, 101 la coïncidence du temps fort et de l'accent 
tonique aux trois derniers pieds ; 

4° Les dactyles sont nombreux ; quand il y a, aux quatre premiers 
pieds, deux dactyles et deux spondées, ils sont disposés selon le 
principe du groupement {d d s s : y, 99) ou de l'encadrement {s dd s : 
V. 94; V. 100) (1); 

5° Le vers 102 présente une succession de cinq dactyles destinée à 
produire un effet d'harmonie imitative que fait encore ressortir par 
contraste le v. 101, chargé de spondées {ds s s). 

L'ordre des mots, considéré en lui-même ou dans ses rapports avec 
la structure métrique des vers, appelle aussi un certain nombre de 
remarques : 

1° Quatre fois l'épithète se trouve placée à l'hémistiche, le subslanlif 
étant à la fin du vers, ou inversement (v. 94 : ... caeruleum... delphin; 
V.95: ... longo... Appennino; v. 99 : mimalloneis... bombis; v. 100 : 
aitulo ... superbo). On remarquera que, trois fois, les deux mots sont 
de terminaisons identiques, ce qui produit la consonance àH^homoeo- 
teleuion (v. 95 ; 99 ; 100) (2) ; 



(1) Sur ces dispositions, cf. Plésent: Le Culex, p. 431, 432, 434. 

(2) V homoeoteleuton existe même entre les vers 99 et 101 d'une part, 100 et 
102 d'autre part, mais ce n'est probablement là qu'un hasard (cl. E. Nordcn: 
Die antlkc Kunslprosa, II, p. 881), quoi qu'en ait pensé Casaubon (v. Casaubon- 
CKibner, p. 105). 

14 



:.M0 F. VILLENEUVE 

2" Doux vers ({ui se suivent contienuenl l'un et l'autre deux subs- 
tantifs accompagnés cliacun d'une opitliète, et, dans l'un et dans l'autre, 
il y a disjonction, avec rapprochement des adjectifs au v. 99 (disposi- 
tion abAD) et des substantifs gu vers JOO {aBA b) ; 

3" La disjonction du substantif et de l'adjectif se trouve deux autres 
fois : aux vers 100-101, où le substantif est mis encore plus en relief 
par le rejet (Et raptum uitulo caput ablatura superbo Bassaris) et au 
A^ers 102, où le verbe est encadré entre l'adjectif et le substantif {repa- 
rabilis adsonat écho) ; 

4° Par contre, on ne trouve que deux fois le substantif et l'adjectif 
rapprochés l'un de l'autre (v. 93 : Berecyntius Atlis) et au vers 101 
{Maenas flexura...) ; encore faut-il noter que, dans le second cas, 
l'intention est visible de renverser la disposition du membre de phrase 
précédent : ablatura superbo Bassaris. Il est vrai que le même effet 
pouvait se combiner avec une nouvelle disjonction; il aurait suffi 
d'écrire : et Maenas lijncem flexura cori/mbis. Mais le mouvement 
Et raptum... et lyncein eût été détruit: 

5° Tous les hémistiches et tous les vers se terminent par un mot 
important, presque toujours par un substantif ou un adjectif, une fois 
(v. 102) par un verbe. Ailleurs le verbe est en tète (3 fois : v. 94, 95, 
99) ou à l'intérieur (1 fois : v. 101) du second hémistiche, et il ne ter- 
mine pas la phrase ; 

G" Il y a un effet de symétrie entre les deux fins de vers ablatura 
superbo et flexura corymbis . 

Enfin la langue et le style présentent certains caractères particu- 
liers : 

1" On est frappé du grand nombre des mots grecs : 5 noms propres 
(Attis, Nerea, Bassaris, Maenas, Euhion), 5 substantifs (delphin, bom- 
bis, lynrcm, corymbis, écho), 2 adjectifs (Berecyntius, mimalloneis); 

2" Le style est très fréquemment figuré. Je relève: caeruleum appli- 
qué à Nerea; dirimebat Nerea \)our seca bat mare ; costam subduximus 
Appennino; torua eornua; impleruntcornua bombis; ilcxiivacorymbis ; 
reparabilis adsonat écho. Mais, sauf la métaphore costam subduxi- 
mus Appennino dont on n'a aucun autre exemple et qui, d'ailleuurs, iso- 
lée de son contexte, demeure inintelligible pour nous, on ne peut pas 
(Hre (pic CCS figures aient rien de rare ou de vraiment nouveau. Caeru- 
leum .\erea rap[)elle caerula Cymothoe (Properce, 2, 26, 16). Déjà 



ESSAI SUR PERSE 211 

ïibulle (4, 1, 58) et Ovide (Métam., 1, 187) avaient dit A^ereus pour 
mare ; Virgile (En., 7, 399) avait appliqué l'adjectif toruus au son; 
Lucrèce (4, 544) et Catulle (64, 263) s'étaient servis du mot bombus 
en parlant des trompettes et des cors ; corijmbae pour dire hedera se 
rencontrait chez Tibulle (1, 7, 45); et enfin l'expression reparabilis 
adsonat écho n'est guère que la combinaison de deux fins de vers 
d'Ovide : plangentibus adsonat écho (Métam., 1,11) et resonabilis écho 
(ibid., 3,358) ; s'il y a de la hardiesse à prendre l'adjectif en 6«7/.9dans 
un sens transitif, Ovide, après Horace (Odes, 1, 3, 22 : Oceano disso- 
ciabili), en avait donné l'exemple, et la substitution de reparabilis à 
resonabilis ne peut être considérée comme un grand effort de créa- 
tion (1). D'autre part, les expressions idtulo superbo et Euhion inge- 
niinat, qui peuvent sembler heureuses, sont purement et simplement 
traduites, la première d'Euripide (Bacch., 743), la seconde de Sopho- 
cle (Œdipe roi, 201). 

Nous pouvons nous demander maintenant dans quelle mesure les 
vers que nous venons d'étudier rappellent les caractères connus de la 
poésie à la mode au temps de Claude et de Néron. Cette absence 
totale d'élisions que nous y avons signalée s'accorde bien avec les 
indications données plus haut, notamment d'après les églogues de 
Calpurnius et celles du manuscrit d'Einsiedeln et d'après le Panégy- 
rique de Pison, sur la technique des versificateurs de cette époque ; 
la régularité parfaite des fins de vers (l'hexamètre spondaïque mis à 
part), celle des césures, le nombre et la distribution des dactyles y 
répondent également. Mais, d'ailleurs, la plupart des artifices de 
métrique, de construction et de style qui nous ont frappés dans ces 
sept vers ou fragments de vers appartiennent à l'Alexandrinisme latin 
et relèvent tout particulièrement de la technique dô l'épyllion (ioiit de 
récentes études ont bien mis en lumière les procédés favoris (2). 
L'hexamètre spondaïque n'est pas rare dans les Noces de Thétis 



(1) Cf. crailleurs, Calpurnius: Egl. 5, 20: 

Timc olenira tolo uernanli grainine siluii 
l'iillat ol aestiuas reparabilis inclioal uinhras. 

(2) Je citerai : Drachmunn : Zur Cirisfrar/c iilorincs, i?, (1908), p. 4*^4 et 
suiv.) ; Cli. Plésent: Le Cnle.v, élude xnr l'Alexandrinisme lalin (Paris, 1910) ; 
G'May: De slijlo epijllionini Ihnnnnonun Kiel, 1910). 



212 F. VILLENEUVE 

et (le Pi'Irc cl dans la Ciris (1). Nous savons que, dans cet hexa- 
mètre, la fin de vers, fréquemment fournie par un nom propre, d'or- 
dinaire un nom propre grec, était considérée comme ayant beaucoup 
de douceur. Le plus souvent, d'ailleurs, un seul mot la formait tout 
entière : or, Quintilien nous dit que les mots constituant à eux seuls 
deux pieds ont une harmonie molle (Inst. orat., 9, 4, 63 : ... hic sin- 
gulis uerbis bini pedes continentur, quod eliam in carminibus est 
permolle)^ et il cite précisément la clausule Appennino (2) à côté de 
armamentis (Ovide : Métam., 11, 436) et de Orione (Virg. : En., 3, 517). 
Les effets d'harmonie imitative étaient recherchés par les auteurs 
d'épyllia (3). Je citerai, comme offrant un rythme comparable à celui 
du vers 102 de notre satire, les hexamètres suivants : 

Mollia sed tenui pede currere carmina, uersu... 

(Culex, 3). 

Saepe redit patrios asccnderc perdita muros 

(Ciris, 17-2). 

La disjonction du substantif et de l'adjectif est un des procédés favo- 
ris de la poésie latine; l'emploi en est presque constant dans l'épyllion 
comme dans l'élégie. En particulier, l'artifice qui consiste à placer 
l'adjectif devant la césure et le substantif à la fin du vers, ou inver- 
sement, bien qu'il n'ait jamais exercé sur l'hexamètre d'aucun poète 
la même tyrannie que sur le pentamètre de certains élégiaques, 
compte parmi les procédés dont Catulle dans les Noces de Thétis et 
de Pelée et, après lui, l'auteur de la Ciris et celui du Culex usent le 
plus volontiers. Bien entendu, dans ces trois poèmes, il s'y ajoute 
très souvent l'effet de consonance que nous avons relevé aux vers 95, 
99 et 100 (4). 



(1) V. May, op. cit., p. 93-95. 

(2) Cf. Cornélius Severus, cité par un scoliaste de Perse (Sat.,1, 95): pinça 
frondosi coma murmurât Appennini; Ov.: Métam., 2, 226 : Aeriaeque Alpes et 
nubifer Appenninus ; Lucain, 2, .'î9G : Umbrosis mediam qua collibus Appen- 
niiius Erigit Italiam. 

(3) V. May, op. cit., p. 99-101. 

(4) Ihid., p. 43-53. Sur la disjonction comme procédé de versification, cf. 
J. Marouzeau : Un artifice de construction chez les poètes latins, fier, de 
Pliil., 35 (1911), p. 205 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 213 

Les Alexandrins de Rome aiment à réunir dans un même vers 
deux substantifs accompagnés chacun d'un adjectif et, en ce cas, la 
disposition abAB (Perse, 1, 99) est, à côté de la disposition aBUA, 
celle qui domine (1). La disposition aBAb (Perse, 1,100) n'est pas 
sans exemple, mais elle est beaucoup plus rare (2). 

En revanche, tandis qu'on rencontre souvent chez Virgile l'adjectif 
isolé dans un A'^ers cl le substantif rejeté au vers suivant, selon la dis- 
position relevée ci-dessus (3) (v. 100-101 : ablatura superbo Bassaris) 
ou une autre analogue, cet ordre n'est pas très fréquent chez les 
auteurs d'épyllia connus de nous : ils s'en servent cependant plus 
d'une fois avec l'intention visible de donner au substantif un relief par- 
ticulier; et, d'autre part, l'usage d'Ovide se rapproche sur ce point de 
celui de Virgile (4). 

Le soin de réserver les places d'honneur de l'hexamètre (commen- 
cement, césure, fin) à des mots importants n'est pas un trait qui appar- 
tienne exclusivement aux Noces de Thétis et de Pelée, à la Ciris ou 
au Culex. Mais, du moins, en ce qui concerne les fins de vers, il 
semble que les Noces de Thétis et de Pelée soit, dans toute la poésie 
latine, l'œuvre où il est le plus sensible (5). D'autre part, dans les 
mêmes poèmes, les mots mis ainsi en valeur sont des substantifs et 
des adjectifs plutôt que des verbes, et on a fait remarquer que cela 
était naturel dans des ouvrages oi\ les développements descriptifs 
tiennent plus de place que les morceaux dramatiques (6). Ajoutons 
que, comme dans les vers raillés par Perse, le verbe s'y trouve 
souvent en tête du second hémistiche (7). 

Le vers 102 doit être mis à part, puisque nous y voyons un verbe 
détaché par la césure en même temps que par une ponctuation bien 
marquée. Mais ici apparaît nettement le désir de produire un effet : les 
deux hémistiches se répondent l'un à l'autre comme l'écho répond 
au cri des bacchantes. Or, nous reconnaissons là un artifice cher h 



(1) V. May, p. 24-34. 

(2) V. Drachinann : article cité, p. 418 (Cms, v. 3G2; 451 ; 

(3) V. supr., p. 210. 

(4) V. May, p. 31 et suiv. 

(5) [Irid., p. 38. 

(G) Ibid., p. 14 et suiv. 

g) Ibid., p. 17. 



214 F. VILLENEUVE 

l'Alexandrinisme latin et qui lui est commun avec la rhétorique : le 
parallélisme des membres de phrase (1). Nous en avons encore un 
exemple dans les deux fins de vers ahlatura superbo tiflexura corym- 
bis, et peut-être aussi dans le mouvement jE"/ j^aptum... et lijncem. 

Il est à peine besoin de rappeler que l'emploi d'un grand nombre de 
mots grecs, noms propres et noms communs, est un des caractères 
saillants de la langue des épyllia. Pour m'en tenir à ceux de ces mots 
qui ont trouvé place dans les vers examinés ici, je relèverai bombis 
(Catulle, 64, 263 : bombos), corymbis {Culex, 144 : corymbos), écho 
{Culex, 152) ; je noterai en outre que Berecyntius se rencontre chez 
Ovide (Métam., 11, 107 : Berecyntius héros ; cf. Virg. : En., 6, 784 : 
Berecyntia mater), ainsi que Euhioii (Ars amat., 1, 563); et le même 
poète appelle quelque part les Bacchantes Mimallonides (Ars amat., 
1, 541). 

Après cette série de remarques, nous ne saurions nous refuser 

à considérer comme très vraisemblable une récente hypothèse de 

M. Reitzenstein : « La supposition, dit-il, faite par Drachmann que 

cette technique (celle des vsojTspo'.), après les œuvres maîtresses de 

Virgile, n'a plus trouvé aucun partisan, semble tout à fait contraire à 

l'histoire. Ce que Perse raille dans sa première satire, comme la 

poésie à la mode parmi les amateurs de son temps,... c'est l'harmonie 

molle, les mots grecs, la recherche des vers spondaïques, en un mot 

la technique alexandrine et l'art de l'épyllion (2)». J'indique comme 

dernier argument en faveur de cette opinion que, tout entier le vers 99 : 

torua mimalloneis implerunt cornua bombis est une réplique du 

vers 263 de l'épyllion de Catulle : Multis raucisonos efflabant cornua 

bombos. 

Quelques réserves me paraissent pourtant nécessaires : d'abord, 
dans ces échantillons d'art alexandrin que nous donne Perse, la métri- 
que est bien celle des versificateurs du temps, c'est-à-dire que, dans 
l'ensemble, elle rappelle Ovide plus que Catulle : dans le vers même 
qui est imité de ce dernier, la disposition d d s s a remplacé la dispo- 
sition sdss. L'influence d'Ovide se traduit encore dans quelques 



(1) May, p. 78-88. 

(2) R. Reitzenstein : Die Inselfahrt der Ciris, Rhein. Mus. G3 (1908) p. 615- 
617, note. 



ESSAI SUR PERSE 215 

expressions que nous avons relevées : or, si on peut considérer le 
poète des Métamorphoses comme le continuateur des vswTspi',, sa faci- 
lité suffit à mettre entre eux et lui une différence assez profonde (1). 
Enfin, s'il est vrai que l'Alexandrinisme latin, à ne considérer que 
les œuvres écrites en hexamètres, a réalisé pour ainsi dire son type 
dans l'épyllion, d'autres œuvres pouvaient présenter, tout au moins 
dans certaines de leurs parties, la môme technique ou une technique 
très voisine. Je trouve, par exemple, dans le Panégyrique de 
Pison (2), le morceau suivant où on reconnaîtra sans peine plusieurs 
des procédés étudiés ci-dessus : 

Si carmina forte 
Nectere ludenti iuuit fluitantia uersu, 
Aonium facilis deducit pagina carmcn ; 
Siue chelyn dig-itis et eburno uerbere puisas, 
Dulcis Apollinea sequitur testudine cantus 
Et te credibile est Phoebo didicisse magistro. 
Ne pudeat pepulisse lyram, cum pace serena 
Publica securis exultent otia terris, 
Ne pudeat : Phoebea chelys sic creditur illis 
Pulsari manibus, quibus et contenditur arcus ; 
Sic mouisse fides saeuus narratur Achilles, 
Quamuis mille rates Priameius ureret héros 
Et grauis obstreperet modulatis bucina neruis : 
Illo dulce molos Nereius extudit héros 
Pollice, terribilis quo Pelias iuerat hasta. 
Arma tuis etiam si forte rotare lacertis 
Inque gradum clausis libuit consistere membris 
Et uitare simul, simul et captare petentem : 
Mobilitate pedum celeres super orbibus orbes 
Plectis et obliquis fugientem cursibus urges ; 
Et nunc uiuaci scrutaris pectora dextra, 
Nunc latus aduersum necopino percutis ictu. 
(Laus Pisonis, v. 103-184) ^i. 

Mais un rapprochement frappant entre tous est celui que nous four- 
nissent quatre vers et demi de Néron provenant peut-être des Troica, 



(1) Cf. May, op. cil., p. 28 et suiv. Je trouve, malgré tout, que M. May 
exagère cette différence. La note juste me parait donnée par M. Pléscnt : 
Cidex, p. 485; p. 480. 

(2) Cette pièce a, dans l'ensemble, un caractère oratoire qui ne permet pas 
do l'assimiler à un épyllion. 

, (3) J'ai reproduit le texte d"E. Baclirens : Poelae lut. min., I, p. 232-233. 



216 F. VILLENEUVE 

c'est-tVdirc d'un poème épique en plusieurs livres (1): ceux-ci d'abord, 
conservés par le scoliaste de Lucain (Adnotationes super Lucanum, 3, 
261, p. 99 End t) : 

Quique pererratam subductus Persida Tigris 
Deserit et longo terrarum tractus hiatu 
Reddit quaesitas iam non quaerentibus undas ; 

ensuite l'hexamètre cité par Sénèque (Nat. quaest., 1, 5, 6) : 

Colla Cytheriacae splendent agitata columbae ; 

enfin le fragment qui se lit chez Suétone (Vie de Lucain, p. 51, 10 
Reiff.) : 

Sub terris tonuisse putes. 

Il n'y a aucune élision dans ces vers ; on y trouve deux fois ce que 
j'ai appelé la coupe bucolique imparfaite, avec coïncidence des trois 
derniers temps forts et de l'accent tonique (subductus Persida Tigris ; 
terrarum tractus hiatu) ; les véritables césures y sont tout à fait nor- 
males. Partout le substantif et l'adjectif sont disjoints, et, avec une 
implacable monotonie, chaque césure ramène son adjectif, chaque fin 
de A'ers son substantif; deux fois cet effet trop prévu se double de la 
consonance des finales (quaesitas... undas ; Cytheriacae . . . columbae) 
et deux fois aussi un second substantif accompagné de son adjectif 
vient compliquer la structure de la phrase en donnant les dispositions 
abABetAbaB; cette seconde disposition ajoute une élégance à une 
autre puisqu'elle encadre le vers entre deux substantifs (2). Les verbes 
deserit et reddit sont, par recherche de la symétrie, placés l'un et l'au- 
tre au commencement de deux vers qui se suivent, et je note, de plus, 
une sorte de jeu de mots antithétique : quaesitas iam non quaerenti- 
bus. Je relève trois mots grecs, noms propres et adjectif ethnique (Per- 
sida, Tigris, Cytheriacae) dont deux sont rapprochés de manière à 



(1) Il est certain, en tout cas, que les trois vers cités par le scoliaste de 
Lucain sont tirés d'un poème en plusieurs livres, puisqu'ils sont introduits 
par la formule suivante : « De hoc ait in primo libro Nero ». 

(2) V. May, p. 7-13. 



ESSAI SUR PERSE 217 

former une fin de vers n'offrant, comme Berecyntius Attis que des 
sonorités étrangères : Persida Tigris (1). 

La seule différence appréciable entre la technique de ces fragments 
de Néron et celle des vers à la mode que nous lisons chez Perse est 
dans le nombre des spondées, puisque le premier fragment nous offre 
la composition suivante : 

dsss 

dsss 

ssss 
Mais, comme les deux autres fragments donnent, d'une manière tout à 
fait conforme aux habitudes du temps, ddsd et sdd..., il n'y a peut- 
être, dans cette multiplication des spondées, qu'une recherche d'harmo- 
nie, dont, à vrai dire, la valeur m'échappe : l'auteur aurait-il voulurendre 
ainsi plus sensible la longueur de cette course souterraine du Tigre ? 

Il n'est donc pas certain que les sources ou les modèles directs des 
vers cités ou fabriqués par Perse fussent des épyllia plutôt que quel- 
ques-uns de ces morceaux mythologiques dont s'ornaient volontiers 
tous les genres de poèmes écrits en hexamètres (2). Je reconnais 
d'ailleurs qu'Attis et les Bacchantes étaient d'excellents sujets pour la 
poésie de tradition alexandrine. Catulle avait traité le premier dans le 
rythme galliambique (Garni., 63) et consacré au second une épisode 
des A^oces de Thétis et de Pelée (v. 231-264) . Nous pouvons inférer 
d'une épigramme de Martial que la poésie mythologique de son temps 
s'exerçait encore sur eux (3). Or, nous trouvons précisément dans 



(1) Le goût de Néron pour les expressions rares et affectées est confirmé 
par ce que nous dit Pline : N. H., 37, 50 : il avait, dans une pièce de vers, 
appelé les cheveux de Poppée siicinos (Cf. Jahn : Proleg., LXXVI). 

(2) Remarquons d'ailleurs que le vers costam longo subduximus Appeivùno 
peut avoir une source tout autre qu'un poème ou qu'un épisode mythologique. 

(3) Au moins sur la fable d'Attis : v. Martial : 2, 86, 1 et suiv. 

Quod nec carminé glorior supino, 
Nec rétro lego sotaden cinaeduin, 
Nusquara graecula quod recanlat Echo, 
Nec dictât milii luculentus Attis 
MoUem debilitate galliarabon, 
Non sum, Classice, tara malus poeta. 

Au demeurant, il semble bien que Martial, dans ces vers, se souvienne du 
ppôsent passage de Perse. 



218 F. VILLENEUVE 

Dion Cassius (01,20) rindication suivante : 'ExiOapwî-/;?! t£ "A--iv T'.và 
■i^ Ba/ya; : Auviuttiç, c'est-à-dire, je pense (1) : le prince déclama, en 
s'accompagnanl sur la cithare, je ne sais quel poème d'Attis ou des 
Bacchantes. 

Puisque je rencontre pour la seconde fois, dans cette discussion, le 
nom de Néron, je crois le moment venu de m'expliquer sur un problème 
que M. Reitzenstein a peut-être tort de considérer comme ne se posant 
pas ou ne se posant plus : dans une parenthèse que j'ai tout à l'heure 
laissée de côté, il déclare en effet, assez cavalièrement, « qu'on n'a 
même plus à mentionner l'opinion folle qui attribuait les vers dont 
Perse se moque à l'empereur Néron ». Je sais bien que l'autorité des 
plus grands noms n'est qu'un faible argument si elle ne se fortifie pas 
de preuves positives. Mais enfin, l'hypothèse écartée par M. Reitzen- 
stein avec une si méprisante hauteurn'apas seulement pour elle le suf- 
frage d'hommes tels que Gasaubon et Jahn, elle peut invoquer des 
témoignages anciens dont on ne saurait se débarrasser sans les avoir 
soumis à un examen critique (2). 



VI 



Perse a-t-il ratllé, dans sa première satire, les prétentions poétiques 

DE Néron ? 

On lit dans le dernier paragraphe de la Vita Persil : « Guius libri 
(i.e. Lucili libri decimi) principium imitatus est, sibi primo, mox 
omnibus detrectaturus cum tanta recentium poetarum et oratorum 
insectatione ut ctiam Neroncin principem illius temporis inculpauerit ». 
Donc Perse, dans cette peinture satirique de la littérature à la mode, 
aurait pris à partie le prince lui-même. Mais faut-il entendre que 
l'attaque tenait tout entière dans un vers retouché plus tard par 



(1) V. O. Jahn, p. 100; Cf. Proley., p. lxxvii. 

(2) J"ai largement mis à profit dans cette discussion un article fort net de 
M. Hag-uenin : Perse a-t-il attaque Néron ? Rev. de PhiL, 23 (189'J), p. 301 et 



suiv. 



ESSAI SUR PERSE 219 

Cornu lus ? Voici en effet ce que dit la Vita^ à la suite du passage cité 
ci-dessus : « Guius ucrsus in Neronem cum ita se liaberet : auriculas 
asini Mida rex habel^ in euni modum a Gornuto, ipse lantummodo, 
est emendatus : awiculas asini quis non hahet f ne hoc in se Nero 
dictuni arbitraretur ». Je vois trois manières possibles d'interpréter 
cette phrase : ou bien elle n'est que le développement immédiat de la 
précédente et les mots « auriculas asini Mida rex habet » nous sont don- 
nés comme le seul trait dirigé contre le prince : en ce cas l'auteur de 
ces lignes ignorait qu'on eût attribué à Néron les vers raillés par Perse 
ou tenait cette attribution pour fausse. Ou bien ce grammairien, après 
une indication générale, a voulu citer un exemple particulier, d'autant 
plus intéressant qu'on ne le trouvait plus dans l'édition définitive des 
satires de Perse, et, dès lors, nous en sommes réduits aux hypothèses 
touchant les allusions qui avaient paru à Cornutus moins dangereuses. 
Ou enfin il s'agit de deux faits sans lien l'un avec l'autre : Perse avait, 
plus ou moins directement, reproché à Néron d'être un méchant écri- 
vain, et, d'un autre côté, il avait écrit les mots auriculas asini Mida 
rex habet qui ne visaient pas Néron, mais que le prince aurait pu 
prendre pour lui. Cette dernière interprétation est celle qui cadre le 
mieux avec le sens propre de l'expression ne hoc in se Nero dictum 
arbitraretur, et elle s'accorde parfaitement avec le texte de la scolie 
au vers 121 (Persius sic scripsit : « auriculas asini Mida rex habet », 
sed Cornutus hoc mutauit ita ponens : « auriculas asini quis non 
habet ? » ueritus ne Nero in se dictum putaret). Cornutus aurait 
craint que Néron ne se méprit sur la véritable pensée du poète, par 
une erreur d'autant plus naturelle que Perse ne l'avait pas épargné 
dans le reste delà satire. Mais alors on ne comprend plus ce que signi- 
fient les mots cuius uersus in Neronem (1), et, en même temps, l'in- 
certitude demeure plus complète que jamais sur la nature des allusions 
ou des attaques voulues : tout au plus peut-on dire que les termes 
employés dans la Vita (cum tanta insectatione ut... Neronem incul- 



(1) M. Hagiienin (art. cité, p. 30G) se demande si les mots in Neronem ne 
sont pas une g-lose d'un g-rammairien qui aura été dupe de la forme relative 
cuius : celle-ci en effet semble introduire un sinqde développement de la 
^phrase précédente. 



2.^0 F. VILLENEUVE 

paueril) s'appli(iiierait bien à la sortie énergique qui suit les quatre 
vers sur les Bacchantes. 

Vague et peu net dans les indications que je viens d'examiner, le 
dernier paragraphe de la F^7aest, tout entier, d'une autorité douteuse. 
D'abord, comme j'ai eu précédemment (1) l'occasion de le rappeler, il 
se rattache de la manière la plus gauche au reste du morceau. Que 
d'ailleurs, sous la forme où nous le lisons aujourd'hui, il ait été rédigé 
à une époque déjà basse, nous en avons pour preuve l'emploi de la 
tournure niox ut (2). Je ne dis rien de l'apposition principem illius 
temporis que le grammairien a cru devoir ajouter au nom de Néron : 
ce n'est peut-être qu'une glose introduite après coup dans le texte. Je 
ne m'arrêterai pas non plus à deux observations de M. Haguenin, plus 
ingénieuses, il me semble, que solides ; c'est, d'après lui (3), un signe 
de légèreté trahissant un commentateur tardif d'avoir cru que Perse, 
dans cette première satire, s'en est pris aux orateurs comme aux 
poètes de son temps ; en réalité l'exemple de Pédius est introduit 
d'une manière purement incidente. D'autre part, le tour même de la 
seconde phrase marque, assure-t-il, un étonnement qui surprendrait 
si l'auteur de ces lignes était un contemporain : un contemporain, en 
effet, se fût souvenu que les attaques contre Néron avaient été nom- 
breuses. Mais, outre que l'expression cum tanta recentium poetarum 
et oratorum insectatione ne définit pas nécessairement le sujet même 
de la satire, la légèreté des commentateurs n'a pas de date ; aussi bien 
pourrait-elle invoquer ici une assez bonne excuse : Perse a présenté 
tout d'abord (v. 13 et suiv.) ses critiques sous une forme assez géné- 
rale pour qu'on pût les croire dirigées contre des œuvres littéraires de 
toute espèce. Sur le second point, j'estime qu'il ne faut pas exagérer 
la force du tour cum tanta... insectatione ut etiam... ; l'emploi en est 
ici fort naturel î Perse n'avait éj)argné aucun écrivain, pas même le 
prince. 

Si la rédaction de ce supplément à la Vita est^très postérieure au 
1er siècle de notre ère, le fond, en revanche, doit provenir pour une 



(1) Cf. supr., p. 176. 

(2) Sed 7noaî Mf a schola magistrisque deuertit... V. M. Bonnet: Le latin 
de Grégoire de Tours, p. 320; cf. Marx : LuciUi reliq., II, p. 145. 

(3) V. Haguenin : art. cité, p. 303. 



ESSAI SUR PERSE 221 

pari (riiii commentaire de la bonne époque : car il offre, sur le 
livre 10 de Lucilius comme source de la première salire de Perse, un 
renseignement tout à fait précis et vraisemblable qu'un grammairien 
de l'extrême décadence n'eût guère pu inventer. Ce qui est dit de 
Gornutus remplaçant Mida rex hahet par quis non habet n'a pas 
moins de précision, mais Tinvention, ici, s'expliquerait sans peine : 
les mots auriculas asini quis non hahet substitués à la forme prover- 
biale de l'expression ont pu déconcerter un commentateur superficiel : 
connaissant mal les habitudes de Perse qui aime à renouveler par 
quelque changement inattendu les locutions courantes et populai- 
res (1), mais se rappelant que Gornutus a^ait été l'éditeur posthume 
des satires de son élève, il aura imaginé l'anecdote qui termine 
aujourd'hui la Vita, et qu'on retrouve dans la scolie au vers 121 sans 
qu'on puisse dire quelle est, des deux rédactions, la plus ancienne (2). 
Si nous passons maintenant à l'examen des diverses scolies oii il 
est fait mention de Néron, nous ne rencontrons que renseignements 
contradictoires et invraisemblables. Celles qui accompagnent les vers 93 
et 99 juxtaposent trois opinions différentes sur l'origine des hexamè- 
tres dont se moque Perse : 1° ces hexamètres sont d'un poète helléni- 
sant, inconnu d'ailleurs ; 2° ils sont de Néron; 3° ils ont été fabriqués 
par Perse. On ne saurait donc tenir pour certain qa'il ait jamais existé 
une tradition ferme les attribuant à Néron (3). Dira-t-on que c'est trop 
de scepticisme alors que les scolies aux Acrs 4, 29, 120, 121, 128 
signalent une série d'alhisions à Néron ? Mais quelle valeur peut-on 
accorder à ces scolies ? La première (v. 4) qui reconnaît Néron sous 
Polydamas, soit parce que le prince avait eu plusieurs femmes, soit 
parce qu'il était lâche, parait ridicule : Perse ne fait ici qu'utiliser 
deux expressions homériques passées depuis longtemps en proverbe 
(Gf. Gic. : ad Att., 2, 5, 1 ; 7, 1, 4 ; 8, IG, 2). La seconde (v. 29) où il 
est dit que les poèmes du prince étaient répandus dans les écoles ne 



(1) Nous verrons d'ailleurs que auriculas asini quis non liahcl n'est qu'une 
variante du paradoxe célèbre iià; acppwv [jLaîve-ua-.. 

(2) V. Hag'uenin, p. 307. 

(3) Je ne dis rien de la citation que le Mythoijvaphus Valicanus (3, 12, 2) fait 
des vers de notre satire sous le nom de Néron : l'auteur de cette compilation 
ii'avait peut-être d'autre autorité que nos scolies. 



222 F. VILLENEUVE 

trouve sa confirmation chez aucun historien ; aussi bien l'allusion 
serait-elle vaii;ue puisque beaucoup d'autres œuvres, en tout cas, ser- 
vaient aux exercices des écoliers. La troisième (v. 120) contient une 
inexactitude matérielle : il n'est pas vrai que Néron eût les oreilles 
grandes (1). Au reste, une injure de ce genre surprendrait de la part 
de l'homme qui dit un peu plus loin : liisco qui possit dicere : lusce. 
La quatrième veut que l'Iliade dont il s'agit au vers 121 soit l'Iliade 
de Labéon ou les Troica de Néron. La première interprétation est bien 
plus satisfaisante que la seconde puisque Labéon a déjà été attaqué 
deux fois dans la satire ; mais pourquoi ne serait-il pas question tout 
simplement de l'Iliade d'Homère ? Perse ne vendrait pas son droit de 
railler pour une Iliade, c'est-à-dire pour ce qu'il existe, aux yeux d'un 
poète, de plus précieux. La cinquième (v. 128) qui parle d'attaques de 
Néron contre des auteurs de tragédies {contra tragoediographos) ne 
peut s'expliquer, si le texte n'est pas altéré, que par un contre-sens 
du scoliaste. 

En somme, il n'y a là que du fatras, et l'invention, en ce genre, est 
si facile que des commentateurs modernes (2) ont considérablement 
allongé cette liste de prétendues allusions ; ils ont appliqué à Néron 
tout le portrait du riche amateur tel qu'il se dessine à partir du v. 15 : 
Néron ne déclamait-il pas en public, n'avait-il pas un débit affecté, 
n'aimait-il pas à justifier ses goûts d'acteur par le proverbe nullum 
occultae musicae esse respectum (Suétone : Néron, 20 : cf. .Perse, 1, 
24-27)? N'était-il pas de race patricienne (cf., v, 61), fastueusement 
libéral, avide de louanges? N'avait-il pas le ventre proéminent (Suét. : 
Nér., 51 : fuit... neutre proiecto : cf. Perse, 1, v, 57) ? Il est vrai qu'il 
n'était pas chauve (V. Suét. : Nér., 51), quoi qu'en dise le scoliaste de 
Lucain (1, 53, 58, 50), trompé sans doute par le caliium Neronem de 
Juvénal (4, 38) : qu'à cela ne tienne ! on n'a qu'à ne pas prendre le 
calue de Perse (v. 56) au sens propre (3). On voit comme c'est simple. 



(1) V. Hag-uenin, p. 305 et note : «... Von% .. les bustes dans Bernouilli et 
au Louvre : les oreilles sont normales, seulement un peu détachées et légère- 
ment obliques ». 

(2) V. Jabn : Proleg., Lwvni, et Lehman : Ze'dschrifl fur die. Altertums- 
ivissenschaft 10 (1852), p. 193 et suiv. 

(3) «Dummkopf » (Lehniann, art. cité ]). 201, d'après Casaubon (v. Casaubon- 



ESSAI SUR PERSE 223 

Est-il au moins vraisemblable en soi d'attribuer à Néron les vers 
raillés par Perse ? Il parait étrange que Gornutus eût laissé subsister, 
même dans une œuvre posthume, alors que la mère et la sœur du 
poète Aàvaient encore et pouvaient être frappées dans leurs biens, 
leur liberté ou même leur Aie (l), un trait de satire aussi mordant 
contre le prince. Qu'on songe, en effet, à l'àpreté des paroles dans 
lesquelles le poète résume son jugement (v. 103-104) : 

Haec fièrent si testiculi uena uUa paterni 
Viueret in nobis ? 

11 me semble qu'on abuse trop souvent ici d'une indication de Suétone 
sur la patience de Néron à l'égard des injures : nihil palientius quam 
maledicla et ronukia hoininum tulit (Suét.: Nér., 39). Les exemples 
cités ensuite par riiistoriou montrent que cette patience avait des 
limites (2). D'autre part, si Perse avait réellement écrit auriculas asini 
Mida rex habet en songeant à Néron, on ne comprendrait pas que 
Gornutus eût été si prudent ici, après avoir été, là, si hardi. Mais, s'il 
s'agissait au contraire de prévenir une fausse application (GE. supr. , 
p, 170), tout peut s'expliquer : Gornutus n'aura pas aouIu qu'on pût 
prêter à Perse une injure assez grossière qui n était pas dans sa pensée : 
ce n'était pas de la prudence, mais du goût (3). Au demeurant, il n'y 



Dûbncr, p. 75): « Caluus in stultos et improbos notissimum et usitatissimuni 
conuilium est >■). 

(1) Sans doute Néron n"a sévi ni contre la mère de Lucain ni contre la 
femme de Sénèque : mais c'est peut-être parce qu'il avait pu sévir contre 
Lucain et contre Sénèque. 

'■3; Le cynique Isidore fut chassé d'Italie pour avoir reproché au prince de 
bien chanter les maux de Nauplius et de mal user de ses biens; de même 
Datus, acteur d'Atellanes, qui «in cantico quodam, 'JYÎatvs Tiâ-cep, ÛYÎatve \J.'r;zeo, 
ita demonstrauerat ut bibeuteni natantemque faceret, exitum scilicet Claudii 
Agrippinaeque significans, et in nouissima clausula Orcus iiobis diicit pedes, 
senatum gestu notaret ». D'autre part, Néron était particulièrement sensible 
aux injures qui l'atteignaient dans ses prétentions d'écrivain ou d'artiste. 
L'exil môme de Gornutus en est une preuve ; et Suétone nous dit (Vespasien, 4) 
que 'Vespasien fut disgracié et eut à craindre pour sa vie parce que, accom- 
pagnant Néron dans son voyage d'Acha'ie, il lui était arrivé plus d'une fois 
de sortir du théâtre ou de s'y endormir pendant que le prince chantait. 

(3) "V. Jahn : Proleg., lxxx. Le raisonnement est ingénieux, et il me semble 
que, sur ce point, M. Haguenin ^p. 309-310) n'a pas été juste pour Jahn. Il 



224 F. VILLENEUVE 

a pas lieu d'insister puisque ranecdote est suspecte (Cf. supr., p. 221). 
On invoque aussi le texte de Dion Gassius (Gl, 20) sur le prince 
citharèdc exécutant un poème d'Attis ou des Bacchantes : mais il 
n'est pas dit que le morceau ainsi déclamé fût de sa composition. Ces 
sujets, d'ailleurs, pouvaient être en vogue chez les Alexandrins de 
l'époque, comme ils l'avaient été chez les viôy-zpz'. du temps de Gicéron 
et comme ils devaient l'être sous Domitien, et plus d'un poète, peut- 
être, les avaient récemment traités. 

Il est fort possible qu'on ait attribué à Néron les vers anonymes en 
rapprochant tout simplement le texte de Dion Gassius des indications 
vagues de la Vita ; en ce cas, loin de confirmer la scolie ht uersus 
Neronis sunt, il se retournerait contre elle. 

En somme, la seule raison sérieuse qu'on pourrait invoquer en 
faveur de cette scolie, ce sont les frappants rapports de facture que 
nous avons relevés entre ces hexamètres et ceux qui nous restent 
encore de Néron : mais ces rapports prouvent simplement que le 
prince faisait des vers à la mode, puisqu'on retrouve chez d'autres 
poètes du temps des procédés identiques. Et, comme il s'agissait pré- 
cisément de rendre sensible le caractère mécanique de pareils procé- 
dés, la critique devait porter beaucoup mieux si Perse s'amusait à 
composer lui-même des vers selon la formule : c'était un bon moyen 
de prouver qu'il n'y avait rien de plus facile (1). Sans compter qu'on 
peut, avec M. Haguenin, estimer bien invraisemblable a priori que 
Perse ait cité quatre vers de suite : a Que le satirique, dit-il (p. 310), 
prenne au poète qu'il veut rendre ridicule une moitié de vers ou un 
vers, c'est un tour de bonne guerre et piquant : et Perse l'a employé 
un peu plus haut (Sat. , 1, 78); mais qu'il empruntât quatre vers 
entiers, quatre vers peu surprenants en somme et tout bonnement 
conformes à la mode, — à une mode qui date de loin puisque Gatulle 
a déjà des vers d'un rythme et d'une sonorité semblables, — cela 
briserait la teneur artistique de sa satire sans y ajouter le moindre 



resterait que le v. 103, s'il est un trait personnel, est fort grossier (Cf. 
Albini : A. Persil Flacci sat., p. xi, n. 1) : mais, au moins, ce serait mie 
grossièreté voulue. 

(1) On peut comparer les deux pasticlies auxquels Sénèque s'est amusé 
dans VApokùlokyntose, 2. 



ESSAI SUR PERSE 225 

agrément. Les vers n'ont d'intérêt que s'ils sont composés par le 
poète » (1). J'ajouterai que Perse peut bien lancer en passant, contre 
Labéon, contre Pédius, des attaques personnelles, mais que, dans les 
parties essentielles de la satire, en bon stoïcien convaincu, de l'univer- 
selle folie, il a dû donner à ses critiques une portée générale. 



YII 



Perse défenseur de la poésie classique 

Donc, sans pouvoir affirmer d'une manière absolue que l'attribution 
des vers anonymes à Néron soit contraire à la vérité, on a le droit 
de dire qu'elle manque de vraisemblance. Assurément, l'école littéraire 
attaquée par Perse comptait le prince parmi ses adeptes; il paraît 
difficile que le poète n'ait pas songé dans une certaine mesure à cette 
adhésion illustre, d'autant plus que l'exemple du maître de Rome était 
bien de nature à fortifier la mode en lui donnant une sorte de consécration 
officielle. Et peut-on croire que les contemporains, très portés à cher- 
cher des allusions dans les œuvres littéraires, n'aient pas fait tout de 
suite l'application de certains traits ? Mais Perse en veut essentielle- 
ment à l'école entière ; il lui semble que, par une perversion du goût 
qu'explique trop bien le relâchement des mœurs, on ne demande plus 
à la poésie, et même à l'éloquence, qu'une sorte de plaisir physique 
de l'espèce la plus basse, le chatouillement sensuel de certaines sono- 
rités et de certains balancements d'expressions ; c'est une littérature 
de mignons et d'eunuques : an, Romule, ceues (v. 87)"^ Haec fièrent 
si testiculi iiena ulla pateiiii uiueret in nobis (v. 103-104)? delumhe . . . 
hoc (104-101)). Ainsi on a perdu le sens de l'effort, puisqu'il ne s'agit 
plus que d'appliquer quelques recettes, peu compliquées en somme, et 
celui de la vraie beauté, puisqu'on ne se propose que de caresser 



(1) En ce qui concerne les fragments de vers raillés v. 93-95, la question 
est plus difficile à trancher : la métaphore coslam subducere, Appennino ne 
peut guère être qu'une citation, ou qu'un emprunt à peine ai'rangé. 

15 



22G F. VIIJ.ENEUVE 

l'oreillo sans se soucier de la pensée : quoi de plus vide et de moins 
réellement neuf (jue les vers cités avec admiration par l'interlocuteur 
do Perse ? Gonmie il arrive lorsque de grands écrivains ont amené la 
technique à sa perfection, il est devenu trop aisé de faire de jolis vers 
et de jolies phrases, entièrement finis, comme des bibelots, n'ayant rien 
en eux qui laisse, au delà de l'effet immédiat, un prolongement dans 
l'àme. On a dit en parlant du siècle d'Auguste : «Avouons que le goût 
commence à se gâter par une trop grande connaissance des ressources 
littéraires ; c'est un malheur quand chacun, après quelques efforts, 
peut posséder un vocabulaire de belles expressions, de tours ingé- 
nieux, d'allusions mythologiques, de développements oratoires et de 
lieux communs» (1). Ce jugement me paraît valoir surtout pour la 
littérature du Is"" siècte de l'empire. Perse lui-même n'a pas été fâché, 
peut-être, de faire voir à l'occasion qu'il était aussi capable qu'un 
autre d'être coulant et joli : pour ne rien dire des vers dont l'attri- 
bution demeure douteuse, ne lisons-nous pas dans la satire 1 (v. 36-40) 
cet agréable morceau : 

Adsensere uiri : nunc non cinis ille poetae 
Félix? Non leuior cippus nunc imprimit ossa? 
Laudant conuiuae : nunc non e manibus illis, 
Nunc non e tumulo fortunataque fauilla 
Nascentur uiolae 1 

Sans doute, le poète s'amuse : non seulement tout le passage a un tour 
ironique, mais la formule adsensere uiri, empruntée au style épique 
(Virg. : En., 2, 130 : adsensere omnes; Ovide : Met., 9, 259 et 14, 592 : 
adsensere dei) indique que nous avons affaire ici à une sorte de 
parodie. Remarquons encore que Perse, dans ces vers, a systémati- 
quement évité toute élision et multiplié les artifices tels que le paral- 
lélisme syntaxique et rythmique (Adsensere uiri — Laudant conuiuae 
Nascentur uiolae), la reprise de nunc ?ion, Tallitération fortuna- 
taque fauilla. Il n'en est pas moins vrai que ces artifices sont employés 
adroitement, que l'amplification tout entière est bien tournée, que le 
rythme a de l'harmonie ; et Perse, n'en doutons point, s'en rendait 
compte avec quelque satisfaction. 



(1) H. Taine : Essai sur Tite-Lîve, p. 24. 



ESSAI SUR PERSE 227 

Mais ce n'est là qu'un divertissement. D'ordiuaire, si Perse manque 
de simplicité, ce n'est nullement à la manière des Alexandrins, et, en 
théorie, il nous apparaît comme un classique pour qui le vers doit tou- 
jours dire quelque chose. Les poètes qu'il admire, ce sont, chez les 
Grecs, les comiques, chez les Latins, c'est Lucilius, c'est Horace, c'est 
Virgile, que les faux délicats de l'époque affectent de trouver rude et 
suranné (v. 96-97) (L). Je pense qu'il n'aimait guère Ovide et sa grâce 
un peu molle, sa rhétorique facile, l'élégance monotone de sa versi- 
fication, son goût pour la narration mythologique : de fait, on n'a 
relevé chez lui qu'un petit nombre d'imitations ou de réminiscences 
de ce poète (2). tandis qu'on y retrouve assez fréquemment des sou- 
venirs de Virgile (3). Que pensait-il de Lucrèce ? peut-être s'est-il pro- 
posé une fois de le réfuter (Sat., 2, 24), et, ailleurs, il semble lui 
emprunterdeux formules (Sat., 3,83) devenues sans doute d'un emploi 
courant dans les écoles de philosophie (4). Dans le détail de l'expres- 
sion, les ressemblances entre les deux poètes sont peu nombreuses et 
généralement insignifiantes. Le stoïcisme de Perse, sans doute, était 
en défiance contre la fougue de l'épicurien ; d'autre part son goût pour 



(1) J'adopte pour ces deux vers rinterprétation très simple du scoliaste : 
celle que Meister a donnée en s'insjjirant de Casaubon a été suivie par Jahn 
et trouve encore des partisans (voir p. ex. : J. van Wageningen : Persi 
salurae, II, p. 21 et suiv.), mais elle me semble beaucoup trop cherchée. 
(Cf. d'ailleurs mon édition de Perse). 

(2) M. van Wageningen, op. cit., I, p. xxi-xxn, n'en compte que quatre; on 
pourrait, malgré tout, allonger quelque peu la liste. Nous avons relevé des 
souvenirs de VArt d'aimer et des Métamorphoses dans les vers anonymes de 
la satire 1 : si ces vers ont été fabriqués par Perse, nous avons peut-être là 
un trait de satire contre Ovide, de même que l'hexamètre l'orua Mimallo- 
neis im-plerunt cornua bombis peut passer pour une parodie de Catulle. On 
retrouve la trace de celui-ci dans quatre autres passages (Cf. Perse, Sat. 1, 
43, et Catulle, '.)r>,S ; Perse, ibid., 87,-et Cat. 29, 5; Perse, 2, 47, et Cat., 90, 0; 
Perse, 4, 24, et Cat., 22, 21). 

(3) Dans vingt-un passages, selon M. van \\'ageningcn, op. cit., J, p. xxi- 
xxn. 

(4) M. Albini [Atene et Rnma (1907), p. 129-132, et dans son édition de Perse, 
p. 14) a soutenu que le premier vers de la sat. 1 était imité de Lucrèce et 
qu'il fallait dans la scolic au v. 2 remplacer Lucitii par Lucrelii. Mais il me 
parait qu'il ne tient pas compte du ton de ce vers: v. infr., p. 24.'>. Cf. E. Gaar : 
PjBrsius und Lucilius, Wiener Siudicn, 31 (1910), p. 244. 



22.S F. VILLENEUVE 

la briôvolé cl les métaphores rares ne devait pas se plaire à cette forme 
am[)le, un peu massive, relevée parfois d'images éclatantes, mais 
dédaigneuse du Irait. 

Le vers final de la satire 1, d'intelligence difficile, vise peut-être 
une œuvre contemporaine : 

His mane edictum, post prandia Callirhoen do. 

Non seulement il est naturel de supposer qu'un morceau consacré 
tout entier aux lettres et aux écrivains se termine sur un dernier trait 
do satire littéraire, mais encore le parallélisme entre les mots edictum 
et Callirhoen n'est réellement satisfaisant que s'ils s'appliquent tous 
deux à des objets du môme ordre : « La seule littérature, dirait Perse, 
à la portée des hommes grossiers qui méprisent les Grecs et la phi- 
losophie, c'est l'édit du préteur, ce sont des ouvrages comme Calli- 
rhoé ». Je me demande si Callirhoé ne serait point, en ce cas, une de 
ces pantomimes à sujet mythologique dont la vogue était déjà consi- 
dérable (1). 

En somme, on reconnaît, dans les jugements et les goûts littéraires 
de Perse, le disciple fidèle de Palaemon et de Cornutus, et il faut lui 



(1) Biicheler [Rkcln. Mus., 34 (1879; p. 346) estime que ce titre s'applique à 
quelque œuvre lascive, en latin; mais quelle Callirhoé y était mise en scène? 
la fille d'Acliéloûs? celle du Scamandre? celle de l'Océan qui fut aimée par le 
Nil? celle du roi de Calydon, qui dédaig-na l'amour do Corésos? C'est plutôt 
d'après lui, la Callirhoé dont il est question dans la lettre 5 d'Eschine ou la 
Syracusaine dont Chariton devait faire plus tard l'héroïne des Aventures de 
Chaeréas et de Callirhoé. Il pense qu'il y a peut-être quelque chose à 
retenir des scolies sur ce passage : sans doute Callirhoé y est confondue 
avec OEnone, mais l'indication hanc comoediam Alines Celer scripsit pueri- 
liler peut venir d'une bonne source, surtout si Atiries est une déformation 
d'.-l,9(j;ù/*; nous connaissons en effet (v. Sônèquo : Apokol., 13) un Asinius 
Celer, pcrsonnag'e consulaire, qui fut l'ami de Claude, puis mis à mort 
sur l'ordre de ce prince — Sur les livrets dé pantomime, cf. Sénèque le 
Père, Suas, 2, 19 : « Postea momini auditorem Latronis Arbronium Silonem, 
patrom huius Silonis qui pantomimis fabulas scripsit et ingenium grande non 
tanlum deseruit sed polluit. » Et, d'après la Biographie de Vacca (19), Lucain 
avait écrit XIV Salticae fabulae. V Agave que Stace, selon Juvénal {Sat. 7, 87) 
vendit au pantomime Paris devait être un livret de ce genre. 



ESSAI SUR PERSE 229 

donner place dans la série des écrivains qui, au I" siècle de l'empire, 
ont brillamment défendu, sans toujours mettre, avouons-le, leur pra- 
tique en accord avec leurs principes, la tradition des grands maîtres du 
siècle^d'Auguste. Ses indignations contre les grâces énervéesde ses con- 
temporains rappellent celles de Sénèque le Père s'écriant : Quis salis 
uirest ? (Gontr., 1, préf. 9) ; et j'ai indiqué à plusieurs reprises que ses 
critiques contre le mauvais goût régnant vont plus d'une fois rejoin- 
dre celles de l'Eumolpe de Pétrone. Martial, ce grand adversaire des 
Alexandrins de son temps, ne s'y est pas trompé : il oppose le 
volume unique de Perse à une de ces longues épopées mythologiques 
alors en faveur (1), marquant bien par là dans quelle école il range le 
satirique. Et n'est-il point particulièrement significatif d'entendre Quin- 
tilien déclarer que Perse, par un seul livre, a mérité beaucoup de 
gloire et de vraie gloire (2) ?Ce jugement, qui a surpris (3), s'explique 
sans peine si l'on songe que tous deux, le poète et le rhéteur, ils ont 
défendu le même idéal littéraire : les trois citations que Quintilien fait 
de Perse (Inst. orat., 9, 3, 9; ibid., 42 ; 10, 3, 21) sont empruntées 
précisément à la satire 1 ; il devait avoir une préférence pour elle, 
parce qu'il y retrouvait ses propres idées (4). 

En revanche, cette même satire nous aide à mieux comprendre que 
Perse n'ait pas été séduit par l'esprit de Sénèque le Philosophe (5). 
Sans, doute on y a signalé des rapports avec la lettre 114 à Luci- 
lius (6) ; j'en ai déjà rappelé quelques-uns ; je veux indiquer encore le 
portrait de Mécène. Tel que Sénèque nous le montre, Mécène est le type 



(1) Martial, 4, 28, 7 : 

Saepius in libro memoratur Persius uno 
Quarn leuis in tota Marsus Amazonides. 

Martial a prouvé encore son admiration pour Perse en l'imitant plus d'une 
fois : V. van Wageningen, I, p. lui. 

(2) Cf. supr., p. 162. 

(3) V. en particulier Nisard : Poètes latins, I, p. 218. 

(4) Quintilien se souvient encore de cette satire (v. 45-46) lorsqu'il dit 
{Inst. orat., 12, 10, 27) : « Si quid exierit numeris aptius (fortasse non possit, 
sed tamen si quid exierit), non erit Atticum? » 

(5) Cf. supr., p. 16S. 

' (6) V. Jahn : Proleg., p. cix et suiv., p. 73. 



'^30 F. VILLENEUVE 

de récrivaiii émasculé aussi bien que du parfait voluptueux : sa prose 
et ses vers u'étaicut qu'harmonies molles, qu'expressions d'une mons- 
trueuse préciosité (Epist., 114, 4 et suiv.). Mais ne soyons pas dupes de 
ces rencontres : ce désir de plaire à tout prix, cette coquetterie litté- 
raire où Perse voit le grand défaut des écrivains du temps, nul peut- 
être n'en était plus atteint que Sénèque « ce génie agréable et si bien 
accommodé aux oreilles de son siècle » (Tacite : Ann., 13, 3). Ce n'est 
pas lui non plus dont le style eût jamais « senti les ongles rongés ». 
(Perso, 1, lOG). Notre poète devait le tenir pour un amateur, bien 
doué assurément, mais, par là, plus coupable encore « d'aimer tout ce 
qui venait de lui » (Quintilien, 10, 1, 130). 

On ignore s'il appréciait Lucain, dont il n'a peut-être connu que les 
premiers essais. Je suppose qu'il trouvait chez lui quelques-uns des 
défauts de son oncle, et il était lui-même trop sec, par nature et par 
système, pour goûter l'abondance de son jeune condisciple. D'autre 
part, chez le neveu comme chez l'oncle, il devait blâmer cette fausse 
grandeur qu'il a raillée deux fois dans sa première satire (v. 14 ; 08) 
et dont il s'est moqué longuement au début de la satire 5 : il est vrai 
qu'ici, malgré le trait contre l'acteur Glycon, on peut se demander si 
Perse ne vise que la grandiloquence des contemporains, ou s'il ne se 
propose pas plutôt d'opposer, d'une façon générale, la satire et ses 
expressions familières à la pompe ordinaire des grands genres comme 
l'épopée et la tragédie. Le quatrième vers môme, Vidnera seu ParlJii 
dacentis ah inguine ferrum, ne s'appli(]ue pas nécessairement à des 
épopées contemporaines : qu'on se rappelle le vers d'Horace que Perse 
avait ici dans la mémoire (Sat., 2, 1, 15): Labentis equo describlt uul- 
nera Parthi. D'autre part, c'était, depuis Lucilius, un véritable lieu 
commun de la satire de railler l'emphase des poètes tragiques : sur ce 
point comme sur d'autres, le vieux satirique se mettait à l'école de la 
comédie ancienne, qui se plaisait à faire rire aux dépens des grands 
mots et des invraisemblances de la tragédie. 11 faut signaler surtout en 
ce genre la satire 1 du livre 20 où Lucilius se moque des dragons 
volants de Pacuvius (v. 587 Marx : nisi portenta anguisque uolucris 
ac pinnatos scribitis) et de son Antiopc (cf. Perse, 1,78) couverte de 
crasse, couvertede gale, abhnôe de misère, aussi peu enviable pour ses 
ennemis que peu désirable pour un ami : 



ESSAI SUR PERSE 231 

Squalitate sumraa ac scabie, summa in aerumna, obrutam 
Neque inimicis inuidiosani neque amico exoptabilem 

(v. 597-598, Marx; cf. 600; 601: 602 : 606) (1). 

Je ne sais pas s'il faut relever comme trait commun chez Perse et 
chez Lucain la répugnance pour le merveilleux mythologique ; assu- 
rément « Lucain... aussi bien que Sénôque, n'avait aucun respect 
pour le vieil Olympe » (Boissier : L'opposition sous les Césars, p. 242), 
mais ou ne peut dire qu'il n'aimât point la mythologie, dont il «avait 
fait le fond de maint de ses poèmes » (F. Plessis : La poésie latine, 
p. 501). S'il l'a écartée de la Pharsale, c'est sans doute qu'elle lui a 
paru incompatible avec la manière dont il concevait le sujet. 

Notons encore que Perse, au début de la satire 6, loue son ami 
Bassus du caractère mâle de ses vers sérieux (v. 4) : 

Mire opifex 

marem strepitum fidis intendisse latinae ; 

et il ajoute (v. 5-6) : 

Mox iuuenes agitare iocos et pollice honesto 
Egregius lussisse senex, 

faisant entendre que, môme dans la poésie badine, Bassus ne tombait 
jamais dans l'indécence. Ici donc l'éloge s'insph^e du même idéal, que, 
tout à l'heure, la critique. 

Nous avons le droit de dire, au terme de ce chapitre, que Perse, 
dans la pièce qui ouvre son livre, a fait réellement œuvre de poète 
satirique : il s'en est pris à cette littérature d'amateurs dont le désœu- 
vrement des hautes classes favorisait plus que jamais la déplorable 
fécondité, au cabotinage, dirions-nous, que développait la vogue tou- 
jours croissante des lectures publiques, à ce dédain du fond qui carac- 
térise les œuvres composées en vue du succès immédiat, à l'abus de la 
mythologie narrative, à cette facture élégante, mais molle, que nous 
reconnaissons encore dans plusieurs poèmes ou fragments de l'époque. 
Quoi qu'on ait pu prétendre, nous avons beaucoup mieux ici que la 
dissertation d'un écolier (pii vi(nit de relire son Horace. Mais voyons 
si les autres satires nous fourniront une somme équivalente de traits 
prisa la réalité contemporaine. 



(1) Ci". Fisli.e: Lucilius and Persius, p. 127-128. 



232 F. VILLENEUVE 



CHAPITRE II 



L'actualité dans les satires de Perse [suite) 
La vie publique et les mœurs 

Lorsqu'on cherche quelle place peuvent tenir dans les satires de 
Perse les mœurs et les événements contemporains, une distinction 
s'impose : à chaque instant nous avons à relever des descriptions plus 
ou moins longues, de petites scènes, des comparaisons, des méta- 
phores dont les éléments sont empruntés à la vie romaine ou, d'une 
façon plus générale, à la vie antique. Qu'est-ce à dire sinon que la 
manière de notre poète, conformément aux traditions du genre et au 
goût de son temps, est réaliste? Mais il est souvent difficile de décider 
ce qu'il entre, dans son réalisme, d'observation directe : beaucoup 
de traits, en ce genre, n'ont rien de bien particulier et ne datent pas 
nécessairement de l'époque impériale. On en retrouve bon nombre 
dans Horace ; d'autres peuvent venir de Lucilius, des comiques, de la 
diatribe, de certains traités philosophiques. Enfin, alors môme que 
Perse semble avoir enrichi ou rajeuni par des notations directes un 
fonds devenu en grande partie commun à la poésie et à la philosophie 
morale tout entières, on ne saurait parler d'actualité si le poète s'est 
borné à mettre en scène, d'une manière plus ou moins vivante, les 
vices ou les travers les plus généraux de l'humanité. Pour qu'on en 
ait le droit, il me paraît nécessaire que ses vers attaquent les défauts 
contemporains comme tels ou fassent mention de personnages du 
siècle. Que voyons-nous, de ce point de vue limité, dans les cinq 
dernières satires de Perse ? 

La satire 2 semble d'abord dirigée contre les grands de l'époque, 
contre les prières intéressées ou criminelles qu'ils adressent aux dieux 
dans le secret de leur cœur : « At bona pars procerum tacita libabit 
acerra (v. îj) ». Mais les exemples donnés ensuite n'ont rien qui les 
situe dans le temps d'une manière précise. Lorsque Perse nous parle 



ESSAI SUR PERSE 233 

(v. So et suiv.) de l'or, pris sur reiinemi, qui sert à dorer le visage des 
dieux, c'est peut-être une allusion à un fait connu des Romains de son 
siècle, surtout si l'expression /"rrt/re^ inter aeneos, demeurée énigma- 
tique, avait pour eux un sens bien déterminé : mais nous n'en savons 
rien (1). Le Nerius du vers 14 n'est sans doute qu'un personnage 
d'Horace (Sat., 2, 3, 09) ; nous devons aller jusqu'au dernier vers de 
la pièce pour trouver un nom de noble contemporain : et encore ne 
s'agit-il plus là des prières, mais des offrandes (v. 71-72) : 

Quin damus id superis de magna quod dare lance 
Non possit mag-ni Messalae lippa propago ? 

Ce Messala est sans doute L. Aurelius Cotta Messalinus. second fils 
du célèbre orateur Messala Corvinus : c'est l'indication du scoliaste, 
et elle parait confirmée par ce que Tacite nous dit du personnage 
(Ann., 6,7): anohilis quldem sed egens oh luxum^ per flagitia infamis » 
(cf. Ann., 2, 32 ; 4, 20 ; 5, 3 ; 6, 5-7 ; Pline, N. H,, 10, 27). Mais il 
faudrait autre chose que ce trait lancé en passant contre un homme 
décrié pour donner au morceau le caractère d'une satire directe des 
mœurs contemporaines . 

L'exemple, longuement présenté et mis en scène, dont est faite la 
première partie de la satire 3, celui du jeune homme de grande famille 
(cf. V. 27,29) qui reçoit les leçons de la philosophie et n'en profite 
pas, peut avoir été suggéré à Perse par le succès croissant de l'ensei- 
gnement philosophique que la mode môme favorisa au temps de 
Claude et de Néron (cf. sup., p. 32). Le maître de rhétorique qui 
donne à ses élèves comme sujet de déclamation un discours adressé à 
Caton près de mourir, le père qui amène ses amis écouter le chef- 
d'œuvre de son fils (v. 45-47) sont bien des figures de l'époque, et 
aussi les centurions malodorants, avec leurs plaisanteries grossières 
contre les philosophes. Mais tous ces traits font partie d'une exhorta- 
tion générale à l'étude de la sagesse : ici encore rien ne nous autorise 
à dire que la peinture sévère ou railleuse du présent soit le but. Parmi 
les noms propres, je ne vois à relever que celui de Natta (v. 31); on 



(1) Cf. Léo : Hermès, 45 (1010), p. 44 : l'ovation d'A. Plautius (47 av. J.-C. ; 
cf. Dion, GO, 30) est la seule, ci notre connaissance, qui ait été célébrée, du 
temps de Perse, en dehors des ovations impériales. 



234 F. VILLENEUVE 

le trouve dans une satire d'Horace (Sat., 1, 6, 123-124), où il désigne 
un homme d'une avarice sordide ; comme il s'applique ici à un débau- 
ché, on peut se demander si Perse n'entendait pas viser Pinarius 
Natta, accusateur de Gremutius Gordus, noble, mais déchu puisqu'il 
était de la clientèle de Séjan (v. Tacite, Ann., 4, 34; cf. Sénèque, 
Epist., 122, 11) (1). 

Gomme la satire 3, la satire 4 débute par un exemple présenté 
sous forme dramatique, et on peut penser que, sous le nom d'Alci- 
biade, Perse a voulu y prendre à partie la présomption et les débau- 
ches des jeunes nobles de son temps. Mais, s'il n'y en a point peut- 
être oi^i le dégoût du poète pour le vice s'exprime avec une audace 
plus brutale, il semble que le tout n'aille qu'à illustrer l'antique adage 
vvwO'. jsajTÔv. Le Vettidius du vers 2o n'est pas autrement connu. 

Dans la satire 5, si nous laissons de côté le préambule consacré à 
Gornutus, nous ne trouvons, en somme, que des peintures et des leçons 
morales d'un caractère général sur le thème de la vraie liberté. Les 
noms de contemporains qu'on y peut relever ne servent guère qu'à 
rendre l'expression plus concrète. Le Masurius du vers 90 est Masurius 
Sabinus, jurisconsulte célèbre du temps de Tibère, qui vivait encore 
sous Néron (Dig., 1, 2, 2, 48 et 50; Gains, 2, 218). On a voulu recon- 
naître dans le Grispinus du v. 126 Rufrius Grispinus, chevalier romain, 
préfet du prétoire sous le principal de Glande (2). La question est 
sans intérêt : Grispinus c'est le nom du personnage qui a fait construire, 
à une date inconnue et d'ailleurs indifférente, les bains dont il est ici 
question ; il n'y a pas là le moindre trait de satire personnelle. En 
réalité, les seules attaques directes et nominatives que je trouve à 
signaler ici, c'est d'abord la pointe du début (v. 9) contre !'« insipide 
Glycon » {insulso... Glyconi), puis les trois vers de la fin (187-191) 
contre le « gigantesque Pulfenius » (Pul/enius inc/ens), debout au 
milieu d'un cercle de centurions variqueux et accueillant par un rire 
épais les leçons de la philosophie. Glycon était, d'après les scolies, un 
acteur du temps de Néron : mais l'abondance des détails qu'elles nous 
donnent sur lui est trop grande pour n'être pas suspecte. Nous 



(1) Cf. G. Némethy : Persil salirae, p. I70-17L 

(2; V. Tacite : Ann., 11, 1 et 4; 12, 42 ; 13, 45 ; Cf. H. Lehmann : De A. Persil 
salira Y, p. 13 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 235 

n'avons aucun renseignement sur Pulfenius. On pourrait ajouter que 
les pratiques religieuses et les superstitions étrangères raillées dans les 
vers précédents, je veux dire les rites judaïques et ceux des cultes de 
Gybèle et d'isis, étaient plus répandues que jamais à Rome. Mais elles 
y avaient pénétré bien des années auparavant. 

Dans la satire 6, sur le thème fort rebattu du bon emploi des 
richesses, le butin est un peu plus considérable. Quand Perse nous 
dit (v. 14-lu) qu'il ne voudrait point se ronger, même si tous les 
hommes d'une naissance inférieure à la sienne devenaient riches, il 
fait peut-être allusion à la fortune scandaleuse de certains affranchis : 
mais le mal était déjà ancien. Bestius (v. 37), l'ennemi de la phdo- 
sophie grecque, est à rapprocher des centurions et du Pulfenius de la 
satire précédente, mais le personnage est sans doute pris à Horace 
(Epist., 1, 11, 37); il n'a, je pense, que la valeur d'un type. En revan- 
che, il faut insister sur l'anecdote satirique oii Caligula est tourné en 
ridicule : car elle est le seul trait nettement emprunté à l'histoire, du 
moins à l'histoire de l'époque impériale, que nous relevions dans 
l'œuvre entière de Perse . « César, nous dit le poète, a envoyé du 
laurier pour annoncer une grande défaite des Germains, et on fait 
tomber des autels la cendre froide; et déjà Gésonia donne à l'entre- 
prise les trophées pour les portes, et les chlamydes des rois, et les 
casaques jaunes pour les captifs, et les chariots, et les images du Rhin 
immense. Moi donc, pour rendre aux dieux et au génie du général 
grâces de ces grands succès, je conduis dans l'arène cent paires de 
gladiateurs» (v. 43-49). Il s'agit là du triomphe que Caligula fit célé- 
brer, ou du moins ordonna de préparer, à la suite d'un simulacre 
d'expédition contre les Germains et les Bretons dont Suétone nous a 
laissé un récit fort pittoresque (Suét.: Gaius, 43-49). Sans rechercher 
encore quelles raisons ont pu décider Perse à égayer son développe- 
ment de cette manière inattendue, nous devons retenir que le poète, 
dans toute son œuvre, n'emprunte ouvcrtemont (ju'un trait à ja vie 
des empereurs, et que c'est un trait burlesque : seulement, le prince 
ainsi livré au ridicule était mort depuis longtemps, sa mémoire était 
détestée, son successeur avait cassé tous ses actes (Suét., Claude, 11); 
et ce n'est peut-être pas le fait d'un républicain farouche que d'être allé 
chercher cette histoire plaisante au milieu des horreurs d'une tyrannie 
sanguinaire. 



236 F. VILLENEUVE 

Si, de cette rapide enquête, nous cherchons maintenant à dégager 
des conchisions, nous pourrons dire que Perse affecte volontiers de 
donner à ses satires, alors même qu'elles sont en réalité fort générales, 
un tour agressif contre les grands : la première, déjà, malmenait 
surtout l'amateur riche ; puis ce sont des grands qui formulent des 
prières honteuses; c'est un jeune homme de bonne famille qui se 
montre incapable de mettre en pratique les leçons de la philosophie; 
c'est Alcibiade et ses pareils qui prétendent se mêler aux affaires 
avant de rien savoir ou de se connaître eux-mêmes, ou qui s'aban- 
donnent aux plus sales débauches ; c'est, dans la satire 6, le person- 
nage de l'héritier, si dégoûté au seul nom de Marius, un croquant, un 
fils de la terre, Progenies terrae. Perse, il me semble, a mis quelque 
coquetterie à faire voir que, par la naissance, il était l'égal de Luci- 
lius et pouvait se permettre des hardiesses qu'on ne trouve pas chez 
le fils de l'affranchi de Venouse. Mais il faut avouer que ces hardiesses, 
puisqu'elles ne vont pas jusqu'à l'attaque directe et nominative contre 
des personnages puissants, sont fort anodines : tout au plus étaient- 
elles de nature à faire perdre au poète, comme il l'indique lui-même, 
la protection des grands (Sat., 1, 108-109) : 

Vide sis ne maiorum tibi forte 
Limina frigescant. 

Mais, riche et sans ambition, qu'avait-il besoin de patron ? 

Plus significative est la mauvaise humeur de Perse contre les cen- 
turions. Faut-il y chercher des causes politiques et rappeler ici que les 
centurions furent souvent chargés de porter aux stoïciens l'ordre de 
mort ou d'exil ? Je ne crois pas. Il y a eu de tout temps antipathie 
entre les adeptes de l'existence spéculative et les militaires; et on peut 
dire, assurément, que cette antipathie est injuste de la part des 
spéculatifs dont les loisirs seraient bien compromis si la force armée 
n'assurait la paix intérieure et la sécurité des frontières ; mais, de leur 
côté, les hommes d'action ont trop souvent le tort de méconnaître le 
rôle de la pensée. Et puis les militaires, en ce temps là, ne devaient 
pas être toujours très difficiles dans le choix de leurs plaisanteries 
contre les philosophes, les centurions surtout qui, quoi qu'en dise 
Nisard (Poètes latins de la décadence, I, p. 236), n'étaient pas de 
famille noble et ne s'étaient pas, d'ordinaire, initiés dans les écoles 



ESSAI SUR PERSE 237 

au beau langage et aux hautes études ; et on comprend qu'un jeune 
homme chez qui l'amour de la philosophie était une religion en fût 
blessé profondément : outre que ces hommes « aimant les gros 
plaisirs» (J) pratiquaient d'ordinaire et répandaient par leur exemple 
une sorte d'épicurisme grossier dont l'àme délicate et la foi morale 
de notre stoïcien devaient se sentir également révoltées. 

En somme, si on met à part la première satire, fort intéressante 
pour l'histoire littéraire, l'œuvre de Perse peut apparaître négligeable 
à qui cherche des traits pour un tableau des mœurs romaines et de la 
vie publique au temps des Césars (2). Mais est-il sûr qu'elle n'ait pas 
sa place dans ce qu'on a appelé la liUérature d'allusions ? Les mécon- 
tents, a-t-ou dit (3), «cherchaient à saisir, dans les ouvrages anciens 
ou nouveaux, des rapprochements avec le temps présent ; ils se les 
signalaient les uns aux autres et les faisaient ressortir en y applaudis- 
sant. .. Mais, indépendamment de ces allusions fortuites, il y en avait 
beaucoup de préméditées sur lesquelles Fauteur comptait pour le 
succès de son œuvre. C'était une hardiesse qui pouvait coûter cher; 
mais que n'ose pas un écrivain pour être applaudi ! Aussi a-t-il dû 
paraître alors un grand nombre d'ouvrages pleins de perfidies dis- 
crètes, de mots à double entente, de pensées générales susceptibles 
d'applications particulières, de sentences et de maximes où, sous 
prétexte de faire la leçon au genre humain, on disait ses vérités au 
prince. Cette littérature d'allusions s'adressait surtout aux gens du 
monde, et elle avait pour théâtre principal les salles de lecture ». Que 
l'a^uvre de Perse ait été écrite pour le public cultivé, je le crois et je 
l'ai dit ; que ses cinq dernières satires se présentent comme une série 
de leçons générales, cela n'est pas contestable; que ses attaques attei- 
gnent plus d'une fois des vices dont Néron et sa cour doimaient 
l'exemple, il n'y a pas lieu d'en être surpris, puisque le prince et ses 
favoris avaient à peu près tous les vices : mais voilà précisément ce 
qui rend, en pareil cas, fort difficile de proposer autre chose que des 



(1) Nisard : Poètes latins, I, p. 236. 

(2) Je suis donc bien éloigné d'admettre l'opinion de M. Pichon (LUI. lai., 
p. 555) : <( ... toute l'époque revit dans les vers de Perse. Son temps lui a 
fourni l'étoffe de son livre. » 

^(3) Boissier : L'opposition sous les Césars, p. 79. 



238 F. VILLENEUVE 

coiickisioiis sceptiques. A cliaquo instant nous trouvons chez Sonèquc, 
coatrc les mœurs contemporaines, des sorties qu'on pourrait être 
tenté d'appliquer à Néron, si d'ailleurs elles ne se trouvaient pour une 
bonne part dans les œuvres antérieures à son principal ou datant des 
années où le philosophe avait encore la faveur de son ancien élève. 

Je sais bien que, de Joseph Brilannicus à Lchmann, une série 
d'interprètes, parmi lesquels il faut compter Gasaubon, ont cru 
découvrir chez Perse des allusions presque évidentes ou du moins très 
probables : comment ne pas reconnaître Néron dans l'Alcibiade de la 
satire 1, à qui l'intelligence et l'expérience des affaires sont venues 
avant la barbe, que le peuple adule, pour qui, d'ailleurs, le souverain 
bien est de faire bonne chère et qui se déshonore par les vices les 
plus dégoûtants (1) ? Et Socrate ne peut-il représenter ici, «dans une 
certaine mesure, Sénèque lui-même (2) »? Pareillement, dans la satire 3, 
le jeune homme qui a reçu du Portique la révélation du bien, mais 
n'a pas le courage d'en pratiquer les maximes, n'est-ce pas Néron ? 
N'est-ce pas lui enclore, ce tyran torturé par le spectacle de la vertu, 
de cette vertu qu'il connaît et qu'il a abandonnée? Et le philosophe 
stoïcien qui a la parole dans la plus grande partie de la pièce n'est-il 
pas Sénèque ? Les satires 2 et 5 contiendraient des alkisions plus 
cachées : l'oncle et le pupille dont un grand personnage souhaite la 
mort (Sat., 2, v. 10 et 12), pourquoi ne seraient-ce pas Claude et 
Britannicus ? Praeclarum funus conviendrait fort bien au premier; 
scabiosus et acri bile tumet peut s'appliquer à l'autre, dont la santé 
n'était pas bonne. Néron, en l'année 65, fut dupe d'un charlatan qui 



(1) Dans un article récent {Clnssical Revieiv XXI (1907), p. 7i), M. A. Pretor a 
tiré argument du vers 49 pour soutenu' que la sath'e s'applique d'un bout à 
l'autre à Néron. Ce vers (si puteal multa cautus uibice flagellas) lui parait 
être une allusion à un fait rapporté par Tacite [Ann., 13, 25) : « Nero itincra 
Urbis et lupanaria et deuerticula, ueste seruili in dissimulationem sui com- 
positus, pererrabat, comitantibus qui râpèrent uenditioni exposita et obuiis 
uulnera inferrent. » Le mot cautus serait expliqué par la suite : « Monta- 
nus,... congressus forte per tenebras cuni principe, quia ui attentantem acri- 
ter repulerat,... mori adactus est. Nero tum metuentior in posterum milites 
sibi et plerosque gladiatores circumdedit (cf. Suét.: iV(ir., 26 : Quare nunquam 
postea se publico illud horae sine tribunis commisit) ». Mais \oy. wfr., 
4"= partie, ,^ 5, comment j'interprète ce vers. 

(2) R. Waltz : Vie.de Sénèque, p. 9, n. 1. 



ESSAI SUR PERSE 239 

prétendait avoir retrouvé en Afrique les trésors de Didon (Suét.: 
Néron, 31 ; Tac: Ann., 16, 1-3): ce n'était peut-être pas la première 
fois qu'il comptait, pour couvrir ses folles dépenses, sur un hasard de 
ce genre, comme ce personnage de Perse qui demande à Hercule de 
lui faire déterrer un vase plein d'argent. Nous savons aussi que Néron 
échappa de peu, un jour de l'année 60, au danger d'être foudroyé 
(Tac: Ann., 14, 22) et que Claude avait relevé le collège des harus- 
pices (Tac: Ann., 11, 15) : il faut nous rappeler ces faits lorsque nous 
lisons chez Perse (2, 24-29) : 

Ig'nouisse putas, quia, cum tonat, ocius ilex 
Sulpure discutitur sacro quam tu domusque ? 
An quia non fibris ouium Erg'ennaque iubente 
Triste iaccs lucis euitandumqiie bidental, 
Idcirco stolidam praebct tibi uellere barbam 
Juppiter ? 

Un peu plus loin, l'enfant à qui sa grand'mère et sa tante souhai- 
tent de devenir gendre du roi et de la reine, c'est Néron : n'avait-il 
pas, à sa naissance, une grand'mère, Antonia, des tantes, et n'épousa- 
t-il pas plus tard Octavie, fille de l'empereur Claude ? Je m'arrête : 
on sent que nous sommes ici en pleine fantaisie, et Lehmann a 
dépensé, pour tâcher d'étayer ces fragiles hypothèses, une érudition 
bien inutile (1) : un peu de bon sens eût mieux valu. Il ne me semble 
pas plus heureux lorsqu'il prétend reconnaître Néron dans le Chaeres- 
trate de la satire 5 se morfondant à la porte de sa maîtresse : no 
lisons-nous pas, dit-il, chez Plutarque (Galba, 19), que Poppée refusa 
de recevoir le prince en l'absence d'Othon ! Du reste, il retrouve 
Poppée un peu partout dans celte satire : c'est elle qui prononce le 
vers lOG : 1 puer et strigiles Crispini ad balnea de fer, car elle avait 
été, en premières noces, la femme de Rufrius Crispinus ; sil est ques- 
tion des Juifs, c'est qu'elle comptait parmi les prosélytes du judaïsme 
(v. Josèphe, Anti([., 20, 8) (2). Je n'insiste pas : ces rapprochements 
ne tendraient à rien de moins qu'à montrer dans les satires de Perse 
des allégories comparables à certaines bucoliques de Virgile, mais 



(1) H. Leliniann : Zur Erklârung der Satiren des Persius ûberliaupt, insbe- 
sondcre dcr zweiten Satire, Philologus G (1851), p. 4-39 et suiv. 

(2) Du même : Be A. Persil satira V, p. 12 et suiv. 



210 F. VILLENEUVE 

cacliaiil dos inleiilions satiriques : seulement, elles sont forcées jus- 

(ju'au ridicule. 

Il peut sembler plus acceptable de retrouver Néron sous l'Alcibiade 
de la satire 4, sous le jeune homme et sous le tyran de la satire 3 ; 
mais il est au moins douteux que Perse estimât assez Sénèque pour 
le représenter sous la figure de Socrate ou d'un vrai maître stoïcien 
et pour lui attribuer le mérite d'avoir donné à son élève une éducation 
philosophique tout à fait sérieuse. D'autre part, le tyran était, pour 
tous ceux qui avaient fréquenté les écoles de rhétorique, un adver- 
saire familier ; aussi bien le passage oii il est pris à partie, si on veut 
absolument y découvrir une allusion, peut-il s'appliquer rétrospecti- 
vement à Caligula, raillé dans la satire 6 : ce prince n'est-il pas dans 
le De ira de Sénèque l'incarnalion même de la tyrannie (1)? et, comme 
il avait fait de bonnes études, il avait certainement la connaissance 
théorique de la vertu. 

Si on n'a pas le droit de condamner absolument ces dernières 
hypothèses, il faut convenir qu'elles sont elles-mêmes arbitraires. 
D'abord, elles ne s'appuient sur aucun témoignage ancien. Il y a 
plus: puisque la Vita et les scolies signalent des allusions dans la pre- 
mière satire, il serait bien étonnant qu'elles n'eussent rien dit des 
cinq autres si, pour celles-là, il eût existé une semblable tradition. 
Enfin tous les passages dont on prétend donner ainsi la clef peuvent 
s'entendre autrement. J'ajoute que cette manière d'interpréter l'œuvre 
de notre auteur a contre elle la vraisemblance : car, nous l'avons 
déjà montré, le goût de Perse pour la poésie et pour la philosophie 
morale suffit parfaitement à rendre raison de sa vocation satirique ; 
la politique, sans doute, n'y fut pour rien. Si, d'un autre côté, j'ar- 
rive à prouver que les cinq dernières satires recouvrent, sous leur 
forme laborieuse, de purs sermons philosophiques et que leur 
obscurité trouve partout sa cause dans les procédés de la compo- 
sition et du style, j'aurai fait voir du même coup l'inutilité com- 
plète de toutes les hypothèses dont je viens de donner quelques 
échantillons. Peut-on dire au moins que l'œuvre de Perse a dû 
être de bonne heure, en raison de son obscurité même, une de 
celles où le public lettré a cherché des allusions ? Ce n'est pas 



(1) Cf. R. Waltz : Vie de Sénèque, p. 66. 



ESSAI SUR PERSE 241 

invraisemblable, mais le succès qui en accueillit la publication peut 
fort bien, nous le verrons, s'expliquer sans cela. 

Il ne nous reste plus qu'à prendre les satires de Perse telles qu elles 
se présentent à nous, pour en dégager les thèmes, rechercher la 
source des idées développées ou simplement indiquées, et étudier les 
divers procédés de la mise en œuvre. 



10 



F. VILLENEUVE 



CHAPITRE III 



Les idées (1) 



Xisard reproche à Perse de « reproduire servilement des idées qui 
ne sont pointa lui » (Poètes latins de la décadence, I, p. 246). Perse 
est un croyant: on ne saurait blâmer un croyant, lorsqu'il cherche ses 
inspirations dans sa foi, de ne pas introduire de dogmes nouveaux ; 
mais il est vrai que fidélité n'est pas servilité : un esprit original et 
vigoureux met sa marque sur les idées mêmes qu'il accepte avec 
obéissance. L'étude de la forme nous montrera si nous devons 
accorder à l'œuvre de Perse ce genre d'originalité ou n'y voir, en effet, 
que rédactions laborieuses d'écolier docile. Je voudrais, m'attachant 
d'abord au fond, mettre bien en lumière ce qu'on y découvre de 
stoïcisme nettement exprimé ou plus ou moins latent ; je rechercherai 
à l'occasion si la pensée du poète ne doit rien à des écrivains non 
stoïciens et si elle n'a rien retenu des lieux communs de la rhétorique. 



Je distingue, au point de départ même de la satire!, deux idées 
morales empruntées l'une et l'autre au stoïcisme : l'idée que tous les 
hommes qui n'ont pas la sagesse sont des fous (-5; y.^p(,y/ ;xa'.vîTa',), 
ridée que le sage se suffit à lui-même et ne doit pas chercher sa 
règle au dehors. La première est indiquée dès le début par un vers 



(1) J'ai utilisé surtout pour ce chapitre (outre les principaux commentaires 
sur Perse) : Zcller : Phil. d. Gr.; Arnim : Sloic. net. fragm. ; Houck : De ra- 
tlone sloicu in Persil saliris conspicua, et Bumier : Le rôle des satires de Perse 
dans le développement du néo-stoïcisme. 



ESSAT SUR PERSE 243 

[)ris à Lucilius(l) : O curas homiiiwn! o quanlum est in rébus inane ! 
Sous cette forme très générale, elle n'est pas proprement stoï- 
cienne; et môme, puisque le préambule finit par un éclat de rire, on 
peut songer ici à Démocrite (2) et se rappeler les vers de Juvénal 
(Sat., 10, 51-52) : Ridebat curas, nec non et gaudia imlyi, Interduni 
et lacrimas. Mais Perse, vers la fin de la pièce (v. 121), s'est servi, 
pour railler la sottise et la folie humaines, d'une formule plaisante, 
plus A'Oisine du paradoxe stoïcien : Auriculas asini quis non habet ? 
La seconde idée est nettement posée dans le préambule (v. 5 et 

suiv.) : 

... Non si quid turLida Roma 
Eleuet, accédas exameuue improbum in illa 
Castig-es trutina nec te quaesiueris extra. 

On reconnaît ici le dogme stoïcien de V xjz'j.p.v.y. du sage (3). Le sage 
peut se passer de tout ce qui n'est pas cette sagesse même qu'il porte 
en lui. Gomment aurait-il besoin des applaudissements d'une foule 
inconsciente, puisqu'il n'existe pour lui d'autre bien que le bien moral, 
d'autre loi que de vivre conformément à la nature ? Cette pensée se 
rencontre souvent chez les écrivains moraux de l'antiquité (4). Elle a 



(1) J'admets, avec la plupart des commentateurs modernes de Lucilius et 
de Perse, que la scolie hune uersum de Lucili primo Iransiulit el bene uilae 
uitia increpans ab admivatione incipitne s'applique pas au v. 2 comme l'indi- 
quent les mss, mais au v. 1 ; cf. Gaar : Persius und Lucilius, Wiener Stud., 
31 (1910), p. 244. 

(2) Cf. Reitzenstein : Hellen. Wundererzdhlungen, p. 22 et n. 2. 

(3) V. Andronicus : Ikpt -iraOwv, p. 23, 17 Schuchardt (= Arnim : St. vet. 
f vagin., III, p. 67, n° 272) : aÙTàpy.sia ol k';i; àpy.o'juévr, oT; oel xa'. oi rx'jzj^- Topi.cj-'.y.T, 
TÔiV TCpô^ -zo ^fjV xaOr|XÔv-(-)V. 

(4) Je citerai: Cléanthc (chez Clément d'Alex : Slrom., 5, 3, 17, p. 055 P = 
Aniim : St. net. fragm., I, p. 127, n° 559) : 

Mtj 7700; ôôfxv 6'pa, èODvOJv (jot^'o^ aT^J/a yzvé^O'xi, 
[jirjSs tpojioij TïoXXôJv axpiTOv xa'. àvaiSéa ^âÇiv. 
où 'f'xp Tzkrfio^ £/_£i a'jve-T|V xpiTiv, o'jxe Sixaîav 
o'jzt xa)//,'/, oXîvot; Hz izoto' i'^ooiai toùto xôv vjooi;. 

— Hor.: EpisL, 1, 10, 19: Vercor ne cui de te plus quam tibi credas. — 
Sén.: Epist., 29, 11 et suiv.: Multo aut(Mn ad rem magis pertinet, qiiaiis 
tibi uidearis quam qualis aiùs (Cf. 80, 10: intus te ipso considéra; nunc 
qualis sis, aliis credis)... Quid ergo illa laudata et omnibus praeferenda 



^i't F. VILl.ENEUYE 

ôlé (lrvi'l()j)[)i''i' [)i\v Marc-AurMc, dans un morceau qui me parait 
éclaiirr parfaitcmcMil le côlé sloïcicn de celle première salire : « Qu'est- 
ce (|ui a (loue (le la valeur? Est-ce le bruit des applaudissements? 
Nullomcnt. Ce u'esl pas uou plus le bruit qu'on fait en parlant de 
nous, car les louanges de la multitude ne sont qu'un bruit de langues. 
Ainsi voilà la gloriole (-b zozipiz^^) mise à son tour de coté. Que reste- 
t-il qui ait de la valeur ? A mon avis, c'est de se mouvoir et de 
s'arrêter selon sa propre constitution... Si ce but est atteint, lu ne 
chercheras à- te procurer rien de plus. Ne cesseras-tu donc pas de 
donner du prix à beaucoup d'autres choses ? Tu ne seras donc ni libre 
(t/.îifizpzç'i ni autonome (a'jTdtpy.-/;;) ni exempt de passion làTraOr^ç) » (6, 
IG : Irad. Coual). Les jugements du vulgaire, étant fondés sur une 
simple opinion ioi;a (1), ne sauraient avoir la moindre valeur pour 
celui dont la raison est le guide et qui n'a pas à chercher sa loi hors 
de lui-même. 

Perse ne s'est pas contenté d'indiquer l'idée une fois pour toutes. Il 
y est revenu plus loin, à deux reprises: «Tun, uelule, auriculis alienis 
colligis escas » (v. 22) et: «0 mores ! usque adeone Scire tuum nihil 
est, nisi te scire hoc sciât «//er ?y) (v. 26-27). Et il a formulé aussi, contre 
la vanité de la gloire, un autre argument, de simple et même de gros 
bon sens, que les stoïciens n'ont pas toujours dédaigne: quel avan- 
tage, après tout, un mort peut-il retirer des louanges qu'on donne à 
sa mémoire ou à ses œuvres ? 

A(isensere uiri : nunc non cinis ille poctae 

Félix ? 

(V. 36-37). 

S'il faut en croire Gicéron (De fin., 3, 17, o7), Ghrysippe et Diogène 
de Séleucie estimaient que, utilité à part, la renommée izjzzzj.x) ne valait 
pas la peine qu'on levât le doigt pour elle. Marc-Aurèle admet encore 
ce point de vue lorsqu'il écrit : « Suppose même que ceux qui se 



artibus rebusque phikjsophia praestabit? scilicet ut malis libl placere qitam 
populo , ut aestimes iudicia , non numéros. — Épictète : Manuel , 23 : 'E-iv 

£vr:x7'.v. 
(Ij V. les vers de Cléanthe cités ci-dessus. 



I 



ESSAI SUR PERSE 245 

souviendront de toi soient immortels et qu'immortelle aussi soit la 
mémoire, en quoi cela te touchera- t-il ? Je ne dis pas seulement que 
cela ne peut être rien pour un mort ; mais qu'est-ce que la louange, 
même pour un vivant, à moins qu'il n'en compte tirer parti ? » (4, 19). 
Il est vrai que, de bonne heure, la plupart des stoïciens, presses par 
Carnéade, avaient mis au nombre des biens la gloire ou plutôt l'illus- 
tration (-/.AÉîç, claritas), c'est-à-dire l'estime posthume des sages (1). 
Assurément les joyeux dîneurs de Perse, Romulidae saturi, ne sont 
pas des sages, mais le raisonnement du poète, si voisin de celui de 
Marc-Aurèle, tend à établir la vanité de toute espèce de gloire pos- 
thume. Je croirais donc volontiers que Gornutus lui avait transmis 
sur ce point la doctrine de Chrysippe. Et, lorsqu'un peu plus loin il 
déclare accepter la louange pour les bons vers qu'il pourra écrire, il 
n'est pas en contradiction avec lui-même ni avec les maîtres de l'an- 
cien Portique : pour un vivant, la gloire compte dans cette classe de 
choses indifférentes (àc-.a^ipa) qui sont préférables qu, plus exactement, 
avancées e?i dignité ('Â:p:YîY[jiva) (2); mais, à ce titre même, elle ne 
saurait être considérée comme une fin, puisqu'il n'y a d'autre fin que 
le bien moral. On comprend donc que Perse ajoute (v. 48-40) : 

Sed recti fînemque extromumque esse recuso 
Euge tuum et belle. 

Mais quel est le bien pour l'écrivain ou, d'une manière générale, pour 
l'artiste ? Les stoïciens voulaient que l'art fût un système de percep- 
tions exactes s'exerçant en vue d'une fin utile (3) ; ils n'admettaient 



(1) V. Cic: De fin., 3, 17, 57, et Sénèque: Epist., 103, 3 et suiv.; cf. Schol. ad 
Plat. Leg., p. 625 A (= Arnim, III, p. 38, n» 161) : Kaî o\ i.zoïY.rjl -XaT(ovtî:ov-£,- 
xÀéo; c;aT'. to i~l tôjv 77:0007. idjv -'£Vj;/evov o'xot'.ov, oo^xv oe ty// ïtA t(ov à^— 0j0(»v 

ÔÔXY,7'.V. 

(2) Diog". Laërce, 7, lOG : llpoY,Y;jiva [jiÈv o-jv eTvat a y.a'. à^ï^v à'/s-., oîov ït.\ ;j.2v 
Ttov ']<'jy_'.xôjv £'j'i'j!o(v . . . , zTzl oï xtov jwjjLaTtxwv ww/jV . . . , k~\ &£ .-îcov cXTo.; ttXo'j-ov, 
fiôîxv. . . (V. Arnim, III, p. 31, n" 127 ; cf. ibid., n° 129 = Cic: De fin., 3, 15, 50). 

(3) Voir (liuis Ariiini , I, les textes «groupés sous le n° 73, page 21 ; je 
retiens SUllout: Z(',v(ov 0£ or,7iv 0-'. tÉ/vt, IjtI Œ'JaTr,;jta èx xa-aÀY/i/Eiov Tj-^'^iy-J'i- 
vaTaÉvtov ttoô; zi teXo; £'j/or,7Tov Ttôv iv tô) put), et Quint., 2, 17,41: llle ab 
omnibus 1ère probatus Unis artum constare ex perceptionibus consiMilion- 
tibus et coexercitatis ad lincm utileni uitao. Cf. Arnim, II, [). 31, n" '.)7. 



246 F, VILLENEUVE 

donc point qu'il eût son but en lui-môme. C'était prendre le contre- 
pied de l'Alexandriaisme qui représente ce que nous appelons aujour- 
d'hui l'école de l'art pour l'art. Perse, lorsqu'il se pose en adversaire 
des Alexandrins de son temps, est donc strictement fidèle à l'esprit 
de la doctrine stoïcienne : leur poésie n'est qu'un jeu des plus vains 
(v. 06 : nugaris ; v. 70 : nugari solitos graece) , elle n'est faite que 
d'harmonies molles propres à exciter les sens. L'art véritable doit être 
sincère et vrai : 

Verum nec nocte paratum 
Plorabit qui me uolet incuraasse querella 
(V. 90-91). 

. . . teneras mordaci radere uero 
Auriculas 

(v. 107-108); 

il doit être viril aussi : les stoïciens, mettant la vertu dans le plus 
haut degré de tension de notre être, méprisaient tout ce qui relâche 
les ressorts de l'âme (1). Ce mépris s'exprime chez Perse avec une 
vigueur teintée de cynisme. Je ne parle pas seulement de la précision 
brutale de certains traits comme patranti fractus ocello (v. 18) ; cum 
carmina lumhum Intrant et tremulo scalpuntur uhi intima uersu 
(v. 20-21) , haec fièrent si testiculi uena utla paterni Viueret in 
nohis ? (v. 103-104). D'autres expressions rappellent plus directe- 
ment encore le vocabulaire des cyniques, celle-ci par exemple : an, 
Romule, ceues ? (v. 87) Ceues n'est qu'un équivalent métaphorique 
de pathicus es. Or, le mignon, le /.ivaissç, était souvent pris à partie 
par les cyniques, grands adversaires, comme on le sait, de la pédé- 
rastie (2). Ceux-ci, d'autre part, se plaisaient à juger du moral par le 
physique : pour eux une tête chauve trahissait la débauche, un ventre 
proéminent accompagnait d'ordinaire la luxure et la sottise (3). Perse 
rapproche les deux traits (v. 56-b7) : 



(1) Cf. supr., p. 29 ; p. 71, n. 4; v. Arnim, II, p. 145 et suiv., \\° 441 et 
suiv. 

(2) V. Gerhard : Phoinix von KoL, p. 140 et suiv. 

(3) V. les textes rapprochés par Gerhard (ibid., p. 154) sous le mot oaÀaxpô; 
et (p. 150 et suiv.) sous le mot Trpoyào-Twp. 



ESSAI SUR PERSE 247 

Nugaris, ciim tibi, calue, 
Pinguis aqualœidus propeuso seaquipede e.vstel. 

Oq ne saurait affirmer qu'il ait eu, ici et là, une source cynique : de& 
expressions semblables étaient, depuis longtemps, monnaie courante 
dans la satire, la comédie, l'épigramme ; la phrase an, Romulc, 
ceues est même à rapprocher du cinaede Romule de Catulle (29,5). 
Notons pourtant que Perse, à la fin de cette même pièce, fait indirec- 
tement l'éloge du cynisme : il n'a pas assez de mépris pour le malin 
qui éclate de rire en voyant une prostituée tirer un philosophe cynique 
par la barbe (v. 132-133) : 

Scit risisse uafer, multum g-aiidere paratus 
Si Cynico barbam petulans nonaria uellat. 

Mais surtout c'était bien un procédé du cynisme de dire crûment les 
plus blessantes vérités : le véritable amour des hommes (5f.AavOpto-ia) 
faisait au philosophe cynique un devoir d'aider (wssXefv) (1) le pro- 
chain en lui signalant ses défauts avec une franchise entière (rappviTb) (2), 
au risque de lui être désagréable (3). Avant Perse, Luciliuset Horace (4) 
avaient opposé les critiques sincères de l'ami véritable aux louanges 
hypocrites du faux ami. On a dit que peut-être ils n'avaient fait l'un 
et l'autre qu'appliquer à la critique littéraire un lieu commun du 



(1) Sur la franchise des cyniques et leur hahie de la flatterie, v. Gerhard, 
ihid., p. 32-35, avec les notes. Cratès, dans son imitation de l'hymne de Solon 
aux Muses, avait remplacé les mots elvai ôl yXuxùv io8e tpîXotc;, è/OpoTo-'. ôx 
TT'.xpôv x.T.X. par les mots (o9iXt;jt.ov oï 9ÎX01;, \xr^ YXuxspov xtGe-ûs. 

(2) Diog. L., 6, 09: Ipoi-crjOsî; ( Aioy^^Ti? ), z'i xàXXiTuov èv àvOpwTroi; , ï-^r,- 
« TTapprjTÎa ». 

(3) Exe. Flor., 2, 31, 22; Stobée, 4, p. 243 Mein.: tô àXr/Jè; Tiixpôv èt-u xa-. 
àr/À; -zoi^ àvoYjToi-, to 03 t^îùôo; yX^xù xaî TipoTr,'/!; (== Diou de Pruse : Orat., 

11, 1). 

(4) Il semble que LuciUus eût établi cette opposition dans la sat. 2 do son 
livre 26 : voy. le v. 611 Marx : porro amici est bene pvaccipere, bene lueri pne- 
dkant (c'est ainsi que Marx corrige; les mss de Noiiius donnent : p. a. e. b. p., 
lueri bene praedicare) ; Cicliorius {Unlersuchangen zu Lw'dius, Berlin, 1008, 
p. 116-117) lit: p. a. e. b. p., ueri bene prœdkere et il rapporte à la, même 
satire (v. ibid., p. IIS les vers 95't-955 (Marx) ; cf. aussi le v. 9.")3. V. d'ail- 
leurs Fiske : Lucil. and Vers., p. 125-126. Chez Hor , voy. Ars pocL, 419-453. 



348 F. VILLENEUVE 

cynisme (1). En tout cas, lorsque Perse, écartant la troupe des flat- 
leurs, répond au riche patron qui demande la vérité sur ses oeuvres : 
imgaris cum fibi, calue, Pinguis aqualiculus propenso sesquipede 
exstet, il accentue et pousse jusqu'à la brutalité cynique la sincérité 
recommandée par Lucilius et par Horace. D'ailleurs, le stoïcisme lui- 
même n'interdisait-il pas au sage l'indulgence ? (2). 

Un passage de Ghrysippe a pu suggérer à Perse l'interdiction plai- 
sante qu'il se fait adresser par l'interlocuteur fictif (v. 112) : hic, 
inquis, ueto quisquam faxit oletum. Il se montre fidèle aux principes 
du philosophe en ajoutant : Pinge duos anguis : « Pueri, sacer est 
locus, extra Meite y) : discedo . Ghrysippe, en effet, estimait qu'Hé- 
siode avait raison lorsqu'il défendait d'uriner dans les fleuves et dans 
les sources et qu'on devait encore plus soigneusement s'interdire de le 
faire contre un autel ou contre le piédestal de la statue d'un dieu 
(k'Ti ce [xSaacv h.ozy-izv îivai t:!j r.fzq ^wi^bv ojpstv r^ àç;',op'J[J.a 6ssu). « Ce 
serait aller contre la raison, ajoutait-il, que d'alléguer en pareil cas 
l'exemple des chiens, des ânes et des petits enfants (xar^apia vr,7:ia), 
attendu que ces êtres n'apportent en de pareils actes nulle attention 
et nulle réflexion. » (Plutarque : De Sloic. repugn., 22, p. 1045 A). 

Dirons-nous, nous rappelant le point de départ de cette première 
satire, qu'elle n'est qu'un sermon stoïcien sur la folie de chercher une 
règle dans les éloges d'autrui, et que la vie littéraire contemporaine a 
simplement fourni à l'auteur des exemples pour illustrer son thème ? 
Ce serait, je pense, aller trop loin. En réalité. Perse s'est proposé avant 
tout de juger la poésie de son temps ; il a voulu, comme ses maîtres 
Lucilius et Horace l'avaient fait plus d'une fois (3), composer une satire 
littéraire. Sans doute on pourrait dire qu'il a donné à son développe- 
ment une armature stoïcienne, mais la pièce n'a pas une portée assez 
générale pour qu'on refuse d'y voir un morceau satirique au sens pro- 
pre du mot. 



(Ij V. Fiske, ibid., p. 125, n. 4. 

(2) DiOg'. L., 7, 123 : ïhtl\\XV/'X:, ~.c ,Uï, £~Va'. T'JYYVWUTiV T£ £/_î'-V [JLT|Ocv(. 

(3) La VUa ^10) atteste que Perse avait, dans cette première satire, imité 
le livre 10 de Lucilius; M. Fiske (art. cité, p. 124 et suiv.) croit y reconnaître 
aussi une adaptation continue de la pensée, de la langue et du sujet des deux 
premières satires du 1. 2G telles que les ont reconstituées Marx et Cichorius. 



ESSAI SUR PERSE 249 



II 



La satire 2 traite de la manière dont l'homme doit prier et honorer 
la divinité. La réponse apportée par Perse à ce problème de morale 
religieuse est déjà contenue presque tout entière dans les quatre pre- 
miers vers. Le poète s'adresse à un ami, Macrinus, qui se prépare à 
célébrer l'an ni versai re de sa naissance ; il lui dit de répandre du vin 
pur en l'honneur de son génie; il le félicite de n'être pas de ceux qui, 
dans la prière, cherchent à conclure avec les dieux une sorte de hon- 
teux marché et ont besoin de les prendre, pour ainsi dire, à part. 
Ainsi Perse admet qu'il y a des dieux, qu'on doit ou qu'on peut leur 
rendre un culte, selon certains rites, et leur adresser des prières. Ce 
qu'il ne veut pas, c'est que ces prières aient un caractère mercantile 
(v. 3 : non la prece poscis emaci) et qu'on demande à la divinité ce qu'on 
n'oserait pas avouer aux hommes. Que faut il donc lui demander? sur 
ce point le poète ne nous donne nulle part d'indication bien nette; 
cependant il laisse entendre qu'on a le droit de souhaiter un bon état 
mental, une bonne renommée, la bonne foi (v. 8), la santé (v. 41-42), 
ou même une prospérité matérielle honnêtement acquise (v. 4o-46). 
Mais, comme il est naturel dans une œuvre d'allure, malgré tout, 
satirique, il insiste particulièrement sur les vœux défendus, qu'ils 
soient inspirés par une cupidité basse qui ne craint pas d'appeler, 
pour se satisfaire, la mort d'autrui (v. 9-14) ou par une méconnais- 
sance des vrais biens qui nous fait, avec les meilleures intentions 
du monde, souhaiter pour ceux que nous aimons un faux bonheur 
(v. 31-40). Il montre aussi que bien souvent l'homme, dans sa folie, 
semble s'appliquer à détruire lui-même l'effet de sa prière en même 
temps qu'il la formule : ne voit-on pas des gens ({ui demandent la santé 
se gorger de nourriture dans le banquet sacré au point de se rendre 
malades, et d'autres, en supi)liant Mercure d'accroître leurs troupeaux, 
massacrer tout leur bétail pour le sacrifice? Au fond, si la plupart des 
hommes ne savent pas prier, c'est que, au lieu d'être vraiment reli- 
gieux, ils sont superstitieux : ils s'imaginent que, pour faire accepter 
dc'la divinité toute espèce de vœux, il suffit d'accomplir exactement 



250 F. VILLENEUVE 

certains rites, d'immoler des victimes, de consacrer de riches offran- 
des. Cette idée a pour Perse une importance telle, qu'il la ramène à 
plusieurs reprises dans le déAcloppement : 

Haec sancte ut poscas, Tibcrino in gurgite mergis 
Mane caput bis torque et nocteni fluuiiiie purgas ? 

(V. 15-16). 

Quidnam est qua tu mercede deorum 
Emeris auriculas ? pulmone et lactibus unctis? 

(v. 29-30). 

negato , 

Juppiter, haec illi, quamuis te albata rogarit. 

(v. 39-40). 

Et je ne parle pas des vers oi^i il décrit avec une précision ironique les 
gestes des femmes qui cherchent à conjurer le mauvais œil (v. 32-34). 
Mais la superstition elle-même a son origine dans l'idée fausse qu'on 
se fait des dieux : on leur propose des marchés qu'à peine on oserait 
proposer à des hommes dont la conscience est à vendre (v. 17-30) ; 
c'est que nous leur prêtons notre cupidité, c'est que notre âme, pen- 
chée A'ers la terre et vide des pensées d'en haut, juge de ce qui leur 
plaît d'après les convoitises de notre chair. Que sont-ils ? Le poète ne 
le dit pas d'une manière positive, mais il le laisse entendre en indi- 
quant ce qu'ils veulent : on doit leur apporter un cœur pur ; quant à 
l'offrande, il n'importe guère : la plus humble suffit, car, en elle-même, 
l'offrande est indifférente aux dieux. 

En somme nous avons ici un sermon contre certaines formes de la 
superstition plutôt qu'une théorie de la prière. Cela peut expliquer que 
le poète n'ait pas indiqué de façon plus nette comment nous devons 
prier : faut-il nous borner à un acte de soumission et de vénération 
en face de la puissance divine ? élever notre âme vers elle? lui deman- 
der les vrais biens, en particulier la sagesse f Perse, nous l'avons dit, 
semble d'abord nous autoriser à souhaiter les vrais biens et même 
ces choses indifférentes qui sont préférables {-por,';[j.h7), comme la 
santé. Mais il nous prescrit, d'autre part, d'offrir aux dieux une àme 
pénétrée de vertu, c'est-à-dire, précisément, ce que nous pourrions 
leur demander de plus précieux. On voit le cercle. Mais on ne saurait 
guère ici accuser Perse : la philosophie antique et, en particulier, le 



ESSAI SUR PERSE 251 

stoïcisme n'étaient point parvenus à se faire de la prière une concep- 
tion bien arrêtée. 

Les stoïciens, fondant leur morale sur le respect de la divinité et 
de la loi divine, s'étaient presque toujours montrés soucieux de ne 
pas ruiner les croyances populaires et le culte traditionnel ; ils avaient 
seulement imaginé, pour en concilier les mythes et les pratiques avec 
leur doctrine, toute- une exégèse que j'ai déjà eu l'occasion d'étudier 
à propos de l'abrégé théologique de Gornutus (1). Sans doute Zenon 
estimait qu'il était inutile d'élever des temples aux dieux (2), mais 
Gornutus résume bien l'opinion moyenne de la secte, lorsqu'il nous 
dit, dans la conclusion de son ouvrage, qu'il faut se conformer en ce 
qui concerne le culte , aux coutumes nationales , que la superstition 
seule est condamnable, et que c'est un devoir de sacrifier aux dieux, 
de leur adresser des prières, de les adorer (3). Aussi bien, on n'ignore 
pas que le panthéisme des stoïciens n'excluait point un certain poly- 
théisme : sans doute il n'y avait pour eux qu'un seul dieu existant 
absolument et doué d'une immortaUté sans fin : c'était le feu ouvrier, 
l'àme du monde, Zeus. Mais, sans compter qu'ils distinguaient en lui 
des qualités diverses et les invoquaient sous des noms différents tirés 
de la mythologie populaire, ils plaçaient au-dessus de l'homme, mais 
au-dessous de Zeus, dans l'échelle des êtres, des divinités du second 
degré, pour ainsi dire, destinées à périr dans l'embrasement du monde, 
les astres, par exemple, et aussi les génies ($a'.[j.:v£ç) (4). On voit donc 
que Perse pouvait engager Macrinus à célébrer son anniversaire selon 
les formes consacrées, lui parler de son Génie, le féliciter de prier les 



(1) Cf. supr., p. 5.5 et suiv. 

(2) V. Arnim, 1, p. G2, n" 265 : Upà -.t or/.oooixza oùolv oz/,iz:. 

(3) Gornutus: Comp. theol. gr., p. 76, 10 et suiv. Lang: Ttepl t-?;; Ospa-sta; 
TÔ>v Osôjv •/■.%'. Twv o'.xsUo; sU ~vj.f^-j 3fj-wv ~ivjo\xiwo}y xac -zà tA-zo'.i xa: tov èvteX-^ 
XV/I/r, Xô'fQV oo-to |j.ôvov (ù; et; ~h c'jas^SsI'v àXXà [jlt, s'.; to ÔE'.j'.Sa'.jJLOvs'ïv £?aaYo;jL£Vwv 
xôjv viojv xaî OJc'.v Te Y.x\ E'j/cTOai xx'. Tooax'jVcïv xai ojjivjîiv xa^à -ooTtov xxi ï\ 
toi; èjjt^àXXo'ja', xa'.oo't; xaO" t]v âoiJtô--£i auijt|jL£-p[av oiôaaxojJiÉvojv. Cf. Musoilius 
p. 114, 2 Hensc : xal ;jiy,v xstî 8ià Oeoù; ecttiv ô'xe r.vn{zko^ -zl^ ôtxattij eTvai '^ouXo- 

|Jl£V(jJ TTpOÇ 6£0'j; , OTl O'JjîaÇ T, -£X£Tà; T, TlVa aAXT,V Gr/ipEaix'/ TcÀÉtî'. 'of; 0£OÏ; 

6 Ô£ xpuçjwv £vS£Y^a£i xàvcaùGa. 

(4) Cf. supr., p. 60; sur les démons dans le stoïcisme, v. Aniini, II, p. 320 
'11°^ 1101-1105 ; cf. P. Vallctte : L'Apologie ci Apulée (Paris, 1908) p. 238. 



252 F. VILLENEUVE 

dieux : c'était, h vrai dire, employer le langage de tout le monde ; 
mais ce qui importait ici pour les stoïciens, ce n'étaient pas les mots, 
c'était l'esprit. D'après eux, ce qu'il faut reprocherau vulgaire, ce n'est 
pas d'honorer les dieux par des sacrifices et de leur adresser des 
prières, c'est d'avoir de la superstition (ss'.s'.oa-.'/c/ia), là où il faudrait 
de la piété (sjTij'is'.a) et la connaissance des vrais devoirs envers les 
dieux (ôj'iTY;;) (1) : la superstition est une des nombreuses formes sous 
lesquelles se présente la crainte (yi.'i;;) (2), une des quatre passions 
fondamentales, et, comme toute passion, elle procède d'une erreur de 
jugement sur la nature véritable de la divinité : tandis que celle-ci 
n'est que vertu et sagesse, nous lui prêtons nos penchants les plus bas. 
Nulle part peut-être cette déformation n'apparaît mieux que dans les 
vœux des hommes ordinaires. Mais la philosophie grecque avait, bien 
avant Zenon, dénoncé et condamné le caractère mercantile de la 
prière telle qu'elle est présentée dans les poèmes homériques et telle 
que la foule l'a toujours conçue (3). On peut, en lisant Euripide, mesu- 
rer le chemin parcouru depuis Homère . 

Cependant c'est dans la littérature socratique que nous voyons le 
mieux combien l'idée religieuse, en s'épurant, avait épuré la notion 
de la prière et du culte. Sans doute la première règle de Socrate en 
ces matières, c'était d'agir conformément aux lois de la patrie. Mais, 
d'ailleurs, il priait simplement les dieux de lui accorder les biens, 
persuadé qu'ils savent parfaitement quels sont ces biens : « Leur 
demander de l'or, de l'argent ou toute autre chose semblable, c'était, 
à son avis, leur demander l'issue d'un coup de dé, d'un combat ou 
toute autre chose dont on ne peut savoir comment elle tournera». 
D'autre part, « modeste dans ses offrandes parce que sa fortune 
était modeste, il croyait ne pas rester au-dessous de ces riches 



(1) Diog. L., 7, 119 (= Arnim, III, p. 157, n" G08i : OïojeSe^; toù; ^-o'joaio'j; • 
èiJiTsioo'j; '^'xz €vn.\ tôjv -sol Oswv vo[J.[|Jia)v -s'ivai ts £'j7£|i£'.av £-'.j-:/,;rr,v Oîwv 
6cOa-£ta;. . . • ôtÎo'j; t£ -'Jj.z, £^va'. '/.al ôixaîoj; iroô; -q f)c"iov. 

(2) V. Arnim., III, p. 98-99, n°^ 408-409 (Stobée : Ed., 2, 92 Wachsmuth : 
o£i(T'.oai[JLOvîa oï oôjioî Oewv y^ oatjJLÔvwv). 

13) Sur Fonsemble de la question, v. Henri Schmidt : Yeteres philosophi 
quomodo iudir.auerint de precibus (diss. Kiel 1907). J'ai fait de nombreux em- 
prunts à ce travail daas les pages qui suivent. Cf. P. Wendland : Hell. rom. 
Kultur\ p. 87-88. 



ESSAI SUR PERSE 253 

qui, ayant de grands biens, offrent de nombreuses et grandes vic- 
times. Les dieux, disait-il, agiraient mal s'ils acceptaient avec 
plus de plaisir les grandes offrandes que les petites : car souvent 
les dons des méchants leur agréeraient plus que ceux des bons ; et 
l'homme, à son tour, croirait la vie peu de chose si les dons des 
hommes vertueux étaient moins agréables aux dieux que ceux des 
méchants. Au contraire, il croyait que les offrandes des personnes les 
plus pieuses étaient celles qui plaisaient le plus aux dieux. » (Xéno- 
phon : Mémorables, 1, 3, 3 et suiv., Irad. Talbot). Conviction que les 
dieux savent mieux que l'homme ce qui convient à l'homme, exigence 
d'un cœur pur pour leur adresser des prières ou leur offrir des sacri- 
fices qui leur soient agréables, indifférence à l'égard de la richesse 
plus ou moins grande d'offrandes qui n'ont qu'une valeur symbolique 
et ne sauraient par elles-mêmes toucher des êtres sans passion, autant 
d'idées qu'on retrouve dès Jors chez la plupart des philosophes, pourvu 
qu'ils ne nient pas l'existence des dieux, ou ne la fassent pas tomber, 
avec tout le reste, sous un scepticisme universel, ou, tout en l'admet- 
tant, ne contestent point qu'elle entraîne la nécessité d'un culte. Ces 
idées, Platon ne les avait pas sensiblement modifiées, et, lorsqu'il écrit 
(Eutyphron, p. 14 E) : 'l^pi^zy U \}.z\ -i: r, moî'/.z'.x -oi: Ossf; Tx^/âvcr, 
oùzy. y-z TÛv îwcfov côv -y.z' r,;x(ov /,a;j.,jzv:j7',v, ou déclare (ibid.) que la 
piété n'est pas iy-zp'.-A'r, -i-jy-r,... 0^;^r /.a''. àvOp(.')z:'.ç -y.z' yijyrjM-i . OU 
songe à ces vers de Perse (2. GO) : Dicite, pontifices, in sancto quid 
facit aurum ? et(2, 29-30): Quidnam est qua tu mercede deorum Emeris 
auriculas ? (cf. v. 3 : non tu prece poscis emaci). Ce sont ces idées 
encore qu'a développées longuement l'auteur du Second Alcibiade. Il 
n'est pas impossible que Perse connût cet ouvrage : lorsque, deman- 
dant à .Jupiter de refuser aux prières d'une nourrice les faux biens 
qu'elle souhaite pour son nourrisson, il s'écrie (v. 39-40) : 

negato, 
Juppiter, liaec illi, quamuis te albata rogarit, 

on se rappelle les vers cités par le Socrate du dialogue (Alcibiade II, 
p. 143 A) : 

a;j.;j.'. V.zz'j ' -y. zï zzv/y. xa'c i'j'/z[J.v/z'.: àratXiçs'.v. 
Le philosophe grec a vigoureusement exprimé, avant notre poète, l'idée 



25 i F. VILLENEUVE 

qu'on ne saurait acliehn' les dieux : ils ne se laissent point, dit-il, cor- 
rompre par les présents comme un méchant usurier (p. 149 E : Oj 

vào, z'<.\}.x'., ~zizX)-bv £JT', -z Twv Oswv MG-i urSo 0(i')p(i)v TTapavscTOa', o'.ov y.a/.bv 
-c-/.',7tYiv) et il ajoute qu'il serait indigne de la majesté des dieux qu'ils 
eussent plus d'égard à nos dons et à nos sacrifices qu'à notre âme 
pour distinguer ceux qui sont véritablement pieux et justes(ibid.: cs'.vbv 
âv zlr^, V. ~ÇiOZ -X coipa v.xi tàç Ouaiaç x-o^j'/A^zu^i r^'^.Mv z\ Ose, yjj.y. [vq 

Nous ne savons pas si les maîtres de l'ancien Portique avaient for- 
mulé une théorie de la prière, mais on peut en dégager une de cer- 
tains vers de Gléanthe. Nous lisons dans son Hymne à Zeus (Stobée : 
Ed., 1, 1, 12, p. 25, 3 (= Arnim, I, p. 121, n° 537), vers 28 et suiv.) : 
« Mais toi, Zeus, qui donnes toutes choses, qui commandes aux som- 
bres nues et à la foudre, délivre les hommes de leur malheureuse 
ignorance : toi, père, dissipe-la loin de notre àme, donne-nous d'at- 
teindre la droite raison (vvo');j,y;) avec laquelle tu gouvernes tout selon 
la justice, afin que, honorés, nous te rendions honneur en retour, 
chantant sans fin tes ouvrages comme doit le faire un mortel » ; et 
quatre trimètres ïambiques qu'Epictète (Manuel, 53 = Arnim, I, p. 118, 
n" 527) nous a conservés de lui sont peut-être plus significatifs encore : 

"Ayo'J o£ [j/, à) Zsîj, y.al c'j v' r^ 7:£7:p(0[j,£v^, 
CkSi zîO' û'j.tv û\)X ciaTô':aY[X£vcç, 
0)^ ï']^o\xoii -^'oLzy.voq ' r,v 5s ye [).-q ôeAco 
y.ay.bç YSvi;xsvoç, cjosv -^ttov ï'bziJ.y.'.. 

Ces textes sont fort intéressants parce qu'ils laissent voir comment 
les stoïciens pouvaient, sans renier leur fatalisme, admettre la prière : 
ce qui est réglé d'avance, ce sont les événements ; l'homme n'est pas 
maître du résultat de ses actes ni même de ses actes en tant qu'ils se 
réalisent de telle ou telle manière ; mais il dispose librement de ses 
états de conscience : il dépend de lui de donner ou de ne pas donner son 
assentiment {7jyv.y-y.f^i7'.:) à telle ou telle représentation (sav-raT'.a) (1) ; 



(1) Musonius, p. 12i, 17-125, 1 à 3, Hense : Twv ow-.mw -y. j/sv ècp' r^ixr> sOe-o ô 
Osô^ , -rà ô' o'jy. èç' t, [j.Vv. 'Eo' TjfJitv ;jl£v -ô xâ/.XijTOv y.'xl T-ouoaiÔTaTov , (p otj xai 
aj-ô; £'jôat|j.tov èîtI, -zr,'^ '/^p7,ciw xwv cpavxautwv. Mais il s'en fallait que la théorie 
eût cette netteté chez Chrysippe (v. par ex. Plut.: De St. repug., 47, p. 1055 f ) 



ESSAI SUR PERSE 255 

comme le dit Marc-Aai-èle(0,8), « le principe dirigeant {-'z r,';z[j.ovv/.z'/)... 
se fait tel quil veut être et fait que les évéuemeiits de la vie lui parais- 
sent tels qu'il veut qu'ils soient ». Donc la prière du sage ne pourra 
être qu'un acte d'obéissance ou, si on préfère, de libre adhésion à la 
volonté éternelle du destin. Mais celui qui, n'ayant pas encore la 
sagesse, est cependant en marche vers elle (; -p^y.î-tMv, proflciens) ne 
peut-il demander aux dieux de l'aider à ne pas confondre l'opinion 
(oi;a), maîtresse d'erreur, avec la vue exacte des choses ou, en langage 
technique, avec la représentation compréhensive r, ^avtaj^a 7.0L-x/.t--v/:r^^ 
en d'autres termes, de le conduire à la science et à la sagesse, puisque 
science et sagesse, dépendant de chacun de nous, échappent à la règle 
immuable du destin ? « Ou les dieux ne peuvent rien, dit encore Marc- 
Aurèle, ou ils peuvent quelque chose. S'ils ne peuvent rien, pourquoi 
les prier ? S'ils peuvent quelque chose, au lieu de leur demander 
d'écarter de toi ceci ou cela, ou de te le procurer, pourquoi ne les 
pries-tu pas plutôt de faire que tu n'éprouves ni crainte, ni désir, ni 
chagrin à propos de ceci ou de cela ? En effet, s'ils peuvent venir en 
aide aux hommes, ils le peuvent aussi en ce point. Mais peut-être 
diras-tu : « Les dieux m'ont accordé ce pouvoir »... Qui t'a dit... que 
les dieux ne nous aident pas également pour ce qui est en notre pou- 
voir? Commence donc par les prier à ce propos et tu verras » (9, 40). 
Mais nous sommes là sur un terrain oii il est facile de perdre pied, 
surtout si on accorde aux hommes le droit de faire entrer dans leurs 
prières, avec le bien moral, certaines choses simplement préférables^ 
la santé par exemple. Aussi quelques stoïciens, entre autres Posido- 
nius et Hécaton, s'en étaient-ils tenus prudemment à la formule très 
générale de Socrate : le sage, disaient-ii, demandera aux dieux les 
biens (1). D'autres n'avaient pas su éviter les contradictions; Sénèque 
est du nombre (2) : tantôt il nous prescrit de souhaiter un bon état 
mental {bona mens) et même de demander aux dieux, avec la santé 
del'àme, celle du corps (Epist., 10, 4; cf. 73, 15-16), tantôt, parlant du 



et l'on disputait beaucoup sur la valeur de l'expression ècp'T|ijii;v ("V. en parti- 
culier Alexandre d'Aphrodisias: IIev. îcaap;jt£VT,;, 13 et suiv. (= Arnim , II, 
p. 285 et suiv., n"» 979 et suiv.). 

(1) V. H. Schmidt, op. cit., p. 25 (il cite Dioy. L., 7, 124). 

(2) V. IbiiL, p. 30 et suiv. 



•25G F. VILLENEUVE 

premier de ces vœux, il le déclare fort inutile, parce que nous n'avons 
pas à souhaiter ce (piidépend de nous(Kpist., 41. 1; cf. 31, 5). Ailleurs 
(Nat. quacst., 2, 37-38), à la suite, je pense, des plus intrépides 
dialecticiens de la secte, il entreprend de montrer que les expiations 
et les prières ont été prévues de toute éternité par le destin comme 
conditions de l'aide divine : les dieux ont laissé certaines choses en 
suspens, de sorte qu'elles n'arrivent que sur la prière des hommes. 
Arrêtons-nous : nous touchons ici aux difficultés presque inextrica- 
bles de la théorie des confatalia (1). 

Si donc la doctrine de Perse sur la prière ne semble ni très cohé- 
rente ni très nette, on peut dire qu'il n'a fait ici que rendre au 
stoïcisme ce que le stoïcisme lui avait prêté. Il n'en est pas moins 
vrai qu'on ne sent pas, dans la conception de cette deuxième satire, 
une intelligence philosophique très vigoureuse. 

Dans un développement qui forme une sorte de parenthèse, le poète 
a esquissé la réponse du stoïcisme à ceux qui, pour combattre l'exis- 
tence des dieux ou, tout au moins, celle d'une sagesse divine, mon- 
traient la foudre frappant les gens pieux et les lieux consacrés, tandis 
qu'elle épargne bien souvent les impies. L'argument était ancien : 
Anaxagore, semble- t-il, en avait usé le premier (2). Nous le trouvons 
dans les Nuées d'Aristophane, sous une forme piquante qu'il avait 
peut-être dès l'origine ; il la conserva, dès lors, chez la plupart des 
écrivains ; Perse l'a rappelée par l'emploi du seul mot ilex (v. 24-2o : 
ocius ilex Sulpure discutitur sacro quam tuque domusque) et il pou- 
vait la connaître depuis son passage chez le grammairien ou chez le 
rhéteur, car elle était devenue un véritable lieu commun: Zeus, dit 
Aristophane, frappe ses propres temples et l'arbre qui lui est consacré, 
le chêne : 

... Tiv ajTi'j Y£ vzwv ijâ/Xî'. y.xl ^;jv',ov, a/.p:v A6'/;và>v 

(Aristophane: Nuées, iOl-402). 



(1) Sur les confatalia, v. Arnim, II, 277-270, n"* 356-3.58. Sur la conciliation 
du fatalisme et du libre arbitre, cf. ibid., p. 282 et suiv., n"* 974 et suiv. 

(2) V. Geffken: Die àjïSî-.a des Anaxag'oras, Hernies, 42 1907), p. 127 et 
suiv. 



ESSAI SUR PERSE 257 

Plus tard les épicuriens (1), les académicieus et certains cyniques 
s'emparèrent de ce raisonnement dans leurs polémiques contre les 
stoïciens au sujet de la Providence. Mais Perse laisse entendre que 
si, en effet, comme il faut bien l'accorder, la foudre n'est pas, entre 
les mains de Jupiter, une arme vengeresse, cela ne veut pas dire que 
le dieu souverain demeure indifférent aux mauvaises actions et que, 
selon l'énergique expression du poète, il se laisse tirer la barbe parles 
méchants. Seulement Perse se borne à laisser flotter sur les AMcieux 
et les criminels une vague menace de punition divine. Sénèque est plus 
précis: « Hi (i. e. di) nec dant malum nec liabent: celerum castigant 
quosdam et coercent et irrogant poenas et aliquando specie boni 
puniunt (Epist., 9o, 50) (2). 

On peut relever, dans le vocabulaire, quelques expressions stoï- 
ciennes ou prises dans un sens stoïcien. Il y a doute pour mens bona 
(v. 8) : il est vrai que Sénèque se sert fréquemment de ces mots pour 
indiquer le bon état mental, la santé morale qui est le privilège du 
sage par opposition à la folie {mala mens) de l'homme vulgaire. Mais 
la locution n'était pas étrangère au langage courant, qui aimait aussi 
à rapprocher les mots fama et fides (3). Nous n'avons ici, je pense, 
qu'une formule très générale de prière : les stoïciens peuvent l'ac- 
cepter, puisque la bonne santé morale est, à leurs yeux, un bien et 
que, pour eux, la bonne renommée et la réputation d'honnête homme 
comptent au moins parmi les choses préférables i^-psY;Y;jiva); mais elle 
ne leur appartient pas en propre. Le Jupiter nommé dans les vers 18 
et suiv. et invoqué au vers 40 est bien le Jupiter des stoïciens, àme 
et raison du monde. Le verbe laetari (v. 54) rappelle que, dans la 
doctrine stoïcienne, la concupiscence (â7:i0'j;xb), une fois en possession 
de son objet, était remplacée par une autre passion, le plaisir (r;s:vr,. 
laetilia gestiens uel nbnia : cf. Cic: Tuscul., 4, 0, 13). Le mot pulpa 
(v. 63) est une traduction du grec j^ip; dont les néo-stoïciens se ser- 



(1) V. Lucrèce, (5, il 7 et suiv. 

(2) Tout le passage (!)5, 47-50) est à rapprocher de notre satire. 

(3) V. Pétrone : Salir., 3, 1 : quod rarissimum est, amas botiam meulem; 
88, 8 : ne ne honnin t/iiidein lufnlon... peluiil. Pour le rapprochement de fama 
et /le fides, cf. Plaute : MoslclL, li4 : fiiles, fama, uirliis. 

17 



258 F. VILLENEUVE 

vaieiiL Nidoiiliers [)Oiir désigner ie corps 0[)posé à l'àinc (1), mais 
qu'Kpicui'o av.iit été lo premier poutèti'e h employer eu ce sens. Le 
coi'[)s éliïL luvlurellemciit devenu pour les stoïciens le symbole des 
passions, mères des crimes {sceleraln.. ])uipn), pnrce que lui seul 
profilait des satisfactions basses qu'elles procuraient : Peccal et hner, 
peccal ; uilio lamen ulilar (v. 08). Peccare est le mot qui correspond 
dans la langue philosophique des Romains au grec y.\j.y.z-.y.'ii'/^ : on sait 
que le nom teclini(|ue des fautes chez les stoïciens était y.\}.y.z-r^'yj.-y. (2). 
L'expression ius fasque (v. 73) s'adapte bien à la morale du Portique, 
à condition de ne pas mettre entre les deux mots une différence 
essentielle : le droit, pour les stoïciens, c'était la loi naturelle (3) , loi 
commune aux hommes et aux dieux, mais qui, d'ailleurs, fixait 
aux hommes des devoirs particuliers envers les dieux (4). Quant au 
terme honestum (v. 74), on sait qu'il appartenait au langage technique 
du stoïcisme romain comme équivalent du grec -l vS/.iy, le bien moral. 
On peut enfin, au vers 14, relever l'expression bile tumet comme 
tout à fait conforme aux idées des stoïciens sur la maladie. Disciples 
sur ce point d'Aristote et de Théophraste, ils admettaient qu'il y a 
chez le malade excès d'un des éléments ; mais, aussi bienqu'Aristote 
et que Théophraste, ils mentionnaient souvent, à côté des quatre 
éléments proprement dits, la bile (-/cAr,)- noire ou jaune, et la pituite 
(^ASY;xa) (5). Le nom latin de la pituite se trouve dans la présente 
satire (v. 57 : Somnia pitiiita qui purgatissima mittunt), et il est 
encore question de la bile dans les suivantes (3, 8 ; 4, G ; 5, 144). 



(1) Cette opposition s'était introduite dans le stoïcisme sous l'influence de 
Tauthropologie platonicienne qui distinguait dans Thomme le voù;, le 6j;jlo; 
et r£-iO'j;jLÎa : déjà Posidonius avait admis cette division, avec cette réserve 
qu'il ne s'agissait pas pour kii de trois parties distinctes de Tàme, mais 
seulement de trois facultés dilï'érontes : v. Zeller : Phil. d. Gr., III, 1^, p. 570 
et suiv. lâp^ se trouve chez Épictète [Entr., 2, 8, 2: cf. aar/aoïov, 1, 3, 5; 1, 
29, G). Sénèque emploie le mot cavo (v. par ex. 05, 22; 92, 10). Cicéron 
traduisait cric; par corpus (cf. Pascal : Bolleiino cli filologia class., 13, p. 83-84). 

(2j V. Cic: De fin., 4, 28, 77: paria esse peccala; cf. Parad., 20 et 22: peccata 
sint aequalia. 

(S) V. Cic. : De fin., 3, 21, 71; cf. De lejj., 1, IG, 44. 

(4) Sénèque : Episl., 00, 3 : hacc (i. e. philosophia) docuit culere diuina 
humana diligcre et pênes deos imperium esse, inter hoinines consortium. 

(5) V. Galien : Adn. lui., 4 tVol. XVIII A, p. 259) =Arnim, II, p. 215, n<'771. 



i 



ESSAI SUR PERSE 2^9 

Le vers o7, que je viens de citer, semble railler la croyance aux 
songes qui était pourtant ù peu près générale chez les philosophes de 
l'ancien Portique (1). Mais Perse, je pense, veut simplement condamner 
une opinion vulgaire qu'ils n'adjnettaient point, celle que des divinités 
particulières président à l'apparition des songes véridiques. 

On trouve dans le détail de la pièce l'occasion de nombreux rappro- 
chements avec d'autres écrivains ; et je ne pai'le, pour le moment, 
que des idées. J'en ai déjà signalé quelques-uns ; en voici d'autres : 
Sénèque s'est plaint plus d'une fois qu'on adressât aux dieux des 
prières dont on rougirait de laisser surprendre par les hommes le 
honteux secret (Cf. Perse, 2, 3-23). Je citerai le passage suivant 
(Epist., 10, 5) parce que Perse pouvait connaître la pensée du stoïcien 
Athénodore qui y est développée : « Verum est quod apud Atheno- 
dorum inueni : « Tune scito esse te omnibus cupiditatibus solutuni 
cuni eo pcrueneris ut nihil deum roges nisi quod rogare possis 
palam ». Nunc enim quanta dementia est hominum ! ïurpissima nota 
dits insusurrant: si quis admouerit aurem, conticescent, et quod scire 
hominem nolunt, deo narrant ». Mais dans le portrait de son hypo- 
crite et dans certains des vers qu'il lui prête, Perse s'est directement 
inspiré d'Horace (Epist., 1, 10, o7-G2), et, au môme endroit, il se ren- 
contre aussi avec Pétrone (Satir., 88, 8) (2), sans qu'on puisse décider 
s'il y a eu imitation de l'un par l'autre ou bien utilisation d'une même 
source ou d'un même lieu commun. 

Sénèque (Epist , 60, 1) dénonce la folie des nourrices, des péda- 
gogues, des mères qui souhaitent le malheur des enfants en croyant 
souhaiter leur bien (Cf. Epist., 31, 5 ; 32, 4 ; 94, 53). La nourrice est 
déjà dans Horace (Epist., 1, 4, 8) (3), 

Les noms de Licinus et de Grassus se trouvent rapprochés au vers 



fl) V. les textes réunis par Arnim, II, p. 31-3, n"^ 119G-120G. 

•2) Voici le passage du Satiricon : « Ac no bonani quidem inenlem aut 
bonam ualotudinem pctunt, sed statim antequam limen Capitolii tangant, 
allas doniini promittit, si propinqnum diuitcm extulerit, alius si thesanruni 
etîoderit. ■> 

3) Cf. Cicéron : De l' gibus, 1, 17, 17 : Sonsus nnstros... non iiiilrix... 
depi-auat. 



m) F. VILLENEUVE 

35 comiiic ils le sont clio/ Sciiè(|iie (Ei)isL. 119, 9); on peut soup- 
çonner ici le lieu eoinnuui (1). 

L'idée exprimée par Perse, aux vers 41-43, que l'homme doit 
réfréner ses passions et attendre la santé de la contrainte qu'il s'im- 
pose, non des prières qu'il adresse aux dieux, avait déjà été formulée 
p:ir Déniocrite. Elle se trouvait reprise dans une sentence de Diogène 
le cynique ({ui a pu ètre_, directement ou non, la source de Perse, car 
on y rencontre l'exemple môme dont il se sert : Iv/.îvs-. o'a'j-rbv -/.y), -o 
OjS'.v [/kv Tsfç Oscîç i)-ïp •j'^'.iiy.:. iv ajTr^ ok -f^ 0'j7a /.y-y. -r,: ■j^'itiy: iv.~yiiv 
(Diog. L.,6, 2, 28). 

Le lieu commun que Perse se contente d'indiquer, aux vers 59-00, 
sur la simplicité du culte chez les vieux Romains était classique, et la 
philosophie morale en avait déjà tiré parti : nous lisons dans les 
Paradoxes de Cicéron (1,2) : « Quid ? Numae Porapilii minusne gra- 
tas dis immortalibus capedines ac fictiles urnulas fuisse quam filicatas 
aliorum pateras àrbitramur ? » Sur les progrès du luxe, thème non 
moins classique, le développement est un peu plus étendu (v. 64-67) : 
mais ce thème, le Portique l'avait fait sien, car, d'une façon générale, 
ses adeptes condamnaient le luxe. Sénèque est bien dans la tradition 
quand il reproche à Posidonius d'avoir attribué aux philosophes la 
création de l'industrie et des arts (Epist., 90, 7 et suiv.) et déclare qu'on 
ne peut admirer à la fois Diogène et Dédale (ibid. , 14 : quomodo. oro te. 
conuenit ut et Diogenem mireris et Daedalum ?) C'est encore un lieu 
commun, mais d'origine philosophique, dont il pose l'idée générale au 
vers 61 : « o curuae in terris animae etcaelestium inanes »; Horace avait 
dit avant lui (Sat., 2, 2, 77-79) : corpus onustum Hesternis uitiis ani- 
7)1 um quoque praegraual una Atque adfigil humo diuinae particulam 
aurae. D'autre part nous lisons chez Sénèque (Epist. , 65, 16) : « Ista enim 
omnia. .. adtollunt et leuant animum, qui graiii sarcijKi pressas expli- 
cari cupit » et (90, 13): « quicquid aliud corpore incuruato et animo 
liamum speclante quaerendum est». Au vers 71 (Quin damus id superis 
de magna quod dare lance Non possit magni jNIessalae lippa propago), 
on peut se demander si la rencontre avec Ovide (Pontiques, 4, 8, 39-40 : 



(1) La richesse et la puissance proverbiales de Licinus sont rappelées 
aussi dans VApokulokyntose, 6, 1 : ... Lugduni ... ubi Licinus niultis annis 
rec-nauit. 



ESSAI SUR PERSE 261 

Nec quac de parua dis pauper libat acerra^Tura minus grandi cjuam 
data lance ualent) n'a pas pour origine le souvenir de quelque décla- 
mation d'école. 

Le dernier vers présente un rapport frappant avec Sénèque (De 
benef.,1, 6, 3) : « Itaque boni etiam farre ac fritilla religiosi sunt». 
Mais la source commune peut être ici Horace (Odes, 3, 23, 17 et 
suiv.): «Immunis aram si tetigit manus Non sumptuosa blandior 
hostia MoUiuit auersos Pénates Farre pio et saliente mica ». 

^ somme les idées de cette deuxième satire sont strictement stoï- 
ciennes, sans qu'on puisse d'ailleurs en déterminer d'une manière pré- 
cise les sources directes. La rhétorique ne me parait pas avoir fourni 
autre chose que la matière de quelques lieux communs, d'usage courant 
même dans les écoles de philosophie. Il faut noter cependant que le 
thème de la prière ou, du moins, celui des vœux devait être traité sou- 
vent chez les rhéteurs, d'autant plus qu'il était facile de le développer 
à grand renfort d'exemples historiques : Valère Maxime (7, 2, 1 ext.) 
en a donné une sorte de canevas assez semblable à celui que Juvénal 
a mis en œuvre dans sa satire 10 (1). Mais Perse a suivi une voie dif- 
férente. 



III 



La satire 3 laisse apparaître, sous les caprices très voulus d'une 
marche heurtée, une idée générale des plus simples : nous serons 
malheureux si nous ne faisons pas, de la philosophie, notre élude 
unique, soit que nous en ayons reçu les leçons sans avoir le courage 
de nous y appliquer avec persévérance, soit que nous la méprisions de 
pni'li pris. Et l'école dont Perse recommande expressément la disci- 
pline, c'est le Portique. Nous avons donc là une cxhorlalion du geni'e 
de celles qu'on appelait discours prolreptique, mais développée, en 
partie tout au moins, par les procédés de la satire. L'ancien stoïcisme, 
s'enfermant dans la dialectique, n'avait jamais donné à son enscigne- 



fl) Cf. M. Schmidt : op. cit., p. 28 et suiv. 



262 F. VILLENEUVE 

ment le tour oratoire cher aux sophistes (1) ; mais certains maîtres du 
moyen Portique avaient admis les discours philosophiques de toute 
espèce (2). Aussi bien était-il naturel que, avant d'enseigner aux 
hommes les dogmes et les préceptes de la philosophie, on employât 
tous les moyens pour les convaincre qu'ils vivaient dans les ténèbres 
de l'erreur et leur inspirer le désir de s'éclairer. Sénèque (Epist.,38, 1) 
parle de ces harangues par lesquelles on entraine ceux qui hésitent, 
et il les oppose aux leçons de ton plus familier qui conviennent lors- 
qu'il s'agit non plus d'engager à s'instruire, mais d'instruire (aliquando 
ntendum est et illis , ut ita dicam , contionibus , ubi qui dubitat 
impellendus est ; ubi uero non hoc agendum est ut uelit discere, sed 
ut discat, ad Imec submissiora uerba ueniendum est). « lustruisez- 
vous », c'est précisément le mot qui, ramené deux fois par Perse avec 
une solennité voulue (v. 66 : discite ; v. 73 : disce) est, pour ainsi 
dire, le texte sur lequel il prêche dans cette troisième satire. Et il 
s'adresse aux malheureux que leurs passions ou une ignorance fière 
d'elle-même éloignent de la philosophie. « Miser », « Miseri », l'apos- 
trophe familière aux néo-stoïciens (3), revient à plusieurs reprises 
(v. 18, 66, 107). Le jeune homme que Perse gourmande d'abord n'est- 
il pas livré à l'ivrognerie (v. 3), à la colère (v. 8-9), à la paresse (v 3 ; 
10 et suiv. ; 58)? ne cherche-t-il pas en dehors de lui des raisons pour 
excuser son inattention (v. 13 et suiv. ; v. 19 : an lali studeam 
calamo ?), faux-fuyants qui ne peuvent tromper que lui-même et ne 
font que trahir sa folie ? Il dépend de lui d'arriver à la sagesse (4) : 



(1) Sur rorigine sophistique du Aôyo; -rpo-ps— '.xô;, v. Gerhard: Phoini.r, 
p. 245; sur les -oo-ozT.z'.y.oi en g-éiiéral, cf. P.Wendland: Hell. rôm. Kidtur^, 
p. 87. 

(2) V. Sénèque : Epist. 95, 65 : Posidonius non tantuni praeceptionem, 
sed etiam suasionem et consolationem et exhovtationem necessariam iudicat. 

(3) V, Sénèque: Nat. quaest., 5, 18, 9: Miseri, quid quaeritis ? — Épictète: 
-Akol; [Enlr., 3, 2, 9 ; IG, etc.), taXaiTTcopo; [ibicL, 3, ^^^ 20 et ailleurs), xa-/.ooa':,atov 
[frogm., 13, 5), ôja-r//o,- {Entr., 2,13, 23). Cf. Eichenberg: DcPersiisat. natura 
alqiie indole, p. 33: mais, sur l'emploi du mot chez Horace, opposez Lejay : 
Sa t. cl' H or., p. .545. 

(4) V. Musonius, p. 6, 5 Hense: Ilâv-rs;, scpr,, cpûasi TzsyJy.aiJ.sv o'jtco;, oJjtc ^r.v 
àva,uap-:7',-co; y.%\ y.aXco;, oj/ ô [jlsv r^\xZyt 6 ô' o^i. Cf. Sén.: Be benef., 3, 18, 2: 
nuUi praeclusa uirtus est; omni patet, omnes admittit; cf. encore De ira, 2, 
13, 1 ; Epist., 44, 2; Marc-Aurèle, 8, 29. 



ESSAI SUR PERSE -263 

car la vertu n'est pas, dans l'homme, de naissance ; ce n'est pas 
Dieu qui la lui donne; ce qu'il apporte en venant au monde, c'est 
une disposition à progresser vers elle (v^ -psy.:-/;) ; mais on voit par 
là-même qu'elle peut s'enseigner et s'apprendre : c'est à la fois une 
science et un art (1). Oui, ce jeune homme est insensé {amens), dit 
Perse (v. 20), reprenant un mot dont se sert déjà le Stertinius d'Ho- 
race (Sat., 2, 3, 107 : delirus et amens) et qui peut, aussi bien que 
stultus, trouver son équivalent dans le ;x(op:ç d'Epictèle (2). Les 
sages ou. du moins, ceux qui sont en progrès vers la sagesse, le 
mépriseront (3), car il ne faudra pas une longue auscultation morale 
pour s'apercevoir que son ànie ne rend pas le son de la vertu (4). Mais, 
du moment qu'il est jeune encore, il peut se corriger : une application 
soutenue le façonnera peu à peu au bien (8). Sans doute les stoïciens 
ne semblent pas avoir désespéré absolument, du moins en principe (6), 
des hommes vieillis dans le mal : mais ils estimaient que les passions, 
quand elles tendent à devenir habituelles, sont des maladies morales 
(v:7f,;j.aTa. morbi) dont la guérison offre les plus graves difficultés, si 
elles passent à l'état chronique et deviennent de véritables infirmités 
de l'àme (àcp(.)"/;y.aTa, aegrotationes) (1) : il leur semblait même qu'on 
pouvait plus aisément redresser la difformité morale, autrement dit 
le vice, qu'extirper ces mauvaises habitudes lorsqu'elles avaient poussé 
des racines profondes (8). Au contraire, il était facile de former une 
àme encore jeune, pour peu qu'on eut fait pénétrer en elle un désir 



(1) V. Arnim, III, p. 51, n" 214 et suiv. 

(2) Épict. : Entr., 3, 13, 17 et ailleurs : cf. Eichonberg, op. cil., même page. 

(3) C'est ainsi que j'interprète, avec Houck : De ralione sloïca in Persil sal. 
conspirua, p, 42, lo conlemneve du v. 20, emprunt assez gauche à Horace : 
Hat., 2, 3, 14. 

(4) 11 y a là un lieu foniinun de la littérature cynico-stoïcienne ; la source 
en est sans doute dans les apo[)htegmes de Diogène le cynique. V. Diog. 
L.,0, 30: cf. infr., p. 2S4. 

(5) V. 23-24 : uduni (;l molle liitum es, nuiic nunc proporandus et acri 
Fingendus sine fine rota; cf. Simi.: Epist., 25, 1 : tencra /iiH/unliir. 

[{')) V. Cic: TusaiL, 4, 14, 32. 
(7j V. Arnim, III, p. 102 et suiv., n" 421 et suiv. 
' (8) V. Sénèque : Fpisl., 25. 



26i F. VILLENEUVE 

durable de s'améliorer : aussi les stoïciens eslimaient-ils que Féduca- 
lion morale doit commencer dès le berceau (1). 

Perse poursuit (v. 24 et suiv.) en traduisant dans un langage très 
concret quelques-unes des idées fondamentales de la secle : la vertu 
est le seul bien véritable ; pour être heureux il ne suffit pas d'avoir la 
sécurité relative qu'on trouve dans une honnête aisance, encore moins 
l'éclat emprunté qu'on tire d'une noblesse ancienne. Pour les stoïciens, 
on le sait, tous les hommes étaient égaux par la naissance : il n'y avait 
de vraie noblesse que la supériorité morale (2). La rhétorique s'était 
approprié cette idée pour en faire un de ses thèmes (3), et il faut 
savoir gré à Perse de s'être contenté ici d'une simple indication. Bon 
pour le peuple de se laisser éblouir par des colifichets : le philosophe 
sait juger l'homme intérieur; il ne s'arrête pas à la peau (v. 30). On 
croirait ici entendre Sénèque : « Sic stultissimus est qui hominem 
aut ex ueste aut ex condicione quae uestis modo nobis circumdata 
est, aestimat (Epist,, 47, 17) ». « Cum uoles ueram hominis aestima- 
tionem inire et scire qualis sit, nudum inspice; ponat patrimonium, 
ponat honores et alla fortunaemendacia; corpus ipsum exuat ; animum 
intuere qualis quantusque sit, alieno an suo magnus (Epist., 70, 32) ». 

Il est des gens si profondément enfoncés dans le vice qu'ils n'ont 
plus conscience de leur avilissement (v. 31 et suiv.). Perse se souvient 
de la comparaison dont les stoïciens aimaient à illustrer leur paradoxe 
sur l'égalité des fautes : deux hommes, disaient-ils, sont sous l'eau, 
l'un à une grande profondeur, l'autre près de la surface : ils ne res- 
pirent pas plus l'un que l'autre; de même un homme qui est plongé 
dans le mal et un homme qui, pour y être moins engagé, n'est point 



(1) V. Qviintilien : Inst. orat., 1, 1, 15-1(5, et les autres textes réunis par 
Arnim., III, p. 183 et suiv., n° 732 et suiv. Je note à ce propos que la com- 
paraison, que nous trouvons aux vers 1(3 et suiv., du jeune homme avec un 
enfant gâté peut venir d'une source stoïcienne (mais cf. Lucrèce, 1, 936). Sur 
ce genre de comparaisons dans la prédication cynico-stoïcienne, cf. Eichen- 
berg : De Pi'rsii sal. nalura alque indole, p. 17 et suiv. Je retiens Épictète : 
2, IG, 39: o\i (Hkzi; r'/jc, îu; -à Tixioîa àTro-'îtXaxt'.aOTjVat xai aTcxecrOai zoo-fTi^ a-zozio- 
-épa; ;jir,os. xXateiv |j.âij.;i.a; xal -z'-^ii;) et Dion Clirys., 45, 6 (. .. oixocOo^ctt,; O'joîv 
xa-à TT,'/ à'^ooj'jVTjV twv tïxIowv tcov [îaaiAécov). 

(2) V. Arnim, III, p. 85 et suiv., n° 349 et suiv. 

(3) V. par exemple Sén. le Père : Conlr. 1, 6, 3 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 265 

parvenu cependant à la sagesse sont également misérables ; ce sont, 
l'un et l'autre, des insensés, et il n'y a pas plus de degré dans la folie 
que dans la sagesse. Cependant, les stoïciens en convenaient, il y a 
plus d'espoir de salut, et pour celui qui vient à peine de disparaître 
sous l'eau et pour celui qui n'est pas gâté à fond (1). Natla, lui, est 
complètement noyé, alto demersus (v. 33-34). Mais, en un sens, il 
est plus excusable que le jeune homme qui, mis en présence de la 
vertu, n'a pas le courage de s'attacher à elle et s'abandonne aux pas- 
sions. Il ne faut même pas s'étonner que Perse le déclare exempt de 
reproche (v. 33 : caret culpa). Ce n'est pas là un simple souvenir 
des gnomiques et, par exemple, de Ménandre (Fv^ij.. ;/:v£7T',y. , 430: 
: \}x,zv/ l'.ziiz zjzvt i;a;j.ap-:av£'.). Notre poète veut dire, je pense, que 
Natta, n'ayant jamais été éclairé sur la vraie nature du bien, est vic- 
time, lorsqu'il fait le mal, d'une erreur de jugement plutôt qu'il n'est 
coupable. Sans doute la nature a mis en l'homme, à défaut de la 
vertu, toujours acquise, certaines répugnances (à^cpixai) à l'égard de ce 
qui est mauvais : seulement nous pouvons être pervertis dès l'enfance 
par des conseils, des exemples, un enseignement pernicieux ou, sim- 
plement, par la séduction des choses extérieures, quand on ne nous en 
a pas fait voir le néant (2). jNIais le jeune homme qui a déjà la connais- 
sance théorique de la vertu est sans excuse s'il lui préfère des erreurs 
que la raison condamne. Et quels tourments il se prépare ! Avoir con- 
templé la vertu et l'avoir abandonnée, les tyrans n'ont jamais ima- 
giné supplice plus atroce, et c'est celui-là même qu'on devrait demander 
à Jupiter pour leur châtiment (3). 



{\) V. Cic : i)e/?n.,3, 14, 48. 

(2) Diog". L., 7, 89 : O'.ajTpé'jcTOa'. ôè -.h Xoy'.xov ^toov -ote ;j.îv oià tx; -ojv i'çtoOîv 

oîoojjiv ào'.aTrpo^o'j;. (V. Arnlin, III, p. 53 et suiv., n» 228 et suiv., notam- 
ment p. 5.5, n» 229 b (=Cic.: De le(j., 1, 17,47), n" 230 {—ibid., 11, 31), n° 231 
(Sén.:/spi5/., 115, 11). 

(3) St-x\ug. [De mrnjislro, 9, 28j a bien dégagé la pensée de Perse : « Nam 
idem Persius omnibus poenis, quas tyrannorum uel crudelitas excogitauit 
uel cupiditas pondit, liane unam anteponit, qua crueiantur liomines, qui 
uitia quae uitarc non possuiit coi^'untur agnoscere... : quia uirtutem uidere 
née tenere supplicium est : (juo idem ille Satyricus tyraniii ut puuiantur 
optauit. » 



266 F. VILLENEUVE 

On sait ([uellc place avait prise dans les déclamations de l'école le 
personnaj^e du tyran ; le recueil de Sénèquo le Père ne contient pas 
moins de sept controverses (1, 7 ; 2, 5 ; 3, ; 4, 7 ; 5, 8 ; 7, 6 ; 9, 4) 
oii le tyran joue un rôle. Il y apparaît toujours comme une bète féroce 
et lubrique qu'il faut abattre sans pilié, souvent aussi comme un 
bourreau qui jouit des souffrances de ses victimes (v. par ex.Gontr., 2, 
5, 3-G) : on décrit avec complaisance les supplices que sa cruauté 
invente. D'autre part, l'enseignement philosophique faisait volontiers 
du tyran non seulement l'incarnation de tous les vices et de toutes les 
passions furieuses, mais encore le type de l'homme agité de perpé- 
tuelles terreurs : Sénèque (De Glementia, 1, 11, 4-13, 3) nous le peint 
haï parce qu'il est craint et voulant se faire craindre parce qu'on le 
hait, plus redoutable et plus inquiet que tous les criminels parce qu'il 
a peur à la fois des hommes et des dieux, cherchant à se protéger 
contre ses crimes par des crimes nouveaux, sans arriver jamais à 
garantir sa sûreté ni à trouver la paix de la conscience : « Souvent il 
redoute la mort, plus souvent il la désire, plus odieux à lui-même 
qu'à ceux qui sont ses esclaves». (De Clem.', 1, 13, 3). 

Perse combine ces différents thèmes : son tyran est cruel, saeuus : 
c'est l'épithète ordinaire (1). Il est livré à une concupiscence barbare, — 
et Perse emploie ici le mot libido, consacré chez les stoïciens de Home 
pour désigner r£7:'.0j;j.ia. une des quatre passions génériques distinguées 
par les maîtres de la secte (2) — . Ses pareils ont inAcnté des tortures 
monstrueuses ou raffinées ; Perse en rappelle deux, des plus classi- 
ques, couramment citées par les philosophes aussi bien que par les 
rhéteurs et par les poètes : le taureau de Phalaris et l'épée de Damo- 
clès (3). Enfin, la peinture qu'il nous fait de cet homme rongé par 



(1) Cf. Sénèque le Trag.: Herc. Fur., 936-937 : Non saeui ac truces Reg-nent 
tyranni (cf. saeui reyes, ibid., v. 1255). 

(2) Sur la libido définie du point de vue stoïcien, v. Cic. : TuscuL, 4-, 6, 11 ; 
7, 14 et 16; 9, 21, etc. Sur la classification stoïcienue des passions, cf. Arnim, 
III, p. 95 et suiv., n» 391 et suiv. 

(3) Sur l'épée de Damoclès, v. J. van Wag'eningen : Muemosyue, 33, p. 317-319. 
Il est question du taureau de Phalaris dans Sén. le Père: Contr., 5, 8, 1 : 
« Siciliae fuisse dicitur dominus, qui inclusos aeneis tauris homines subiec- 
tis urebat ignibus, ut mugitum ederent, uerba non possent. O hominem in 
sua crudelitate fastidiosum, qui, cum uellet torquere, tamen nolebat audire. » 



ESSAI SUR PERSE 267 

l'angoisse, ne pouvant trouver le sommeil et n'osant se confier à sa 
femme qui repose près de lui, est bien conforme au type dont Sénèque 
a fixé les traits. Ce qui est moins banal, c'est l'idée d'infliger aux 
tyrans, comme châtiment suprême, la vue même de celte A^ertu à 
laquelle ils ne peuvent plus revenir s'ils ne déposent la tyrannie. Mais 
on avait déjà dit que le pire malheur est, connaissant le bien, de ne 
pas s'attacher à lui (1); et je veux citer aussi ce passage où Cicéron 
déclare que l'homme indocile à la loi éternelle cessera d'être un 
homme et, par là, subira la plus terrible des peines, même s'il échappe 
à tous les supplices : « Est quidem uera lex recta ratio, naturae 
congruens... cui qui non parebit, ipse se fugiet ac naturam liominis 
aspernntus hoc ipso luet maximas poenas, etiamsi cetera supplicia, 
quae putantur, effugerit ». (De re publ., 3, 22, 33). Encore faut-il, 
pour que la souffrance morale reste possible, que le sentiment du bien 
subsiste en lui et qu'il ne soit pas abruti par le A'ice, comme Natta. 
Mais cette souffrance s'exaspérera surtout s'il a une fois, grâce à la 
philosophie, contemplé la vertu dans toute sa beauté radieuse. On n'a 
pas tort de rappeler ici le Phèdre de Platon : {r, ç;p:vy;ji;) $s',v:jç... iv 
-ap£',y£v ïp(>)-y.: il -'. ts'.iutov zxj-fi: ivap^kç îÏcm"a:v -y.zv.'/z-z v.ç i'V.v \bv 
(Plat.: Phèdre, p. 250 D.). D'un seul mot. Perse indique le regret 
désespéré que cette vision laisse au coupable (v. 38) : 

Virtutem uideant intabesrantqite relicta. 

Ainsi la philosophie a d'effroyables vengeances contre ceux qui se sont 
refusés à elle. Et il est peut-être aussi dans la pensée du poète de faire 
entendre que tout homme abandonné aux passions est semblable à 
un tyran déchaîné. Musonius ne disait-il pas (Hensc, p. 119, 5) : 
« Pourquoi accusons-nous les tyrans ? Nous valons beaucoup moins 
qu'eux : car nous avons les mêmes impulsions dans une fortune diffé- 
rente » (Ti T.pz^jx'/'hziJ.zf^y. Tij; Tjpavvojç [j.axpco yzipo'/i: ajtwv -/.aOsTTWTSç ; 
T^t; Y^p 'z[}.ziy.z xj-.zlz £/o;j.£v opy.àç £v Taîç zjy z[}.ziy.iz TX/aiçi? 

Pour prêter au morceau plus de solennité encore, peut-être aussi 



(1) Plutarque: Sur la lecture des poi'les, 12, p. 33 E (vers d'Euripide modifiés 
par los stoïciens) : 

a! al, tÔo' 7/Ît, OeTov àvOpoj-o'.; xaxôv, 



2G8 F. VILLENEUVE 

pour cil rendre le pathétique plus acceptable clans une satire, Perse 
lui a donuc la l'orme d'une prière. A la manière des stoïciens (1), il 
s'adresse à Jupiter, comme il l'avait déjà fait dans la satire précédente 
(2, 39-40). 

Perse ne s'écarte pas le moins du monde de l'esprit de la doctrine 
en raillant le maître peu sage, non sanus ma(jister.{\. 40) qui donne 
à ses élèves, comme exercice oratoire, un discours à Caton près de 
mourir. Les stoïciens ne condamnaient pas la rhétorique : bien au 
contraire ils y voyaient la science de bien dire, par conséquent une 
vertu (2); mais, à ce titre, le sage seul pouvait la posséder; c'est donc 
le sage seul ou, à défaut de lui, l'homme déjà avancé vers la sagesse, 
qui avait qualité pour l'enseigner. Aussi bien la philosophie devait- 
elle diriger l'éducation tout entière. De ce point de vue, le mépris de 
notre poète pour l'instruction toute formelle donnée par les simples 
rhéteurs, aussi fous que le commun des hommes, est parfaitement 
justifié. L'enfant est excusable de préférer à ces vaines leçons des jeux 
tout aussi vains sans doute, mais mieux faits pour plaire à son âge. 
Celui qui a reçu les premières notions du stoïcisme ne saurait préten- 
dre à la même indulgence. 

Les traits dont Perse se sert pour définir le Portique (v. 52 et suiv.) 
ont une couleur bien stoïcienne. L'expression curuos mores (v. 52), 
qui est à rapprocher d'une métaphore équivalente de la sat. 5 (v. 38 : 
intortos mores) s'oppose bien aux termes usités dans l'école pour dési- 
gner la rectitude de conduite et l'action droite : xaTipOMj'.ç et /.aTipOtoixa 
(Cf. Gic. : De fin., 3, 14, 45). Les disciples nous sont peints la tète 
rasée selon une habitude chère aux stoïciens comme aux cyniques : 
nous avons de Musonius un entretien ~t^\ v.upaç (p. 114, 11 et suiv. 
dans l'éd. de Hense), oii ce philosophe prescrit de raser les cheveux 
et de porter la barbe langue ; il fait remonter le principe à Zenon 
(p. lio, 4 et suiv.); une chevelure longue, surtout chez un adolescent, 
semblait trahir des mœurs efféminées (p. 115, 16 et suiv. et p. 116) (3). 



(1) Je puis me borner à rappeler l'iiviniie à Zeus de Cléanthe et, de Cléantlie 
aussi, la prière citée par Épictète : Manuel, 53 (cf. supr., p. 254). 

(2) C'était une des espaces dont la opô^r^ii; était le genre: v. Arnim, III, 
p. 65, n° 267. Ci. supr., p. 99. 

(3) Sur cette question, v. Gerhard : Phoinix, p. 192 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 269 

Les jeunes stoïciens prolongent leur travail au delà du jour, dans ces 
veillées studieuses célébrées par le maître de Perse et par Perse lui- 
même (Cf. supr., p. 89); ils se soumettent à ces exercices d'ascétisme 
que nous connaissons bien par Sénèque (v. 55 : ... siliquis et grandi 
pasta polenta : cf. Sén.: Epist., 18, 5 et suiv., en particulier § 10 : 
Non enim iucunda res est aqua et polenta aut frustum hordeaci panis). 

Quant au symbole pythagoricien de l'y (v. 56-57) , dont les deux 
branches figurent, l'une, la branche perpendiculaire, le dur sentier de 
la vertu, l'autre, celle qui s'acrondit mollement, la route facile du 
vice, il ytait, je pense, d'un emploi courant dans l'enseignement moral 
dune secte qui faisait de la vertu conquise par l'effort le souverain 
bien. Au surplus, il ne faut y voir qu'une sorte de notation graphique, 
trouvée après coup, da l'allégorie même des deux chemins (1). Perse 
résume ensuite, en un vers (v. 60), un autre lieu commun de la philo- 
sophie: une fois que nous connaissons la fin morale de la vie, le 
souA^erain bien, nous devons y tendre de tout notre effort, sans nous 
écarter de la ligne droite, semblables à un piéton qui sait oii il va et y 
va par la voie la plus courte, ou à un archer qui s'est choisi un but: Est 
aliquid quo tendis et in quod derigis arcum? Nous trouvons les mêmes 
comparaisons chez Sénèque : il écrit dans le De uita heala (1, 2) : 
« Quamdiu quidem passim uagamur, non ducem secuti, sed fremitum 
et clamorem dissonum in diuersa uocantium, conteritur uita inter 
errores, breuis, etiamsi dies noctesque bonae menti laboremus. Decer- 
natur itaque et quo tendamus et qua ». Et nous lisons dans une lettre 
à Lucilius (71, 3) : « Scire débet quid petat, ille qui sagittam uult 
millere, et tune dirigere ac moderari manu telum. Errant consilia 
nostra, quia non habent quo dirigantur». 

Vivre selon l'impulsion du moment {ex tempore uiucre : v. 62), 
c'est violer le principe fondamental de l'éthique stoïcienne qui deman- 
dait à l'homme de vivre avec conformité (;;j.oX2y:u;j.£v(.)ç, conuenientei"). 

Perse parle encore \v langage du Portique lorsqu'il recommande de 
prendre les maladies de l'àme à leur début: uenienti occurrite morbo 
(v. 64). .J'ai rappelé tout à l'heure que les stoïciens tenaient pour fort 



(1) On retrouve cette allég'orie dans la prédication chrétienne : Cf. E. Nor- 
den : Die antike Kunst pnis<i, II, p. 407 et 477; P. Wendiund : Ilell. rnin. 
Kullur'^, p. 85. 



270 F. VILLENEUVE 

difficile la guérison des passions invétérées. On sait d'autre part com- 
bien ils aimaient à mnltiplier les comparaisons entre les affections de 
l'àme et celles du corps (1). 

Lorsque Perse dresse ensuite, en quelques vers, le programme d'un 
cours d'éludés stoïciennes (v. GG-72), il ne faut pas s'attendre à lui 
voir épuiser la matière. Les points qu'il en a retenus se rapportent 
les uns à la partie de l'enseignement qui exposait les principes géné- 
raux de la doctrine et qu'on appelait la dogmatique, les autres à la 
partie qui formulait des préceptes particuliers, autrement dit à la paré- 
nétique. Séncque a consacré deux longues lettres (Epist., 94et,95) aux 
rapports de l'une et de l'autre, et il s'est proposé de démontrer que, 
malgré l'opinion contraire de certains philosophes, elles ont toutes 
deux leur utilité. On voit que Perse est, sur cette question, du même 
avis et n'admet pas, avec Ariston, que la dogmatique suffise Mais il 
ne s'est pas toujours exprimé ici avec une rigoureuse précision. Lors- 
qu'il s'écrie (v. 66): Discite o miser i et causas cognoscite rerum, 
songe-t-il aux premiers principes des choses? En ce cas il voudrait 
dire : « Etudiez la physique » ; et, de fait, c'est bien de la physique 
qu'il est question dans le vers célèbre de Virgile (Géorg. , 2, 490): Félix 
qui potuitrerum cognoscere causas. Seulement, pour le stoïcien Perse, 
les premiers principes, c'est le principe actif et le principe passif, 
autrement dit Dieu, la cause par excellence, et la matière (2) ; pour 
l'épicurien Lucrèce, il n'y a rien en dehors de la matière et du vide. 
Mais il semble que l'expression causas rerum soit, chez notre poète, 
développée par les interrogations qui suivent : il s'agirait alors des 



(1) V. P. Lejay : Satires d'Horace, p. 3G4 et 365 : «L'assimilation (entre les 
maladies du corps et celles de l'âme) poursuivie dans toute la satire (la Sal. 
2, 3 d'Horace) est certainement une formule stoïcienne (voy. ... Cic: Tusc, 3. 
10, 23 ; 4, 10, 23; cf. Arnim : Stoic. uet. fragm., III, p. 102 et suiv., n" 421 et 
suiv.) ; mais, par delà les stoïciens, elle remonte à Antisthène (Bernays : 
Lucian und die Kyniker, Berlin, 1879, p. 92; Diog. Laërce, 6, 6), à l'ancêtre 
des cyniques. Elle passera, avec d'autre thèmes, de la propagande philoso- 
phique dans la prédication chrétienne. » V. aussi P. Wendland : Quaest. 
Musonianae (Berlin, 1886). p. 12 et, du môme : Hell. rom. Kullur^, p. 86.— La 
comparaison du philosophe avec un médecin est développée par Musonius, 
p. 1, 9 et suiv. (Hense;. 

(2) V. Diog. L., 7, 139 (= Arnim, II, p. 111, n° 300) et Sénèque : Epist., 65, 2. 



ESSAI SUR PERSE 271 

causes finales de la vie. C'est possible, mais, en ce cas, l'expression 
est étrangère à la terminologie stoïcienne qui ne connaît que les causes 
efficientes (1). J'aime mieux croire que Perse songe ici à la divinité 
comme cause du monde et à ses desseins, puisque, pour les stoïciens. 
Dieu est une cause intelligente, une providence. Et, comme c'est lui 
qui nous a faits ce que nous sommes et qui a fixé la loi de notre vie, 
l'expression sert à introduire les vers suivants. Perse, dans ces vers, 
énunière un certain nombre de questions que traite la philosophie stoï- 
cienne, il n'en indique pas la solution. Je remarque que toutes, même 
celles qui se rattachent à la dogmatique, sont d'une gi-andc importance 
pour la conduite de la vie : cette préoccupation pratique est bien celle 
d'un Romain soucieux d'encourager des Romains à l'étude du stoï- 
cisme. 

Le stoïcisme donc nous dira ce que nous sommes (v. 67 : quid 
sumus) : c'est le thème r/.i-^a-. -iz -J., traité par Épictète dans un de 
ses entretiens (2, 10 ; cf. 1, (3, 25; 3, 1,22,23) et, plus sommaire- 
ment, par Sénèque (Epist., 41, 8 : Lauda in ipso... quod proprium 
hominis est : quacris quid sit? animus et ratio in animo perfecta. 
Ralionale enim animal est homo) (2). Le stoïcisme nous apprendra 
pour quelle vie nous Amenons au monde (v. 67 : quidnam uicturi 
gignimur) : celle question était étroitement liée à la précédente ; 
« ()>/. atcr0(^c7£cr0£ ts'Ivjv, s'écrie Epictète (1, 6, 25) :"jt£ -i^zz ïa-ï c'j-' ï-\ 
-i ';z';z'^y-z: » (3). Le stoïcisme encore nous montrera (mais ici l'expres- 
sion manqne de netteté) « quel ordre a été assigné ou bien par où (4) 
il est facile de faire le tour de la borne et de quel point on doit partir » 
(v. 67-68 : ordo Quis datus aut metac qua mollis flexus etunde). Les 
écrivains philosophiques de Rome, en particulier Gicéron et Sénèque, 



il) Sénèque : Epist., 65, 4 : Stoicis placet unam causam esse id quod lacit. 

(2) Cf. aussi Cic: De fin., 4, 10, 25 : Sequitur illud, ut animaduertamus 
(juisimua ipsi ... Sumus igltur hoinhics; ex animo constamus et corporc. 

(3) Cf. encore Sénèque : Episl., 41, 8 : après avoir délîni riiommo ralionale 
animal, il ajoute : « consummatur itaquo eius bonum si id impleuit cui 
nascitur». Voy. aussi Marc-Aurèle, 8, 52; et cf. P. Wendland: Un II. rum 
KuUur^, p. 85, n. 3. 

(4j Plusieurs mss donnent: « metae quam mollis flexus « c'est-à-dire com- 
bien est facile le tour de la borne) : cf. p. 272, n. 3. 



272 F. VILLENEUVE 

se sonl servis des expressions ordo causarum ou fati ordo eomme 
équivalents de i.o\j':,z aWûov, ternies (]ui désignaient chez les maîtres du 
Porli([ue l'ordre des événements réglé par le destin (1). Le mot ordo, 
seul, peut rendre aussi le grec -iziz ou y/opa indi(|uant le poste où Dieu 
nous a mis (2). Mais c'est également le terme consacré quand on veut 
parler de la place que le sort assigne à chaque cocher dans le cirque. 
Nous pouvons donc admettre que Perse se contente ici de reprendre la 
comparaison banale de la Aie avec une course de chars : la philoso- 
phie nous apprendra sur quel point de la carrière l'homme a été 
placé, dans le plan général du monde, et comment il doit faire pour 
en bien prendre les tournants, c'est-à-dire pour se bien conduire. Je 
ne vois aucun motif de revenir à l'interprétation de Gasaubon qui 
applique ordo au destin et le reste à la mort, borne de la vie. On a 
tenté récemment de la rajeunir : tandis que Gasaubon pensait qu'il 
s'agit ici de la brièveté de la vie et des causes de toute espèce qui peu- 
vent, si aisément, nous faire mourir, M. Houck (De rationc stoica in 
Persii sat. conspicua, p. 58), se fondant sur plusieurs passages de 
Sénèque (3), dont aucun n'offre avec le vers de Perse une analogie très 
frappante, prête à notre poète une intention toute différente : il vou- 
drait dire que la mort n'est pas chose pénible, que nous pouvons la 
mépriser, qu'il est même facile de se la donner volontairement et que 
les moyens ne manquent pas pour cela. C'est ingénieux, sans doute, 
mais forcé. 

Les lois de la vie humaine une fois connues, nous saurons par là- 
mème ce que nous avons le droit de souhaiter, quid fas opfare, c'est- 
à-dire quels sont les vrais biens : car il est vraisemblable que Perse 
emploie optare comme équivalent de a'.psîv (4). On sait que les stoï- 



(1) Cic. [De divin., 1, 55, 125) dit ordo causarum (Fatum id appelle quod 
Graeci e'.jjiapaÉvY;/, i. e. ordinem seriemque causarum) ; ordo fati et chez 
Sénèque: Nal. quaest., 2, 35, 2; 38, 3, etc. Pour etp;jLÔ; akiwv, cf. Aetius ; 
Placil. phiL, 1, 28, 4 (= Arnim, II, p. 265, n° 917 ; cf. n»^ 918 et 920. 

(2) V. par ex. Épict, 1, 9, 24 (-i^-.;), et 1, 9, 10 (/wpa). 

(3) Sén.: De prouid., 6, 7; Epist., 3U, 4, 82, 15; 101, 7, etc. L'explication de 
M. Houck pourrait se défendre si la supériorité de la leçon quam mollis (cf. 
supr., p. 271, n. 4) était établie. 

(4) Cf. Cic. parlant des -rpor, yiaéva {De fin. 4, 26, 72) : illa non dico me expe- 
tere, sed légère, nec optare, sed sumere. 



ESSAI SUR PERSE 273 

cicns réservaient au bien moral l'épilhète d'a'csTÔv (1). Les avantages 
([ui n'avaient pas le caractère de biens véritables étaient simplement 
bons à prendre (Kr—y.). Cicéron traduit le premier de ces deux mots 
par expelendwn (De fin., 3, 0, 21, etc.), le second par eligendum (ibid., 
4, 2o, 71). Il n'est pas sur cependant que Perse ait donné à optare la 
valeur de expelere puistju'il encadre la question générale entre deux 
questions particulières qui ne portent pas sur le bien moral, mais sur 
le bon usage des richesses. Peut- être veut-il faire entendre que la 
richesse n'est pas parmi les choses souhailahles , mais qu'on ne doit 
pas non plus la repousser, à condition de la maintenir dans de justes 
limites et de se rendre compte de son utilité véritable qui est le con- 
tentement de nos besoins naturels. Ceci nous conduit à la philoso- 
phie des préceptes (2). Elle nous enseigne quels sont nos devoirs 
(7.aOï--/.;v-:a) (3) particuliers, ce que nous devons donner à la patrie, à 
nos proches (4). Sans doute les stoïciens disaient que le sage se suffit 
à lui-même et ils se proclamaient citoyens du monde, mais ils ne 
détruisaient ni la société ni la famille ni la patrie ; l'amour des parents 
pour les enfants étaient à leurs yeux un sentiment naturel, et de cet 
amour naissait, par un élargissement naturel aussi, l'amour de l'homme 



(1) V. Sextus: Af/;/. malh., 11,90 (x-ps-ôv, cf. Diog-. L., 7, 89 et 127: v. Arnim, 
m, p. 11, n° 38 et suiv.) ; Stobée: Ed., 2, 82, 20 Wachs. (Ir-.-i : v. Arn., ibid., 
p. 34, n« 14-2). 

(2) Hiéroclès avait énumoré les devoirs envers la patrie, les parents, les 
proches, et ceux du mariage : v. P. Wendlaiid [Hell. rom. Knltnr'^, p. 8G), qui 
renvoie en outre à Plutarque : De lib. éd., 10, Épict., 2, 10 (Diog-. L.,7, lOS, 
109, 110, 120). Musonius avait donné des préceptes sur l'aliinentation, le 
mobilier, le vêtement, le mariage. 

(3) Cf. infr., p. 206. 

(4) Au V. 71, faut-il donner à (jiiunliim elari/iri un sens général ou bien 
entendre, comme fait M. Burnier [Le rôle de l'erse dans le développemeul du 
néo-sluic, p. 28) : « Quel usage faut-il faire de l'argent, quelle est la part que 
tu en dois réserver à la pa(rie, à tes parents bien-aimés?» Je crois avcclui que 
elargiii exprime ici Tidée de faire une dépense : cela est tout à fait conforme 
aux maximes stoïciennes : v. Cic: De olf., 3, 15, 63 (d'après Hécaton de Rhodes, 
disciple de Panélius) : << Noque enim solum nobis r/ù//7e.v esse u<ihnnus, sod 
liberis, propinquis, amicis maximeque rei iniblicae » ; cf. Musonius, p. 100, 2, 
3et8Hcnse; cf. aussi Horace: Sal.,2, lOi-105: « Cur, improbe, carae Non 
aliq-uid piilnae tanto emetiris aceruo. » 

18 



•27 i F. VILLENEUVE 

pour l'homiiio, le sentiment social. L'homme fuit naturellement la soli- 
tude, il a naturellement le désir d'être utile aux autres, et, si la vraie 
cité est celle que forment, avec les dieux, les sages du monde entier, 
la constitution des cités particulières, pourvu qu'elle soit régie par des 
lois justes c'est-à-dire conformes au droit naturel, à la loi éternelle, 
mérite l'obéissance et le respect des hommes (1). Mais lorsque Perse 
ajoute (v. 71-72) : qitem te deus esse Jussit et humana qua parte 
locatus es in re, il veut rappeler, je pense, que, au-dessus de la famille 
et de la patrie, il y a le genre humain, collectivité dont chacun de nous 
n'est qu'un membre (2) et dans laquelle l'ordre de Dieu lui a fixé un 
rôle à jouer, lui a marqué un poste. Ceci n'est pas une redite : tout à 
l'heure (v. 67-68) Perse, dans la comparaison tirée d'une course de 
chars songeait aux principes généraux de la morale qui guident 
l'homme dans sa marche à travers la vie; ici, il n'a en vue que certains 
devoirs, les devoirs de l'homme à l'égard des autres hommes et du 
tout dont il fait partie. Sa pensée peut trouver, il me semble, son 
commentaire dans ces mots de Marc-Aurèle : «Ceci doit être établi 
d'abord : je suis une partie du tout que gouverne la nature, et, ensuite, 
je suis lié par un rapport de parenté avec les parties de même espèce 
que moi. Me rappelant en effet que je ne suis qu'une partie, je ne 
verrai d'un mauvais œil rien de ce qui m'est attribué par le tout, car 
rien de ce qui est utile au tout ne peut être nuisible à la partie. Le 
tout ne contient rien qui ne lui soit utile » (10,6). L'emploi que Perse 
fait du verbe locare (v. 72 : qua parte locatus es) répond à celui du 
verbe Tâcrjo) chez Epictète (Entr., 1, 9, 16 : àvâsys-Os hzv/.z^jv-iz TaJr/;v 
T-/;v -/(ôpav. v.z r// ïv.zvnz (; 0;;;) '->\}-y-~ ï~y.:zv) (3). 

Ce passage est le seul où Perse se serve du singulier deus (v. 71) 
en parlant de la raison souveraine de l'univers. Ailleurs il l'invoque 
ou la désigne sous le nom de Jupiter. Ni dans un cas ni dans les autres, 
il ne s'écarte de l'usage des philosophes stoïciens (4). 



(1) V. dans Arnim, III, les rubriques De ciuitale, De coniunctione deorum et 
hominum, De coniunctione hominum (p. 80 et suiv., n° 327 et suiv.). 

(2) Cf. Epictète : 2, 5, 20: Tî y^? -<^~iv avOptoTro;; Mipo; -ôÀsoj; ttocotov [xhj -cv 
ÏY. Oîtov "/.al àvOowTTtov • [j-c-i -ocji'X o\ zr^^ w; sy/ta-ra Xeyoijlsvt,;, r,-:'.; sj-:'. jjlixoov 
-•?,; 'j'/.r,; ijLt;jiY|;i.a. 

(;i) Dans Marc Aurèle, 11, 13, la leçon àvOpoj~o,- TSTayijLÉvo; n'est pas certaine. 
(4) Cic. : Academ. pr., 2, 4L 120: « Zenoni et reliquis fere Stoicis aether 



ESSAI SUR PERSE 275 

Eu somme, dans cclto manière de programme, Perse n'a pas fait de 
place à la philosophie purement spéculative, et le morceau est à rap- 
procher, pour son caractère bien romain autant que pour certaines res- 
semblances directes, du fragment célèbre de Lucilius sur la vertu (1). 

La conclusion de notre poète, sur ce point, est qu'il faut étudier le 
stoïcisme, sans porter envie à ceux qu'une profession lucrative enrichit 
de biens extérieurs : l'envie est condamnable, puisque c'est une pas- 
sion (2), et les biens extérieurs ne sont pas de vrais biens. Ou peut-être 
veut-il dire, ce qui ne serait pas moins conforme aux idées de la 
secte, qu'il ne faut pas se refuser à apprendre, sous prétexte qu'on 
peut, par un travail lucratif, s'assurer une certaine aisance. 

Je relève dans les propos du centurion contre la philosophie (v. 77-8o) 
la formule gigni De nihïlo nililluin, in niJiilam ni/ pos.se reuerli 
(v. 83-84), en faisant remarquer que, si eUe se rapproche de certaines 
expressions de Lucrèce, le principe qu'elle exprime était commun aux 
stoïciens et aux épicuriens ou, pour mieux dire, à tous les philosophes 
de l'antiquité (3). 

Perse marque une fois de plus un mépris bien stoïcien pour les juge- 
ments de la foule, lorsqu'il la montre saluant d'un rire approbateur les 



uidetnr sumiims deus, mente praeditus, qua omnia rcg-antur. » — Or, ils 
donnaient à l'éther le nom de Zeus ou Jupiter : cf. Cic. : De nalura deor., 2, 
24, 03. 

(1) l.ucilius : 132G-1338 (^hlrx\ M. Marx a d'ailleurs reconnu dcUisles deux 
derniers vers de ce morceau (Commoda praeterea patriai prima putare, 
Deindc paretilum, tertia iam postremaque nostra) rinfluencc de Panétius : 
il rapproche Cic. : De o//'. 1,17, .^)8 : « Sed si contentio quacdam (>t comparatio 
liât, ... principes sint palria el parentes, quorum beneliciis maximis obligati 
sumus, proximi liberi, totaque domus ... deinceps bene conuenicntes pro- 
pt/zf/wi. » II n'est donc pas sur que Perse se soit inspiré de Lucilius en écri- 
vant (v. 70-7P : palriae cmisque propinquis quantum elargiri deceat. (Cf. 
d'ailleurs Cic. : D: fui., 2, li, 45 : (Homo), ut ad Arcbytam scripsit Plato 
(v. Plat. : l'Jpi.sl./.), p. 158 A) non sibi se soli natum meminerit, sed palriae, 
sed snis ...). La ressemblance la plus frappante est entre Lucil., 1331 : Virtus 
quaerendae f'inera re scire modamque, et Perse, v. (J'J ; quis Diodus arfjenlo. 

(2) Pour la définition stoïcienne de l'envie (çOôvo; : inuidentia, et ^^Xo; : 
aemulalio), v. Cic: TuscuL, 4, 8, 17, et Diog-. L., 7, 111. 

(3) V. Marc-Aurèle, 4, 4: oùoiv ïv. -.o'j aY,o£V'j; ïy/z-'x'., (ot-îo ;j.y,o'£'.: -o h-y/. 



276 F. VILLENEUVE 

épaisses railleries du mililaire, et, s'il a peu d'admiration pour les 
muscles saillauts des soldats (v. 86 : torosa iuuenlus) , ou doit se 
rappeler que les cyniques et les stoïciens raillaient volontiers la stu- 
pidité des athlètes (1) : ou connaît le mot de Diogr3ne (Diog. L., 6, 49): 

k'HfAooz[j:ç/-x: » ; Sénèque n'est pas moins dur : Cogito meciwi, dit-il, 
(Epist., 80, 2).. . quam imbecilli animo sint quorum lacertos humerosque 
miramur; ou encore (Epist. , 88, 18-19) : Luctatores et (otam oleo ac luto 
constantem scientiam expello ex his studiis liberalibus . . . Quid enim, 
oro te, libérale habcnt istiieiuni uomitores, quorum corpora in sagina, 
ariimi in macie et ueterno sunt ? 

La comparaison déjà rencontrée pjus haut (v. 64) et familière aux 
stoïciens (2) des maladies de l'àme avec celles du corps sert de thème 
aux deux petites scènes parallèles qui terminent la satire. Ou trouve 
à la fin de la première une peinture satirique du convoi funèbre d'un 
grand : les stoïciens raillaient d'autant plus volontiers la pompe des 
funérailles qu'ils se plaisaient à marquer une parfaite indifférence à 
l'égard des divers modes de sépulture (3j. Les derniers vers illustrent 
par la peinture très concrète de quelques passions, avarice, luxure, 
gourmandise, crainte, colère, le paradoxe bien connu de l'universelle 
folie dont Perse donne, en terminant, une formule empruntée au lieu 
commun de la folie d'Oreste : 



(1) V. Gerhard : P/ioinix, p. 134-135 ; p. 15:2. 

(2) Sur ce passage, voy. Fiske : Lucil. and Pers., p. 137 et suiv. Pour 
Torigine du lieu commun, M. Fiske renvoie à Joël : Der echte iind der \eno- 
phontische Sokrates, II, 454 et n. 2. Le sommah'e que donne Joël de la théorie 
cynique do la diète est pour ainsi dire un commentaire des vers 88-106 de la 
présente satire: « Wie die Einfachheit der Speisen natûrlicher ist,so ist aucli 
gesûnder; die TroXuTéXeia aber bewirkt beschwerliche Corpulenz , geistige 
Stumpfheit. Krankheit, frûher Tod •>. Aussi un des -ô-koi de la philosophie 
cynique était-il le portrait satirique du riche glouton (Cf. Hor.: Sat. 2, 2, 70 
et 2, 7, 107; Gerhard : Pliobnx, p. 73, n, 4) ; £;ji£Ttxô; comme synonyme d'homme 
riche était mis en opposition avec -civaTixô;. M. Fitke, se fondant sur divers 
fragments de Lucil. (1. 26, 2, v. 638, 640, 6i3, 641, 645, 047, 648, 642), estime 
que le vieux poète avait traité ce thème cynique ; mais la plupart des rap- 
prochements par lesquels il prétend établir que Perse, ici, imite directement 
Lucilius, me semblent un peu torcés. 

(3) V. infr.. p. 309 et suiv. 



.ESSAI SUR PERSE 277 

facisque quod ipse 
Non sani esse honiinis non sanue-- iuret Orcstcs. 

On l'a dit, « grâce au théâtre, la folie d'Oresle est devenue prover- 
biale avec celle d'Alhamas, un autre héros des pièces d'Accius et 
d'Ennius ». Gicéron peut citer ces deux exemples dans un discours 
public : « Ego te non uecordem, non furiosum, non mente captum, 
non tragico illo Oresteaut Alhamante dementiorem putcm...?(in Piso- 
nem, 20, 47)» (P. Lejay, Sat. d'Hor., p. 367). Le nom d'Oreste devait 
donc avoir sa place marquée dans le développement du thème zx; 
hpo)v [).y.[^)i-x\, et, de fait nous le trouvons dans le sermon du Sterti- 
nius d'Horace (Sat., 2, 3, 133 et suiv.) 

Pas plus pour cette satire que pour la précédente, l'étude des idées 
ne nous a conduits à une détermination précise des sources. Mais le 
fond est tout entier stoïcien, d'un stoïcisme parfaitement orthodoxe. 



IV 



La satire 4 a pour thème le vieil adage YvoiOi (Tsau-iv. Les stoïciens 
l'avaient trouvé dans l'héritage de Socrate ; aussi bien était-il devenu 
pour toute la littérature morale, en prose ou en vers, un véritable lieu 
commun (1). Perse, le combinant avec un autre, fort ancien aussi 
puisqu'on le trouve dans une fable d'Esope (337 ; cf. Phèdre, 4, 10), a 
résumé en deux vers (23-24) toute la matière de son amplification : 

Ut nemo in sose tcmptat desccndere, nenio, 
Sed praecedenti spectatur mantica tergo ! 

Mais, auparavant, il nous avait montré Socrate lui-même invitant 
Alcibiade à s'examiner avant de se faire le conducteur du peuple et 



(1) C'était d'ailleurs lui des préceptes fondamentaux de la philosophie des 
cyniques: cf. E. Wcber: De Diane Chrys. cynic. sert., p. 101 et suiv., et, sur 
le discours 10 de Dion, qui développe ce précepte, p. 141 et suiv. Sur la 
nécessité, aux yeux des stoïciens , de s'étudier et de s'éprouver sdi-niéme» 
cf. P. Wondland: Hell. nim. Kiiltur^ p. 80 et n. 3. 



278 F. VILLENEUVE ^ 

à reconnaître qn'il ne sait rien de ce (|n'il faudrait savoir pour cela. 
Ici nous remontons sans effort à la source : c'est le Premier Alcibiade, 
dialogue attribué à Platon et dont on trouve l'idée générale dans la 
phrase suivante du Banquet (p. 216 A) : « Socrate me force à recon- 
naître (c'est Alcibiade qui parle) que, maufiuant moi-même de bien 
des choses, je néglige mes propres affaires pour mener celles des 
Athéniens» (àvavy.a;^;'.... \j.z c[j.0Kz\'iiv 'iv. ~z/j.yj ïvozr,: (ôv ajtbç ï~'. 
k[j.x-j-:z-j ;j.~Ev 2[j.ÙM, -y. o' 'AOYjvaûov v.^-j.--b)). Perse a resserré en quelques 
vers l'argumentation lente de ce dialogue et il Fa modifiée légè- 
rement. 

Dans le dialogue, Socrate, s'adressant à Alcibiade, nous le présente 
fier de sa beauté et de sa noblesse, pupille de Périclès, riche, se dis- 
posant à aborder la tribune et persuadé que les Athéniens, dès sa 
première harangue, l'estimeront supérieur à tous les hommes qui ont 
illustré la république. Mais que dira-t-il à ses concitoyens ? ne devra- 
il pas les engager à faire ce qui est juste ? 11 sait donc ce que c'est 
que la justice? Pressé de questions par Socrate, il est contraint 
d'avouer que, ayant toujours cru posséder la notion du juste, il ne 
l'a jamais cherchée ; que, par conséquent, il n'a pu la trouver, et que 
personne, d'ailleurs, ne la lui a donnée : certes, ce n'est pas du 
peuple qu'il peut la tenir. A défaut de ce qui est juste, sera-t-il capable 
de conseiller aux Athéniens ce qui est utile? Mais le juste et l'utile 
se confondent, car tout ce qui est juste est moralement beau, tout ce 
qui est moralement beau est bon, tout ce qui est bon est utile. Alci- 
biade, ne connaissant pas le juste, ignore par là-mèmc l'utile. Il ne 
sait donc rien de ce qu'il faudrait savoir pour guider le peuple. jNIais 
comment acquerra-t-il la science du bien? en s'étudiant lui-môme, en 
se rendant compte que ce qui fait l'homme, ce n'est pas le corps mais 
l'àme, en cherchant dans cette âme la lumière divine ; et Socrate en 
vient à établir une fois de plus la valeur du précepte yvwO'. jsajTiv. 

Au dialogue Perse a substitué le discours. Les questions réelles de 
la maïeutique, il les a remplacées par des interrogations oratoires 
auxquelles Socrate répond lui-môme. Le ton a perdu sa bonhomie 
souriante et son ironie douce : il est devenu âpre. Bref le poète a fait 
de Socrate une sorte de prédicateur cynico- stoïcien auquel convient 
parfaitement ce nom de harhatus magister qu'il lui donne (v. 1). 
L'argumentation, très abrégée, est fondée tout entière sur cette idée 



ESSAI SUR PERSE 279 

qu'on ne saurait s'occuper de politique si l'on n'a pas la notion du sou- 
verain bien. « ïu prétends conduire les affaires publiques, dit Socratc 
à Alcibiade ; qu'est-ce qui te donne assez de confiance pour cela ? La 
sagesse t'est-elle venue avant l'âge ? Yas-tu dire aux citoyens : ceci 
n'est pas juste, cela est mal ; voici qui serait mieux ? Tu sais donc 
distinguer le juste de l'injuste et le bien du mal ? Mais alors comment 
se fait-il qu'on te voie, uniquement fier de tes avantages extérieurs, 
beauté et noblesse, faire la roue devant le peuple? Où mets-tu le sou- 
verain bien ? dans le bien-être physique? Tu en juges donc comme la 
populace ? » 

Ce raisonnement est tout à fait conforme aux principes du stoï- 
cisme. Les stoïciens n'interdisaient nullement au sage d'aborder la 
politique : bien au contraire, Zenon et Ghrysippe déclaraient qu'il doit 
s'occuper des affaires publiques ; il suffit que rien ne l'en empêche (1); 
en effet des circonstances indépendantes de sa volonté peuvent l'en 
tenir éloigné : l'état de sa santé (2), le triomphe des méchants et 
d'une forme de gouvernement mauvaise qui rendrait vains tous ses 
efforts (3). Mais quand les lois de la cité sont vraiment fondées sur 
le droit naturel, c'est-à-dire sur la loi divine, qui donc pourrait en 
diriger l'application sinon le sage ou, à défaut de lui, l'homme en 
progrès vers la sagesse? La politique est une vertu, « la capacité 
théorique et pratique de ce qui est utile à l'Etat », elle est une des 
espèces de la sagesse, au sens étroit du mot (ipivYjs'.r. prudentia) (4). 
Or, toute verlu n'appartient qu'au sage. Le Socrate stoïcien de Perse 
a donc le droit de demander tout d'abord à Alcibiade s'il a la sagesse 
pratique (v. 4 : rerum prudentia) et l'expérience de ce qu'il faut dire 
et de ce qu'il ne faut pas dire. En revanche, on peut trouver étrange 
qu'il enveloppe dans sa question l'esprit naturel (v. 4 : ingenium), 



(1) Sénèque: De Otio, 3, 2: Zenon ait: accedit ad rempublicam sapiens) 
nisi si quid impedierit — Diog'. L., 7, 121: -oX-.TSjjijflat o-x7\ tôv toçôv av a/, -<. 

(2) Sén.: De Otio, 3, 3. 

(3) Ibid., 8, 1 : Neg-ant nostri sapionteni ad iiuainlibot rempublicam acces- 
suruni. 

(ij Andronicus : Ilspl -aOtov, p. 20, 21; Schuchardt (= Aniim, III, p. 05, 
TV 2G7^' : TtoX'.T'.XT, 5s ï'^<.- lkoior,z'.Y.r, <-/.a'. Ttoaz-c.y.T, > tcov -oXei. Tua'jscovTov. 



280 ESSAI SUR PERSE 

chose innée. Mais les stoïciens se représentaient l'esprit de l'enfant 
(|ui vient de naître comme une feuille blanche (/ipTY; t'Jzp^'o: v.z 
!iLr.z';px^r,v) OÙ s'inscrivent peu à peu les notions (a-, iwjb-.) ; celles-ci 
peuvent se former d'une manière naturelle (o-jav/.o):) et sans l'intermé- 
diaire de l'art (hz-i^z'/Yr-Aô;) par les sensations, plusieurs sensations 
semblables constituant une expérience {h^.ztipioL) et les idées ainsi 
acquises recevant le nom de présomptions {-pz'Kr^'bv.z)] ou bien elles 
pénètrent en nous par l'instruction et l'exercice (si' r^[}.^-ip7.z o'.oacry.a/aaç 
y.al ï~i\j.z'Kv.y.:) (1). Perse ne s'est donc pas éloigné du point de vue 
stoïcien en ôtant au mot ingeniwn sa valeur première : l'intelligence 
est, pour le stoïcisme, le produit d'une double éducation, éducation 
naturelle, éducation artificielle. 

Notre poète n'est pas moins fidèle aux traditions de la secte lors- 
qu'il nous montre d'un air de mépris la populace agitée par le bouil- 
lonnement de la colère (v. 6 : commota feruet plebecula bile). En 
revanche, quand il nous parle d'une droite surgissant entre des courbes 
(v. 11-12 : rectum discernis ubi inter curua subit), ne songe-t-il pas à 
la théorie péripatéticienne qui présentait la vertu comme un milieu 
entre deux vices ? Je crois qu'il a simplement en vue les cas où il 
pouvait être difficile de distinguer le bien du mal, ces cas où, comme 
il l'indique, la règle même risque de nous induire en erreur et se 
trouve pour ainsi dire faussée (v. 12 : cum fallit pede régula uaro) : 
on peut A^oir dans le De officiis que certains stoïciens s'étaient exercés 
à la casuistique, qu'ils s'étaient appliqués à résoudre des confhts 
comme ceux qui s'élèvent assez fréquemment entre la justice et l'équité, 
et que la lettre de la loi ou du principe moral pouvait leur apparaître 
dans certaines circonstances comme une règle trompeuse. Par exem- 
ple, c'est un principe qu'il faut tenir une promesse faite, mais si 
l'accomplissement de cette promesse doit nuire à celui-là même qui l'a 
reçue, le devoir est de ne pas la tenir (Gic. : De off., 3, 25, 94 et 
suiv.; cf., 1, 10, 31 et suiv.). 

La dernière partie de ce petit discours (v. 14-22) repose sur des 
idées stoïciennes fort connues : la vanité des biens extérieurs, la folie 
de ceux qui s'en font un titre auprès de la foule , qui mettent le 



I 



(1) V. Aetius : Placit. phii, 4, 11 = Arnim, II, p. 28, n° 83. 



F. VILLENEUVE 281 

souverain bien dans le plaisir physique, ou qui se figurent qu'il peut 
y avoir noblesse et beauté en dehors de la sagesse. Perse ne formule 
pas le paradoxe [jivoc h ao^ô; k7-'. y.aXi; (Arnim, III, p. 156, no398), 
mais il y songe très probablement lorsqu'il accuse Alcibiade de penser 
et de parler comme le vulgaire en se glorifiant d'être beau (v. 20 : 
SW7Î candidus). 

La seconde moitié de la satire 4 (v. 23-52} doit encore quelque 
chose au Premier Alcibiade puisqu'elle roule en somme sur le célè- 
bre -'vwOi ■7iy:j-.'zv ; mais ni dans les idées accessoires, ni dans la mise 
en scène, ni dans l'expression, nous ne reconnaissons plus ici aucune 
imitation directe de ce dialogue. Perse fait voir par un exemple que 
nous sommes sévères pour les vices d'autrui, alors que les autres 
hommes ne sont pas moins sévères pour nous. Gela lui donne l'occa- 
sion d'introduire deux portraits, celui d'un avare, celui d'un effé- 
miné. La peinture de l'avarice était un des lieux communs favoris de 
la littérature morale ; quant aux efféminés, aux cinaedi, les cyniques 
ne les ménageaient ni dans leurs écrits ni dans leurs propos (1). Nous 
savons par Lucien qu'ils leur reprochaient notamment de se faire 
épiler(2), et l'inconnu qui chez Perse (4, 35-41) décrit avec un si grand 
luxe de métaphores pittoresques les détails les plus intimes de celte 
opération est peut-être un cynique. 

Perse développe en terminant l'idée bien stoïcienne qu'il ne sert à 
rien de dissimuler ses vices sous des dehors brillants, qu'on peut bien 
arriver à tromper la foule, mais qu'on n'y gagne rien, car ce n'est pas 
ainsi qu'on parvient à guérir les maladies morales dont on souffre ; il 
faut habiter avec soi, c'est-à-dire ne pas se chercher soi-même hors 
de soi. Sénèque a exprimé les mômes pensées en termes analogues 



(1) Cf. mpr., p. 2i6 et n. 2 ; p. 2G8 et n. 3. 

(2) Lucien : Démonax, 50 : « Ce qu'il (c. à d. Démonax) dit à un proconsul 
est à la fois spirituel et mordant. C'était un de ces hommes qui se font 
épiler avec de la poix les jambes et le reste du corps ("Hv. . . xtjv 7rix-ou;jL£vtov 
Ta ayiXT, xal zh ato[aa ôXov). Un cynique, monté sur une pierre, déclamait 
contre lui et lui reprocliait son infâme complaisance (xivatôîav)». Le proconsul 
fait arrêter le cynique, dont Démonax demande et obtient la grâce : « Mais 
s'il recommence , dit le proconsul , quelle j^eine méritera-t-il ? — Fais-le 
épiler», répond Démonax (xa; 6 A-r)[JLOJvaï • AocoiraxiaO-Pivai tÔte aùiov xÉXeuîTOv). — 
Cf., contre ceux qui se faisaient épiler, Épictètc, 3, 1, 27 et suiv. 



282 ESSAI SUR PERSE 

(Episfc., 80.10) : « Vides illuin Scytliiac Sarmatiaeue regem, insigni 
capitis (lecoruiii 1 Si uis illum acslimarc totumque scire qualis sit, 
fasciatn solue, mulliim mali sub illa latet. Quid de aliis loquor ? Si 
perpendere te iioles, sepone pecuniam, domum, dignitatem : intus te 
ipse considéra. Nunc qualis sis, aliis credis » (1). 

Perse, entre temps, caractérise d'un trait quelques passions : l'ava- 
rice, la luxure, la cupidité. Le rapprochement de la luxure et de la 
cupidité était consacré, mais on y joignait d'ordinaire l'ambition: 
c'étaient trois espèces de la concupiscence (£:rr,OuiJ.r.a) : çi,A-/;oovia ok 
£-iOj[j.ta -/ioovûv ■ ç'.Ac-Aoj-''a es -acjtcj " ç'.AoocHa ok oir^ç (Stobéc : Ed., 2, 
91 Wachs. := Arnim, III, p. 90, n" 393). Elles se présentent ensemble 
dans l'hymne à Zeus deCléanthe (v. 26 et suiv.),oii elles sont désignées 
par des périphrases ; chez Chrysippe cité par Plutarque (De Stoïc. 
repugn., 33, p. 1049 D: tcv ;j.£v sf.X/jocvb, tov lï -'hizviiiy., Tbv ck 
9iAccc;ia Tiç -q c^Ckxpyiy. auppr,Yvu(7iv) ; chez Musonius (p. 28, 7 et suiv., 
Hense: tJocol [j.kv ■Ârovouav k'vioi a' sT:i6u[j.b; y.xvÀz, totjzsp o'. èpûvTîç àxo- 
AaTTuç, TToca 5' 'J7:s;j.£vc'jjtv aXXo', -ou /.spoatvsiv "/ip'.v, "iia o' aO y.ay.czaOcÙfjtv 
è'vioi 6Y;pa)[J.£Voi oô^av) (2). 

En lisant la conclusion de la satire 4, on songe aux derniers vers 
de la satire précédente, avec laquelle celle-ci offre plus d'une analogie. 
C'est encore une exhortation à l'étude de la philosophie: car s'étudier 
soi-même, est-ce autre chose que philosopher? Dans l'une et dans 
l'autre le début nous montre un maître gourmandant un jeune homme : 
mais, ici, les personnages ont une étiquette historique. On peut se 
demander pourquoi Perse a mis à contribution le Premm' Alcibiade. 
C'est peut-être parce qu' Alcibiade était demeuré dans l'école le type 
de l'ambitieux funeste à lui-même et à son pays (3). D'autre part l'in- 
troduction du personnage de Socrate était traditionnelle dans le sermon 



(1) La comparaison du vice avec une maladie qu'on n'avoue pas (à-ôppr,-:ov 
vôaT,[aa) se retrouve chez Plutarque: De la curiosité, 7, p. 518 D. 

(2) V. E. Norden : In Varronis Saturas Menippeas obseruationes selectae, 
Jahrb. f. class. Phiiol. Suppl. 18 (1892), p. 338 et suiv. 

(3) V. Valère-Maxime : 3, 1, extern. 1:... Alcibiades ille, cuius nescio 
utrum bona an uitia patriae perniciosiora fuerint (illis enim ciues suos 
decepit, his afflixit) . . . 



F. VILLENEUVE 283 

moral et les œuvres analogues (1). En tout cas Perse a voulu montrer, 
par un exemple d'ailleurs connu, combien il lui semblait ridicule de 
s'occuper des affaires de l'État avant de s'être perfectionné soi-même. 
Sans doute, ainsi que je l'ai rappelé, les stoïciens voyaient dans l'ac- 
tivité politique véritable l'exercice d'une vertu. Mais, comme la plupart 
des hommes n'ont pas trop de toute leur vie pour arriver à se con- 
naître et pour avancer un peu vers le bien, cette activité ne peut être 
le fait que d'un tout petit nombre. 

Ce morceau, de fond assez banal et de forme particulièrement tour- 
mentée, est intéressant malgré tout par ce qu'on y devine de dédain 
sincère pour la popularité et les honneurs. Et c'est là peut-être ce qu'il 
offre de plus stoïcien. 



La satire S comprend deux parties que je vais, pour plus de com- 
modité, étudier l'une après l'autre : aussi bien la seconde pourrait-elle 
exister sans la première. Celle-ci est une sorte d'épitre à Cornutus. 
Devons-nous y A'oir un discours protreptique analogue à la satire 3, 
mais oi^i Perse, ne se bornant plus à conseiller d'une manière générale 
l'étude de la philosophie stoïcienne, dirait à ses lecteurs : c'est chez 
Corimlus qu'il faut venir apprendre les principes de la doctrine ? Je ne 
crois pas : l'exhortation, ici, ne sert qu'à introduire la deuxième partie 
de la satire; l'objet principal du développement, c'est l'éloge de Cor- 
nutus comme ami et comme maître. Seulement cet éloge a la valeur 
d'une leçon par l'exemple : Cornutus est le modèle de l'ami et du 
maître stoïciens. Posidonius, nous le savons par Sénèquc (Epist., 95,63), 
déclarait qu'un portrait (-/aoa/.TYip'.-iJ.îr, descriptio) de chaque vertu était 
utile (2). Il n'exigeait pas, je pense, que le portrait fût anonyme. On 
sait, en tout cas, que les exemples tirés de la vie des grands hommes 



(1) V. Sénèque: De uila bmla, 2.5, 4; Épictète , 1,9, 23; 3, 1, 42 (Courte 
exhortation de Socrate à Alcibiade, d'après Platon) ; 3, 22, 20. 
^ (2) Cf. supr., p. 152. 



284 ESSAI SUR PERSE 

et présentés d'ordinaire sous forme de chries jouaient un rôle considé- 
rable dans l'enseignement moral des cyniques et des stoïciens : ceux-ci 
ne professaient pas l'empirisme radical de ceux-là, mais ils mettaient 
l'expérience à la base de toute connnaissance et l'appel au concret 
était autre chose pour eux qu'un procédé d'exposition (1). Perse pou- 
vait donc proposer à ses contemporains l'exemple de Gornutus sans 
se montrer infidèle à l'esprit de la doctrine. 

Je laisse de côté les vingt premiers vers, où Perse, après avoir raillé 
l'emphase ordinaire de la poésie épique et de la tragédie, lui oppose le 
langage familier de la satire : j'ai déjà eu l'occasion de m'en occuper et 
j'y reviendrai encore. Perse nous dit ensuite son amitié profonde pour 
Gornutus, et il la soumet sans crainte à l'habile auscultation de son 
maître : il s'inspire ici d'un lieu commun déjà mis à profit dans la 
satire 3 (v. 21-22), et dont le thème est nettement posé dans un mot de 
Diogène (Diog. L., 6, 30): celui-ci s'étonnait qu'on n'achetât point une 
marmite ou un plat sans les examiner avec soin et que, pour l'homme, 
on se contentât de la vue (6aj;j.a;^£iv xz ^-q v. yyxpy.^ [j/sv xal X;-aSa 
tovcjiJ.svii o-y.s-ouij.sv ■ avOpMZiv ce '/iv/; tyj o'^î'. àp/.$ijfJat. Cf. 2, 78 (Aris- 
tippe). La métaphore, dans le présent passage, est un peu différente. 
De plus Perse veut indiquer surtout que Gornutus n'est pas dupe, 
dans le jugement qu'il porte sur les hommes, de fausses apparences, 
Or, c'était une idée stoïcienne que le sage ne se trompe jamais, parce 
qu'il fait avec une infaillible sûreté la différence entre les simples opi- 
nions et les certitudes et ne donne son adhésion qu'à celles-ci (2). Au 
demeurant, comme l'expression dinoscere cautus quid solidum crepet 
et pictae tectoria linguae (v. 24-25) n'a pas un caractère très général, 
je n'ose affirmer qu'elle se rapporte directement à ce principe : elle 
n'est peut-être qu'un hommage à la clairvoyance et à la finesse per- 
sonnelles de Gornutus (3) et un tour ingénieux trouvé par Perse pour 
faire encore l'éloge de son ami à l'instant même oii il célèbre la sincé- 
rité de ses propres sentiments. 



(1) Cf. supr., p. 137. 

(2) Dioj^. L., 7, 121 : l~i te ij^t, oo^arjetv -ôv aocpov, toutÉt-ïi ^J/ô'jSsï [jly, uu-f/.oi-zot.- 
6-/,a£a0ai 'xr/jv/i (V. Arniin , III, p. 147, n° 540; cf. n« .548 = Stobée: Ecl , 2, 
111, 18 Wachs.). 

(3) Sur le talent de distinguer les bons et les mécbants, cf. Épictète, 2, 3. 



F. VILLENEUVE 285 

Tout en proclamant que le sage se suffit à lui-même, les stoïciens 
ne lui interdisaient pas l'amitic; ils affirmaient au contraire qu'il a 
besoin d^amis. Nous savons par Sénèque (Epist., 9, 14) quel était sur 
ce point le raisonnement de Chrysippe : le sage, disait-il, ne manque 
de rien, et pourtant il a besoin de beaucoup de choses; au contraire, 
celui qui n'a pas la sagesse n'a besoin de rien, car il ne sait se 
servir de rien , mais il manque de tout (ait sapientem nulla re 
egere, et tamen muUis illi rébus opus esse. Contra stulto nulla re 
opus est, nulla cnim re uti scit, sed omnibus egct). Le sage a besoin 
de mains , d'yeux et do beaucoup de choses indispensables à la 
vie de chaque jour ; mais il ne manque de rien : manque suppose 
contrainte, et il n'est point de contrainte pour le sage. 11 a besoin 
d'amis, mais ce n'est pas pour être heureux: il le serait sans amis ; 
c'est simplement pour vivre, car il ne saurait vivre s'il lui fallait vivre 
seul. L'amitié sort naturellement de l'instinct social. Les stoïciens 
la mettaient au nombre des profits moraux ( o'jsXrjij.aTa) : c'est dire 
qu'elle était pour eux chose vertueuse (1). Mais ils n'attribuaient ce 
rang qu'à l'amitié du sage pour le sage, la seule qui méritât vraiment 
le nom d'amitié (sf/aa) ; ils la concevaient comme une affection née de 
la raison (r, ix /ivou k-(6.T.r) et absolument désintéressée puisque, étant 
un bien, elle était souhaitable pour elle-même. Mais une affection 
fondée sur un échange de bons offices {/.y.-.' à;x;f.[i-^v). comptant seule- 
ment parmi les choses préférables {-pz-q-<\}.ivy), pouvait lier le sage avec 
les gens d'une moralité encore incertaine ou unir ceux-ci entre eux : 
celle enfin qui naissait sim[)lement de l'habitude (âx (TuvvjOzbr) n'avait 
[)0ur règle que le plaisir {r^lz-n) ; elle était donc changeante et sans 
aucune valeur (2). Perse n'avait pas à entrer en de pareilles distinc- 
tions. Admettons que son amitié pour Cornutus était du second degré: 



(1) Cic: De fin., 3, 21, 70: Amicitium uutcm adliibondam ossc ccnsent quia 
sit ox en génère quae prosunt li. c. (otp£Xr,[jLaTa : cl", ihid., 09)... Minime... 
probatur liulc disciplinac de qua loquor aut iustitiani aut amicitiam propter 
utilitates adscisci aut probari. lùiedom enim utilitatcs poterunt eas labe- 
factare atque pcruertere. Etenini nec iustitia uec aniicitia esse omnino 
poterunt, nisi ipsae per se expetuntur. 

(2) V. Clément d'Alex.: Slromales, II, p. i83, Pott. = Arnim . 111, p. ISl, 
n" 723. Il n'est pas sur que cette théorie appartienne à l'ancien P()rti([ue : 
V. la note de M. d'Arnim. 



28G ESSAI SUR PERSE 

car, s'il accordait peiil-èlrc la sagesse à sou inailre, il se la rcfusail 
ceilaincmcnl à lui-même. Du moius l'econuaît-il implicilcmenl qu'il 
existe entre eux le lieu le plus solide qui puisse uuir deux âmes, 
eu dehors de r;uuitié idéale : la voloutc commune du bien et du 
progrès moral. « Multos tibi dabo, dit Séuèque, uon qui amico sed 
amicitia caruerunt. Hoc non potcst accidere cum auimos in societatem 
honesta cupiendi par uoluntas tialiit » (Epist., 6, 3). Perse cherchait 
le bleu lorsqu'il était venu se mettre sous la direclionde Gornutus, et 
c'est vers le bien que Gornutus le guidait. Sans une collaboration de 
ce genre, point d'affection durable, i)uisque, hors du bien, la A'olonté 
ne peut avoir que des objets changeants. Mais, tout comme Séuèque, 
Perse était sensible au charme purement humain de l'amitié. G'est le 
sentiment et non je ne sais quelle théorie d'école qui lui a dicté ces 
vers d'un accent aussi simple que profond (v. 22-24) : 

Excutienda damus praecordia quantaque iiostrae 
Pars tua sit, Cornute, animae, tibi, dulcis amice, 
Ostendissc iuuat. 

Et peu importe que l'expression, ensuite, se contourne : ceci est 
venu du cœur. 

L'idée que l'adolescent à (jui on n'a pas appris l'art de vivre 
s'arrête hésitant au carrefour de la vie est bien stoïcienne. Sans doute, 
pour l'expression. Perse ne fait que s'inspirer une fois de plus du 
vieux lieu commun moral qui avait trouvé son symbole dans Y(/ cher 
aux pythagoriciens (cf. supr., p. 2G9). Mais nous savons que, pour le 
Portique, la sagesse était à la fois une science et un art (cf. supr., 
p. 263 et n. 1) et qu'il fallait l'apprendre, nul ne la possédant de nais- 
sance (cf. ibid.). Néanmoins l'homme, tant (ju'il n'est pas perverti par 
une mauvaise éducation ou un mauvais milieu, se porte d'instinct vers 
une vie conforme à la nature (cf. ibid., p. 26o) (1). Perse nous laisse 
entendre que son àme n'avait pas été faussée par ses premières 
études puisqu'il alla se jeter pour ainsi dire dans les bras de la sagesse 
et du sage (v. 30-37) : 

Me tibi supposui : teneros tu suscipis annos 
Socratico, Cornute, sinu. 



(1) Cf. les textes relatifs à rôp,u-/î dans Arnini, III, p. 10 et suiv. 



F. VILLENEUVE 287 

Il est vrai que les stoïciens admettaient des degrés dans les disposi- 
tions naturelles des hommes sinon pour la A'ertu, du moins pour 
l'apprentissage de la vertu : « A une nature bien née, dit Zenon, il 
suffit d'un peu d'exercice et d'un, enseignement largement dispensé 
pour arriver aisément à l'acquisition parfaite de la vertu » (Diog. L., 
7, 8: 0Ù7-.: oï sjyzv^ç [j.z-z'.y.'/ 3.7y.r,7'.y -pz7Ky.[j:^j7x Izi t£ tov àsOivM; z'.zi:xv-x 
bxzu'): ïpyi-y.'. -pb: Ty;v -z'/.zixy àvâ"/.-r;'V.v rr,: àpzTYJr). Musonius (p, 3, 1 et 
suiv. Hense) dit que, parmi les hommes, les uns ont plus de péné- 
tration tandis que les autres sont plus obtus, que l'éducation a donné 
de bonnes habitudes aux uns, de mauvaises habitudes aux autres : 
dès lors les uns, ceux qui sont inférieurs par les dispositions ac- 
quises ou naturelles , auraient besoin de démonstrations répétées 
et d'un travail considérable, là où les autres, ceux qui ont une 
heureuse nature ou qui ont reçu le bienfait d'une meilleure direction, 
saisiraient vite et sans un grand nombre de preuves les idées justes (tûv 
avOpo'jTTfov z'. [J.ïv bz.iipz'.. z: o a;j.|j"AÛT£p;'. v.7i /.~x'. z'. [i.v/ iv à'Osj'. v.pz''.-.-z7V/ . 
y. ck iv '/t\pz7K -.-J)zy.\).\).biz\, z: \3.V) ■r^)z'^z r^ o.j^mç ït.zz yv.pz-tzz. -'i.v.'zvuy/ 
sic'.vT j.v 7.~zztizi(.>rt '/.y). -py.^'^\}.3.-.ziy.z [j.Z'.'iz^/zz . w7ts zi:y.7()y.>. -xj-\ -x 
zz\'\j.x~y.. . .' Z7Z'. 5's T(ov vi(i)v z'j'^'JZ7~zpz\ "/.al x-^i<yyr^z \}.z-.Z7'/r^v.z~zz v.zvr.'zvzz. 
cjt;'. pàiv t; v.x: Oi.Trcv v.y.: z'. ziJr^ur/ y-zzzizzoy> -jvaivsuv j.'i -.ziz '/,Z'^'Z[J.iyz'.z 
èpOcor). Epictètc nous a conservé, dans cet ordre d'idées, une compa- 
raison du même Musonius : « Il n'est pas facile, dit-il, d'amener à la 
philosophie les jeunes gens d'une trempe molle (-rwv vémv -z'jz ;j.aXay.c.'ç), 
pas plus qu'il ne l'est de prendre du fromage mou avec un hameçon (1). 
Quant à ceux qui ont une heureuse nature (;•. zzrs-jz'.z). vous avez beau 
les détourner de la philosophie, ils ne s'y attachent qu'avec plus de 
force Aussi Rufus en détournait-il le plus souvent parce que c'était 
là sa pierre de touche des bonnes et des mauvaises natures {-zC-m 
zzv.'.[j.y.7-rip'.(') '/zM[j.zvzz tôjv sj^jwv y.ai à^jôiv) : « Jetez une pierre en l'air, 
disait-il, et elle redescendra vers la terre en vertu même de ce qu'elle 
est ; de même, plus vous écarterez un heureux naturel de ce pour 
quoi il est fait, plus il y tendra avec force » (Epictète, 3, (1, 9). iNlalgré 
le vers 39 {Et premitur' ralione aiiimus uincique laborat)^ Perse nous 
laisse entendre, il me semble, que sa nature môme le portait vers la 



Ij C'est un mot de Bion (Diog. L., 4, 47: Bîcov ô Bop'jcrOsvî-r,;'! oO/ olôv -t, 
E^Tcv, àTxAÔv T'joôv aYXÎT-ooj AxSe'v;. 



288 ESSAI SUR PERSE 

philosophie : aussi bien l'exprossion uuicique Inborat indiquc-l-ellc 
que kl volonlc de l'élève collabore avec la direction du maître ; et 
.Perse pourrait-il dire qu'il est né sous le même astre que Cornutus 
s'il n'avait reconnu en lui-même un goût ualurcl pour l'étude de la 
sagesse ? 

Lorsque Perso parle du giron socratique de Cornutus (v. 36-37 : 
tencros tu suscipis annos Socratico, Cornute, si)iu), il se rappelle que 
le stoïcisme descendait de Socrate par l'intermédiaire du cynisme ; 
mais, surtout, il veut honorer son maître en le rapprochant du philo- 
so[)he qui seul peut-être avait représenté la vraie sagesse sur la terre, 
et indiquer en môme temps de quelle pure amitié Cornutus s'attachait 
aux jeunes gens (Cf. supr., p. 90-91). En lui mettant dans les mains 
la règle qui redresse les déviations morales (v. 3S : Adposita intorlos 
cxtendit régula mores), il ne fait que paraphraser le mot rectum, 
traduction consacrée de l'ipOiv stoïcien. On voit moins nettement à 
quoi répond l'expression fallere sollers (v. 37) qu'il applic^ue à cette 
règle ; ce n'est peut-être qu'un compliment pour l'habileté pédagogi- 
que de Cornutus : le maître avait, dans cette orthopédie, la main si 
légère que le patient se trouvait guéri sans avoir rien senti de l'opé- 
ration. On pourrait songer aussi aux pièges de l'ironie socratique ; 
mais rien ne nous autorise à croire que Cornutus en fit usage : l'emploi 
systématique de ce procédé était étranger à la dialectique stoïcienne. 

L'expression artificemque tua ducit sub pollice uultum (v. 40) 
rappelle que la philosophie est un art. Nous retrouverons cette idée 
plus bas (v. lOo). 

Grâce aux leçons de Cornutus, l'àme de Perse devient docile à la 
raison. Par ce nom d'àme (v. 39 : animus). Perse désigne certaine- 
ment ici ce que les stoïciens appelaient la partie maîtresse (ts v.'sy.^vixiv), 
recevant les impressions bonnes ou mauvaises, siège des sensations et 
représentations, des passions et affections de toute sorte aussi bien 
que des concepts et des raisonnements (1). INIais l'enfant et même 
l'adolescent, d'après eux, ne savent pas raisonner (2). Or, la raison, le 



(1) V. Aotius. Plarila pliil., 4-, ^2\ = Aniiiii. Il, p. 2-27, n" 830. 

(2) L'ancien l^orlique plaçait l'âge de i\iison à quatorze ans, estimant que 
l'homme n'avait jusque-là que des sensations (a'.O/, Jci;] et des représentations 



F. VILLENEUVE 289 

/.iYcç, est, dans rv-Y^y.cv'./iv, la faculté qui, faisant de nous des animaux 
raisonnables (>,cYr/.à Tôia), nous apparente à Dieu. Seule elle peut nous 
élever jusqu'à la science et jusqu'à la sagesse. Mais, d'ailleurs, une 
heureuse nature s'applique à être vaincue par elle (icinci laborat). 

Lorsque Perse rappelle ses entretiens avec son maître, prolongés 
durant des journées entières et continués le soir, avec moins de gra- 
vité, autour d'une table frugale, il nous montre de quelle manière 
Gornutus entendait cette vertu du convive dont nous parle son abrégé 
théologique (1) : uerecunda laxamus séria mensa (v. 44). Perse a 
célébré ailleurs les jeunes stoïciens nourris de légumes secs et de 
bouillie d'orge : iuuentus... siliquis et r/randi pasta polenta (3, 54-5o). 
Faut-il entendre que les deux amis se contentaient de ce menu et que 
volontiers ils se fussent écriés avec Ghrysippe : « Une purée d'oignons 
et de lentilles vaut l'ambroisie quand le froid est glacial» (Athénée: 
Banquet des sophistes, 4, p. 158 a (= Arnim, IH, p. 178, n" 709 a) : 
BsAjicoa-/.-?; c'ÏTcv à;x3po7^/; 'y>/;jr -/.pjisvTcç)? Je ne sais: nous verrons, 
dans la satire 6, que Perse ne faisait pas, de l'ascétisme, une règle. 
Mais certainement il n'était pas non plus de ces stoïciens qui cher- 
chaient des arguments pour défendre l'ivrognerie (2). 

En plaçant sa naissance et celle de son ami sous un même astre, 
Perse développe un thème banal ; il ne faut pas oublier cependant que 
les stoïciens accordaient volontiers une valeur à l'astrologie (3) : elle 
n'était autre chose que la divination par les signes célestes, et on sait 
qu'ils adrîiettaient la divination ; du moment que les événements futurs 
sont arrêtés d'avance par le destin, que la divinité les connaît, qu'elle 
aime les hommes et sait qu'il leur est utile de prévoir l'avenir, elle 



(oxvTacTta'i : V. Jamblique, dans Stobùe: Ed., I, 48, 8, p. 317, 21 Wachs. i^Cf. 
Arnim, I, p. iO, n" 149; Aetius, 4, 11, 4 (Cf. ibid.) mdique Tàge de sept ans. 

(1) aj;jL-o-txT, àpcTr, (Coni.: Comp. theoL, p. IG, 4, Lang) : Cf. Arnim, III, 
p. 180, n° 717 (Stobée : Ed., 2, G, 15 Wachs.). . 

(2) V. Pearson: Journal of philobgy, 30 (1907), p. 219 et siiiv. — Cf. dans 
Arnim, III, p. 179, n° 712, un texte de Philon : De Plantalione Noc, 142 (vol. 2, 
p. IGl, 18 Wendland; sur la question zl [-/.eO'jtOvÎtîts!' ô cooô;, 

(3) V. A. Bouché-t.eclercq : J.Wslrologie grecque (Paris, 1899), p. 28 et 
suiv.; p. 544 et suiv. M. Houché-Leclereq (p. 5i5) pense que, si l'astrologie est 
devenue, vers l'époque d'Auguste, fort à la mode auprès de la haute société 
roDiaine, l'iiiUuence de Posidonius y fut pour beaucoup. 

19 



290 ESSAI SUR PERSE 

n'a pu jugor au-dessous d'elle, dans sa bienfaisance, de leur donner 
quelques signes de cet avenir (1). On sait d'ailleurs que Manilius, qui 
a donne dans ses Astronomiques le poème didactique de l'astrologie, 
est tout pénétré d'idées stoïciennes. Donc il y a peut-être ici autre 
chose qu'un thème poétique, d'autant plus que Perse insiste sur l'idée 
de destin : il donne au destin le nom de Parque (v. 48), que son maître 
admet dans son abrégé (p. 12, 11 Lang. : Motpa) comme équivalent 
du mot propre {t:[}.y.p[}.irr) ; il fait suivre ce nom de l'épithète tenax 
ueri qui n'est, à vrai dire, que la combinaison d'un souvenir d'Horace 
(Carm. saec. , 25 : ueraces cecinisse Parcae ; cf. Odes, 2, 10, 39 : Parca 
non niendax) ^\QQ, un souvenir de Virgile (En., 4, 188 : (fama) tenax 
nuntia ueri), mais peut faire songer à une définition stoïcienne donnée 
par Gicéron (De diuin., 1, 55, 125) : « Fatum... id appello quod Graeci 
£'.;j.ap[jivY;v i. e. ordinem seriemque causarum, cuni causae causa nexa 
rem ex se gignat. Ea est ex omni aeternitate fluens ueritas sempi- 
terna». Reconnaissons toutefois que Perse ne s'est pas mis en frais 
d'érudition astrologique ; et le dernier vers du morceau montre qu'il 
n'avait pas fait tirer son horoscope ni celle de son ami (v. 51 : Nescio 
quod^ certe est quod me tibi tempérât astrum). 

Voulant ensuite opposer l'activité noble et utile de son maître aux 
occupations immorales et vaines de la plupart des hommes. Perse 
rencontrait tout naturellement un lieu commun développé par Horace, 
avec beaucoup d'éclat, dans sa première ode (Odes, 1, 1, 2 et suiv.) et 
repris, plus brièvement, en deux ou trois passages des satires (2) : les 
goûts et les penchants diffèrent avec les individus (3). Mais il a soin 
de prendre des exemples qui aient le caractère de traits satiriques 
contre telle ou telle passion : cupidité, ivrognerie, amour du jeu, des 
jeux d'adresse comme des jeux de hasard, luxure. C'est un moyen de 
faire ressortir la beauté d'une vie consacrée comme celle de Cornutus 



[\) Je résume l'arg-umentalion reproduite par Cicéron : De diuin., 1, 38, 82. 

(2) V. Hor.: Sat., 1, 4, 25 et suiv.; 2, 1, 24 et suiv. Dans le premier de ces 
deux passages, l'intention satirique est, comme chez Perse, bien marquée. 

(3) C'est l'antique adage Quot homines, tôt sententiae (Térence : Phorm., 45i-; 
Cic: De fin., 1, 5, 15), qu'Horace {Sat. 2, 1, 27) a formulé ainsi « Quot capitum 
uiuuiit, tolidcm studioruin Milia » (Cf. Otto: Die Sprirhivôrter uni sprich- 
ivi'irlUcIten Redensarten der liônier, p. 160). 



F. VILLENEUVE 291 

à réliidc et à renseignement de la sagesse. Est-ce pour de simples 
raisons métriques que le poète évoque à ce propos le nom de Gléanthe 
(v. 03-04 ; iuuenum purgatas inscris aurcs Fruge Clecnilhea) ? Peut- 
être son maitre avait-il une admiration particulière pour ce philo- 
sophe ; peutèlrc encore Perse a-t-il jugé le rapprochement plus 
honorable qu'aucun autre, se souvenant que le Portique n'avait pas 
eu de travailleur plus énergique et plus patient que Gléanthe (Cf. supr., 
p. 89). 

Le conseil, adressé aux vieillards comme aux enfants, d'étudier la 
philosophie du l^ortique est bien d'un stoïcien. Les stoïciens estimaient 
qu'il n'est jamais ni trop tôt ni trop tard pour entreprendre l'étude 
de la philosophie. L'éducation morale devait, selon Chrysippc, com- 
mencer dès le berceau (1), et, d'autre part, il n'élait pas de vieillard 
si livré aux passions qu'une thérapeutique habile ne pût guérir s'il 
A'oulait bien s'y prêter. A plus forte raison, celui qui poursuivait la 
sagesse depuis longtemps avait-il le devoir de n'en jamais altandonner 
l'étude (2) : aPhilosophum audio, dit Sénèque (Epist., 70, 1), etquidem 
quintum iam dicm habco ex (juo in scholam eo et ab octaua disputan- 
tem audio. « Bona, inquis, aetate». Quidni bona? Quid aulem stultius 
estquam, quia diu non didiceris, non discc! c?. . . (§3) Tamdiu discendum 
est, quamdiu nescias : si prouerbio credimus, « quamdin uiuis ». Nec 
uUi hoc rci magis conuenit quam liuic: tamdiu discendum est. quem- 
admodum uiuas , quamdiu uiuis. Ego lamen illic aliquid et doceo. 
Quaeris quid doceam ? etiam seni esse discendum ». 

Perse rappelle en deux mots le caractère pratique de la philosophie 
stoïcienne, dirigée tout entière vers la morale : elle nous dira quel 
est le but, la fin dernière de la vie, elle nous munira d'un via- 
tique qui nous accompagnera au milieu même des incommodité!» 
de l'âge (v. 04-05). Cette dernière image était tracbtionnelle ; elle 
remontait, dit-on, à Bias. Nous lisons dans Diogène Laërce (1, 86), sous 



(1) V. Quint., 1, 1, 15-lG; 1, 1, 4; 1, 10, 32. 

(2) Cette idée n'était point particulière aux .stoïciens: V. [Platon] : Les 
Rivaux ('Av-cepaaTai'i, p. 133 C: Tt ouv èa-tv (cpiXoo-ocpeïv); . . . -:[ o ' àXXo ve ï^ xa-zà -ô 
Ï'jAojvo;; iLôXwv Y^p ~'''-> £'■"£■ i< IVjpâTxto " a'.E'. TioXXà oioajxô[JL£vo; • » xa; ï\xrA 
ooxs"! ci'Jtoj; à£'. /o?,vat £v •■i zi [jiavOavî'.v -ôv [jiéX/.ovTa ':f'Jsjnrj-^i\rszvi , xa! veojt£GOv 
V/Ta xa; -OcjiJTc'jOv. 



■2d2 ESSAI SUR PERSE 

le nom de ce philosophe, la sentence suivante : 'Esic'.sv y-'z yzô-r-z; 
si; 7r;pa; àva/.ajj-liavs Tss'lav ' l-jz^ùy.'.b'z.pzv vàp tcuts twv aXXfov -/.T-^iJ-âTtov (cf. 5, 
11, 21 (Aristote) : y.â/.X'.jTov soicicv -rw ';r,py. q za'.o^b). Musonius l'avait 
prise, en la modifiant un peu, pour thème d'un de ses entretiens 
(Stobée : Flor., 117,8 Mein. = Musonius, p. 88, 14 et suiv. Hense : 
A'jO'.ç oi. ï~i'. ~pz3^-j-T,: -.'.; izJOîTS, -i âv dr, Y'rjpo); ioboiov y.p<.7-z'^. TajTov, 
tl-zv, zT.zp -/.al vcir/jTc;. -o >^-?;v sow xal xatà çjïiv). Ce viatique, la plupart 
des hommes sont peu pressés de se l'assurer {v. G6-72) : c'était un 
lieu commun dans l'école stoïcienne de déplorer la funeste manie 
qu'ils ont de toujours renvoyer au lendemain une affaire aussi sérieuse, 
alors qu'on n'a jamais trop de temps pour apprendre l'art difficile de 
la vertu. Zenon, reprenant le mot d'Hippocrate, l'avait déjà dit : la 
vie est courte, l'art est long, surtout celui qui soigne les maladies de 
l'âme (1). De là le précepte plus d'une fois cité et développé par 
Sénèque : tempori parce (2). 

Seule l'étude de la sagesse fera de nous des hommes libres. Perse 
arrive ici à la deuxième partie de son développement qui est un ser- 
mon sur le paradoxe célèbre: Mivc; i ^ssb; i/vSÔOspo; /.al aopwv Ioulzz. 
déjà formulée par Zenon (3), qui sans doute l'avait pris au cynisme. On 
attribuait à Diogène cet apophtegme que les esclaves sont les esclaves 
de leurs maîtres, ceux qui n'ont pas la sagesse, les esclaves de leurs 
passions (Diog. L., 6,66 : Tcjç ;j."£v z'y.i-yz ïor, -zîz zzz-'z--j.\z. -.zhz es 
57.j/«sjr --x'.z i-'.Oj;j,''a',r oijasjs'.v) : et, défait, la littérature cynique paraît 



(1) Stobée; Floril., 98, 68 Mein.: Zv/tov D.z';v^ oùoevô; i^iJ-i; o-j-m T.vnndy.: ih; 
•/pôvo'J (Cf. Diog. L., 7, 23: [Jlt,Ô£vÔç -e T,;jiâ; ou-to; sTvai èvôesT; tb; /pôvou). 
I$oa/'j; Y'àp ovtio; ô jito;, Tj Ss -I/j/t, .aaxp/,, xaî aàXXov t, -à- -%; '\''^'/JS vôao'j;: 
liarajÔai ouva^aivr,. Cf. Séll.: De hreu. uit., 1, 1. 

(2) V. Sén.: EpisL, 88, 39 ; 94, 28. Horace avait développé le thème (Epist., 1, 

2,37): 

>am cur, 

Quae laedunt oculum, feslinas demere, siquid 
Est aniraum , differs curandi tempus in anniim ? 
Dimidium facti qui coepit liabet; sapere avide, 
Incipe. Viuendi qui recle prorogat horam 
Rusticus exspectat dum defluat amnis; at ille 
Labitur et labetur in omne uolubilis aeuum. 

(3) Il ne lui avait peut-être pas donné sa forme définitive : v. Arnim, 1, 
p. 53-54, n"^ 219, 222, 22G. 



F. VILLENEUVE 293 

avoir volontiers développé ce thème. On a dit avec raison que le 
paradoxe stoïcien est à deux faces : « S'il s'agit de liberté, on peut 
montrer que l'esclave est libre ou que l'homme libre est esclave sui- 
vant que l'un est sage et l'autre non. Le motif de l'esclave libre 
est le plus rare. Celui de l'homme libre esclave se prêtait mieux à 
cette espèce d'invective continue qu'est la prédication morale » (1). 
C'est ce dernier motif qu'avait développé Cicéron (Paradoxe, 33-34). 
Horace (Sat., 2, 7, 4G-115) y avait associé un motif cynique : la com- 
paraison du maître et de l'esclave au bénéfice de l'esclave. Pour 
les stoïciens, un esclave et un maître qui n'avaient pas la sagesse 
n'étaient pas moins fous l'un que l'autre. 

C'est le deuxième motif encore qui a fourni à Perse la matière de 
son discours moral. Mais il Ta présenté d'abord sous une forme parti- 
culière dont nous trouvons l'indication chez Sénèque : c'est que la 
vraie liberté n'est pas affaire de droit civil. Nous lisons dans les lettres 
à Lucilius : « In tabellas uanum conicitur nomen libertatis ; quam 
nec qui emerunt habent nec qui uendiderunt » (Epist., 80, 4-5), et 
ailleurs (Nat. quaest., 3, praef. IG) : a Haec res efficit non e iure Qui- 
ritium liberum sed e iure naturae». Cette idée reparaît chez Epictète 
(2, 1, 26) : « Serait-ce donc ne rien faire que de faire faire à notre 
esclave un tour sur lui-môme devant le préteur ? — C'est faire quel- 
que chose — Mais quoi ? — C'est lui faire faire un tour sur lui-même 
devant le préteur. — Pas autre chose ? — Si, c'est encore s'obliger à 
payer le vingtième de sa valeur — Mais quoi ! celui à qui on a fait 
faire cela n'est-il pas devenu libre ? — Pas plus libre qu'exempt 
de trouble moral » (2) Ceci, on le voit, rappelle d'une manière frap- 
pante les vers 73 à 78, ainsi «[ue les vers 124 à 125 de notre satire. 
Faut-il croire qu'Epictète a comui ces vers ou admettre une commu- 
nauté de sources ? Perse a tellement l'habitude de prendre son bien 
où il le trouve que j'hésite à affirmer ici ses droits de propriété. En 
tout cas on peut le féliciter d'avoir, par le choix de ce thème, donné à 
une partie de son développement une couleur bien romaine. Mais la 
couleur stoïcienne n'y fait pas défaut puisque le poète a placé ici une 



(1) I^. Lcjay : Sal. d'IIor., p. 5i(). Voy. d'ailleurs tout le (Irvrloppenieut 
(p. 539 et suiv.). On y trouvera de nombreuses références. 
^^2. Cf. Epictète, i, 1, 33. 



294 ESSAI SUR PERSE 

(liscnsssion de logique sur le syllogisme Quisquam est alius liber, nisi 
daccre uilam cui licel ut uoluit ? licet ut uolo uiuere ; non sum libe- 
rior Bruto ? (v. 83-8o). La liberté y est définie comme elle l'est dans 
les Paradoxes de Gicéron (34 : quid est libertasf potestas uiuendiut 
uelis) (1) et chez Épictète (4, 1, 1 (cf. % 1, 23): 'E/.3u6ôpbç sa-iv b Cûv w; 
,3o'-A£Taf.). Ce n'est pas ce qui choque l'oreille « lavée au vinaigre » du 
stoïcien de Perse : il accorde la majeure, mais il repousse la mineure 
{licet utiuolo uiuere) (2). En effet celui qui n'a pas la sagesse, le stul- 
tus, ne sait pas vivre; et, s'il est esclave, ce n'est pas l'affranchisse- 
ment dans les formes légales qui pourra lui donner ce savoir qu'il n'a 
point, le préteur ne le possédant pas davantage (88-94). Il serait plus 
aisé de faire d'un goujat un bon joueur de harpe. Or, la raison indique 
qu'il n'est licite de faire que les choses dont on est capable : on n'ad- 
ministrera pas de l'hellébore si on ne sait pas la doser ; un laboureur 
n'aurait pas le droit de dire : « Il m'est permis de conduire un navire 
comme je veux » , puisqu'il ignore l'art de naviguer. De môme l'homme 
qui ignore l'art de vivre n'a pas le droit de dire : « Il m'est permis de 
vivre comme je veux», puisqu'il ignore l'art de vivre. 

Un raisonnement semblable se trouve chez Epictète (4, 1, 62-64) : 
« Qu'est-ce donc qui fait de l'homme un être sans entraves et maître 
de lui? Ce n'est pas la richesse, ce n'est pas le consulat, ce n'est 
pas le gouvernement d'une province, ce n'est pas même la royauté. Il 
nous faut trouver autre chose. Or, qu'est-ce qui fait que, lorsque nous 
écrivons, il n'y a pour nous ni empêchements ni obstacles ? — La 
science de l'écriture. — Et quand nous jouons de la cithare ? — La 
science de la cithare. — Donc, quand il s'agira de vivre, ce sera la 
science de la vie ». Gicéron avait déjà dit (Parad., 34) : « Quis igitur 
uiuit, ut uolt, nisi qui recte uiuit f qui gaudct officio, cui uiuendi 
uia considerata atque prouisa est, etc. » Du reste, au fond des raison- 
nements de ce genre, on peut reconnaître le vieux proverbe : « Quam 
quisque norit artem, in hac se exerceat » (Gic: Tusc, 4, 18, 41) (3), 



(1) Cf. Cic: De of}., 1, 20, 70: His... propositum fuit... ut... libertate 
uterentur, cuius proprium est sic uiuere ut uelis. 

(2) V. une discussion analogue dans Épictète, 4, 1, 6L 

(3) Cf. Aristophane: Guêpes, 1431: à'pôoi ti? r;/ ïy.o^tzo; c'.oetT, Ti/vT,v; Horace: 



F. VILLENEUVE 295 

Quant aux exemples qui servent de termes de comparaison, la 
musique (v. 95 : sambucam citius caloni aptaueris alto), la mcdccine 
(v. 100 : diluis elleborum certo compescere puncto nescius examen), 
le métier de pilote (v. 102 : Nauem si poscat sibi peronatus aralor 
Luciferi rutlis...), ils reparaissent souvent dans la prédication stoï- 
cienne et ils sont plus d'une fois rapprochés (1); le fait qu'on les 
trouve ici chez Perse me confirme dans l'impression que ce passage 
vient directement d'une source philosophique. 

Le nom de Masurius (v. 90) pour désigner un jurisconsulte quel- 
conque est peut-être un souvenir d'école, car il se rencontre aussi 
chez Epictète (4, 3, 12) : « Voilà les lois et les injonctions qui nous 
sont envoyées d'en haut. Ce sont elles qu'il nous faut expliquer, elles 
qu'il nous faut respecter, et non pas celles de Masurius et de Cassius ». 

Epictète nous apprend encore que le paradoxe sur la vraie liberté 
n'était pas du goût de tout le monde : « Si, à un homme qui a été 
deux fois consul, tu dis la vérité, qu'au point de vue de la servitude 
il n'y a aucune différence entre lui et ceux qui ont été vendus trois 
fois, devras-tu en attendre autre chose que des coups?» (4. 1, 7). Le 
chevalier Perse n'avait pas à redouter les coups, mais il demande à 
son lecteur de ne pas se mettre en colère (v. 91) : Disce sed ira cadat 
naso... 

Les expressions stoïciennes ou de sens stoïcien ne manquent point 
dans la dernière partie de ce passage (v. 91-131). Le mot officia (v. 94) 



EpisL, 1, 14, 44: quam scit uterque, libens censebo exerceat artem. V. Otto : 
Sprichwôrter, p. 37 {ars 1). 

(1) V. Cic: De off., 1, 24, 83 (exemples du médecin et du pilote) ; Musonius: 
p. 7, 1, et suiv. Hense (exemples du médecin , du joueur du lyre, du pilote : 
le thème développé est d'ailleurs différent) ; p. 20, 6 et suiv. (médecins, 
pilotes, musicien) ; p. 22, 9 et suiv. (médecine et musique) ; p. 39, 18 (médecin 
et musicien ; le pilote est remplacé par un écuyer) ; p. 82, 9 (médecine) ; p. 85, 
7 et suiv. (musique et pilotage); — Sénèque: Epist., 75, 6 (médecin et pilote); 
109, 14. — On trouve le joueur de cithare chez Epictète dans un passage 
que j'ai cité ci-dessus (4, 1, 63) et ailleurs (par ex.: 4, 8, 16) ; il joue un rôle 
chez Horace (dans la parabole de l'acheteur de cithares résumée par Varron 
(/?. /î., 2, 1, 3 : Non omnes qui habent citharam sunt citharoedi) et que nous 
retrouvons chez Epictète, 4, 8, 16: et il se présente avec le cordonnier et le 
navigateur Sat., 2, 3, 104-108. Cf. Lcjay : p. 371-372. 



296 F. VILLENEUVE 

traduit le grec y.aOv/.ov-ra. Le y.aOvj/.iv est un acte dont la raison 
demande et approuve l'accomplisseinent. Mais, — et c'était là une pre- 
ini(''re distinction entre les devoirs, — l'intention de se conformer à la 
loi morale donnait seule aux actes de ce genre un caractère vertueux : 
ils prenaient alors le nom de Y,x-og(kù[xoL-y. (1). D'autre part la paréné- 
tiquc avait multiplié les divisions de toute sorte : de là l'expression 
tcnuia officia ([m trouve son commentaire dans une phrase de Sénéque 
(Epist. , 94, 33) : « Tenues autem differentias liabent (praecepta) quas 
exigunt tempora, loca, personae ». Au vers 93, le mot sfulli a son 
sens philosophique. Un peu plus loin (v. 98) la formule publica lex 
hominum ne désigne pas la loi civile ; il ne faut pas la séparer du mot 
natura qui vient après : il s'agit de la loi par excellence, de la loi 
naturelle que Chrysippe appelait la reine des choses divines et 
humaines (Marcien : Instit., 1 (Vol. I, p. 11, 25 Mommsen= Arnim, III, 
p. 77, n** 314) : h vs[j.oç -âv-wv ijTl iS^^-fAsôç Geûov t£ xal àvÔpw-îvwv 
7:paY;j.aT(ov). 

La vertu étant pour les stoïciens à la fois la science et l'art de vivre 
(cf. supr., p. 2(33), on comprend bien l'expression tibi recto uiuere tcilo 
Ars (ledit (v. 104-10o), u 'Il àpcTT;, lisons-nous encore chez Musonius 
(p. 22, 7 et suiv.), ÏTJ.'J-r^\):^^ ï--!-) ob Os6)p-/;Tr/.'/; jxivcv, iX/.i y.y). -pay.T'.y.r; 
xaQa-sp r^ -z laTpr/.Y; y.a'i r, [j.o'j7v/.r, ». Il y a plus : dès le P"^ siècle avant 
J.-C, les stoïciens définissaient couramment la philosophie comme 
l'art de la vie : « A)'s est eiii?n pliilosophia uitae », dit Cicéron (De 
fin., 3, 2, 4 : cf. Tuscul., 2, 4, 12); de même Sénèque (Epist., 95, 7) : 
« Si aliae, inquit, artes contentae sunt praeceptis, contenta erit et 
sapientia : nam et haec ars uitae est » (2) (cf. fragm. cité par Lactance : 
Instit., 3, 15, 1 (= Haase : Fragm., 9, 17) : « Philosophia, inquit, nihil 



(1) Voir les textes dans iVrnim, III, p. 134 et suiv., n" 491 et suiv. Je signale 
particulièrement le n" 49i (Stobée : Ed., 2, 85, 13) et 498 (Cic.: Ue finib., 3, 
17, 58). 

(2) La suite offre encore l'occasion de deux rapprochements avec Perse : 
« Atqui qubernatorem facit ille qui praecepit : « Sic moue gubernaculum, sic 
uela subiiiitte, sic secundo uento utero, sic aduerso résiste, sic dubium com- 
munenique tibi uindica». Alios quoque artifices praecepta confirmant : ergo 
in hoc idem poterunt artifices uiuendi ». 



ESSAI SUR PERSE 297 

aliud est quam recta uiuendi ratio uel honeste uiuendi scientia uel ars 
rectae uitae agendae ») (1). 

La comparaison du philosophe avec un essayeur d'argent (àpYup:- 
7vw;;.(.)v) indiquée par Perse au vers 106 (v. 105-106 : ueris speciem 
dinoscere calles Nequa subaerato mendosum tinniat auro) était un 
lieu commun de la prédication cynico-stoïcienne. Nous la trouvons au 
moins deux fois chez Épictète : « Le premier et le plus important 
devoir du philosophe, dit-il (1, 20, 7), est d'examiner ses idées, de les 
juger et de n'adhérer à aucune qu'après examen. Voyez comme nous 
avons su trouver un art pour la monnaie, qui nous semble une chose 
de conséquence pour nous, et de combien de moyens se sert l'essayeur 
d'argent pour la vérifier. Il se sert de la vue, du toucher, de l'odorat 
et finalement de l'ouïe. Il frappe sur une pièce, écoute le son, et ne se 
contente pas de la faire sonner une fois : c'est à force de s'y reprendre 
que son oreille arrive à juger (pr,;a; tô SYjvapiov tw /J/iow r.poaiyj.\. xai z-jy 
y.r,xz àp/.£î-:ai 'i/cçr,c7avT:r, àXX' u-b r^"ç ~zWf,z T.po(joyfi^ [;,ou7ix.b; Yivs-ra'.)» (2), 
et ailleurs (2, 3, 3) : « Nous devrions avoir dans les choses de la vie un 
moyen d'apprécier les gens, à l'instar de la monnaie ; nous pourrions 
alors dire comme l'essayeur d'argent : « Apporte-moi telle drachme 
que tu voudras, et je jugerai ce qu'elle vaut » (3). 

Les mots sequenda et euitanda (v. 107) forment l'un avec l'autre 
une antithèse consacrée. Je me borne à citer Horace (Sat., 1, 4, IIS): 
Sapiens uitatu quidque petita sit melius, causas reddet tibi, et Sénè- 
que (Epist., 71, 2) : quotiens quid fugiendwn sit aut quid peten- 
dum (4). Mais, chez Perse comme chez Sénèque, les deux mots ainsi 
opposés répondent aux termes techniques a'.pE-râ et çsjy.Ta appliqués 
aux vertus et aux vices (5). Gela est ici en parfait accord avec la pensée : 



(1) Cf. P. Wendland : Quiesl. Afusonianae, p. 12. 

(2) Rapprochement indiqué par M. Eichenberg: De Pers. sat. iial., p. 20. 

(3) Ce chapitre commence par une chrie tirée de la vie ou de la légende de 
Diogène. L'image venait peut-être de la littérature cynique. 

(4) Cf. Eichenberg: De Persii sat. util., p. 27. Mais M. Eichenberg a toil 
de citer Lucilius 609 Marx: «Quid caiienduin tibi censerem, quid uitcuuUnn 
maxume » : là il n'y a pas antithèse, mais redoublement d'expression. 

(5) Cic: De fin., 3, 11, 3G: Omne autem quod honestum sit, id esse propter 
sejpxpetendion (se. aipstôv : cf. sitpr. p. 273)... g 38: Nihil est enim de quo 



298 F. VILLENEUVE 

Perse veut dire que celui-là seul sait vivre qui a la science des vrais 
biens et des vrais maux. De ces biens et de ces maux , il nous donne 
ensuite (v. 109-112) quelques exemples, choisis, je pense, pour leur 
valeur satirique : en effet la modération dans les vœux, un train de 
maison modeste, l'amitié véritable ne passaient point pour être les 
qualités dominantes de l'aristocratie romaine, tandis que l'avarice 
(v. 111-112) était fort répandue. 

Si on est vertueux, on a la liberté, non pas seulement celle que 
donne le préteur, mais celle que reconnaît Jupiter lui-même (1) : car 
nous retrouvons ici le nom de Jupiter pour désigner l'àme et la raison 
souveraine du monde (v. 114). Cette liberté est inséparable de la 
sagesse. Mais, s'il demeure en nous la moindre parcelle du vieil homme, 
nous sommes incapables d'aucune action libre et vertueuse. Perse 
adhère ici nettement au dogme stoïcien sur le caractère absolu du bien 
et du mal moral : chez ceux qui n'ont pas la sagesse, il ne saurait y 
avoir le plus petit grain de vertu (v. 119-121) : 

Digitum exsere, peccas, 
Et quid tam paruum est ? sed nuUo ture litabis 
Haereat in stultis breuis ut semuncia recti. 
Haec miscere nefas. 

Plutarque rapporte ainsi le paradoxe (De aud. poet., 2S c) : [j.r-.i xi 

à[j,apTcoAbv EÎvai tov àp.a6^\ xspl xavra s' au /.aT^pôoIiv Tbv àiTîfsv. Ainsi tout 
ce que l'homme fait est bien fait s'il a la sagesse (2), mal fait s'il ne 
l'a point, même l'acte le plus indifférent en lui-même comme de tendre 
le doigt. On lit chezÉpictôte(Fragni. 53 Scliweighauser=:15, Schenkl ; 
cf. Entret., 2, 11, 17) : 'I^'.Xcaî^f.a çyjjIv o-i ojck tcv oay.TuXsv kv.zzivziv v.y.fi 
-pojv/.î'.. En effet toute action est coupable qu'on n'accomplit pas en 
vue de se conformer à la loi morale. Les choses indifférentes ne sont 



minus dubitari possit quam et honesta expetenda per se et eodem modo 
turpia per se esse fugienda. 

(1) Cf. Épict., 2, 1, 25: ot cpiXôaoçoi Àsycuaiv uzi oùv. è-i-:p£Ti:o[Jt£V eAe'jÔépoi; sivat 
et jjiT, ToTî TrâTTaiSeufjiévot; • zoZzô Èa-uiv 6 Geo? oùx èTUTpÉTcei. 

(2) Le sage, disait Zenon , fera tout sagement, même d'accommoder des 
lentilles (Athénée : 4, 158 B = Arnim : I, p. 53, n» 217). 



ESSAI SUR PERSE 299 

telles que prises en elles-mêmes : elles sont une matière dont on peut 
faire un bon ou un mauvais usage, mais, au point de vue moral, il 
n'y a pas de milieu entre le bien et le mal : 'Apir/.ti cï ajT;îc , dit 
Diogène Laërce(7, 127), [xy;g£v [ji^ov ilyy.i àpîT-?;; /Si y.ay.b.:. 

La comparaison de l'homme vicieux avec un renard (v. 117) se 
retrouve chezEpictète (1, 3, 7) ; 0'. zasioj; o rtij.ùh qC/.m-zv.z; y.al bqa. h 
'ÇÔK'.q o:.x'jyr,[j.x-:x. Ti'(2p £7Tiv y'ù.o Aoîocpo; /.aW.axor/)-/;; avOpMZî; -q xaw-y;^ ; 
mais elle était traditionnelle , et Perse l'a prise dans Horace (Ars 
poet., 437): Nunquam te fallent animi sub uolpe latentes. L'image de 
la laisse ou de la chaîne comme symbole de la servitude n'était pas 
moins courante (v. 118) (1). L'exemple de Bathylle comme type de 
danseur célèbre (v. 123) était peut-être déjà répandu dans les écoles 
de rhétorique : on le trouve chez Phèdre (5, 7, 5) et chez Sénèque (Nat. 
quaest., 7, 3, 2) ; on le retrouvera chez Juvénal (6, 63). 

L'opposition entre les vrais maîtres, qui sont nos passions, et le 
maître selon la loi, qui exerce sur son esclave une autorité purement 
extérieure (v. 124-131), était consacrée dans le développement du 
paradoxe sur la vraie liberté. Elle n'est, au surplus, qu'une variante 
de l'apophtegme de Diogène sur les serviteurs esclaves d'un maître 
et les hommes qui n'ont pas la sagesse esclaves de leurs passions. 
Gicéron dit (Parad., 33) : «Hic imperator... tum incipiat aliis imperare 
cum ipse improbissimisdominis, dedecori ac turpitudini, parère desie- 
rit», et un peu plus loin : « Non enim ita dicunt (stoici) eos esse seruos, 
ut mancipia, quae sunt dominorum facta nexo aut aliquo iure ciuili, 
sed, si seruitus sit, sicut sit, oboedientia fracti animi et abiecti et arbi- 
trio carentis suo, quin neget omnes leues, omnes cupidos, omnes 
denique improbos esse seruos f » Horace, dans la satire 7 du livre 2, 
applique deux fois (v. 66 et 93) le nom de dominus à la passion ; enfin 
Épictète dit (2, 1, 28 : « Toi môme qui peux conduire les autres 
devant le préteur, n'as-tu point de maîtres (ojosva 'iyzic, y.jpiov ;)? N'as-tu 
point pour maîtres l'argent, une jeune fille, un beau jeune homme, 



(1) V. par ex. Horace: Sat., 2,7, 70-71, et Sén.: De uita beata, IG, 3; on 
rapproche aussi (v. Eichciiberg- : De Persil sat. nal., p. 1(5) Hor.: Sat., 2, 7, 20: 
mais là, aussi bien que dans l'épître 1, 10 (v. 48), le poète songe aux usages 
multiples d'une corde, longe, hàlat,œ, voltige, etc.: cf. Lejay, p. 5G5 (note sur 
Sai. 2, 7. 20) et 540. 



300 F. VILLENEUVE 

le prince, un ami du prince? S'ils ne sont pas tes maitres_, pourquoi 

trembles-tu lorsque tu vas vers l'un d'entre eux? » (cf. 4, 1, 86). 

La métaphore nec quicquam extrinsecus intrat quod neruos agitet 
(v. 128-129) vient d'Horace (sat. 2, 7, 82), mais cette comparaison de 
l'homme avec une marionnette est déjà chez Platon (Lois, p. 664 E), 
et on la retrouve chez iMarc-Aurôle (7,3; 10, 38 et ailleurs) (1) : elle 
était passée à l'état de lieu commun. 

La désignation du foie comme siège des passions (v. 129) n'est pas 
stoïcienne. Les stoïciens faisaient du cœur le siège de la partie maî- 
tresse (to •r,Y£i^.;vty.c;v), qui était elle-même le siège des passions (2). Le 
mot est pris tout simplement comme équivalent poétique de cor. 

Perse institue ensuite (v. 132-153) un dialogue auquel prennent part 
deux abstractions personnifiées. Le procédé n'était pas étranger aux 
maîtres du Portique : Gléanthe en avait usé dans des vers que Galien 
nous a conservés (De Hippocr. et Plat, pi., 5, 6 = Galien, vol. 5, p. 476 
Kûhn, p. 456 Iv. Mûller = Arnim I, p. 129, n° 570). Mais, tandis que 
Gléanthe met aux prises la réflexion (Xivf.jiv.iç) et la colère (Ou ij.ir), c'est- 
à-dire une qualité et un défaut, Perse nous fait assister au conflit de 
deux passions. « Intus et in iecore aegro nascuntur domiiii)), disait-il 
tout à l'heure ; il va montrer par des exemples que l'homme qui n'a 
pas la sagesse est livré, en effet, à une foule de maîtres souvent en 
désaccord les uns avec les autres. On lit chez Sénèque (Epist., 56, 5) : 
« Omnia licet foris resonent, dum intus nihil tumultus sit, dum inter 
se non rixentur cupiditas et timor, dum auaritia luxuriaque non dis- 
sideant nec altéra alteram uexet ». La cupidité (cpiXoTTAouTb, auaritia) 
et le goût du plaisir (ofAYjoovb, luxuria) sont deux formes d'une même 
passion générique, la concupiscence (i-'.B'j;;.^. libido : cf. supr., p. 282), 
ne différant que par l'objet : mais cette différence suffit à les dresser 
l'une contre l'autre. Je ne crois pas que Perse ait voulu faire entendre 



(1) Cf. Lejay : Sat. d'Ror., p. .516: il signale l'emploi de cette comparaison 
dans le Hept xôtuoj du Pseudo-Aristote, 6, d'où elle est passée dans le De 
Mundo d'Apulée, 27, p. 164, 2 Thomas: LigneoUs homimim figiiris. Pour 
M. Aur. V. l'index de l'éd. Stich, s. u. v£upo(77:aaT£"tv. 

(2) Sur le cœur considéré par Chrysippe comme siège de rï,Y£;Aoviy.ôv, v. en 
particulier Chalcidius : Ad Timaeuvi, cp. 220 (= Arnim , II , p. 235, n" 870). 
Sur \'r,';si±rr^'.y.'rj comme siège des passions, cf. supr., p. 288. 



ESSAI SUR PERSE 301 

que l'amour des richesses a, malgré tout, une sorte de supériorité sur 
l'amour du plaisir parce qu'il est moins énervé : l'expression calido 
sub peclore mascula bilis inlumuit quam non exlinxerit urna cicutac 
(v. 144-14o) signifie simplement : « Es-tu fou ? » et le mot mascula 
n'est qu'un synonyme de robusta. Il n'y a donc pas lieu, selon moi, 
de s'appuyer ici, comme le fait M. Houck (De ratione stoica in Pers. 
sat. conspicua, p. 90), sur un passage du De breuitate uitae (7, 1) où 
Sénèque, sans excuser aucune passion, déclare cependant la luxure 
plus déshonorante que celles où survit quelque virihté et, notamment, 
que l'amour du gain. (Licet auaros mihi, licet iracundos enumeres 
uelodia exe reçûtes iniusta ucl bella : omnes isti uirilius peccant : in 
Yenerem ac libidinem proiectorum inhonesla tabès est). 

Le Goût du plaisir ou. si on veut, la Mollesse parle tout naturelle- 
ment (v. 143-153) le langage d'un épicurismc facile et développe le lieu 
commun bien connu sur la fuite des heures. Mais, même ici, on peut 
se demander si Perse ne s'est pas rappelé les idées du Portique : l'ex- 
pression hoc quod loquor inde est (v. lo3) s'accorde bien avec la 
théorie stoïcienne qui définissait le temps Y extension du mouvement 
{■/.vn^iiMz o:i7-r,[jrx) (1) et niait l'existence du présent (2) : admettre 
cette existence, c'était supposer une série de points fixes dans un 
déroulement en réalité continu; il ne fallait donc parler que du passé 
et du futur. Or, c'est bien à cette idée que nous conduisent les mots 
hoc quod loquor inde est si nous les prenons à la lettre. 

Le personnage ainsi tiraillé entre la Cupidité et la Mollesse semble 
avoir reçu quelque principe de philosopiiie stoïcienne : il admet en 
tout cas que le dieu suprême n'est pas indifférent à ce qui se passe 
sur la terre et qu'il s'inquiète de la valeur morale de nos actes : « Sed 
Jupiter audiet », répond-il (v. 137) à la Cupidité qui l'encourage au 
parjure. 

L'homme , dit Perse , résiste parfois à l'ordre impérieux de la 
passion (v. 157-158 : ...cum obstiteris semel instantique negaris 
parère imperio ; cf. Ilor. : Sat., 2, 7, 75-76 : Tune mihi dominus. 



(1) V. Stobôc : Ed., 1, p. 106, 5 Wachs. (frag-ni. d'Arius Didyiu., 2(5 Dicls) 
= Arnim, II, p. 101, n" .")()!). 

[Z) V. Plutarqvio : De riunni. nuliliis, il, p. lOSl C. 



302 F. VILLENEUVE 

renuH inipcriis lujininumqiic Toi tantisquc iiiinor...); mais il ne doit 
pas, pour niilanl, cliaiiter victoire. lia pu rompre une fois sa chaîne, 
mais il l'a encore au cou, il en traîne derrière lui un long morceau qu'il 
sera facile au maître de ressaisir (v. 157- IGO). Je veux bien qu'on cite 
à ce propos Scnè(]ue (De uila beala, IG, 5) : « Sed ei qui ad uirlutcm 
tendit, eliam si multum proccssit, opus est tamcn aliqua fortunae 
indulgentia, adhuc inlerhumana luctanti, dum nodum illuni exsoluit 
etomne uinculum mortale. Quid ergo interest? Quod alii alligati sunt, 
alii adstricti, alii districti quoque. Hic qui ad superiora progressus est 
et se altius extulit, laxam calenam. traliit, nondum liber, iam tamen 
pro libero ». Mais, si l'image est du même ordre, elle n'est pas iden- 
tique, et l'intention est fort différente : la chaîne dont il s'agit ici est 
celle de la fortune (1), et Sénèque parle de l'homme déjà en progrès 
vers la vertu (rp;y.i-T(ov, proficiois), ce qui suppose une série de vic- 
toires sur les faux biens : Perse, au contraire, veut nous faire enten- 
dre que, dans les luttes intérieures, ce n'est rien qu'un succès ou deux 
et qu'il faut attaquer la passion dans sa racine. Sa pensée se précise 
bien dans l'exemple de l'amant de comédie maltraité par sa maîtresse 
et résolu à ne plus mettre les pieds chez elle, mais qui cédera au pre- 
mier appel. Horace s'était servi du môme exemple (Sat., 2, 3, 258-271) 
pour illustrer une idée différente : les caprices des amants sont aussi 
déraisonnables que ceux des enfanls. Quant au morceau imité par les 
deux satiriques, il a lui-même une autre signification : on perd son 
temps si l'on se flatte d'introduire la raison dans l'amour; c'est pro- 
prement se mettre en devoir de délirer avec méthode (Térence : Eun., 
V. 02-63 : nihilo plus agas quam si des operam ut cum ratione insa- 
nias), iMais d'ailleurs l'esclavage de l'amour était un thème classique 
dans le développement du paradoxe sur la vraie liberté : nous le 
trouvons chez Gicéron (Parad., 36). chez Horace (Sat., 2, 7, 46-94), 
chez Épictète (4, 1, 17 et suiv.). 

Pour terminer, le poète s'en prend encore à deux passions particu- 
lièrement impérieuses, auxquelles les stoïciens faisaient souvent la 
guerre : l'ambition (v. 176-179) et la superstition. La première {oîKzv.\}.i!x) 



(1) Cf. Lejay : Sal. d'Hor., p. 546. 



ESSAI SUR PERSE 303 

était, comme la cupidité et le goût du plaisir, une forme de la concu- 
pisceuce (1), la seconde (osij'.ca',;x:vîa). une forme delà crainte (2). 

Nous reconnaissons une fois de plus, dans les derniers vers (189- 
191) le mépris du Portique pour les jugements du vulgaire. 

En somme, le stoïcisme apparaît partout dans cette cinquième 
satire : le thème principal est un des paradoxes delà secte; les thèmes 
accessoires, si le Portique n'en peut toujours revendiquer la propriété 
exclusive, sont au moins de ceux qu'il avait adoptés ; toutes les idées 
sont en accord avec ses dogmes. Nulle part cependant on ne peut 
remonter avec certitude à la source philosophique où Perse aurait 
puisé directement. Nous avons noté des rencontres entre lui et Epic- 
tète. Notre poète avait dû entendre plus d'une fois Musonius, et on 
peut se demander s'il ne s'était pas souvenu ici de quelque diatribe 
du maître sur la vraie liberté. Mais, comme le sujet n'est traité dans 
aucun des fragments qui nous restent de Musonius, l'hypothèse man- 
que d'un point d'appui solide. 



VI 



Dans la satire G, telle que nous lavons, Perse s'en prend aux 
hommes qui, uniquement soucieux d'augmenter leur avoir, se refusent 
tout bien-être sans jamais parvenir à satisfaire leur cupidité ; par 
conséquent, c'est encore une des formes de l'esclavage moral qu'il 
attaque ici. Au demeurant, il n'a guère fait que mettre en œuvre un 
thème tiré d'Horace (Epist., 2, 2, 190 192) : 

Utar et ex inodico ([uaiHum res poscel aceruo 
Tollam, nec Vietnam quid de me iudicet hères, 
Quod nonY)lara dati.i iinienerit. 

Le préambule est adressé à Caesius Bassus et, après des éloges 
contournés et quelques jolis vers descriptifs, il nous amène d'un peu 



(Il Elle vient ici compléter le groupe sig-nalé plus haut (p. 282) et «pic l'on 
formait du rapprochement de l'avarice, de la luxure et de l'ambition. 
,(2) Cl. supr., p. 252. 



304 F. VILLENEUVE 

loin au siijot de la pièce. Perse, après plusieurs autres écrivains (1), 
y raille eu passant le rôve pythagoricien du vieil Ennius. Un stoïcien 
pouvait se permettre cela : bien que l'école n'eût pas de dogme très 
arrêté sur le sort des àines après la mort, il ne semble pas qu'un seul 
des maîtres du Portique ait admis la métempsycose. En revanche, il 
ne faut pas prendre l'expression cor iubet hoc Enni (v. 10) pour une 
formule stoïcienne. Sans doute les stoïciens faisaient du cœur le siège 
de l'àme ; mais il est visible que Perse s'est proposé tout simplement 
de donner à son vers, par l'emploi de la périphrase cor Enni, une 
solennité épique. 

Dans sa retraite de Luna, Perse ne s'inquiète pas de la foule (v. 12 : 
securus uulgi). L'expression est un peu vague : le poète songe-l-il aux 
propos et à l'opinion du vulgaire ? ou l)ien, d'une manière plus 
générale, à toute la vaine agitation des hommes, dont il n'a plus le 
spectacle ? J'entends, en tout cas, qu'il se félicite d'être loin de la 
foule. Sans doute le sage peut être seul partout s'il le veut (2) ; mais 
lui-même, si les circonstances lui permettent de choisir, préférera 
vivre à l'écart du bruit, des rumeurs et de l'activité stérile des grandes 
villes ; seul le devoir de prendre part aux affaires publiques pourrait 
l'obliger à vaincre, sur ce point, ses répugnances. Mais à mesure que 
Néron, s'éloignant de ses débuts, révélait de mieux en mieux sa vraie 
nature, on voyait bien qu'il n'y avait pas de place au Sénat pour un 
philosophe. Thrasea devait bientôt cesser d'y paraître. A plus forte 
raison, un jeune homme qui ne pouvait se flatter d'être encore très 
avancé sur le chemin de la sagesse, avait-il le droit de chercher la 
retraite et de fuir, comme dit Sénèque « la vue et le voisinage du 
forum», se souvenant que, « si les lieux insalubres éprouvent même 
la santé la plus robuste, il en est également de malsains pour une âme 
bien portante, mais qui n'est pas encore accomplie et n'a pas toute sa 



(1) Par exemple Cic: Acad. pr., 2, 16, 51; Hor.: EpisL, 2, 1, 50 et suiv.; 
Prop., 3, 3, 6. 

(2) V. Sén.: Episl., 56, 11 et suiv.: Si bona Me sumus, si receptui cecinimus, 
si speciosa contemnimus : ut paulo ante dicebam , nuUa res nos auocabit, 
nuUus hominum auiumque concentus interrumpet cogitationes bonas soli- 
dasque iam et ccrtas. Leue illud ingenium est ncc sese adhuc reduxit 
introrsus quod ad uocem et accidentia erigitur. 



ESSAI SUR PERSE 305 

force» (Sénèquc : Epist., 28, 6 : Si liccat disponere se, conspcclum 
qiioque et uiciuiam fori procul fugiam. Nam ut loca grauia etiam 
firiiiissimam ualeludinem tcmptant, ita bonae quoqiie menti necdum 
adliuc perfectae et conualescenli siint aliqiia pariim saliibria). 

L'endroit oîi se trouvait Perse était bon pour la santé du corps 
comme pour celle de lame; on y était à l'abri du souffle dangereux de 
l'Auster (v. 12-13 : quid pracparet Auster Infelix pecori, securus). 
C'était un avantage qu'il était permis de rechercher pourvu qu'on ne 
le mit pas au nombre des vrais biens. 

En ajoutant qu'il ne s'inquiète pas non plus de A'oir le domaine du 
voisin plus fertile que le sien, Perse ne songe pas à l'envie mais à 
l'avarice (v. 13-14) ; et il se rappelle un lieu commun de la morale 
populaire ainsi formulé par Publilius Syrus (28) : Aliéna nobis, nostra 
plus aliis placent (1). « Non, dit-il ensuite (v. 15-17), quand tous 
ceux qui sont au-dessous de moi par la naissance s'enrichiraient, je 
ne me rongerais pas pour cela et je ne tomberais pas dans la lésine.» 
Et il en vient ainsi à définir le bon usage des richesses. 

Les stoïciens ne jugeaient pas la richesse incompatible avec la vertu. 
Sans doute ils niaient énergiquement qu'elle fût un bien ; elle peut, 
disaient-ils, être acquise par le vice, et il arrive ([ue, pour l'atteindre, 
nous tombions dans le mal (2). Mais, dans la classe des choses indiffé- 
rentes (ào'.â'fcpa). elle prenait rang parmi celles qui étaient préférables 
{-pzr,-;[j.ivy.). A côté des avantages intéressant l'àme {t.zç\ àr/qy) tels 
qu'un bon naturel, tels que le progrès moral, la mémoire, l'intelligence, 
et des avantages intéressant le corps, tels que la santé et l'intégrité 
des sens, on plaçait les avantages du dehors (è/tôç) : les parents, les 
enfants, la faveur publique, la richesse, tout au moins la richesse me- 
surée (3). Hécaton de Rhodes, disciple de Panétius, disait ex\:pressément. 



(1) V. Otto: Sprlchicôiier, p. i;] s. u. alienus, 1: parmi les textes qu'il cite, 
je retiens Sénèque : De ira, 3, 31, 1 : Nulli ad aliéna respicienti sua placent. 
Cf. Hor.: Sal., 1, 1, 108 et suiv. 

(2) Sén.: Epist., 87, 22: Bonum ex malo non lit: diuitiae fiunt: fiunt autem 
ex auaritia : diuitiae erg-o non sunt bonum. — 28: Quod dum consequi 
uolumus, in multa mala incidimus, id bonum non est : dum diuitias autem 
consequi uolumus, in multa mala incidimus : crgo diuitiae bonum non sunt. 

(^j V. Stobée : Ectog., 2, 82, 20 Waclis. = Arnim, III. p. 34, n° li-2. 

20 



;}!)(; F. VILT.ENEUVE 

au léai;)ifïii!igo de Cicéroii, qui) le sage, à coudition de uc rien faire 
contre la moi'ale et les lois, pouvait tenir compte de ses intérêts 
domestiques : car ce n'est pas pour soi seulennmt qu'on souhaite d'être 
riche, mais pour ses parents, ses proches, ses amis et, par dessus 
tout, pour la république : les fortunes particulières sont la richesse de 
la cite (De off., lî, lîj, 03). L'idée remontait peut-être à Socrate ; nous 
lisons sous son nom, dans Stobée, l'apophtegme suivant : « Il faut 
accueillir la richesse comme une amie serviable et prête pour les belles 
actions» (Floril., 94, 'M Meineke : Tbv -"/.:'jt:v toizzp sTaiv kv-vrr, -/.al 
àT:o;9:z7'.7T;v {'.: -y.: -/.aXàç czi 7Tapa'Aa;j.,jâv£!,v zpirs'.ç). Gela conduisait à 
dire que le premier devoir du riche était d'être bienfaisant : « Gur eget 
indignus quisquam te diuitcf » demande Horace (Sat.,2, 2, 103). Et 
un passage de Musonius prouve que ce thème avait sa place dans la 
prédication cynico-stoïcienne : «Combien, s'écrie-t-il, n"cst-il pas plus 
glorieux de faire du bien à un grand nombre que d'habiter une maison 
somptueuse ! Combien il est plus digne de l'homme vertueux de 
dépenser pour des hommes plutôt que pour du bois et de la pierre ! » 
(p. 108, 14 et suiv. Hense ; -07m [J.kv îV/.XsisTSp^v -yj -ckjii/m: y.v.tvt -z 
-zijSjz ijiz';i~iVi : -inu) 0£ y.y'/.zv,7.'^y.(}\7.(<)-zpzv lo'j ;zva/,î-7.s',v zi: ;j/,a y.al 
'/JJ)zj; -l z\z àvOp(.')-cjç 2vyjJ.T/.z'.y.) Bien entendu, il n'était pas interdit 
au riche d'appliquer à ses besoins personnels une partie de ses 
richesses. C'était une question de mesure ; mais, en pareil cas, la 
limite est difficile à tracer une fois pour toutes. Cependant on pouvait 
prendre comme type de la vie conformée la nature la vie du pauvre: 
pour lui, la nourriture et le logement sont toujours simples, le vête- 
ment est léger, et malgré cela, il est d'ordinaire robuste et bien 
portant, mieux portant que le riche (1). Ne fallait-il donc pas faire au 
riche un devoir de s'astreindre au même régime que s'il avait été 
pauvre, et proscrire le luxe à tous les degrés? Les maîtres de l'ancien 
Porti([uc semblent s'être tenus sur ce point tout près du cynisme. 



Il Epictète, 3, 2G, 23: Tojto ooSf,, ;j./, o'j oJvï, ^t,v àppwTTO'j [iJov^ i-nei -oi -ov 
-CUV •jy.T.v/ô'noi-^ [xJMt — w; u\ oo'jXoi ^waiv, "w; ol ipY^'^c'., "iô; ol 'l'/r^rs[M^ cpiÀo- 
aooo'jv-£î, TiM- ;£ioxoà-:r,; £w7,(T£v..., tm- \iO'^ivt^;, ~w; KAsâvOr,? aux -r/o/.àwtov y.a'. 
àv-Xtov. Mais Epictète ne fait que répéter ici les leçons de sou maître Muso- 
nius (V. p. 104, 5; Hense: o: -.y.'::, tj-.-J,z-j-'j-y.'.^ /cwaEVjt -po-^a'i; '.T/jpÔT7Toî sii'. 
(et la suite;. 



ESSAI SUR PERSE 307 

Zenon se conlcnlait d'alimcnls crus et n'avait pour vêlement qu'un 
manteau léger; Clirysippc aimait à répéter après Euripide : « Que faut- 
il aux mortels sinon deux choses seulement, la semence de Démêler 
et l'eau versée comme boisson, objets tout prêts et propres à nous 
alimenter?)) (V. Arnim, III, p. 177, n" 706); les olives lui semblaient un 
luxe quand on avait de l'ortie (;j.y; < ;j.ci > -z- ' È/.a^av ctO', " ày.aAr,ç;-^v à'/Mv). 
et nous savons combien il vanlait pour l'hiver la purée d'oignons et de 
lentilles (Arnim, III, p. 178, n" 709 a; cf. supr., p. 289). Il s'établit 
ainsi dans la secte nue tradition d'ascétisme (|ui était encore très 
vivante à l'époque de Perse : elle était représentée, dans l'entourage 
môme de ïhrasea, par Musonius : on nous a conservé de celui-ci deux 
entretiens sur la nourriture {lUp\ -pz-yf,: : v. p. 94 et 99 Hense) : aux 
aliments cuits, il préfère les aliments crus, fruits, salade,- lait, fromage, 
miel (p. 95, 4 et suiv.); les viandes, dit-il, obscurcissent la pensée, et 
il recommande de ne pas en manger (p. 93, 11 et suiv.). Deux autres 
entretiens (p. 105 et 109) nous apprennent qu'il ne condamnait pas 
moins le luxe dans le vêtement et dans le mobilier (1). 

Mais, de bonne heure, la casuistique stoïcienne avait cherché des 
accommoclemenls avec la rigueur de ces principes. Certains stoïciens 
allaient jusqu'à permettre l'ivresse au sage sous prétexte qu'il ne 
laissera jamais sa raison dans le vin (2). L'interdiction de la viande 
n'eut jamais, semble-t-il, même pour les plus orthodoxes, la force 
d'un dogme : pour la prononcer, Sextius ne s'était pas réclamé de 
Zenon mais de Pythagore (v. Sén.: Epist., 108, 17). Gicéron suit peut- 
être Panétius lorsque, tout en maintenant le principe que la nourri- 
ture doit tirer sa règle des lois de la santé et non du plaisir, il permet 
d'accorder quelque chose au plaisir à condition qu'on ne dépasse 
point la mesure (M). Sénè({ue (Episl,, 108, 16), après avoir rappelé la 



(1) Je dois beaucoup pour tout ce paragraphe à letude de M. Lojay sur la 
satire 3, 2, d'Horace P. bejay : Sal. iVHor., p. 311 et suiv.l. 

(2) V. dans Stobéc : Erlog., 2, 7, p. 109, 5 \V.(= Arnim, III, p. 103. n" Oi:3), 
le raisonuoiiKMil (jui êlail la source de ce sophisme. 

(3) Cic: De ()//'., 1,30, 100: Ex: quo intelleg-itur corporis uoluptatem non 
satis esse dig-iiaia hominis praestantia, eamque eonlcmni et reici oporlere ; 
sin sil quispiam qui aliquid Lribual iioluptali, diUgeiilcr ci Icnendum esse eius 
f'ruetidae modum. Itaque uictus cultusque corporis ad ualetudinem referatur 



;!0S F. VILLENEUVE 

ivulo asc(''li({iu> (|iril avait adoptée (luelquc temps dans sa jeunesse, 
indique qu'il s'était toujours abstenu depuis de cert;iines délicatesses, 
mais il ajoute : « Cetera proiecta redierunt , ita tamen ut quorum 
ahstineidiani iiderrupi moduni seruem et quidem abslinentiae proxi- 
miorem, nescio an difficiliorem quoniam quidem absciduntur facilius 
animo quam temperantur ». 

Cette frugalité mitigée, dont l'OfelIus d'Horace donne les règles 
(Sat., 2, 2), semble avoir été la loi de Perse dans l'usage d'une fortune 
assez considérable. Il nous le dit nettement (v. 15-24) : il entend se 
tenir à égale distance de la lésine et de la prodigalité (1). Il ne sera 
pas de ceux dont tout le luxe est, dans les grands jours, d'arroser 
leurs légumes secs d'un peu de saumure achetée pour la circonstance ; 
mais il n'entend pas non plus livaliser avec les viveurs : il ne sert pas 
de turbots à ses affranchis, et son palais ne sait pas distinguer une 
grive femelle d'une grive mâle. Il était, pour suivre cette voie moyenne, 
d'autant plus à l'aise qu'il n'oppose pas sa manière de vivre aux pra- 
tiijues de l'ascétisme, mais aux habitudes sordides de l'avarice. Or, 
les stoïciens condamnaient l'avarice : elle était pour eux une des 
espèces de la concupiscence (i-'.Oj;^^) et procédait d'un jugement 
faux sur la valeur véritable de la richesse : l'avare met cette valeur 
dans l'acquisition et la possession alors ({u'elle est uniquement dans 
l'usage. Nous lisons chez Télés (Hense : Teletis reliq. -, p. 37, 0) : 

r/£',v . c'jç ck y.-r,'}.7.-.x ' z'-jz aàv y^? ■/pajOa'. -.ziz •jt.'j.z'/z'jz'm . z'jz z\ ;j.ivcv 
■/.r.'.Tvi^Oa- :jt£ ïxj-zIz -zzii'j.v/z-jz z'j-.i yjj.z'.z [j.i-y.z'.zzv-y.z. Cette opposi- 
tion entre la possession et l'usage est d'ailleurs antérieure au stoï- 
cisme ou même au cynisme. On la trouve chez Platon (Eulhyd., 
p. 280 D) et chez Aristotc (Eth., p. 1120 a S) (2). Elle a été reprise 
par Plutarque, qui, comme Télés, l'applique directement à l'avarice 
(De cupid. diu., p. 525 13): «L'amour des richesses, dit-il, est un 
despote exigeant et impitoyable : il force d'acquérir et il défend d'user » 



et ad uires, non ad uoluptatem (Cf. Musonius, p. 105, 4 : çTjUt ot'r/ r/.orôv [ih 
a'jTvjî (se. ~'^; Toocp-^^i — oiî'ÏTBai 'jy^^'-^'^ '^ ^•^'- ^■^'/J-''')- 

(1) Sur les vers 18-19 (Discrepet his alius : geminos, horoscope, uaro Pro- 
ducis genio), je renvoie à ce que j'ai dit ci-dessus, p. 289 et n. 3). 
. [Z) V, 0. Hense : Telelis rel.^, p. xlix et p. 37 n. 6. 



ESSAI SUR PERSE 309 

(aAA (OTTsp '^y.zzly. y.at-ixpà oéjri'.va, y.TajOa', y.kv y.'n.'i-/.y.'lv. (sc. r, o'.Xcz'/vCJTÎa). 
(ypri^Oa'. ok 7.(.)AJs'.) (1). User, voilà précisémeiiL ce que Perse veut faire : 
Ulai'Ggo, utar (v. 22) (2). Ce n'est nullement un devoir que d'amas- 
ser ; il ne faut pas aller au delà de ses ressources, mais on peut 
dépenser entièrement la récolte de l'année, puisqu'il suffit de travail- 
ler le sol pour lui faire produire une moisson nouvelle. Le devoir 
pour le riche, c'est de venir en aide à autrui, dùt-il pour cela entamer 
son capital (v. 31-32 : de caespite uiuo frange aliquid, largirc inopi). 
Perse parle ici le même langage qu'Hécaton ou que Musonius ; seule- 
ment, par souci d'art et pour faire un petit tableau, il a pris un 
exemple particulier, celui de l'ami naufragé (v. 27 et suiv.) : 

Ast uocat officium : trabe rupta Bruttia saxa 

Prendit amicus inops 

Nunc et de caespite uiuo 

Frange aliquid, largire inopi, ne pictus oberret 
Caerulea in tabula. 

En réalité, l'avare ne travaille que pour son héritier ; et l'héritier 
peut être un personnage des moins intéressants, uniquement soucieux 
de jouir. Sans doute, s'il est mal satisfait, il ne rendra au mort que 
des honneurs médiocres. Mais ces honneurs, il est Aàsible que l^erse 
ne s'en soucie guère, et cela est bien d'un stoïcien. Le Portique avait 
suivi sur ce point la doctrine cynique, telle qu'on la trouve nettement 
formulée chez Télés (Hense -, p. 31, 1) : « Si tu n'es pas enseveli, dit 
ce dernier, mais jeté sans sépulture, oii est l'inconvénient ? où est la 
différence si on est consumé par le feu ou dévoré par les chiens ou bien 
par les corbeaux, étant au-dessus de terre, ou par les vers, étant sous 
terre? »(3). Nous pouvons inférer d'un passage de Cicéron (Tusc, 1, 
4o, i08) que Chrysippe avait longuement développé cette thèse (4). On 



(1) Musonius avait dit (p. 27, 14, Hense): è-1 yp^ixi-Mv ijtr, rpo-'.aàv -vj 

(2) Le mot est pris à Horace [Eplsl., 2, 2, 100); pour ridée, on peut rap- 
l)roclier aussi Hor.: Sal., 1, 1, 73 : Nescis quo ualeat nummus? quein praebeat 
usum? et Perse: Sat., 3, 69-70 (discite) quid asper ulile numiuus habot. 

(3) Cf. Hense : 2'el. rel.^, p. en et suiv. 

(4) Cf. Lactance : Insl. diu., (i, 12 = Arnim, HI, p. 180, n''751 [C(. le u" sui- 
vant = Sextus Emp.: Adu. malli., 11, 194). 



310 F. VILLENEUVE 

la rotroiive clioz Sunèquc (EpisL, 92, 34-3o) : « Ille diuinus animus 
egi-essurus lioniiiicm, quo receptaculum suum confcratur, ignis illud 
exurat an terra contegat, an ferae distrahant, non magis ad se iudi- 
cat perlinero quam secundas ad editum infantem. Utrum proiectum 
aues différant an consumatur canibus data praeda marinis, qui ad 
illum, qui nullus ?... Neminem de supremo officio rego ; nulli reli- 
quias meas commendo. Ne quis insepultus esset, rerum natura pro- 
spexit ». Et Lucain, condisciple de Perse chez Cornutus, a dit (Phars., 
7, V. 810et suiv.) : 

Tabesne cadauera soluat 
An rogus, haud refert ; placido natura reccptat 
Cuncta sinu, finemque siii sibi corpora debent. 

D'autre part, Perse se montre peu préoccupé des propos qu'on 
pourra tenir sur son compte après sa mort. Le philosophe, durant sa 
vie, n'attache aucune importance à l'opinion du vulgaire : comment 
pourrait-il, au delà du tombeau, accorder une valeur à celle d'un 
Bestius qui méprise la philosophie ? 

Faut-il admettre avec Nisard (Poètes latins, I, p. 243-244) que le 
poète, dans la longue sortie oii il menace son héritier de dissiper son 
bien (v. 41-74), « brûle en cachette un grain d'encens idolâtre sur les 
autels d'Épicure »? Je ne crois pas ; je ne vois ici qu'un artifice de 
composition, un moyen ingénieux de railler les héritiers avides en 
dénonçant du mèmc'coup la folie de l'avarice, dont l'effort n'aboutit 
qu'à les enrichir (1) : toutes ces privations, c'était donc pour qu'un 
viveur pût un jour se gorger de foie gras et faire l'amour avec des 
femmes de haut rang (v. 69-74) ? Pour sa part. Perse ne veut pas 
jouer ce rôle de dupe. Mais s'il refuse de se contenter de l'ortie chère 
à Chrysippc (2), sa débauche demeure frugale : il mettra simplement 
un peu plus d'huile sur ses légumes : nunc, nunc hnpensius unge, 
unge, puer caules ! (v. 68-69). Tout le morceau est ironique : ce n'est 
pas la gaminerie d'un écolier qui s'émancipe. Il me semble que l'al- 
lusion au triomphe truqué de Caligula (v. 43-49) rend l'ironie plus 
sensible encore : l'héritier n'aurait rien à dire (v. 49 : quis uetat ?) s'il 



i 



1 > Perse a pu prendre cette idée chez Horace ; Sat., 2, 3, 123 : Filius aut 
etiam haec libertus ut ebibat hères, Dis inimice senex, custodis ? 
[2) Cf. supr., p. 307 iV. Arnim, HI, p. 178, n" 709»). 



ESSAI SUR PERSE 311 

plaisait à Perse de dépenser beaucoup d'argent pour s'associer aux 
extravagances d'un fou. 

Perse a peu demandé à la philosophie pour étoffer ce développe- 
ment satirique. On peut noter comme stoïciens les A-^ers (57-60) où il 
marque son dédain pour la noblesse de naissance : pour peu que nous 
remontions dans le passé, nous épuisons bien vite la liste de nos 
aïeux et nous rencontrons, au point de départ de notre généalogie, 
quelque fils de la terre (v. 57 : Progenies terrae). Nous lisons aussi 
chez Sénèque (Epist., 44, 4) : « Omnibus nobis totidem ante nos sunt. 
Nullius non origo ultra memorian. Plato ait : « Neminem regem non 
ex seruis esse oriundum, neminem non seruum ex regibus ». Omnia 
ista longa uarietas miscuit et sursum deorsum fortuna uersauit ». Mais 
c'est là un thème qui, des écoles de philosophie, était passé dans les 
écoles de rhétorique, comme en témoigne ce trait de Julius Bassus, 
rapporté par Sénèque le Père (Gontr.,1, 6,4): «Quemcumque uolueris 
reuolue nobilem : ad humihtatem pcruenies ». On peut en dire autant 
de la course du flambeau (v. 61) : on trouve cette allégorie pour la 
première fois dans Platon (Lois, 6, p. 776 B : YswwvTâ; -z /.al i/.-rps- 
çcvTaç -y.lzy.z ■/.j.^y.r.iz 'i.y.[)-y.zj. tbv jjicv zapao'.oov-raç y'iXziz ïz aXXtov) , et 
l'auteur de la rhétorique à Hérennius (4, 46, 59) la cite comme un 
exemple des comparaisons dont les orateurs ornaient leurs discours (1). 
Mais une autre comparaison qu'on relève dans les derniers vers de la 
satire doit bien un de ses termes au stoïcisme. Perse veut faire sentir 
ce qu'il y a d'insatiable dans l'avarice, et il dit : «Un homme cupide 
n'est pas plus capable de se déclarer satisfait du gain déjà acquis 
qu'il n'est possible de mener le sorite à sa fin ». Horace avait déjà fait 
allusion à ce raisonnement célèbre (Epist, 2, 1, 45-47) : 

Utor permisse caudaeque pilos ut equinae 
Paulatim uello et démo unum, démo etiam unum 
Dum cadat elusus rationo ruentis acerui, 
Qui redit ad fastos. 

Seulement Perse, par piété stoïcienne peut-être, a voulu rappeler le 
nom de l'inventeur, et il interpelle Ghrysippe (v. 80) : 

Inuentus, Chrysippc, tui finitor acerui. 



ri) Cf. O. Jahn : Sal. de Perse, p. 226. 



31? F. VILLENEUVE 

Tout (•oin[)l(> fait, bien que celte sixième satire ne contienne rien 
([ui soit contraii'e aux principes du Portique, elle n'a pas au même 
degré que les quatre autres morceaux philosophiques le caractère 
d'une leçon de stoïcisme. 



Si maintenant, laissant de côté la première satire, oi!i l'actualité 
tient une si large place, nous cherchons s'il existe un lien entre les 
autres, nous voyons tout de suite que les satires 3, 4 et 5 forment une 
sorte de longue exhortation à l'étude de la sagesse, qui seule peut 
nous donner la santé morale, nous apprendre à nous connaître nous- 
mêmes et faire de nous des hommes vraiment libres. Les satires 2 et 
6 traitent deux points de morale pratique particulièrement intéres- 
sants pour les Romains, peuple rehgieux et riche : la prière et le bon 
usage des richesses. On ne saurait donc, comme a fait Nisard (Poètes 
latins, I, p. 245), accuser Perse d'avoir « pris un à un les principaux 
axiomes de sa secte » et de les avoir «mis en vers, à peu près comme 
ce fanatique de nos cinq codes qui s'était mis à rimer quatre ou cinq 
mille articles de législation ». Une seule fois, dans la deuxième partie 
de la satire 5, le thème est un des dogmes du Portique, et un de ceux 
qui heurtaient le moins le sens commun ; partout ailleurs nous avons 
affaire à des sujets très généraux, et le stoïcisme apparaît seulement 
dans la manière dont ils sont traités (1). On a même pu soutenir ce 
paradoxe que Perse n'est stoïcien que par moment et d'une manière 
pour ainsi dire inconsciente (2). Cette affirmation audacieuse ne résiste 
pas à l'examen, mais il est bien vrai que notre poète a fait tout 
autre chose que versifier un cours de philosophie stoïcienne. Il n'est 
pas sorti de l'éthique, et, dans l'éthique même, il n'a retenu que 
quelques questions essentielles pour la conduite de la vie, eu évitant 



(1) D'ailleurs, comme le fait remarquer M.Wendland [Die hell.rdm.KiiUur^ 
p. 84), « Was wir von stoischen, kynischen, neupythagorischen Moraltrak- 
taten haben, ist in der Wahl der Themata, Tendenz, Haltung- g'ieichartig-, 
nur in Ton und Nuance verschieden ». 

(2) A. Bucciarelli iJJlrum A. Persius Flaccus doclrinae stoicae sit sectator 
idem et interpres, Rome, 1888, p. 10' , cité par Burnier : Pei'se et le néo- 
stoicisme, p. 40. 



ESSAI SUR PERSE 313 

presque toujours les discussions d'uu caractère technique. A ce point 
de vue ou ne peut pas dire qu'il ait t'ait violence aux traditions du 
genre, puisque, depuis Lucilius (1), la causerie en vers aimait à pren- 
dre la morale pratique pour objet. Déjà même, Horace y avait, par 
deux fois, enveloppé un sermon stoïcien. Mais il s'amusait, tandis que 
Perse s'est proposé très sérieusement de mettre la satire au service 
d'une doctrine ; seulement, comme il écrivait pour le grand public, il 
a évité tout ce qui était controverse d'école et il a laissé dans l'ombre 
les paradoxes trop audacieux. Les dogmes stoïciens que nous avons 
relevés chez lui sont pour une bonne part de ceux où la diatribe et 
l'homélie cherchaient leur matière : on se rappelle les nombreux rap- 
prochements que nous avons pu faire entre Perse d'un côté, Muso- 
nius et Epictète de l'autre. Plusieurs de ces dogmes figuraient déjà 
dans les satires ou les épîtres d'Horace; d'autres avaient pénétré dans 
les écoles de rhétorique. Ainsi, malgré le ton volontiers tranchant de 
ses vers. Perse a été, comme poète philosophe, un peu timide ; il n'est 
à aucun degré le Lucrèce du stoïcisme. A-t-il redouté de n'être point 
suivi s'il montait résolument jusqu'aux hauteurs métaphysiques de la 
doctrine? ou bien n'avait-il pas assez de force d'esprit pour tenter de 
s'y élever? Il faut noter, pour être juste, que les philosophes, lorsqu'ils 
s'adressaient aux gens du monde, n'avaient pas l'habitude de faire 
beaucoup de métaphysique : en pareil cas ils s'enfermaient de pré- 
férence dans la morale. Aussi bien se préoccupaient-ils surtout, lors- 
qu'ils ne recherchaient pas les applaudissements, d'émouvoir les âmes 
et de les amener à l'étude de la philosophie. Perse, qui n'était pas un 
dialecticien et qui écrivait pour tout le public cultivé, dut naturellement 
borner son ambition à mettre en œuvre d'une manière intéressante 
et à revêtir d'une forme neuve, ou renouvelée , des idées dont les 
prédicateurs stoïciens nourrissaient depuis longtemps leur éloquence. 
Il nous reste à chercher s'il y est parvenu. 



(1) Il semble même que Lucilius eût consacré un livre entier (le 15°) à 
célébrer les bienfaits de la pliilosophie: cf. Marx: fAiril. reliq., II, p. 192. 



QUATRIÈME PARTIE 

LA COMPOSITION ET LE STYLE DANS LES SATIRES 

DE PERSE 



CHAPITRE PREMIER 
La composition et les procédés de développement 

Parentes par le fond des diatribes stoïciennes, les satires de Perse 
s'en rapprochent-elles encore par la disposition ? La lecture la plus 
rapide et la plus superficielle suffit à montrer qu'on y retrouve un 
grand nombre des procédés de composition et de développement déjà 
employés par Horace. INIais on sait qu'Horace était, à ce point de vue, 
le continuateur de Lucilius et que tous deux ont fréquemment donné 
à leurs causeries en vers une allure assez voisine de celle de la dia- 
tribe. Gomme l'imitation directe d'Horace est partout visible dans 
l'œuvre de Perse, il faut prendre garde en bien des cas d'attribuer à 
l'influence du sermon stoïcien ce qui relève uniquement des traditions 
de la satire. 

I 

La composition dans les diatribes 

Je veux rappeler i(;i (|ue la diatribe cynico-stoïcienne est une leçon 
de morale sur un sujet simple, soit qu'elle se propose de rectifier les 
préjugés du vulgaire sur l'homme, sur le bien et le mal, sur la divi- 
nité, et traite, par exemple, de l'indépendance, de la richesse et de la 



316 F. VILLENEUVE 

pauvrolr, do l'exil, de la Providence, soit qu'elle développe quelque 
dogme ou quelque paradoxe philosophique, soit qu'elle s'attache à 
donner des préceptes pratiques et nous dise comment nous devons 
nous alimenter, nous vêtir, nous loger, nous conduire avec notre 
femme, nos enfants, nos amis (1). En général le sujet est posé dès le 
début, directement ou sous forme de question ; parfois le préjugé que 
le philosophe se propose de réfuter est formulé tout d'abord. Le déve- 
loppement est, presque toujours, une discussion, présentée en grande 
partie sous la forme d'un dialogue ou d'une série de dialogues fictifs. 
Mais cette discussion est conduite avec plus ou moins de méthode. 

Dans les diatribes de Télés, qui, peut-être, suivaient d'assez près 
celles de Bion, elle est peu serrée. Je prends, par exemple, la diatribe 
qui traite de lexil (Ilspl (pu^viç, p. 21 et suiv. Hense"). L'auteur indi- 
que d'abord que l'exil ne saurait altérer en nous la raison : un acteur 
perd-il son talent lorsqu'il joue sur une terre étrangère? Il montre 
ensuite que l'exil ne nous prive d'aucun bien : ni des biens de l'àme 
— et Télés nomme ici différentes vertus — ; ni des biens du corps — 
et il fait remarquer que rien n'empêche un exilé de se bien porter, que 
même il se porte mieux parfois que dans son pays natal — ; ni des biens 
de la fortune — on a vu des hommes que l'exil a faits plus riches qu'ils 
n'étaient, et Télés cite des exemples tirés de la mythologie et de l'his- 
toire. On dira : « L'exilé ne peut exercer de magistrature, on ne se 
fie pas à lui, il n'a pas la liberté déparier » . Télés répond par l'exem- 
ple d'un certain nombre d'exilés devenus les lieutenants, les confi- 
dents, les conseillers des rois. — « Sans doute, mais les exilés n'exer- 
cent pas le pouvoir chez eux » — . Les femmes non plus, réplique 
Télés, ni les enfants, ni les adolescents, ni les vieillards trop âgés. 
Peu importe d'ailleurs le nombre de ceux à qui on commande; et, par- 
tout, on a un homme à gouverner : soi-même. Télés poursuit en exa- 
minant une à une d'autres plaintes contre l'exil : que l'exilé n'a pas 
la faculté d'aller dans sa patrie ; que c'est un affront d'être banni par 
des gens qui valent moins que nous ; qu'il est pénible de découvrir 
l'ingratitude de sa patrie, de ne pas achever sa vie là où l'on est né, 
d'être traité de métèque, de ne pas être enterré dans le sol natal. Et, 



(1) Cf. Wendlaud : Hell. rom. Kult?, p. 80-87, et les notes. 



ESSAI SUR PERSE 317 

chaque fois, il s'attache à montrer, par des raisonnements, des compa- 
raisons, des exemples, que la plainte est sans fondement. 

La composition, on le voit, n'est guère compliquée. Mais il n'est pas 
toujours facile de voir si l'ordre des parties est l'effet d'une construc- 
tion logique ou si elles se succèdent un peu au hasard. 

Il y a plus de méthode dans le sermon du Stertinius d'Horace 
(Sat., 2, 3). Le sujet en est le paradoxe stoïcien sur l'universelle 
folie : -y.: a-fpMv [ixi^i-xi. L'orateur définit d'abord la folie ; puis il 
montre, dans une première partie que, si Damasippe est fou, ses 
créanciers le sont au moins autant que lui (v. 41-81). Dans une 
deuxième partie qui «s'adresse à toute Thumanité «, il prétend prou- 
ver que « tous les hommes sont fous parce qu'ils sont possédés d'un 
des quatre vices suivants : auarltia (82-157), ambitio (lo8-223), laxu- 
ria (22i280), superstifio (281-295). Le sermon proprement dit est 
donc en quatre points. Le deuxième et le troisième sont eux-mêmes 
subdivisés en deux parties. Stertinius peint successivement l'ambitieux 
bourgeois et l'ambitieux cruel (158-186 et 187-223), la folie du luxe et 
la folie de l'amour (224-24G et 247-280) » (Lejay : Sat. d"Hor., p. 356). 
Il ne faut pas s'exagérer, d'ailleurs, le caractère méthodique de ce 
plan : on pourrait sans inconvénient changer l'ordre des parties. D'un 
autre côté « les développements sur l'avarice et sur l'ambition ont 
leur annonce et leur conclusion particulières (82-83, 158-159, 159- 
167, 220-223). Le troisième développement est annoncé (v. 224). 
Mais il n'a pas de conclusion ; et le quatrième point, sur la supersti- 
tion, n'a ni annonce ni conclusion». On voit que la symétrie est loin 
d'être parfaite, d'autant plus qu'il y a disproportion entre les quatre 
développ(Mnents : « Nous tombons de 76 vers à 66, puis à 57, puis à 
15... Le prédicateur populaire n'a ni prévu son discours ni calculé sou 
effort. Il s'essouffle en parlantet finit court ». (Lejay, p. 357). 

Les diatribes de Musonius se distinguent par leur disposition claire, 
l'ordonnance systématiqu(^ des pensées, la largeur de l'exposition qui 
use souvent de la période, l'absence d'effets violents, la rareté des 
citations et des traits, le rôle restreint du dialogue fictif (1). Musonius 



(1) Nous avons vu i cf. supr., p. 135) que chez Bion, lu diatribe s'apparentait 
à l'éloquence asiati(pie. Musonius avait subi peut-être rinCluencc de Fatti- 
tisme. V. Wendland : IlelL nhn. Kiiltur'i, p. 80 : « Wie die alte Diatribe die 



;!1S F. VILLENEUVE 

coinmoiico loujours par délimiter iiotlciiicnL la qucslioii qu'il se pro- 
pose de Irailei", et il s'interdit ensuite loiitc digression. Comme ïélès, 
il a démontré (pie l'exil n'est pas un mal, et un certain nombre de 
thèmes sont connnnns aux deux diatribes. Mais la disposition n'est 
pas la même dans l'une et dans l'autre, et, bien que l'ordre suivi 
par Musonius puisse sembler assez arbitraire parfois, on sent chez lui 
le souci de terminer sa démonstration par les arguments les plus 
forts : la dernière partie montre, en effet, que l'exil ne nous enlève 
aucun des vrais biens, puisqu'il nous laisse toutes nos vertus, si 
nous en avons. Si notre exil est juste, nous devons le supporter 
comme tel; s'il ne l'est pas, le malheur est pour ceux qui ont été 
injustes. 

Bien qu'Épictète fût le disciple de Musonius, on trouve dans ses 
diatribes (1), telles qu'Arrien nous les a conservées, plus de brusquerie 
et aussi un ordre moins régulier. Perse n'a pu ni les entendre ni les 
lire. Je veux pourtant en dire quelques mots parce que c'est la col- 
lection de diatribes stoïciennes la plus riche qui soit parvenue jusqu'à 
nous. 

Je prends d'abord à titre d'exemple le chapitre 16 du liv. 2. Epictète 
y développe cette idée que nous devons nous exercer à ne pas cher- 
cher le bonheur hors de nous. 11 commence par rappeler les principes : 
le bien et le mal sont dans notre libre arbitre ; tout ce qui ne relève 
pas de notre libre arbitre est indifférent. Dans une série de questions 
pressantes (2). le philosophe demande à un personnage indéterminé 
s'il s'est préparé à appliquer ces principes hors de l'école, quand il 
sera en face des choses. L'orateur, le joueur de harpe, même habiles, 
sont inquiets au moment de se faire entendre, parce qu'ils n'estiment 
pas la louange et le blâme de la foule à leur juste valeur. Il en est de 
même de nous tous : nous ne nous attachons qu'aux choses extérieu- 



lebliaft bewegte, temperamontvollc, prickehido. Bercdsamkeit der helleni- 
stischen Zeit, so zeig-t die jungc den gleichmâssigcn FIuss dor atlizistischen 
Rhetorik ». 

(1) Je n'oublie pas qu'il y a dans le recueil d'Arrien , à côté des diatribes 
proprement dites, quelques conversations véritables. 

(2) Sur le caractère passionné de l'éloquence d'Épictète, cf. R. Hirzel : Der 
Dialog., II, p. 247. 



ESSAI SUR PERSE 319 

res. Coniniciit, dès lors, ne pas nous tourmeutci"? Et nous irons, après 
cela, demander h Dieu : « Fais que je n'aie point de tourment » ? 
« Insensé ! s'écrie Epictète dans une brusque apostrophe, tu as besoin 
de te moucher, et tu iras demander à Dieu, qui t'a donné des doigts, 
d'empêcher tes narines de couler ? Ne t'a-t-il pas donné aussi, contre 
les épreuves, la patience et le courage? » Mais c'est le succès de nos 
actes qui nous préoccupe, non point notre conduite même qui seule, 
pourtant, dépend de nous. Epictète développe alors longuement, en 
multipliant les comparaisons et les exemples, l'idée que nous ne 
savons pas voir les choses et que nous nous attachons follement à ce 
qui n'est pas à nous. Et pourtant on n'est pas philosophe, eùt-on étu- 
dié la philosophie pendant des années, si on ne s'est pas incliné, par 
un acte de libre soumission, devant la volonté divine. Prenons pour 
modèle Hercule : c'est pour obéir à Dieu qu'il s'en est allé partout, 
redressant les iniquités et les injustices. Soumis à Dieu, chassons les 
passions de notre cœur; le bonheur n'est qu'en nous. 

En somme nous avons là une série de développements autour d'une 
idée plutôt qu'une dissertation composée avec méthode. C'est l'im- 
pression que laissent presque toujours les diatribes d'Epictète : il se 
propose pour thème un principe stoïcien, puis il insiste de toutes les 
manières sur ce principe, plutôt qu'il n'en fournit une démonstration. 
Mais, d'ailleurs, il pose presque toujours de façon fort nette, et dès le 
début, le sujet de sa conférence et il nous y ramène ordinairement 
dans sa conclusion, Il lui arrive cependant de partir d'un cas parti- 
culi(T pour arriver à l'idée générale : c'est ainsi que, dans le chapitre 7 
du livre 4, il se demande ce qui nous fait redouter un tyran, et, quand 
il a répondu à la question, nous voyons que, là encore, il s'agit pour 
lui de montrer que rien ne doit nous émouvoir de ce qui est extérieur 
à nous. 

De ces quelques exemples (1) nous pouvons conclure que la diatribe 
cynico-stoïcienne, à ne la considérer que dans sa disposition générale, 
se caractérise d'ordinaire par l'unité du sujet, mais n'offre pas toujours 
un progrès véritable dans la marche du développement ; souvent le 



(1) On pourrait on chercher aussi chez Plutarquo : des traités comme le 
Uty. ç'.XorXo'jTia; imitaient peut-être de près la manière de l^ion : cf. R. Hciuze : 
pe Horatio Jiionis iinitalore, p. 18-19. 



3-îO F. VILLENEUVE 

lien (les pailies osL assuré par l'idée ccnli'ale plulôL que par un cnchai- 
uenienL logique rigoureux. Cela revient à dire que, par la composition 
aussi bien que par le style, la diatribe est une sorte de déclamation 
philosophique plutôt (pi'une variété de l'exposition dialectique. 



II 



La COMPOSlTIOiN DANS LES SATIHES d'HorACE 

Les satires d'Horace, y compris les satires morales, se laissent beau- 
coup moins aisément ramener à l'unité. La diatribe est un discours, 
même lorsqu'elle emprunte les procédés du dialogue ou affecte le ton 
de la causerie ; la satire d'Horace est véritablement une causerie. Le 
poète, à force d'art, réussite nous donner l'illusion qu'il n'a pas arrêté 
son plan, que nous assistons au travail môme de sa pensée, que l'en- 
semble s'organise peu à peu par l'association spontanée des idées (1). 
Non seulement il est rare chez lui que le sujet soit posé nettement dès 
le début comme un thème à développer, mais il arrive que nous ayons 
à le chercher à travers les digressions, les parenthèses, les confi- 
dences ; et parfois, après cette recherche, la réduction à l'unité appa- 
raît impossible. Il y a entre la diatribe cynico-stoïcienne et la satire 
d'Horace toute la différence qui peut séparer une leçon dogmatique et 
volontiers pédantesque d'une des formes les plus souples et les plus 
aimables qu'ait jamais revêtue la littérature personnelle. Et qu'Horace 
lui-même en ait eu conscience, c'est ce que prouvent les trois satires 
du second livre (2, 3, 7) oii il s'est donné le plaisir d'imiter, avec 
une fidélité qui est une ironie, le sermon philosophique. 

Après cela, je ne fais pas difficulté de convenir qu'on retrouve 
chez Horace un bon nombre des procédés de développement les plus 
employés par les prédicateurs cyniques ou stoïciens : la prosopopée 
sous toutes ses formes; le dialogue fictif, soit entre l'auteur et un 
interlocuteur, anonyme ou non, soit entre deux personnages qui peu- 
vent être pris dans la fable ou dans l'histoire, ou demeurer à l'état 



[1) Cf. Cartault: Etude sur les satires (V Horace, p. G4. 



ESSAI SUR PERSE ^ 321 

de types généraux: ; les interrogations qui ne sont que des artifices 
oratoires et celles qui, par la figure appelée oiaX^Y'-^l-'-îç, sont suivies 
d'une réponse donnée par l'auteur lui-même ; les exemples et les 
anecdotes tirés de la mythologie, de l'histoire, de la réalité contempo- 
raine ; les fables et les courtes scènes traitées à la façon de petits 
mimes. Ces procédés, il se peut qu'Horace et, avant lui, Lucilius les 
aient empruntés à la littérature morale de la Grèce, mais cela n'em- 
pêche point que la satire d'Horace ne soit tout autre chose qu'une 
diatribe en A^ers. 

Gela dit, il nous sera facile de voir si Perse est vraiment le continua- 
teur d'Horace ou s'il n'a fait que déguiser, sous un vêtement horatien, 
de véritables diatribes. J'examinerai d'abord les cinq dernières satires, 
c'est-à-dire les satires morales : la première, littéraire avant tout et 
dirigée contre la poésie à la mode, n'a pas de pendant chez les philo- 
sophes. 



ni 

La composition et les procédés de développement chez Perse (1) 

1. — La satire 2 débute comme une épitre. On sait qne le procédé 
n'est pas étranger à Horace : dans deux de ses satires (1, 1 et 6), il 
s'adresse à Mécène, et, une fois (Sat. , 1, 1), le nom de Mécène, mis en 
tète du développement, n'a guère que la valeur d'une dédicace. Ici 
Perse donne un rôle à son ami Macrinus, mais ce n'est, comme on dit, 
([Liun bout de rôle : il se sert de lui pour introduire l'idée générale du 
morceau, puis semble l'oublier tout à fait. 11 a voulu, je pense, poser 
son sujet d'une manière (jui ne sentit pas trop l'homme d'école. « Tu 
vas, dit-il à son ami, célébrer ton jour de naissance, mais à celte 
occasion, tu n'adresseras pas aux dieux une prière mercantile ». Le 
caractère mercantile de l.i prière et du culte chez la plupart des 
hommes, tel est bien le llième ([u'il va traiter. 



(1) Les analyses qui , dans la grande édition de Jalin , précèdent cliaquc 
satire m'ont été très utiles pour cette partie de mon étude. 

21 



3:?2 V. villenp:uve 

Si nous laissons de cùLé le préambule, nous pouvons dislinguci' dans 
cette satire quatre parties que Perse s'est contenté de juxtaposer sans 
ménager entre elles aucune transition : dans la première (v. 5-30), il 
s'en prend aux grands personnages qui adressent à la divinité des 
vœux (ju'ils auraient honte de formuler à haute voix, des prières 
qu'un homme, même de moralité faible, repousserait aA^ec horreur, 
et il leur demande quelle idée, enfin, ils se font de Dieu. Dans la 
seconde partie (v. 31-40), il raille les femmes, bien intentionnées mais 
ignorantes, qui souhaitent le malheur de l'enfant qu'elles aiment en 
croyant souhaiter son bien. Dans la troisième (v. 41-51), il montre 
qne certains hommes détruisent eux-mêmes l'effet de leurs A'œux, soit 
en se gorgeant de nourriture au moment on ils demandent la santé, 
soit en massacrant tous leurs bestiaux pour obtenir de Mercure qu'il 
en accroisse le nombre. Enfin, dans la quatrième partie (v. 52-75), il 
accuse les hommes de prêter aux dieux leur propre cupidité et de se 
les représenter sensibles au luxe des temples et à la richesse des 
offrandes : le seul hommage qui leur soit agréable, c'est celui d'une 
conscience pure. 

Il est facile de démêler un lien entre ces quatre parties. Une idée 
commune domine les deux premières : c'est qu'on s'imagine pouvoir 
adresser aux dieux toute espèce de vœux pourvu qu'on ait exactement 
accompli certains rites. La troisième partie indique que, parfois, 
l'accomplissement des rites mêmes suffit à détruire l'effet du vœu. 
Enfin, dans la dernière partie, le poète établit que toutes ces erreurs 
viennent d'un faux jugement sur la divinité. L'unité est parfaite, et 
on sent qu'elle repose sur un plan très arrêté. Mais il est visible que 
l'auteur a voulu éviter le pédantisme des divisions annoncées d'avance 
et d'un enchaînement logique trop marqué. 

Dans le détail, il s'est appliqué à varier les procédés et à domier 
l'illusion du mouvement. Il nous montre d'abord, dans trois vers des- 
criptifs, les grands chuchotant des prières qu'ils se garderaient bien 
de faire entendre aux personnes présentes. Puis il leur donne la 
parole au style direct dans une série de monologues comme on en 
trouve plusieurs fois chez Horace et chez les moralistes stoïciens (1) : 



(1) Cf. Eichenbcrg: De Persil sut. nalura alqae iiulule, p. 29-30; M. Eichen- 
berg cite Hor. : Sal., 2, 6, 34 et suiv. (cf. Lejay, p. 521) ; puis Sat., 2, 6, 59 et 



i 



ESSAI SUR PERSE 323 

mais c'est d'Horace, évidemment, qu'il s'est souvenu ; il avait pré- 
sents à la mémoire deux morceaux qu'il a combinés : 1° Sat., 2, G, 8 
et suiv. : O si anrjalus ille proximus accédai . .o si uniam ar (j eut i fors 
quac niihi nionstret... 2° Epist., 1, IG, 59 et suiv. « Janepatcr » clare, 
cuin dixit « Apollo », Lahra mouct mctuois audiri : « Pulchra 
Lauerna, Da mihi fallcre... )^ 11 cite cinq exemples : d'abord un exem- 
ple de prière avouable, puis quatre exemples de prières honteuses. Il 
interpelle alors un de ces grands qu'il vient de mettre en scène, et lui 
adresse une sorte de discours de quinze vers (15-30), d'allure véhé- 
mente et presque tout entier composé d'interrogations, purement ora- 
toires puisqu'elles équivalent à des affirmations ou ont un caractère 
ironique (1). Il y introduit un moment le personnage de Staius auquel 
il fait prononcer quelques mots dans un mouvement imité d'Horace 
(Sat., 1, 2, 17 : « Maxime » quis non « Juppiter » exclamât simul atque 
audiuit); et il y a, au v. 19, une ébauche de dialogue si nous donnons 
le premier cuinam à l'homme que le poète interroge. 

La seconde partie débute par quelques vers descriptifs. Perse nous 
fait voir les gestes superstitieux des femmes qui s'imaginent préser- 
ver l'enfant contre le mauvais œil. Puis il en vient aux souhaits 
qu'elles forment pour lui ; il les fait parler. Enfin, prenant la parole à 
son tour, il prie Jupiter (2) de ne tenir aucun compte de ces vœux 
inconsidérés. 

Tout de suite après cette prière, il s'adresse brusquement à un 
personnage indéterminé (v. 41-43), puis, semble-t-il, à un second 
personnage : car celui qui supplie Mercure d'augmenter son bien et 
ses troupeaux n'est pas nécessairement le même qui vient de deman- 
der la sanlé. La prière à Mercure est formulée au style direct (v. 45-46), 
et il est difficile de savoir si la réponse (v.40 47 : cpio, pessunc, paclo. 
Tôt tibi cum in flammis iunicuni omenla liquescant) est mise par le 



suiv.; 1, 1, (iO; 1, 4-, 131-; 1, '.), 11 ; Scu.: !)<'. ira, 2, 28, G ici', l^ersc, 3, 41) et 3, 
24, 1 ; Épictètc, 3, 22, 32; 4, G, 34 ; 2, 21, 9 ; cf. 2, 21, 13 ; 2, 18, 15; 3, 13, 13 
(et aussi 3, 14, 4 ; Plut.: De siipenliL, p. 1G8 F. 

(1) J'entends sous le nom d'interrogations ironiijues celles qui appellent 
comme réponse : « Évidemment non ». Sur Tinterrog-ation chez Horace, 
cf. Cartault, op. cit., p. 181 et suiv. 

(2) Cf. infr., p. 349 et3Gl. 



3:11 F. VILLENEUVE 

poète dans la bi)iichc do Mercure ou s'il la fait en sou propre uoui. La 
substitutiou brusque, dans les vers suivants, de la troisième personne 
à la seconde peut faire supposer que la réponse doit être attribuée à 
Mercure. Mais peut-être Perse, parce changement de personne, n'a- 
t-il voulu marquer qu'un changement de ton. En effet les quatre der- 
niers vers du développement n'ont pas l'allure oratoire. Ils offrent 
d'ailleurs une difficulté nouvelle. Le personnage mis en scène s'écrie 
(v. 49-50) : 

lam crescit ager, iam crescit ouile, 
lam dabitur, iam iam. 

Et le poète ajoute (v. 50-51) : 

donec deceptus et exspes 
Nequiquain fundo suspirct nummus in imo. 

Plusieurs interprètes font de nummus le sujet de suspiret. Le sens est 
alors : « Jusqu'à ce qu'un écu (le dernier), désappointé (d'avoir vu 
partir sans retour ses frères qui devaient lui revenir avec des richesses 
nouvelles), et à bout d'espoir, gémisse en vain au fond de la bourse», 
c'est-à-dire « jusqu'à ce que déçu et à bout d'espoir, le suppliant n'ait 
plus qu'un écu au fond de sa bourse ». D'autres lisent : 

donec deceplus et exspes 
« Nequiquam fundo » susph'Ct « nummus in imo ». 

En ce cas Perse fait encore parler son personnage qui, trompé dans 
ses espérances, soupire : « C'est en vain que j'ai épuisé ma bourse où 
il ne reste plus qu'un écu ». On peut encore rattacher nequiquam à 
suspiret : « Notre homme soupire vainement (car il est trop tard) : 
« Je touche au fond de ma bourse ». Je préfère pour ma part la pre- 
mière interprétation, parce que la personnification de Técu est bien 
dans le" goût de Perse. 

Dans la quatrième partie, le poète adresse d'abord la parole à un 
personnage non moins indéterminé que les précédents (v. 52 : Si tibi 
craleras arijenli inrusaque pingui auro dona feram, sudes) pour lui 
reprocher de se faire des dieux à son image, cupides comme lui, et 
(le se figurer qu'une couche d'or sur le visage d'une statue peut lui 
être agréable. Est-ce ce personnage, est-ce le public ou quelqu'un 



ESSAI SUR PERSE 325 

parlant au nom du public comme un coryphée de tragédie (1), est-ce 
le poète qui prononce ensuite ces paroles énigmatiques (v. 5G-o8) : 

Nam fi'atres inter aenos 
Somnia pituita qui purgatissima mittunt 
Praecipui sunto sitque illis aurea barba. 

Si c'est le poète, la tournure impérative est une ironie. 

Changeant encore de ton, Perse termine par une sorte de déclama- 
tion contre le luxe, qui a banni la simplicité du culte primitif. Le 
thème de cette déclamation est posé en deux vers (o9-G0) : 

Aurum uasa Numae Saturniaque impulit aéra 
Vestalesque urnas et Tuscum fictile mutât. 

Puis le poète s'écrie, comme un prédicateur gourmandant la foule 

(V. 61) (2) : 

O curuae in terris animae et caelestium inanes ! 

Les vers qui suivent (62-67) ne sont pas moins oratoires : on pourrait 
les citer pour prouver que le sobre Perse ne redoute pas toujours l'am- 
plification. Puis le poète, ayant posé aux pontifes une question à 
laquelle il fournit lui-même la réponse (v. 68-70), finit, sur un ton 
plus modeste, par une exhortation qui s'adresse à lui-même comme 
aux autres puisqu'il y emploie la première personne, d'abord au [)lu- 
riel, puis au singulier. 

En somme, le dialogue ne tient aucune place dans cette satire. 
Le grand nombre des apostrophes et des interrogations donne à l'al- 
lure générale du morceau un caractère nettement oratoire. Mais le 
ton , après tout , n'est pas très différent de celui qu'a pris Horace 
dans la première satire de son recueil (3). 11 est seulement moins 
familier, plus dogmatique, plus véhément aussi, parfois. Surtout, 
bien que le poète ait évité de marquer le lien des idées et que ses 



(1) C'f. Eiclienberg-, op. cit., p. 30 : « Altéra ratio huius inductionis porsonae 
fictae ea est qua uulgus siue unus e uulg'o senteutiam profert oratione 
recta», et il cite, entre autres exemples, le présent passage. 

(2) Cf. infr., p. 301. 

(3) V. surtout v. 41-61 ; 09-100; cf. Sai., \, 2, .5.3-03 et 109-119; je ne dis rien, 
l)ien entendu, des Sal. 2, 3 et 2, 7, où Horace ne parle pas en son nom et a 
ind-iqué lui-même qu'il reproduisait les procédés de la prédication stf»icienne. 



326 F. VILLENEUVE 

aposfroplios s'adrosscnit à une série de por&onnages différents sans 
que le passage soit ménagé de l'un à l'autre, la disposition apparaît 
beaucoup plus arrêtée, beaucoup plus raide. 

2. — La disposition de la satire 3 semble d'abord très irrégulière. 
Le thème n'est formulé nulle part d'une manière nette. Les titres diffé- 
rents qui se lisent dans les divers manuscrits font tous de ce morceau 
une attaque contre la paresse. Mais l'analyse des idées nous a déjà 
conduits à admettre que nous avons ici une exhortation à l'étude de 
la philosophie : la paresse que Perse combat, c'est celle qui nous 
détourne de nous consacrer à notre perfectionnement moral. 

Pour entrer en matière, le poète s'est inspiré d'un procédé qu'il trou- 
vait deux fois chez Horace (Sat., 1, 2 et 3) : au lieu de partir d'une 
idée générale, il pose d'abord un exemple particulier. Dans une scène 
dialoguée, il nous montre un jeune homme noble et riche qui préfère 
le plaisir à l'étude. C'est pour lui l'occasion d'un long sermon qui 
s'adresse d'abord au jeune homme, mais devient ensuite de plus en 
plus général, et s'achève par le conseil donné à tous d'étudier la phi- 
losophie (v. 1-76). 

Dans une seconde partie, beaucoup plus courte (v. 77-87), Perse 
met en scène un centurion détracteur des philosophes. 

Enfin, dans une troisième partie (v. 107-118), Perse montre que 
l'homme qui s'abandonne aux passions et refuse d'écouter les leçons 
de la sagesse est comme un malade qui ne A^eut pas se conformer 
aux ordonnances de son médecin. 

La première partie semble, tout d'abord, formée, après la petite 
scène du début, de trois développements sans lien logique : l** une 
réprimande au jeune homme qui vit comme Natta, débauché noyé 
dans le vice, sans avoir comme lui l'excuse de ne pas connaître le 
bien (v. 13-34) ; 2" la prière faite à Jupiter de punir les tyrans en 
leur donnant le spectacle de la vertu qu'ils ont abandonnée (v. 3o-43); 
3° l'opposition établie entre l'enfant qui a le droit de préférer le jeu 
à de vaines études et le jeune homme déjà initié à la philosophie, 
dont le devoir est de renoncer au plaisir pour se pénétrer des prin- 
cipes de la sagesse. En réalité, il n'est pas difficile d'enchaîner ces 
trois développements : le jeune homme qui connaît le bien et qui se 
conduit mal n'a pas pour lui les mêmes circonstances atténuantes que 



ESSAI SUR PERSE 327 

les inconscients comme Natta ; il se prépare le plus terrible des 
supplices, un supplice tel qu'on n'en souhaiterait pas de pire à un tyran : 
voir la vertu et se dire qu'on l'a abandonnée. En effet, si l'enfant a 
une double excuse lorsqu'il se soustrait à l'étude, son âge, qui lui fait 
voir le souverain bien dans le jeu, et le peu d'intérêt des exercices 
qu'on lui impose, le jeune homme à qui s'est révélée la philosophie 
stoïcienne est impardonnable s'il cède à la paresse : car cette philo- 
sophie porte en elle le secret de bien vivre. Ce dernier développe- 
ment est, dans une certaine mesure, une reprise du premier, mais la 
marche est inverse : le poète port de l'enfant, qui ne sait pas, pour 
arriver au jeune homme qui sait, tandis qu'il passait tout à l'heure 
du jeu)ie homme qui sait à Natta, qui ne sait pas. 

On voit dès lors comment la seconde et la troisième partie tiennent 
à la première et se rattachent l'une à l'autre. Nous ne devons pas, dit 
Perse, nous laisser détourner de la philosophie par les railleries des 
esprits superficiels et grossiers, mais plutôt craindre, en ne suivant 
pas ses leçons, d'être envahis par les maladies de l'àme, par les pas- 
sions, de même que le malade qui dédaigne les conseils du médecin, 
voit son mal s'aggraver et y succombe. 

Donc, dans cette satire pas plus que dans la précédente, l'absence 
de transitions ne doit nous tromper : l'ensemble est bâti sur un 
véritable plan de dissertation. Mais, ici, le poète a masqué ce plan 
d'une manière plus complète. De plus, il a varié davantage, dans le 
détail, les procédés de développement. 

Le début est dialogué (v. 1-9). Nous entendons parler un premier 
personnage avant de le voir : il ne nous est présenté qu'au septième 
vers. C'est un précepteur qui réveille son élève encore plongé dans 
les fumées du vin. Celui-ci sort du lit, de fort méchante humeur, 
comme en témoigne son emportement contre les esclaves trop lents à 
venir. Au dialogue succèdent cinq vers descriptifs. L'emploi de la pre- 
mière personne du pluriel (v. 12 et 14 : querunur) rappelle le sterti- 
mus du vers 3 et pouri'ait faire croire que Perse a voulu placer cette 
description dans la bouche du précepteur : celui-ci parlerait un monuMit 
pour le public. Quoi qu'il en soit, au vers 15, c'est bien le précepteur 
(|ui s'adresse de nouveau à sou élève. Il lui fait un discours, inter- 
ronq)u une seule fois, au v. 19, par une question hargneuse. La diffi- 
culté est de savoir où se termine ce discours : va-t-il jusqu'au bout de 



328 F. VILLENEUVE 

la saliro ? cst-il coupé par les propos du cculurion (v. 70) ou parla 
prière à Jupiter contre les tyrans (v. 34) ?Nous avons vu que la prière 
à Jupiter, qu'on prend trop souvent pour une parenthèse, est une 
partie essentielle du développement : elle est amenée par les mots 
nescit quid perdat du v. 33 : Natta ne sait pas ce qu'il perd, mais toi, 
qui le sais, tu t'exposes, en abandonnant la vertu, au plus terrible des 
supplices. Je crois donc qu'elle fait partie du discours commencé au 
vers lo. Ce n'est pas Perse qui, dans les vers 44 à 51, évoque des sou- 
venirs d'enfance : il avait perdu son père à l'âge de six ans, bien avant 
de fréquenter l'école de Verginius Flavus. D'autre part les vers 58-59, 

Stertis adliuc laxumquecaput compage soluta 
Oscitat hesternum dissutis undique malis 

rappellent nettement l'apostrophe par laquelle débute la satire. Et cet 
homme qui est déjà exercé à reconnaître les déviations morales (v, 52 : 
haud libi incxpertum curuos deprendere mores) ne nous apparaît pas 
comme différent du jeune noble qui n'a point à l'égard du bien 
l'ignorance d'un Natta. Il n'est donc pas nécessaire d'arrêter le discours 
du précepteur avant le vers 76 ou même avant la fin de la satire, 
tout en reconnaissant que le maître oublie de plus en plus la person- 
nalité de son élève et même, un moment, le laisse là tout à fait pour 
s'adresser à la foule, dans une de ces exhortations dont il trouvait 
chez Horace des exemples touchant à la parodie (1) et qui étaient 
familières aux prédicateurs stoïciens (2) : Discite et, o miseri, causas 
cognoscite rerum (v. GG). INIais, cela dit, on pourrait voir dans les vers 
15-118 une véritable diatribe, de ton d'abord oratoire (v, 15-7G), puis 
d'allure dramatique avec une succession de petites scènes (v. 77-118). 
Dans la partie oratoire, il est fait un usage assez fréquent de l'inter- 
rogation, surtout au début (v. IG, 18, 19, 20. 26, 27, 29, 44, 62, 65): 
mais partout, en dehors du dialogue proprement dit, elle n'est qu'une 



(1) Hor.: Sat.. 2, 2, 1-4- : Quae lùrtus et quanta, boni, sit uiuere paruo.. . 
dis ci te ; cf. 2, 3, 80-81 : Hue propius me, Dum doceo insanire omnis, uos 
ordine adiie, et 1, 2, 37 : Audirest operae pretium, etc. 

(2) Ce sont ces exhortations qu'on appelait plus particulièrement des homé- 
lies. V. E. Weber : De Dione Chrysostomo Cyrricorum imitalore, p. 201 et 
suiv. ; p. 212 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 329 

figure et tient lieu d'une tournure affirmative ou négative. Anvers 24, 
le maître formule lui-même une objection que pourrait lui faire son 
élève, et il y répond (v. 21 et suiv.). La prière à Jupiter (v. 35-43), que 
rien, au premier abord, ne semble préparer, vient interrompre le 
cours direct du développement. Elle vise au sublime et y atteint un 
instant, mais elle tombe ensuite dans l'amplification déclamatoire. 

Ce sont ensuite, sans transition, des souvenirs d'enfance qui rappel- 
leraient la manière d'Horace si on pouvait leur attribuer un caractère 
personnel. ^lais il n'y a là qu'un artifice de développement : nous 
voyons bientôt (v. 52) que le sermon n'est pas fini ; les vers 52-62 
s'adressent encore au jeune homme paresseux, puis la seconde per- 
sonne du pluriel apparaît (v. 6i), dans un conseil de caractère général 
(uenienti occurrite morbo) qui prépare jusqu'à un certain point l'apos- 
trophe à la foule du vers 66 {Discite et, o miseri, causas cognoscite 
rerum); puis nous retrouvons la seconde personne du singulier, mais 
il semble qu'on doive la considérer, cette fois, comme indéterminée 
(v. 71-73 : quem te deus esse iussit et humana qua parte locatus es in 
re ; disce...). 

Rien n'empêche que ce soit encore le maître stoïcien, et non le poète, 
qui mette ici en scène un épais centurion et le fasse parler ; que ce 
soit lui qui introduise brusquement (v. 88) la petite fable, en partie 
dialoguée, en partie narrative, du malade victime de sa désobéissance 
aux prescriptions du médecin. Et alors, ce serait lui, naturellement, 
qui, dans un morceau parallèle à cette fable, reviendrait au ton du 
prédicateur et interpellerait un homme pris au hasard dans la foule 
des insensés (v. 107 : Tange, miser, uenas...). Je ne crois pas qu'il y 
ait dans les vers suivants un véritable dialogue : l'orateur peut fort 
bien fournir lui-même les réj)li(|ues nil calet hic (v. 108) et non fri- 
gent (v. 109). 

Si acceptable que me paraisse la division que je viens de justifier, 
j'aime mieux rendre la parole au poète après le vers (S^. Toute la 
première partie de la satire n'est alors qu'un exemi)le longuement 
développé. De ce cas particulier. Perse s'élève à ce principe général 
qu'il faut pratiquer dans les choses de l'àme une thérapeutique pré- 
ventive, c'est-à-dire se ninnii- (his préceptes de la |)liilosophie. Ce serait 
ainsi la satire tout entière (jui formerait une diatribe ; seulement il y 
aurait quatre parties au lieu de trois : la scène entre le niaitre et 



330 F. VILLENEUVE 

l'éir^ve, avec le discours du maître (1-02), une exhortation générale 
du poète oîi se trouve exprimée l'idée centrale de la satire (03-70), les 
railleries du centurion (77-87), et, pour terminer, les deux morceaux 
parallèles de la fin (88-118). Nous allons trouver une disposition ana- 
logue dans la satire 4. 

On peut conclure que cette troisième satire, en apparence si capri- 
cieuse dans sa marche et si heurtée, est en somme construite sur un 
plan fort simple : ce n'est qu'un long discours moral où les idées se 
tiennent par un lien logique dont la rupture, en divers endroits, n'est 
qu'un artifice ; l'élément dramatique y a sa place, sous une forme qui 
est la propriété commune de la satire horatienne et de la diatribe. 

3. — La satire 4, comme la précédente, débute brusquement par un 
exemple particulier : nous entendons Socrate gourmander Alcibiade 
qui prétend conduire les Athéniens avant de connaître la vraie nature 
du bien et du mal. Le poète formule ensuite l'idée générale du mor- 
ceau (v. 23-24) : 

Ut nenio in sese temptat descendere, nemo, 
Sed praecedenti spectatur mantica tergo ! 

L'exemple d' Alcibiade a illustré par avance le premier de ces deux 
vers ; le second va trouver son commentaire dans un nouvel exem- 
ple : celui de l'homme qui voit très bien les défauts de Vettidius 
(v. 23), mais qui est lui-môme vicieux, comme le lui reproche un 
inconnu auquel le poète donne la parole. 

Dans une troisième partie (v. 42-52), Perse, après avoir résumé la 
leçon qui se dégage de l'exemple précédent {caedimus inque uicem 
praebenms crura sagitlis), montre qu'on peut bien chercher à faire 
ilhision aux autres, mais que c'est se tromper soi-même. 

On le voit, l'enchaînement des idées est simple et net : Alcibiade 
voulait se faire admirer du peuple avant même d'avoir appris à dis- 
tinguer le bien du mal. Il tombait dans le défaut commun qui est de 
ne pas se connaître : nous ne sommes clairvoyants que lorsqu'il s'agit 
des défauts d'autrui. Ainsi nous allons, prenant le voisin pour cible 
et cible à notre tour, et nous berçant des louanges que nous donnent 
les naïfs. Mais nous ferions mieux de nous étudier nous-mêmes. 

La première partie est un petit discours de Socrate qui, par deux 



ESSAI SUR PERSE 331 

fois (8-9 ; 20) fait parler Alcibiade. Le ton est tour h tour rude et 
ironique ; il y a de fréquentes interrogations (v. 3, 8, 16, 17, 18). 

Après les deux vers exclaniatifs où Perse formule son thème (v. 23- 
24), nous trouvons une sorte de petit mime. Nous entendons d'abord 
la conversation de deux personnages qui s'entretiennent d'un certain 
Vettidius, avare ridicule. L'un d'eux le drape dans un portrait pitto- 
resque. Mais à son tour, au moment oi!i il prend un bain de soleil 
après s'être fait parfumer, il exerce la verve d'un inconnu, qui, dans 
un langage dont j'ai noté ailleurs la crudité toute cynique (cf. supr. , 
p. 281), lui reproche ses mœurs efféminées. 

Dans la dernière partie, le ton est oratoire. Le poète y parle en son 
propre nom. Il emploie d'abord la première personne du pluriel (v. 42 : 
caedhnus ; v. 43 : nouimus). Puis il passe à la seconde personne du 
singulier, mais, en réalité, il s'adresse à tous les hommes. Il prête 
une objection à un interlocuteur fictif (v. 40-47 : Egregium cum me 
.uicinia dicat, Non credam ?) et réplique avec véhémence. Les deux 
derniers vers ramènent, sous une forme colorée, l'idée générale et 
sont une conclusion. 

Il me paraît inadmissible de s'autoriser de l'emploi de Quirites dans 
le discours de Socrate (v. 8) pour prétendre que la satire tout entière est 
mise dans la bouche du philosophe. Quintes était devenu synonyme 
de ciues.N\v^\\Q a dit (Géorg., 4, 201-2()2) : ipsae regem paruosque 
Quirites sufficiunt aulasque et cerea régna refigunt. Et on trouve 
dans le Thgesic de Sénèque (v. 395-396) : Nullis nota Quiritibus Aetas 
per tacitum fluat. Il n'y a donc rien, dans l'emploi que Perse fait ici 
de ce mot, qui offense gravement la couleur locale. Mais que dire si 
Socrate prononçait le nom purement latin de Vettidius, s'il parlait de 
la ville Sabine de Cures ou du puleal romain ? Seuls peuvent l'admet- 
tre les interprètes pour qui le nom d' Alcibiade déguise ici Néron. Mais 
rien, je l'ai dit, ne justifie cette hypothèse; tout semble prouver ([ue 
cette satire n'est ([u'un sermon moral sur le célèbre adage vvôiO'. crsauTcv. 
En réalité, c'est le poète qui a la parole dans tout le morceau. Seule- 
ment, il met d'al)ord en scène divers personnages : Socrale parlant à 
un Alcibiade muet, les deux Romains qui raillent Vettidius, le rude 
mentor au langage cynique. Ce sont procédés usuels de la satire 
horalienne et de la diatribe. Nous devons noter (|ue Perse ne s'est pas 
attaché, cette fois, à supprimer les transitions : les vers 23 et 24 



332 F. VILLENEUVE 

en font une très nette, entre l'exemple d'Mcibiade et le suivant. Le 
A'crs 42 et le commencement du vers 43 en sont une autre, entre le 
second exemple et le discours final : celle-ci résume bien ce qui pré- 
cède, mais n'annonce pas clairement ce qui suit. 

Celle (juatrième satire, souvent obscure dans le détail et d'une 
forme pénible, est composée, en somme, avec une régularité très 
scolaire. 

4. — Le début de la satire 5 semble annoncer une satire dialoguée 
à deux personnages, comparable à celles qui composent en majeure 
partie le second livre d'Horace. Mais, en réalité, le dialogue tourne 
court. La réplique de Perse à Gornutus qui l'avait interrompu est une 
sorte d'épitre, et la pièce se termine par un long discours moral sur la 
vraie liberté. Au demeurant, il n'y a pas, dans toute l'œuvre de 
Perse, de satire où l'on puisse suivre avec moins d'effort l'enchaîne- 
ment des idées ; et il n'y en a pas cependant oij le poète arrive de 
plus loin à son sujet. 

La première partie (v. 1-51) célèbre l'amitié de Perse et de Gornu- 
tus. Dans quatre vers d'une emphase voulue. Perse rappelle que les 
poètes tragiques ou épiques ont l'habitude de souhaiter cent voix, 
cent bouches et cent langues. Un personnage qui n'est pas nommé lui 
coupe brusquement la parole et lui demande ce que signifie ce début 
pompeux : un pareil style peut convenir, en effet, à la tragédie, mais 
il faut, dans la satire, plus de simplicité (v. 5-18). Le poète accorde 
(v. 19-29) que cela est vrai. Mais il veut chanter aujourd'hui un sujet 
qui exigerait la voix la plus puissante : son affection pour Gornutus. 
Il s'adresse directement à son maître : c'était donc Gornutus qui par- 
lait tout à l'heure. Le poète lui a voué l'amitié la plus sincère, et le 
philosophe, qui connaît les cœurs, saura bien entendre l'accent de 
cette sincérité. 

On peut dire que le dialogue finit là. Le morceau suivant (v. 30-51) 
où Perse, s'adressant toujours à Gornutus, nous donne les raisons 
de son attachement pour lui , est dans la manière des épîtres 
d'Horace ou des deux satires (1, (3 et 2, 6) oii le même Horace 
s'entretient avec Mécène. Perse y montre son adolescence encore 
incertaine entre le vice et la vertu, et la direction qu'il a trouvée 
auprès de Gornutus. Il évoque les longues journées qu'ils ont passées 



ESSAI SUR PERSE 333 

ensemble, les repas pris en commun à une table frugale. L'harmonie 
est si parfaite entre leurs âmes qu'elles sont, à n'en point douter, nées 
sous le môme astre. 

Le ton change brusquement au v. 52 : des confidences personnelles, 
nous passons à un lieu commun moral : diverses formes d'activité 
séduisent les hommes, mais tous, quand ils approchent du terme de 
leur existence, s'aperçoivent qu'ils ont vécu en vain. Ceci nous ramène 
par contraste à Coriiutus, qui, bien éloigné de toute agitation stérile, 
consacre son temps h enseigner la philosophie. Perse va-t-il donc 
recommencer l'éloge de son maître ? Non ; nous n'avons ici qu'une 
transition, une transition un peu laborieuse. Le poète ne veut plus 
voir dans l'exemple de Gornutus instruisant les jeunes gens qu'un cas 
particulier d'où il s'élève à une exhortation générale II abandonne, 
pour ne plus y revenir, le ton de l'épître, et, s'adressant aux hommes 
de tout âge, enfants et vieillards, il leur conseille de chercher dans 
la philosophie stoïcienne le secret de bien vivre (v. G4-65) : 

Petite hinc puerique senesque 
Finem animo certum niiserisque uiatica canis. 

Il imagine un bref dialogue avec un auditeur indéterminé qui réclame 
un délai d'un jour. Ceci nous vaut une petite leçon sur le danger de 
remettre à demain ce que nous pouvons faire aujourd'hui. Dans ce 
passage, Perse a employé tour à tour la première personne du pluriel 
(v. 68 : consumpsimus) et la seconde du singulier (v. 70: prope le...; 
V. 71 : sectabere... ; v. 72: carras...) 

C'est alors, au vers 73, que commence, sans transition, la diatribe 
(|ui forme la partie principale de cette cinquième satire. Mais le lien 
est facile à trouver : nous ne vivrons pas bien tant que nous n'aurons 
pas conquis la vraie liberté ; or, cette liberté, la philosophie stoïcienne 
seule peut nous la donner. 

Si nous isolons le morceau, nous Aboyons que le thème est posé dès 
le début, selon l'habitude des prédicateurs cyniipies ou stoïciens : 
lÂberlate opus est. Non har ul qidsque Veliiia Pablius (v. 73-74). 
Le développement qui suit (v. 74-131) n'est qu'une longue définition 
delà vraie liberté. Dans une seconde partie (v. 132-188), le [)oète 
décrit, au moyen d'une série d'exemples, l'esclavage des passions. 



SM F. VILLENEUVE 

Poi'se a mulli[)li(' dans (-(Mlc (liali'il)C les polîtes scènes et les ix'lils 
dialogues. .Nous voyons d'aboi-il resclavc Dama, pahifrenicr nienleur, 
transformé par rari'i'anchisscment en Marciis Dama. Perse, interro- 
geant brns([uement un interlocuteur fictif, lui demande avec ironie s'il 
n'aura pas désormais [)leine confiance en Marcus Dama, s'il hésiterait 
à le prendre i)our caution ou tremblerait de l'avoir [)our juge. Pourquoi 
se méfier de lui ? C'est un homme libre puisqu'il a été coiffé du bon- 
net (v. 82 : Haec niera libertas, hoc nobis pillea donant). Sans vou- 
loir s'arrêter à l'ironie de ce vers et des précédents, l'interlocuteur, 
peut-être Dama en personne, formule un syllogisme (v. 83-83) : on 
est libre du moment qu'on peut vivre à sa guise; or il peut vivre à sa 
guise ; donc il est parfaitement libre. Ici un nouveau personnage, un 
stoïcien, apparaît pour refuser à l'autre le droit de prétendre qu'il 
peut Aàvre à sa guise. Après une protestation de l'interlocuteur fictif, 
Perse reprend la parole et expose, sur un ton fort didactique, préparé 
par le mot qui sert à introduire le développement (v. 91 : disce), 
qu'il n'est pas permis de faire ce qu'on ne sait pas faire : or, pour 
savoir vivre, il faut avoir appris l'art de vivre, comme pour être 
médecin ou pilote, il faut avoir appris l'art médical ou l'art de conduire 
une embarcation. L'homme sur lequel le A'ice a encore la moindre 
prise n'esi pas libre, et on peut dire qu'aucun acte, môme le plus 
insignifiant en apparence, ne lui est permis par la raison. Sans doute 
ceux qui n'ont pas la sagesse s'imaginent être libres lorsqu'ils n'ont 
pas à exécuter les volontés d'un maître. Mais, en réalité, ils ont en 
eux-mêmes des maîtres impérieux : leurs propres passions. Dans 
tout ce passage (v. 73-131), le poète a construit son développement 
en véritable dialecticien. 

Il y a dans les vers 1)6-97 une ébauche de prosopopée (1) : 

Stat contra ratio et sccretam garrit in aurcm 
Ne liceat facere id qiiod quis uitiabit agendo. 

Mais le poète se substitue tout de suite à la raison. Il cherche à animer 
son discours non seulement par l'emploi d'exemples concrets et par 



[1} On peut comparer icf. Eiclienberg, op. cil., p. 2S) Sénèque : Epist., 84, 
11 : Hanc (i. e. rationem) si audire uolueris, dicet tibi : « Relinque ista iam- 
dudum, ad quae discurritur ; relinque diuitias, etc. ». 



ESSAI SUR PERSE 335 

une nouvelle ébauche de prosopopée (v. 103 : exclamât Melicerta 
périsse frontem de rcbus), mais aussi en usant du style direct pour 
formuler une réponse éventuelle fournie à rintei'locutcur fictif (v. 113 : 
« haec mea sunt, tenco » cum uere dixeris). Un peu plus loin (v. 124) 
on peut se demander si l'affirmation liber ego est prononcée par ce 
personnage ou s'il faut entendre : « Tu dis : je suis libre » . En tout 
cas le ton devient ici plus pressant : « Où prends-tu cela, dit Perse, 
toi, soumis à tant de choses ? Tu ne connais donc pas d'autre escla- 
vage que celui dont la baguette du préteur peut affranchir? » Et il 
met en scène un maître donnant un ordre dont nul ne se soucie qui 
n'est pas ou qui n'est plus son esclave. On hésite sur l'attribution 
des mots cessas nugator (v. 127) : est-ce une question impatiente du 
maître (l)f ou bien le poète dit-il à l'interlocuteur fictif : « Tu peux 
faire le paresseux, carde tels ordres ne te touchent pas ou ne te tou- 
chent plus ? » La première interprétation me paraît la plus naturelle : 
elle ajoute un trait à la physionomie du maître, et l'expression serui- 
tium acre vient très bien tout de suite après cette apostrophe un peu 
rude (2). Le morceau finit sur une question : « Si au dedans de toi, 
dit Perse, il naît des maîtres tyranniques, en est-il de toi autrement 
que de l'esclave docile à la crainte du fouet ? » Ceci est une transition : 
Perse va montrer par une série d'exemples que l'homme livré aux 
passions est véritablement un esclave. 

Cette seconde partie de la diatribe se distingue par son caractère 
dramatique. Un premier dialogue met aux prises un personnage ano- 
nyme avec la Cupidité d'abord, avec la Mollesse ensuite. La première 
partie de ce dialogue est très vive et coupée ; la seconde, séparée de 
la première par quelques vers descriptifs, se réduit à un discours de 
la Mollesse qui accumule les interrogations. Le poète reprend ensuite 
la parole pour dégager en quelques vers la moralité de cette espèce de 
fable. Mais il le fait sous une forme oratoire ; il s'adresse directement à 
son personnage, il lui pose des questions (v. 154 et 15.")), il lui recom- 
mande de ne pas se croire trop aisément affranchi de cet esclavage. 



(1) Cf. Térence : Ean., 753: Odiosa cessas? 

(2) V. cependant, dans la 1V"= partie (ch. 2, ^ 6), où est étudié le style du 
présent passage, un vers de Lucilius, qui pourrait servir d'argument en 
laveur de l'autre ponctuation. 



330 F. VILLENEUVE 

.le rapi)clh' ici (|uc la mise eu scène et les coiifliLs (rdbsU'ucLioiis per- 
sonnifiées étaient, dans la philosophie et le théâtre grecs, un héritage 
de la sophistiipie (l). Bion, cju'on peut, nous le savons, considérer 
connue un sophiste, faisait parler la Pauvreté (2). Après Perse, Plu- 
tar([ue, dans un petit traité qui est une véritable diatribe (.'?) (E- ajTap-/.-/;: 
y; /.x/xx -pi; y.y.y.zox'.\).ovioLv , 3, p. 498 F) a mis aux prises la Fortune et 
le Vice (4). En revanche « le génie d'Horace est trop concret pour allé- 
goriser » (Lejay : Sat. d'Horace, p. i.xv). Tout au plus a-t-il person- 
nifié, d'une manière comique, des parties du corps (Sat., 1, 2, G8-69 : 
Huic si înuflo)iis uerbismala tanta uidonti Dicerethaec animus : a Quid 
uis tibi?... »; Sat., 2, 2, 39-40 : « Porrectum magno magnum spec- 
tare catino Vellem » ait Harpyis gula digna rapacibus). Cependant, si 
on doit considérer Ennius comme le père de la satire latine. Perse 
restait ici dans la tradition du genre puisque le vieux poète avait rap- 
porté dans une de ses satires la dispute de la jNIort et de la Vie : 
« Mortem et Vitani quas contendentes in satura tradit Ennius » dit 
Quintilien (9, 2, 36). 

On ne voit pas très nettement, au vers 141, à qui appartiennent les 
mots ocius ad nauem ? à la Cupidité qui s'impatiente? au maître exci- 
tant ses esclaves? au poète? et, dans ce dernier cas. faut-il les prendre 
pour une exhortation ironique ou entendre : « Tu vas vite au navire » ? 
Je crois que Perse a donné la parole à son personnage : nous avons ici 
un ordre adressé aux esclaves qui portent le sac et l'œnophore. 

Le second exemple de la tyrannie des passions est simplement 
juxtaposé au précédent. Mais le petit discours des vers lo4 à 160 sert 
de transition. L'exemple de Ghaerestrate illustre cette vérité qu'on n'a 
pas brisé la chaîne des passions pour leur avoir résisté une fois 
(v. 157-160). Il fait une sorte de mime : c'est d'ailleurs une scène de 
comédie empruntée au théâtre de Ménandre. Chaerestrate, qui parle 
le premier, nous est présenté par Perse, mais les répliques se suc- 



(1) Cf. supr., p. 127. 

(2) V. O. Hense : Teletis reiiq., p. 7, 1 et suiy. 

(3) V. Hense, ibicL, p. cvi et n. 1. 

(4) Sur les abstractions personnifiées dans la diatribe, v. E. Weber : De 
Diane Chrysostomo, etc., p. 170; H. Weber: De Senecae phil. génère dicendi 
bioneo, p. 22 ; Eichenberg : De Persil sat. natura, p. 28. 



ESSAI SUR PERSE 337 

cèdoiit ensuit»? sans que le poète intervienne. La scène finie, il en 
dégage la moralité en termes cjui peuvent servir de conclusion à toute 
la diatribe (v. 174-175) : 

Hic, hic qiiod quaorimus, hic est, 
Non in festuca, lictor quam iactat ineptus. 

Perse a-t-il craint de paraître avoir composé cette satire avec la rigueur 
d'une dissertation ? Le fait est que le développement repart alors 
qu'on pouvait le croire fini : deux nouveaux exemples sont donnés, 
celui de l'ambitieux et celui du superstitieux. L'ambitieux nous est 
présenté à la troisième personne, dans une interrogation (v. '176-177) • 

lus habct ille sui, palpo quem ducit hiantem 
Cretata ambitio ? 

L'ambition, ainsi personnifiée, prend la parole et donne des ordres à 
son esclave (v. 177-179) : 

« Viglla et cicer ingère large 
Rixanti populo, nostra ut Floralia possint 
Aprici meminisse senes. » 

Quant à l'autre exemple, il est développé dans une sorte de portrait 
satirique fait d'une série de détails sur les superstitions du temps. Il 
n'y a d'oratoire ici que l'emploi de la seconde personne du singulier. 
Le poète se sert de Af pour introduire le second exemple. Cela fait 
une difficulté : Perse semble dire que l'ambition peut au moins faire 
valoir de belles apparences, tandis que la superstition est abjecte. Or, 
cette idée n'a rien à faire dans ce développement. Mais quid pul- 
chnus ? n'est qu'une concession feinte : « Je veux bien t'accorder, 
dit le poète, qu'il n'y a rien de plus beau, mais tu n'y gagneras rien : 
je vais te prouver que tu es esclave de la superstition, et celle-ci te 
fait tomber dans les pratiques les plus grotesques ». Si on admet que 
\iiiÇ\yiQ?,\\on quid pulchrius ? fait encore partie du discours de l'ambi- 
tion, il faut donner à Al le sens de d'autre part et les mots Labra 
moues lai'Uas, etc. (v. 184) peuvent s'adresser à un second person- 
nage. Pour moi, je crois que le superstitieux ne doit pas être distingué 
de l'ambitieux : il s'agit d'un in(livi(hi ([ui est tour à tour l'esclave de 
l'une et de l'autre passion. Je donne la question quid pulchrius ? au 
poète : l'ambitieux est ébloui en se disant qu'on parlera de lui plus 

•)0 



338 F. VILLENEUVE 

tard (1); mais lorsqu'il cède cnsuile à la supcrstilion, il ne lui est plus 

possible de se tromper lui-même sur la misère de son esclavage. 

Les trois deruiers vers ne sont ([u'une épigramme contre les centu- 
rions et le gigantesque Pulfenius. Perse a voulu terminer ce sermon 
par un trait de satire. 

Si nous revenons sur l'ensemble, nous constatons que, dans la 
composition de cette pièce, Perse ne s'est pas éloigne essentiellement 
de la formule appliquée dans les deux précédentes : un cas particu- 
lier sert à poser une question de morale qui est ensuite traitée sous 
son aspect le plus général. Seulement il a tiré le cas particulier de sa 
propre existence : le maître de philosophie qu'il a célébré pour en 
venir à célébrer la philosophie elle-même, c'est ce Cornutus à qui il 
devait d'avoir pris, au carrefour de la vie, la bonne voie. 

o. — La satire a, comme la seconde, un début d'épître et, comme 
la cinquième, trouve son point de départ dans des détails personnels. 
Perse demande à son ami Bassus si l'hiver l'a ramené dans la Sabine. 
C'est naturellement un artifice du poète pour arriver à nous dire où 
il se trouve lui-même. Et de fait, après avoir consacré quelques vers 
à l'éloge du talent lyrique de son ami (v. 2-6), il nous peint le charme 
deLuna, sa résidence actuelle, sur la côte de Ligurie (v. 6-11). 11 y 
goûte un contentement parfait, peu soucieux de savoir si son voisin 
est plus riche que lui ou si des gens d'une naissance inférieure à la 
sienne le dépassent en opulence. Quand cela serait, il n'y verrait pas 
une raison de se refuser un bien-être sagement mesuré (v. 11-17). Et 
ceci nous amène au sujet de la satire. On peut dire que l'épître finit là, 
bien que la poète, pour rendre son exposition plus A^vante, continue 
à se mettre en scène. 

Un autre, dit-il, peut avoir d'autres idées que moi sur le bon usage 
des richesses. Et il ajoute (v. 18-19) : 

Geminos, horoscope, uaro 
Producis â-enio. 



(1) On pourrait même, sans modifier l'interprétation, donner Quid pul- 
chriusl-'h rambitieux: " Quoi do j)lus l)eau"?)) demanderait-il ; •' Oui, répondrait 
le poète, mais .. .». 



ESSAI SUR PERSE 339 

Les apostrophes adressées à des abstractions, surtout à la Fortune, ne 
sont pas rares dans la littérature morale. Mais celle-ci n'est qu'un 
artifice de style pour varier l'expression. 

Perse ébauche ensuite, en trois ou quatre vers (19-22), deux por- 
traits, celui de l'avare et celui du prodigue. Quant à lui, il saura 
dépenser, sans tomber pour cela dans le faste ou la gourmandise. De 
son propre exemple il tire une leçon pour tous, ainsi que l'indique le 
passage de la première personne du singulier à la seconde (v. 25 : 
messe tenus propria uiue). Bassus est oublié : c'est à un homme pris 
au hasard dans la foule que Perse conseille d'employer tout son revenu 
et môme, s'il faut secourir un ami malheureux, d'entamer son capital. 

Là-dessus, il introduit une objection : Sed cenam funeris hères 
negleget iraliis quod rem curtaueris (v. 33 et suiv.). Est-ce un inter- 
locuteur fictif qui s'adresse au poète, et faut-il entendre : « Mais, si 
tu entames ton capital, ton héritier mécontent négligera le repas funè- 
bre » ? Ou bien Perse, parlant encore en son propre nom, dit-il à son 
auditeur anonyme : « Mais on va objecter que ton héritier, mécon- 
tent si tu as entamé ton capital, négligera le repas funèbre »? D'autre 
part, le membre de phrase Tune hona incoluniis minuos (v. 37) est-il 
compris dans l'objection et signifie-t-il « Iras-tu, par tes dépenses, 
t'exposer à ce risque si tu es dans ton bon sens ? » ou bien : « Iras-tu, 
par tes dépenses t'exposer de ton vivant à ce risque posthume? » ou 
bien, nous ramenant à l'ami naufragé dont il a été question tout à 
l'heure : « Iras-tu t'exposer à ce risque en entamant ton capital, alors 
que tu es demeuré, toi, à l'abri du naufrage, alors que tu n'as éprouvé 
aucun malheur personnel?». Faut-il voir un développement de la 
même objection dans les propos de Bestius et interpréter ce pas- 
sage de la manière suivante : « Sans compter que Bestius se met 
là-dessus à attaquer les philosophes grecs, les accusant d'avoir intro- 
duit à Home le luxe et les folles dépenses » ? Alors le membre de 
phrase haec cinere ullerior rnetuas pourrait être une conclusion et 
signifier : « Voilà ce que tu aurais à craindre par delà la tombe : 
la négligence de ton héritier et les propos de Bestius ». Mais on peut 
le détacher et le donner au poète : ce serait alors une réponse sous 
forme de ([uestion : « Doit-on concevoir de tout cela la moindre crainte 
par delà la tombe ? » Il n'est, en aucun cas, nécessaife de considérer 
l(is propos de Bestius comme une parenthèse et de faire, des mots 



340 F. VILLENEUVE 

hacc rincrc iillerior nicluas une i'épli(|ue directe à tam; hona im o- 
luinis i/iinuas : on peut adincttrc (|uo la sortie de lîestius contre 
les i)hilosophes grecs et le luxe fait déjà partie de la réplique et que 
/t/fcr désigne à la fois le ris(|nc d'a\'oir dos funérailles médiocres et 
celui d'être attaqué par les censeurs de la philosophie. 

On pourrait encore attribuer la question Tune bona incolumis minuas 
àBestius qui s'écrierait : « Un homme raisonnable entamer son capital ! » 
— ou bien : « Entamer son capital sans avoir subi aucun malheur person- 
nel !» — et qui se mettrait là-dessus à attaquer la philosophie grecque. 
En ce cas les mots haec c'mere ulter'wr meluas appartiendraient néces- 
sairement à Perse et formeraient une interrogation. Haec ne se rap- 
porterait peut-être qu'aux propos de Bestius, et le Al tu, meus hères 
indiquerait que, avec l'héritier, il faut discuter plus longuement. 

Toutes ces interprétations ont ceci de commun qu'elles laissent l'hé- 
ritier en dehors du dialogue. Mais on peut parfaitement lui attribuer 
les mots Tune bona incolumis minuas en leur donnant ce sens : 
« Pourrais-tu impunément toucher à ton capital », c'est-à-dire : « Tu 
as touché à ton capital? tu me le paieras !» 11 demeurerait, en ce cas, 
possible de rendre tout de suite la parole au poète qui introduirait 
Bestius, puis, après l'avoir fait parler, demanderait à son auditeur 
anonyme : uHaec cinere ulterior metuas? - Et peut-être, dans l'expres- 
sion Bestius urget^ faudrait-il faire de Bestius un attribut : « Et, là- 
dessus, l'héritier, comme un second Bestius, s'en prend aux philoso- 
phes grecs ». Mais ne serait-il pas plus simple de donner tout le 
passage à l'héritier, qui demanderait à Perse, ou à l'anonyme docile à 
ses conseils : «Toucheras- tu impunément à ton capital (ou bien : tou- 
cheras-tu à ton capital si tu es dans ton bon sens) ? Et, d'ailleurs, 
n'entends-tu pas Bestius malmener les philosophes grecs ? Voilà les 
propos que tu aurais à redouter après ta mort ». Alors l'apostrophe 
de Perse à son propre héritier (v. 41 : At tu, meus hères) arriverait 
d'une manière toute naturelle. 

Cette dernière iidcrprétation est assez séduisante. J'aime mieux 
retenir cependant celle qui donne les mots Tune bona incolumis 
minuas à l'interlocuteur fictif comme suite de son objection, et j'oppose 
incolumis au malheur de l'ami naufragé : « Quoi! entamer son bien 
sans avoir éprouvé de malheur personnel ! » Perse répond ironique- 
ment : « Bestius aussi voit dans cette conduite généreuse un luxe 



ESSAI SUR PERSE 341 

dangereux importé à Rome avec la philosophie grecque (4). iMais 
doit-on craindre, par delà le bûcher, et des funérailles modestes et les 
propos de Bestius ? » Le poète continue en s'adressant à un autre 
personnage, son propre héritier : «Mais, dit-il, pour en venir à lui, 
mon héritier, qui que lu puisses être, écarte-toi de la foule et écoute- 
moi. » La formule quisquis eris nous avertit que le morceau qui va 
suivre n'a pas un caractère personnel. L'expression paulum a turba 
seductior aud'i rappelle les habitudes de la diatribe : nous lisons 
chez Épictète (4, 1, 47) : '\\tJn v.z -l \).i"^i /.xl sl-k Yiy.-.v (2). 

La fin de la satire, telle que nous l'avons, est une sorte de dialogue 
entre Perse et son héritier : mais le rôle de ce dernier y est si effacé, 
qu'on peut se demander si nous n'avons pas ici un monologue où 
Perse fournit de temps en temps des répliques, a Je vais, dit le poète, 
faire de grandes dépenses pour fêter la victoire de Caligula ; t'y 
opposes-tu ? réponds nettement». Il s'en faut de beaucoup que la 
réponse soit nette : c'est au contraire un véritable rébus sur lequel 
s'est exercée depuis plus de trois siècles la sagacité des interprètes. 
Voici, en effet, ce que nous lisons après les mots die clare (v. 51) : 
« Non adeo, inquis, exossatus ager iuxta est ». Le mot adeo est-il 
verbe, et faut-il entendre : « Non adeo hereditatem ? » Est-il adverbe? 
que signifie exossatus ? que signifie iuxta ? et sommes-nous sûrs 
d'avoir la leçon véritable? La plupart des manuscrits donnent non 
audeo, métriquement impossible, ou haud audeo qui nous obligerait 
à admettre un hiatus comparable à celui que nous trouvons chez Vir- 
gile (En., 5, 261): Victor apud rapidum Simoenta sub l Ho \ alto. Mais 
lUo est un nom propre d'origine grecque, ce qui atténue la licence ; 
et, d'ailleurs, on ne trouverait pas un seul autre hiatus dans l'œuvre 
entière de Perse. Il faut donc accepter, faute de mieux, la leçon non 
adeo qui est celle du Montepessulanus 212 et de deux ou trois autres 
manuscrits. Une seule chose semble certaine : c'estque l'héritier affecte 
de renoncer à l'héritage ou de le déprécier, puisque Perse déclare qu'il 



(1 (Icttc interprétation a l'avantage d'expliquer l'attaque de Bestius contre 
les philosophes g-recs : il leur reproche d'avoir rendu les hommes pitoyables 
et g-énéreux. Elle appartient, si je ne me trompe, à G. Albini , (pii la 
développée p. 137-138 de sa 2" édition. 

(5) Cf. Kichenberg, op. cil., p. 31. 



312 F. VILLENEUVE 

trouvera sans pcinci un autre héritier, même s'il ne lui reste aucun 
[)arent (v. '62 et suiv.). Mais, cela dit, on doit reconnaitre ([u'aucune 
des solutions i)roposécs n'a le caractère de l'évidence. J'en signalerai 
seulement trois qui me semblent plus simples que les autres : 1" c< Le 
domaine que lu as près d'ici, dit l'héritier, n'est pas si bien cultivé 
(litt. si bien débarrassé de pierres) que lu puisses le permettre ces 
dépenses ». Et Perse répond : « Eh bien ! puisque tu fais fi de mon 
domaine, je saurai trouver un autre héritier ». 2° L'héritier déclare 
qu'il ne veut pas de la succession ; que Perse n'a qu'une terre épui- 
sée, près de la ville. Et le poète, le prenant au mot, dit que Manius 
sera toujours là pour hériter de lui. 3" Perse après avoir invité son 
héritier à répondre clairement, fait lui-même la réponse sous forme 
interrogative : « Tu dis : je ne veux pas de la succession? » Et il 
continue : « Soit! J'ai près d'ici un domaine bien cultivé : je ne serai 
pas embarrassé pour trouver quelqu'un qui l'accepte». Nous savons 
par la Vl/a que Perse possédait, en effet, un domaine près de Rome 
sur la voie Appienne. 

Au nom de Manius, l'héritier s'écrie avec dédain (v. 57) : Proge- 
nies terrae ! C'est pour Perse l'occasion d'ouvrir une parenthèse sur 
le caractère relatif de toute noblesse de naissance. Puis, laissant là les 
détours, le poète demande à son héritier comment il peut avoir la 
prétention de passer avant lui et de réclamer le flambeau à un homme 
qui n'a pas fini sa course : un héritier doit considérer comme un gain 
tombé du ciel tout ce qui peut lui revenir. Comme l'héritier, mécon- 
tent, garde le silence, le poète le presse : « Tu refuses ce que je laisse ? 
lui dit-il ; ou bien veux-tu te contenter de ce qui reste '^ » — «Le capi- 
tal n'est pas intact », répond l'autre. « Lapcrte a été pour moi, réplique 
Perse. Pour loi l'héritage, si petit qu'il soit, est tout gain. Ce ([ue je 
fais des biens qu'un autre m"a transmis ne le regarde pas : lu n'as 
pas à me dire de placer mon argent et de n'en dépenser que le 
revenu ». — «C'est bon, dit l'héritier, mais il ne me restera rien». 
Et Perse s'indigne : « Ah! il ne te restera rien? Eh bien! je vais tout 
dépenser ». El il ordonne à son esclave de mettre beaucoup d'huile sur 
les légumes, ajoutant ({u'il n'entend i)as faire maigre chère pour qu'un 
jour le petit-fils de son héritier, un débauché, puisse mener joyeuse 
vie. 

Jusque là, malgré des difficultés de détail presque insurmontables, 



ESSAI SUR PERSE 343 

on peut arriver à suivre le mouvement général de la satire. Mais, 
brusquement, le poète entasse les impératifs sans qu'on puisse com- 
prendre si le dialogue continue entre lui et son héritier ou si nous 
avons affaire à un nouveau développement (v. 75 et suiv.). 

.Vende animani lucro, mercare, atque excute sollers 
Omne latus miuidi. 

On est d'aJjord tenté d'admettre que nous avons là une conclusion qui 
dégage le sens véritable de la satire : Perse est parti (v. 15 et suiv.) 
d'un trait contre les avares ; il a ensuite affirmé qu'il fallait savoir 
dépenser son revenu et même, dans certains cas, entamer son capi- 
tal ; il a longuement développé cette idée qu'une économie sordide ne 
va qu'à enrichir un héritier, cupide souvent et débauché, et qui, d'ail- 
leurs, n'a pas de comptes à nous demander. Après ce morceau, auquel 
il a donné, par l'emploi du dialogue, un caractère dramatique, il se 
retourne vers l'avare et lui dit : « Non seulement tu travailles pour 
les autres, mais tu n'arriveras jamais à satisfaire ton désir d'amasser». 
A l'expression directe de cette idée, il a substitué un tour imprévu et 
ironique : il conseille à l'avare de faire tous les métiers qui peu- 
vent enrichir, même les moins honorables : l'autre, docile, se met 
au travail : il décuple son capital et vient demander à Perse de lui 
marquer le point où il faut s'arrêter : « Ce serait, réplique le poète, 
trouver une fin au soritc », autrement dit: l'avarice est insatiable. Il 
y a pourtant une difficulté : Perse, au début, opposait entre eux le 
ladre et le prodigue. Ici, il fait surgir brusquement un aspect nou- 
veau de l'avarice : la cupidité insatiable {z'.iyç.zv.i^ziij. . Il faudrait 
donc convenir, si nous avons ici une conclusion, qu'elle répond assez 
mal au développement dont elle devrait dégager l'idée générale. 

On pourrait encore supposer que ce petit discours s'adresse à l'héri- 
tier cupide : « J'aurais beau te laisser une fortune énorme, lui disait 
Perse, tu ne serais jamais satisfait, car l'avarice est insatiable ». Mais, 
en ce cas, il faudrait admettre que la satire est dirigée contre Tavidilé 
des héritiers ; or, le début annonçait tout autre chose. Et je sais bien 
que Perse a, dans cette satire, fait effort pour imiter vraiment Horace 
non plus dans les procédés extérieurs de sou a ri, mais dans les 
caprices de sa fantaisie Seulement il est peut-être trop facile de se 
tijrer d'affaire en invoquant les droits de la fantaisie. 



3ii F. VILLENEUVE 

Toiile diïl'iculté tlisparaît 81 ou se rappelle un renseignement donné 
]);ir \v l)iograplie. Celui-ci nous dit que Perse n'avait pas achevé son 
livre de satires etilajoute(Vita, 8) : «Versus aliqui deinpii siuit ullinio 
libro ut quasi finitus esset. ». La plupart des commentateurs ont admis 
que les vers ainsi retranchés étaient le début d'une pièce nouvelle. 
Mais il s'agit peut-être d'un morceau simplement ébauché à la fin 
d'une satire inachevée : rien, dans le texte de la Vila, ne s'oppose à 
cette interprétation, et tout, si on examine la satire elle-même, semble 
la favoriser. Perse commence par opposer l'un à l'autre deux défauts : 
l'avarice sordide et la prodigalité. Cela le conduit à faire le portrait 
de l'homme vrahnent libéral qui dépense son revenu et n'hésite pas, 
si un devoir le demande, à entamer son capital, en dépit des protes- 
tations de son héritier. En face de ce portrait, il se proposait de dessi- 
ner, dans la seconde partie de la satire, celui de l'homme cupide. Et, 
selon son habitude, il commençait par mettre son personnage en scène, 
d'abord en s'adressant à lui, puis en le faisant parler. Au conseil 
ironique de doubler son bien, le cupide répond que c'est déjà fait, 
qu'il l'a même décuplé, mais que lui marquer un point où il pourrait 
s'arrêter, ce serait aussi fort que de trouver un homme capable de 
terminer le sorite. Là dessus le poète reprenait sans doute la parole ; 
on peut supposer en effet que les vers supprimés formaient le début 
de sa réplique. En tout cas, la coupure a été faite adroitement, et les 
éditeurs ont bien obtenu l'apparence d'une fin, puisque les meilleurs 
interprètes s'y sont laissé prendre (1). 

De toute façon, cette satire n'est pas du même type que les précé- 
dentes. On n'y trouve nulle part le ton didactique de la diatribe. Perse 
s'est appliqué plus que jamais à rompre les entraves de la composi- 
tion scolaire, et cette fois, il a réussi dans une certaine mesure, à nous 
dérober son plan. Sur ce point, pourlant, l'état d'inachèvement oîi 
cette pièce est restée peut nous faire illusion. En tout cas nous avons 
bien ici une causerie, et non plus un sermon au sens moderne du mot. 
On peut se plaindre seulement que la verve en soit, trop souvent, 
laborieuse. 



(I Pour toute cette démonstration, cf. Léo: Zuin Toxt des Persius und 
.Juvcnal, Hermès, 45 (1910), p. 46 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 345 



6. — Gomme la satire 0, la satire 1 veut être une causerie. Mais 
elle présente un dialogue plus coupé et de plus nombreux cliange- 
ments d'interlocuteurs. 

Après un préambule oi^i il déclare qu'un satirique ne doit pas s'atten- 
dre à être goûté du public romain, mais qu'on ne peut s'empêcher de 
rire en voyant la manière dont les hommes emploient leur temps 
(v. i-12), Perse raille ceux qui mettent leur bonheur dans les applau- 
dissements d'un auditoire (v. 13-40). Comment se faire illusion sur le 
prix d'un pareil succès ou même sur la gloire posthume de laisser des 
élégies acclamées dans les banquets par des convives qui n'ont plus 
leur sang-froid? Une objection (v, 40-43) nous conduit à la seconde 
partie (v. 44-62) : est-il donc un écrivain qui ne souhaite d'être loué et 
de se survivre dans son œuvre? Assurément non, réplique Perse ;mais 
que Avalent les louanges qu'un riche amateur s'assure par ses libéra- 
lités ? Il s'en rendrait compte lui-même s'il pouvait voir de quels gestes 
ceux qui l'applaudissent par devant le saluent par derrière. Dans une 
troisième partie (v. 63-106), *Perse montre que la poésie à la n^ode ne 
cherche qu'à flatter l'oreille par des harmonies molles et de petites 
habiletés de facture. Enfin, dans une dernière partie (v. 107-134), 
revenant à son point de départ, il réclame le droit de composer des 
satires, mais il n'attend et ne souhaite que l'approbation des hommes 
de goût. En somme la disposition générale est très simple, et toutes 
les parties de la pièce tournent autour de cette idée centrale qu'il ne 
faut pas prendre pour critérium de la valeur d'une œuvre les applau- 
dissements d'un public mélangé , mais l'approbation des connais- 
seurs. 

Cette satire est, en majeure partie, dialoguée. Le plus souvent Perse 
s'entretient avec un interlocuteur fictif dont lui-même a pris soin de 
nous indiquer, de la manière lapins nette, le caractère artificiel. En 
effet il lui arrive quelque; part (v. 44) de l'interpeller en ces termes : 
Quisquis es, o modo qaem ex aduerso dicere feci. Mais il lui avait, 
sans nous avertir, donné la parole dès le second vers ; et, d'un bout 
à l'autre, ce personnage cherche à détourner Perse de composer des 
satires : par son attitude, parfois même par son langage, il rappelle le 
Tyébatius d'Horace (Sat. , 2, 1); et Ijucilius aussi, dans la première 



310 F. VILLENEUVE 

satire de son livre 20, discutait avec un interlocuteur qui lui conseil- 
lait d'écrire autre chose que des satires (1). 

Perse s'écrie en commençant : curas hominuin ! o quantum est 
in rcbus inanc ! Ce début, fait d'un vers emprunté àLucilius, et le ton 
railleur qui en souligne l'intention (2) annoncent une satire. La plupart 
des éditions récentes marquent ici un changement d'interlocuteur : 
« Une satire ? qui lira cela ? » demande quelqu'un. « C'est à moi que 
tu parles ? réplique Perse. Personne, par Hercule! » L'autre, malgré 
tout, s'étonne : « Personne, vraiment? » Et Perse alors : « Presque 
personne, en tout cas >:>. Et, comme l'interlocuteur anonyme déclare 
que cela est lamentable, le poète proteste : doit-il s'effrayer d'être mis 
par le public au-dessous de Labéon?Ge n'est pas hors de soi, dans la 
balance faussée de la foule romaine, qu'il faut peser sa propre valeur. 

Cette manière de distribuer les répliques est acceptable. On peut 
s'étonner, toutefois, que l'interlocuteur fictif, après avoir dit quis leget 
haec? et indiqué par là que cette satire ne trouvera pas de lecteurs, 
feigne la surprise et l'indignation en entendant Perse déclarer que 
personne ne la lira. 

J'estime donc qu'il vaut mieux donner au poète la question quis 
leget haec? « légèreté des hommes! » s'écrie Perse, se parlant à 
lui-même ; « Y en a-t-il un qui soit capable de lire des œuvres comme 
celle-ci?». Quelqu'un l'entend et prend — ou feint de prendre — la 
question au sérieux : « La belle question ! personne!» — «Personne, 
en vérité ? » réplique le poète, affectant la surprise. L'autre, qui n'a 
pas senti — ou n'a pas voulu sentir — le ton ironique de la réponse, 
reprend alors : « Presque personne en tout cas : c'est vraiment déplo- 
rable ! » Là-dessus, Perse, en bon stoïcien, lui enseigne que nous 
devons mépriser l'opinion de la foule (3). 



1 1 1 V. réd. de Marx, v. 588-G3i, et, dans le second volume, les notes corres- 
pondantes ; Cichorius : Untersuch. z. Lucii., p. 101 et suiv.; Fiskc : Lucil. and 
Pers., p. 12i ; Lejay : Sat. cVHor., p. 29i-. 

(2) Cf. supr., p. 243. 

(3) M. Albini (v. 2" éd. de son Perse, p. 11 et suiv.) propose une division 
et une interprétation intéressantes : le poète songeant, par avance peut-être, 
au recueil complet de ses satires, s'écrie: « A quoi bon tant de peine? A 
quoi bon nous agiter ainsi, pauvres mortels que nous sommes ? qui lira ces 
satires?» Quelqu'un répond: «C'est à moi que tu parles? personne!» 



ESSAI SUR PERSE 347 

L'accord n'est pas mieux fait sur la distribution du dialogue et la 
ponctuation dans les cinq derniers vers du préambule. Le vers 8 n'of- 
frirait pas de difficulté si le texte Nam Romae quis non... ? «, si fas 
diccre... avait quelque autorité. Le poète vient de dire qu'il ne 
faut pas attacher d'importance au jugement des Romains ; il a déjà 
dans la tète le auriculas asini quis non habct qui se lit au vers 121 ; 
mais il se demande s'il lui est permis de parler, et il s'arrête. Tout 
à l'heure, il sera plus hardi « Me muttirenefas "h-> dira-t-ilau vers 119, 
et, cette fois, la question ne sera qu'une figure. Malheureusement, 
les bons manuscrits donnent tous un autre texte : « Nam Romae est 
q,uis non... ac si fas dicere... sed fas ». Dès lors il faut entendre : « Car 
qui n'y a-t-il pas à Rome, quelle société mélangée n'y trouve-t-on 
pas ? (1) Et, si l'on a le droit de parler (c'est-à-dire, s'il est permis de 
dire la vérité)... mais assurément on en a le droit. » Certains éditeurs 
préfèrent, il est vrai, la leçon quis non (2) combinée avec acsi fas dicere 
et admettent une réticence : « Car, à Rome qui ne... (vous m'enten- 
tendez : il n'y a à Rome que des sots) ». On peut, d'autre part 



«Vraiment? personne», demande Perse. C'est déplorable! Et pourquoi? 
Sans doute (M. Albini voit dans ne la particule affirmative), les grands per- 
sonnages du temps me préféreraient un mauvais poète quelconque , un 
Labéon.» — «Tu n'y es pas (nugae!)», réplique la voix qui s'est déjà fait 
entendre ; et elle déclare à Perse qu'il ne doit pas se soucier du goût 
des autres. Mais elle s'arrête (ah si fas dicere !) au moment où elle allait lui 
fournir un bon argument en faveur de la satire ; cet argument, le poète s'en 
empare aussitôt, et il s'écrie : <i Sed fas. . . ». L'autre conseille l'indulgence : 
le pluriel Ignoscile s'adresse à tous les stoïciens. — Non, répond Perse. — 
Son contradicteur est découragé : « Que faire ? » dit-il. A la page 12, c'est à 
lui que M. Albini donne les derniers mots : ce personnage prendrait alors le 
parti de rire en écoutant les vers satiriques de Perse. Dans le texte, au con- 
traire I p. 18), les mots sed sum pelulanti splene cachhnio sont séparés de quid 
faciani. Tout cela est ingénieux; mais c'est peut-être, même pour Perse, trop 
compliqué. J'ajoute que le prennor vers est lancé sur un ton de persillage 
bien plutôt qu'avec un accent de tristesse. — M. Ramorino (p. 4 de son éd.) 
divise ainsi le second vers: « Qius Icget liaec?» — «Min' tu istud ais. -^ 
(1 Nemo hercule.» «Nomo?» xMais la question Miii lu islud rds, ainsi isolée, 
est bien gauche. 

fl) Cf. Biicheler: Rhein. Mus., 41 (1886) p. 458. 
"'(2) Moins faildcment attestée que « a si fas dicere ». 



3iS F. VILLENEUVE 

considérer sed fas comme une interrogation : le poète allait parler, il 
s'arrête, se demandant si on lui en accorde le droit : ceci préparerait 
alors le vers 119 : me multire nefas ? On peut enfin supprimer tout 
signe de ponctuation après ces deux mots et entendre : « Mais j'en ai 
le droit en voyant la manière lamentable dont nous vivons ». 

Pour ma part, je maintiens la leçon Romae est quis non et j'admets 
l'interrogation après sed fas : Perse laisse entendre que ce qu'il allait 
dire est vraiment trop violent. Mais c'est en vain qu'il s'efforce, au 
spectacle des folies contemporaines, de retenir ses éclats de rire (v. 9 
et suiv.) : 

Tune cum ad canitiem et nostrum istud uiuere triste 
Aspexi ac nucibus facimus quaecunique relictis, 
Cum sapimus patruos, tune tune — ignoseite — nolo — 
Quid faeiani ? Sed sum petulanti splene — cachinno. 

Avec M. Léo, je vois dans cachinno la première personne du verbe 
cachinnare : « Quand je regarde nos vieillards, dit Perse, et notre 
lamentable manière de vivre, et ce que nous faisons lorsque nous 
sommes sortis de l'enfance et que nous affectons une sévérité d'on- 
cles, alors, alors... pardonnez-moi : je voudrais bien retenir mes 
éclats de rire. Comment faire ? Mais ma rate aime à s'épanouir : 
j'éclate». 

Abandonnant un instant le dialogue, le poète dénonce la manie 
d'écrire et la prétention au sublime comme le défaut général du temps. 
Et il feint d'abord de ne pas se distinguer des autres à ce point de 
A^ue (1) : Scribimus inclusi (v. 13). Il disait de même tout à l'heure 
(v. 9 et suiv.) : (.(.nostrum istud uiuere triste... ac \iViÇ'\bvi?> facimiis 
quaecumque relictis, cum sapimus patruos». Mais presque aussitôt il 
revient à la deuxième personne du singulier et le personnage auquel 
il s'adresse n'est plus l'interlocuteur absolument indéte^'miné que 
nous avons entendu dans les premiers vers : c'est un poète, et Perse 



(l'i Est-ce à cette affectation de modestie que s'applique l'indication con- 
tenue dans la Vita (p. 10) : Cuius libri (i. e. Lucilii, 1. X) principiuni imitatus 
est. sibi prhiKi, riuix omnibus detrectalunis ■»'! Mais n'a-t-il pas déjà, en \\n 
certain sens, affecté de déprécier son œuvre en répondant uemo hercule à la 
question Quis leyel haec y 



ESSAI SUR PERSE 349 

nous le montre velu de ses plus beaux habits et lisant ses vers d'une 
voix onctueuse à des auditeurs qui se pâment. Le nom de uetule ([n'i\ 
lui donne (v. 22) 6vo(|ue l'image de quelque riche amateur précoce- 
ment vieilli par l'abus des plaisirs. C'est à lui qu'on peut attribuer 
les répliques contenues dans les vers 24-25 (r/uo didicisse nisi hoc 
fermentum et quae scmel intus Innata est rupto iecore exierit capri- 
ficus ? ) et les vers 29-30 (At pulchrum est digito monstrari et dicier : 
« Hic est ! » ïcn cirratorum centum dictata fuisse Pro nihilo pendes ?) 
A la première question, le poète fait une réponse de ton très oratoire : 
En pallor seniumque ! O mores ! usque adeone Scire Luuin nihil est, 
nisi te scire hoc sciât alter ? Au lieu de répondre directement à la 
seconde, il montre, dans une description parée de toutes les couleurs 
de la rhétorique, combien la gloire littéraire est vaine même quand 
elle survit au poète. 

Le dialogue reprend, mais Perse ne rend pas la parole au uetulus : 
il introduit par la formule aii{y. 40), déjà employée par Horace (1), 
un interlocuteur fictif aussi indéterminé que celui du préambule, mais 
qui n'est pas nécessairement le même. Il lui répond et l'interroge 
dune manière vive et pressée sur la valeur des exclamations admira- 
tives ([ui étaient monnaie courante dans les lectures publiques. Mais 
bientôt, il s'adresse de nouveau à un riche amateur (v. 53 : Galidum 
scis ponere sumen); il le fait parler (v. 55: « Yerum, inquis, amo, 
uerum mihi dicite de me »); il le raille àprement en lui donnant l'épi- 
tliète de cahte (v. 5G) qui rappelle uetule. Puis, tout à coup, il s'écrie 
ironiquement (v. 58) : 

O lanc a torg'O qiiem nulla ciconia pinsit • 
Nec maniis auriculas imitari mobili.s albas 
Nec ling-uae quantum sitiat canis Apula tantao ! 

Je relève un mouvement analogue dans Horace (Sat., 1, 9, 11) : 
O te, Bolane, cerebri felicem. Perse laisse là l'amateur ridicule pour 



(1) Horace [Sat., 1, 3, 22) se sert de la formule quidam ait. Inquil, sans sujet 
exprimé, se rencontre au v. 126 de la môme satire : ce' n'est que dans les 
ÊpUres qu'on trouve ail, dans un vers que Perse imite ici [EpisL, 1, 19, 43. . . 
«Hidcs )) ait. . .). 



:fo<) F. VILLENEUVE 

s'aihvsscr avec une einpliasG voulue à lous les nobles, moins bien par- 
tagés que .lanus : 

Vos, o palricius sani;uis, qtios niuorc fus est 
Occipiti cacco, poslicac occurrito sannae. 

Ici (Micore, il y a un souvenir d'Horace (Arl poéL, 282 : Vos, o Pom- 
pilius sanguis). 

Le poêle passe à la critique du goût public et de la poésie à la 
mode. Une question brusque fait la transition : « Quis populi sermo 
est ?» Mais à (|ui faut-il attribuer ces mots? On peut admettre ([u'ils 
sont prononcés par le riche amateur, curieux de savoir ce ({ue le 
public dit de lui. Ils apparaissent (dors comme la suite du vers 55 
(Verum, inquis, amo, uerum milii dicite de me). Un flatteur répond : 
« Que peut dire le public sinon qu'on a enfin trouvé le secret d'une 
versification parfaitement coulante » ; et il rapporte des propos enten- 
dus : «Ce poète sait aligner les vers au fil à plomb; et, s'il s'agit de 
parler contre les mœurs, le luxe, les festins des grands, la Muse lui 
inspire des choses sublimes ». Et Perse, passant, selon son habitude, 
d'un exemple particulier à des considérations générales, reprend la 
parole pour railler d'abord le sublime des poètes à la mode (v. 09-91), 
puis cette versification qu'on dit parfaite. C'est très satisfaisant. Mais 
il n'est pas inadmissible non plus que Perse réponde lui-même au 
mauvais poète : « Le public ? Que peut-il dire, ce public dont le goût 
est gâté, sinon qu'on sait enfin faire des vers parfaitement coulants ?» 
On pourrait même donner tout le passage à Perse : le poète se ferait 
à lui-même uue objection: «Amis, clients, parasites se moquent par 
derrière de ces riches amateurs qu'ils applaudissent ostensiblement. 
Mais le public, que dit-il de leurs œuvres ?»Et il répondrait lui-même 
par une attaque contre le mauvais goût régnant. Je préfère, malgré 
tout, la première solution, bien conforme à l'allure générale de cette 
satire où le poète a multiplié les colloques. 

Sans transition. Perse s'en prend au faux sublime : je crois, en 
effet, que les vers 09-91 répondent à l'es grandes nosfro dat Musa 
poetae, et j'entends (1) : « Oui, nous aimons tellement le sublime que 
nous encourageons des enfants à s'exercer dans les genres héroïques, et, 



(1) Cf. supr., p. 203 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 351 

alors qu'ils sont incapables de traiter convenablement les lieux com- 
muns les plus rebattus, nous acclamons leurs tragédies d'écolier; nous 
leur crions : a Bravo, poète ! Y aura-t-il maintenant des lecteurs 
pour le livre desséché de ce vieux barbon d'Accius et pour l'Antiope 
verruqueuse de Pacuvius ? » 

Des deux questions qui suivent, formulées directement par le poète 
(v. 79-84), la première suppose un auditeur fictif capable de condam- 
ner le mauvais goût du temps : 

Hos pueris monitus patres infundere lippos 
Cum uideas, quaerisne unde haec sartago loquondi 
Venerit in linguas, unde istud dedecus in quo 
Trossulus exultât tibi per subsellia leuis ? 

La seconde, au contraire, s'adresse à un homme déjà âgé qui, dans 
une affaire capitale, songe moins à défendre sa yîg qu'à enlever les 
acclamations : 

Nilne pudet capiti non posse pericula cano 
Pellere, quin tepidum hoc optes audire « décanter» ? 

Il n'y a là qu'un moyen d'introduire le personnage de Pedius. On l'ac- 
cuse d'être un voleur : Perse fait formuler l'accusation au style 
direct en l'accompagnant du verbe ait qu'il a déjà, au vers 40, 
employé sans sujet : «Fur es », ail Pedio (v. 83). Que fait Pedius? 
Il équilibre savamment des antithèses, et on le loue ; on crie : « Gela 
est beau ! » Perse se retourne alors vers les auditeurs, et il les invec- 
tive, en usant, il est vrai, de la deuxième personne du singulier : 
« Hoc bellum?an, Romule, ccues ? « (v. 87). Le procédé n'est pas 
étranger à Horace, chez qui nous lisons, par exemple (Sat., 1, 4, 85) : 
Hune tu, /^omrtue, caueto ». Gomment cette rhétorique artificielle, 
demande le poète, serait-elle touchante ? «Je pourrais tout aussi bien, 
dit-il, donner un as au naufragé qui me chanterait une chanson ». Et, 
brusquement, il s'adresse à un naufragé imaginaire : « Gantas, cum 
fractatein trabe pictum ex umero portes» (v. 89-90). Puis, s'élevant 
une fois do plus du cas yiarticulier à une formule générale, il ajoute 
(v. 90-91) : « Verum nec nocte paratum plorabit qui me uolct 
incuruasse querella ». 



.!:..' F. VILLENEUVE 

l^ersc a laissé juscjuici sans réponse dirccLc les éloges prodigués à 
Télégance coulante des vers contemporains. Il revient maintenant sur 
ce sujet, a Mais, dil-il, on alléguera que la facture du vers est devenue 
parfaite », et il nous fait entendre le public vantant la technique d'un 
poète contemporain qui devient le type du versificateur à la mode, 
comme le nostcr poeta du vers 08 : « Glaudere sic uersum didicit : ■ 
« Berecyntius Attis »(v. 93), etc. Et, là-dessus, on demande triompha- 
lement si les vers de Virgile, auprès de ces chefs-d'œuvre d'harmo- 
nie, ne sont pas raboteux : « Arma uirum... «, nonne hoc spumosum 
est et cortice pingui Vt ramale uetus uegrandi subere coctum (v. 00- 
97) ? » Quels sont les vers vraiment délicats, demande Perse, ceux 
qu'il faut lire en rejetant la tète en arrière? Il cite quatre vers con- 
formes à la technique des poètes à la mode et, laissant là pour un 
moment le dialogue et l'ironie, il lance ces rudes paroles : « Haec fiè- 
rent si testiculi uena ulla paterni Viueret in nobis ? » (v. 103-104). On 
sent que l'interrogation n'est ici qu'une figure oratoire. Dans la phrase 
suivante, oiî l'expression se fait directe, les métaphores se pressent 
pour rendre sensible la mollesse de cette poésie sans nerf. 

Ici reparait un interlocuteur fictif, le même, si l'on veut, que Perse 
avait introduit au début de la pièce. Il demande à Perse quel besoin 
il a d'écorcher par des vérités trop rudes les oreilles délicates des 
grands ; qu'il prenne garde : leurs portes pourraient bien se fermer 
devant lui. Il n'y a là qu'une transition : Perse veut établir qu'il a le 
droit de composer des satires. Il répond d'abord sur le mode ironi- 
que : « Soit, s'il ne tient qu'à moi, tout sera blanc comme neige ; je 
n'aurai pour tous que des cris d'approbation, euge bene ; vous serez 
tous de petites merveilles. ». Et il ajoute, parlant à l'interlocuteur 
fictif (v. 112) : « Hoc iuuat ? « Hic, inquis, ueto quisquam faxit ole- 
tum ». Pingc duos anguis : « Pueri, sacer est locus, extra Meite ». 
Soit : si le lieu est sacré, Perse s'écartera (discedo). Là-dessus, il 
garde la parole jusqu'à la fin de la pièce, en s'adressant une fois 
encore à l'interlocuteur fictif (v. 122 : nulla tibi nendo Iliade) ; au vers 
115, il interpelle les victimes de Lucilius (te, Lupe, te, Muci), mais ce 
n'est qu'un artifice de style. Au contraire, les questions qui se pres- 
sent dans le vers 119 (me muttire nefas? nec clam ? ncc cum scrobe ? 
nusquam ^) sont bien du même ton que le dialogue animé du début. 
Il introduit, pour finir, un nouveau personnage : l'homme de goût 



ESSAI SUR PERSE 353 

qui lit assidûment les tragiques grecs; il le prie de jeter les yeux sur 
son œuvre. Et il termine par un morceau d'allure oratoire, sorte de 
portrait satirique des hommes dont il méprise les louanges. 

On le A^oit, cette première satire s'écarte sensiblement dans sa 
marche des satires. philosophiques, surtout de celles qu'on peut appe- 
ler les quatre sermons stoïciens (Sat., 2, 3, 4, 5); elle est presque 
entièrement dialoguée. A côté de l'interlocuteur fictif, elle met en 
scène divers personnages de traits mieux déterminés. Elle évite les 
longs morceaux de ton didactique ou oratoire. Bref, elle a moins l'al- 
lure d'une leçon que d'une satire véritable. jMais, aussi bien que les 
satires philosophiques, elle est bâtie sur un plan aux lignes très arrê- 
tées. 

7. — Outre les satires, le recueil de Perse contient, on le sait, 
14 vers hipponactiques (1). Ils se partagent en deux morceaux d'égale 
longueur qui empruntent l'un et l'autre leur matière à Horace. Le 
premier traite ce thème que le satirique ne mérite pas le nom de 
poète (Hor.: Sat., 1, 4, 39 : Primum ego me illorum, dederim quibus 
esse poetis, Excerpam numéro); le second fait du besoin le grand mai- 
tre de la poésie (Hor. : Epist., 2, 2, 51: I^aupertas impulit audax Vt 
uersus facerem). Il n'est pas impossible, si on se rappelle que Perse 
se plaît à supprimer les transitions, d'établir un lien entre ces deux 
idées : « Je ne suis pas, dit Perse, un poète inspiré ; mais, après tout, il 
n'est pas si difficile que cela d'être un poète inspiré et de se répandre 
en doux accents : la faim y amène le moindre écrivailleur de l'un ou 
de l'autre sexe ». En ce cas ce sont les deux derniers vers qui font 
l'unité des deux parties : Coruos puetas et poetridas picas Cantare 
credas Pegaseium nectar. Le tout n'est qu'une épigramme contre les 
poètes faméliques du temps : Perse a d'abord joué la modestie pour 
mieux les atteindre ensuite (2). Cette pièce a pu être composée pour 



(1) Cf. supr., p. 1.j5. 

(2) D'après M. Gaar (Pcrsius u. Lucilius, Wiener Studkn, 31 (1910), p. 244- 
249), le ténioig-uage de la Vila rappelé plus haut (p. 3i-8, u. 1 : cuius libri 
(i. e. Lucili, l.X)principiumimitatus est, sibi primo, mox omnibus dotrectatu- 
rus) ne s'appliquerait pas à la satire 1 mais au prologMU'. L'insectaiio recenlium 
pnçtaruiii et oraloriim dont il est question ensuite, ce serait la satire 1. Mais 

23 



3r)i F. VILLENEUVE 

sei'vir ilc proloj^uo, puisque Perse nous dil expressément (pf il apporlc 
son œuvre dans le temple de la poésie (v. 7 : ad sacra uatum carmen 
adfcro uoslniui (1) ; et il veut faire entendre que cette' œuvre, bien 
qu'elle n'appartienne pas au genre héroïque, est très supérieure à une 
foule de poèmes dont les auteurs se glorifient d'avoir bu à la source 
d'IIippocrèiie : la faim donne à tant de perroquets, de corbeaux et de 
pies une voix que leur avait refusée la nature ! 

Nous aurions affaire en ce cas à une pièce liminaire analogue à celles 
que nous trouvons chez Stace et chez Martial. Car il n'est pas vrai- 
semblable que nous ayons ici, comme on l'a parfois prétendu, un 
prologue à la première satire. Sans doute les livres 28 et 29 de Luci- 
lius offraient une succession de morceaux en septénaires trochaïques, 
en sénaires iambiques et eu hexamètres. D'autre part, nous trouvons 
chez Pétrone (Sat., 5), une pièce formée de huit vers hipponactiques 
et de quinze hexamètres et mise sous l'inA'ocation de Lucilius (2). Mais 
on ne comprendrait pas, si l'exclamation O curas liominum, o quan- 
tum est in rébus inane ! était arrachée à Perse par le spectacle des 



il n'y a là qu'une induction sans preuve positive. Cf. Fiske : Lucil. and Pev- 
sius, p. 150, et G. -A. Gerhard : dor Prolog des Persius, Philologus, 72 (1913), 
p. 487. Il y a plus à tirer d'un autre article de M. Gaar: Persiusprobleme 
[ibitl, p. 128-135 et 233-243) ; cf. supr. p. 175. 

(1) Quoi qu'on en ait dit, carmen adfero noslrum peut par.faitement signifier 
carmen adfero meum. M. Léo [Hermès, 45 (1910), p. 48, n. 2), écrit avec beaucoup 
de raison : « Die Meinung, dass der Singular adfero dièse einzig môgiiclie 
Bedeutung verbiete, zeugt von geringer Belcsenheit ». Je me borne à citer 
Catulle i68, 37-38) : Quod cum ita sit, nolim statuas nos mente maligna id 
facere. Cf. Hand : De Persil salira I (lena, 1850), p. 7. 

(2) Cf. Pétrone : Sa tir., 4, 5 : Sed ne me paies improhasse scliedium Lucilianae 
humililalis, quod senlio et ipse carminé effuigam (suit la pièce dont il est ques- 
tion ci-dessus). L'expression Schedium fAicilianae humiiiinlis ti'ouve son 
commentaire dans une phrase d'Apulée : De deo Socral, 1 : « Sed ut me omni- 
fariam noueritis, etiani in isto , ut ait Lucilius, schedio, <subitario> et 
incondito experimini ». Ces deux textes rapprochés permettent de deviner le 
sens du passage d'oii provient la citation incomplète qui se lit chez Festus, 
p. 334. 13 (Paul, 335): qui schedium fa. . . (= v. 1279, Marx) : je suis un im- 
provisateur, disait Lucilius, non un poète véritable. Cf. Marx, II, p. 404. 
J'ajoute que le schedium du rhéteur Agamemnon, dans Pétrone, est une 
sorte de courte satire littéraire. 



ESSAI SUR PERSE 355 

poètes faméliques, qu'il ne fût ensuite question dans sa première satire 
que d'amateurs nobles et riches. Si l'on donne ce premier vers à l'inter- 
locuteur fictif, disant à Perse qu'il perd son temps, et si l'on applique 
la (]uestion quis leget haec ? au prologue, la difficulté subsiste ; le 
poète aurait annoncé encore un sujet différent de celui qu'il va traiter. 
Admettons même que ce prologue n'eût, par rapport à la première 
satire, que la valeur d'une pièce liminaire : Perse annoncerait qu'il va 
composer un poème du genre romain par excellence, carmen noslrum, 
une satire, et laisserait entendre qu'on ne peut se taire lorsqu'on voit 
l'état lamentable de la littérature : ce qui fait les poètes, maintenant, 
ce n'est pas l'inspiration, ce sont les besoins matériels, c'est le désir 
de ga-gner de l'argent. Aurait-il donc voulu indiquer, par un premier 
exemple qui ne jouerait pas de rôle dans le corps de la satire, que la 
poésie se mourait à Rome? C'est bien peu satisfaisant. 

Je m'en tiens, pour ma part, à la première solution (1), mais je ne 
nie pas que M. Léo (2) ne puisse avoir raison en reconnaissant dans 
ces quatorze vers deux épigrammes distinctes (3) où Perse s'était 
exercé à traiter d'une manière personnelle deux thèmes empruntés à 
Horace. Les trouvant dans ses papiers et les jugeant dignes de sur- 
vivre, ses éditeurs les ont mises en tète du recueil (4). Cette place leur 



(1) Elle a été tout récemment défendue par M. Gerhard (Der Prolog des 
Persius, Philologvs, 72 (1913), p. 484 et suiv.), qui juge la démonstration de 
M. Gaar (cf. supra, p. 354, n. 1 do la page 353) concluante sur ce point. Il 
signale comme argument accessoire l'égalité des deux parties (7-f-7 vers) et 
dégage ainsi la suite des idées : 1° Je renonce à l'inspiration divine des 
poètes à la mode ; 2° leur vrai mobile, c'est la faim et la cupidité. 

(2) V. F. Léo : Zum Text des Persius und Juvenal, IJerines, 45 (1910), p. 48 
et les notes. 

(3) Hand {De Persil Salira I, p. 7) supposait que nous avons là deux 
fragments d'une pièce inachevée. 

(i) M. Gerhard (art. cité) estime, lui aussi, que les choliamhcs de Perse 
sont des vers de jeunesse. Assurément, on y reconnaît déjà la manière de 
notre auteur ; mais, tandis que la satire 1 offre la peinture bien observée du 
poète amateur , le poète famélique du prologue , avec la généralisation 
hyperbolique de son type, porte la marque de l'écolier sans expérience 
sortant du Portique , dont la morale populaire donnait tant de place à la 
satire do la cupidité et de l'avarice. D'autre part, il y a loin de l'humilité 
réejlc qu'on sent sous l'ironie dos choliambes au ton des passages où Perse, 



3r)G I'. MLLENEUVE 

cou venait (r;uil;uit inioiix ({lie les vers () et 7 (ipse semipairanus \(1 
sacra iialuiii cai'iiieii adfero iioslriim) constituent une vérit;il)le dédi- 
cace. Gomme elles avaient l'une et l'autre la po(?sie poui' objet, elles 
pouvaient prendre par le simple rapprochement l'apparence d'un mor- M 
ceau complet. En tout cas les éditeurs de l'antiquité n'avaient pas 
riiabitude de publier, dans un recueil de vers, des œuvres dont la 
forme n'était pas en harmonie avec le reste de l'ouvrage. Il n'est donc 
pas vraisemblable que Cornutus et Bassus aient placé ces deux mor- 
ceaux à la suite des satires à titre de pièces particulières ou de frag- 
ments, ni qu'ils en aient fait un épilogue, puisque le premier thème 
est un thème d'introduction. Il faut donc rejeter la tradition qui les 
place à la fin du recueil (1). 



IV 

Les satires de Perse soist des diatribes déguisées en satires horatienkes 

On a souvent prétendu que les satires de Perse ne sont pas com- 
posées et qu'elles juxtaposent d'une manière tout arbitraire des 



dans les satires 1 et 5, parle de lui-même en homme désormais sûr de sa 
valeur. Il est vraisemblable que Perse, avant de se consacrer avec succès à 
la satire, avait composé des choliambes à la grecque, et de cette timide 
poésie de jeunesse , datant de ses débuts dans le stoïcisme, il nous est 
parvenu ces vers d'introduction dont on a fait le prologue des satires en 
hexamètres. Il est impossible aujourd'hui de savoir si Cornutus n'a pas 
supprimé d'autres choliambes laissés par Perse (M. Gerhard ne serait pas 
éloigné d'admettre que les uersus dempli de la Viia étaient des choliambes : 
l'expression iiltimo libro s'expliquerait parce qu'une, au moins, des recensions 
plaçait les clioliambes à la fin). 

(1) Ils sont à la fin du recueil dans les manuscrits qui représentent la 
recension de Sabinus (Montepessulanus 212, et Vaticanus tabularii basilicae 
H .''G = A et B de Jahn-Bi'icheler). Comme pièce liminaire, ils pouvaient être 
écrits, dans des manuscrits anciens, sur une feuille attachée au bord extérieur 
du rouleau : je me demande si l'erreur commise par Sabinus ou avant lui 
n'est pas venue de là. — Je ne cite que pour mémoire l'iiypothèse de Drydcn 
(Cf. Satires de Perse, trad. Sélis, nouvelle éd. par Achaintre (Paris, 1822), 



ESSAI SUR PERSE 357 

morceaux incohérents. L'étude qui précède nous conduit à une con- 
clusion bien différente. Il en ressort que toutes ces satires, môme la 
première et la sixième, sont bâties sur un thème simple que Perse 
s'est donné d'avance et qui sert d'armature au développement entier. 
A ce point de vue, ce sont bien des déclamations au sens technique du 
mot : les rhéteurs (cf. Quintilien, 2, 6) donnaient à leurs élèves une 
matière, les uns se bornant à leur indiquer les points qu'ils auraient à 
traiter, les autres y ajoutant quelque développement : mais toujours 
le cadre était tracé d'avance. La diatribe, issue de la sophistique, était 
construite suivant les mêmes règles : l'unité du sujet en était, je l'ai 
dit, un des caractères essentiels. D'autre part Perse n'écrit jamais dans 
l'unique intention de se peindre lui-même ou de noter des ridicules : 
aussi bien que les prédicateurs stoïciens, il a constamment en vue 
certaines conclusions morales conformes aux dogmes de la secte. Mais 
si, par la conception première et par l'esprit, ses œuvres sont toutes 
voisines de la diatribe, peut-on dire que, dans les procédés de déve- 
loppement, elles en reproduisent vraiment la technique ? Ce serait 
oublier que le sermon stoïcien, si la disposition n'en est pas toujours 
très régulière et s'il présente un mélange, à doses variables, d'éléments 
oratoires et d'éléments dramatiques, porte d'ordinaire sur un sujet 
préalablement défini, et que par là l'unité du discours demeure tou- 
jours sensible, alors môme que les parties ne sont pas rattachées les 
unes aux autres par un lien logique très fort. Perse a craint de paraître 
homme d'école s'il jetait toutes ses satires dans ce moule. Il s'est sou- 
venu qu'Horace avait fait jouer au prédicateur stoïcien Stertinius un 
rôle assez ridicule, et il s'est efforcé de renouveler la diatribe en 
imitant la marche de la satire horatienne. 

Comme Horace, il se plaît à engager le débat par un exemple, avant 
de nous avoir donné aucune indication sur le sujet, ou à jeter brus- 
quement, au cours môme de la discussion, une petite scène qui ne 
semble préparée par rien. Mais il faut ici se garder d'être dupe des 
apparences : même (juand le poète part d'un exemple particulier 



p. 8), reprise récemment par Protor (A few notes on the Satires of Persius, 
Cla^s. Bevieiu 21 (1907), p. 72), que Perse, dans ce prologue, a voulu nous 
tromper sur sa véritable personnalité. 



358 F. VILLENEUVE 

pour s'élever au j^éiiéral, ce passade du concret à l'abstrait ne repro- 
duit pas la marche véritable de sa pensée : le travail mental n'a pas 
été mis en mouvement par le spectacle de la réalité ; il a porté tout 
d'abord sur une formule philosophique. Cette formule, Perse, fidèle 
à la méthode de développement qui, depuis longtemps, régnait aussi 
bien chez les philosophes que chez les rhéteurs, s'est proposé de 
l'illustrer par des exemples. Ceux-ci une fois imaginés ou tirés du 
fonds commun de la littérature morale, il pouvait, s'il lui plaisait, 
renverser les termes de l'opération, piquer la curiosité par la peinture 
du concret et ouvrir ainsi la voie aux vérités morales qu'il voulait 
faire entendre : c'est, en somme, le procédé des fabulistes, et la satire 
en usait couramment. Mais Horace, en pareil cas, nous donne l'im- 
pression que sa pensée s'est éveillée au contact même des choses : 
c'est un observateur. Sénèque suit assez souvent la même marche 
dans ses lettres morales, et non sans succès, surtout lorsqu'il prend 
de petits événements de sa vie pour texte de ses causeries avec 
Lucilius. Perse est moins heureux, même quand il part d'un exemple 
tiré de sa propre existence : ou bien il n'arrive pas à dissimuler la 
soudure, et nous avons, comme dans la satire 5, deux parties formant 
chacune un tout ; ou bien il laisse trop voir, comme dans la satire 6j 
que le début est postiche. A plus forte raison l'artifice est-il très appa- 
rent là où l'élément personnel ne tient aucune place : qu'on se rappelle 
la structure des satires 3 et 4. Cependant Perse doit à Horace d'avoir 
toujours évité un des procédés les plus fatigants de l'école, le déve- 
loppement par énumération d'exemples historiques, si fréquent chez 
Sénèque et qui triomphera plus tard dans la satire avec Ju vénal. Ici 
encore nous le sentons soucieux de se garder du pédantisme. Mais, 
s'il a une préférence pour les exemples pris dans la réalité familière, 
il les demande moins à l'observation qu'à ses lectures ou à ses souve- 
nirs d'école : il lui en est venu plusieurs d'Horace ; et la prédication 
stoïcienne, à côté des anecdotes et des chries dont il a dédaigné l'usage, 
lui offrait un grand nombre de petites scènes et de portraits fournis 
par l'expérience de chaque jour. 

Faut-il reconnaître encore l'influence d'Horace dans l'allure sautil- 
lante que Perse donne volontiers à son développement ? Je le crois. 
Mais ce qui est, chez l'un, souplesse intellectuelle, fantaisie d'une 
pensée riche en associations imprévues, est devenu, chez l'autre, 



ESSAI SUR PERSE 359 

artifice laborieux. Nous trouvons, d'une part, une libre causerie où la 
discussion est coupée fréquemment de parenthèses, de digressions, de 
confidences personnelles, de l'autre, une dissertation dont les para- 
graphes ont été simplement juxtaposés au lieu d'être liés, mais dont la 
diA^ision très scolaire se laisse découvrir : il s'agit seulement de retrou- 
ver les transitions que Perse n'a presque jamais indiquées. On ensei- 
gnait dans les écoles à les masquer ; Quintilien signale et condamne 
cette affectation (4, 1, 77) : « Illa uero frigida et puerilis est in scholis 
affectatio, ut ipse transitus efficiat aliquam utique sententiam, ethuius 
uelut praestigiae plausum petat, ut Ouidius lasciuire in iMetampr- 
phosin solet, quem tamen excusare nécessitas potest res diuersissimas 
in speciem unius corporis colligentem. Oratori uero quid est necesse 
surripere hanc trangressionem et iudicem fallere, qui ut ordini rerum 
animum intendat, etiam commonendus est?» 

Les transitions une fois rétablies, on s'aperçoit que, dans toutes les 
satires de Perse, les diverses parties du développement, si elles 
n'offrent pas toujours une suite logique très rigoureuse, tournent au 
moins autour d'une idée centrale. Epictète, comme nous l'avons vu, 
compose fréquemment de la sorte. Mais il y a autre chose chez Perse : 
il met souvent une sorte de coquetterie à dissimuler l'idée centrale 
elle-même ou à la formuler là où on ne songe pas tout d'abord à la 
chercher. Ou bien il jette sous forme de parenthèse ou de digression 
un développement qui est en réalité une partie essentielle de son 
discours moral : par exemple la prière où il demande à Jupiter un 
supplice d'un nouveau genre pour les tyrans (3, 3o-43). On sent là le 
désir de reproduire l'imprévu de la disposition horatienne. 

C'est encore un emprunt à Horace que le mélange de l'épître et de 
la satire, dans les pièces 2, 5 et 6. Mais Perse ne sait pas fondre les 
deux formes, comme l'a fait Horace dans la satire de son premier 
livre : il est, pour cela, trop inhabile à tirer de sa personnalité ou de 
celle des autres les éléments de son œuvre. Sans doute il sait com- 
muniquer quelque vie à de petites scènes et dessiner d'un crayon 
assez vigoureux de courts portraits. Mais il n'a jamais essayé de don- 
ner à une satire entière la forme dramatique. Le début de la cinquième 
semble annoncer un dialogue comparable à ceux dont est fait presque 
entièrement le second livre d'Horace : Cornutus y prend la parole 
pour interrompre son élèA'e ; mais, on le sent tout de suite, c'est Perse 



300 F. VILLENEUVE 

(|iii {)ai'lo par sa bouche ; du reste, le philosophe rentre presque aus- 
sitôt dans la coulisse, ou, du moins, il s'écarte, laissant le poète lui 
écrire une épltrc ou lui adresser un discours. Ailleurs (Sat. 3 et 4), 
nous pouvons croire d'abord que Perse xa nous donner un dialogue 
encadré dans une narration : mais, dans la satire 3, le personnage du 
jeune homme s'efface peu à peu, et il n'est même pas sur que celui 
du maître occupe la scène jusqu'au bout : en tout cas, ce que nous 
lisons dans le quinzième vers n'est plus qu'une diatribe. Dans la satire 
4, Socrate n'a pas avec Alcibiade un entretien véritable : il lui fait un 
sermon, et les deux personnages disparaissent brusquement : il ne 
s'agissait que d'un exemple. Je sais bien qu'il arrive à Horace, dans 
ses satires dialoguées, de faire prononcer à certains personnages, à 
Offellus, à Damasippe, à Dave, de longues diatribes : mais, en ce cas, 
l'orateur a sa physionomie propre, bien distincte de celle d'Horace. 
Prenons au contraire le précepteur que Perse fait parler dans sa troi- 
sième satire : il n'est que le porte parole du poète, à tel point qu'il 
est impossible de fixer avec certitude le terme de son discours. 

Le procédé constant de Perse, procédé commun à la diatribe et à la 
satire horatienne, c'est le dialogue fictif, soit que le poète s'entre- 
tienne avec uni interlocuteur plus ou moins déterminé, soit qu'il jette 
au milieu de son développement une petite scène oii il ne joue pas lui- 
môme de rôle. Mais ce genre de dialogue n'est en somme qu'un arti- 
fice d'exposition créé par les orateurs et perfectionné par la rhétorique. 
n ne donne au développement qu'une vie factice si l'auteur ne sait 
pas lui faire rendre, dans les différents rôles, un accent particulier. 
Nous ne saurions nier que Perse n'ait montré parfois, dans les 
petites scènes surtout, une réelle agilité : il me suffira de rappeler la 
fable du malade et du médecin, dans la satire 3, et, dans la satire 5, 
l'apologue de l'homme entre la Cupidité et la Mollesse. Mais il est 
moins heureux dans l'emploi de l'interlocuteur fictif. Je ne lui repro- 
cherai pas d'avoir donné à ce personnage des traits trop vagues : il y 
a dans le premier livre d'Horace plusieurs satires oij la physionomie 
de l'interlocuteur est si peu nette qu'elle se laisse malaisément rame- 
ner à l'unité et ({u'il faut supposer une succession d'interlocuteurs, à 
moins de voir, dans l'emploi de la seconde personne du singulier et 
dans les objections formulées au style direct, de simples figures. Perse 
entend bien donner un minimum d'existence à ses contradicteurs, 



ESSAI SUR PERSE 361 

puisqu'il en interpelle un en ces termes : Quisquis es, o modo quem ex 
aduerso dicere feci (Sat., 1, 44). Et ceci est tout à fait conforme aux 
habitudes de l'école : on sait le rôle de V adversaire dans l'exposition 
philosophique. Mais devait-il, afin de sembler plus alerte, couper ses 
dialogues d'une manière si heurtée qu'il est souA^ent difficile d'en voir 
les divisions ? Ce défaut est rare chez Horace ; il a pu s'exagérer chez 
Perse sous l'influence de la rhétorique. Le dialogue fictif ou seimio- 
cinatio (cf. Quintil., 9, 2, 31) avait sa place dans les déclamations : 
mais un repos ou un simple changement d'intonation suffisait alors 
pour avertir l'auditoire du changement d'interlocuteur. Il en était de 
même dans la diatribe qui, on le sait, était une sorte de conférence. 
Aussi bien Perse avait-il composé ses satires pour en donner lecture, 
et tel passage qui nous embarrasse aujourd'hui devait être, dans sa 
bouche, parfaitement clair. Seulement il aurait dû songer à ceux qui, 
n'ayant pu l'entendre, devraient se contenter de le lire. 

L'introduction de personnages qui se parlent à eux-mêmes est un 
procédé voisin du dialogue fictif : Perse s'en est servi plusieurs fois 
(2,8etsuiv.; 2,48 etsuiv.; 3, 39 et suiv. ; 4, 30 et suiv. ; 5, GO etsuiv.), 
à l'exemple d'Horace et des moralistes stoïciens (cf. supr., p. 322). 
Mais il faut chercher dans la diatribe plutôt que chez Horace (1) l'ori- 
gine des petits discours destinés à introduire une leçon (5, 91 et suiv.), 
ou à développer les conclusions pratiques auxquelles le poète nous a 
conduits (3,66 et suiv. ; 5, 64 et suiv.). Perse ne craint pas alors 
d'être dogmatique, dût-il en résulter quelque disparate. Mais le 
mélange de tous les tons était bien, chez Horace lui-même, un des 
caractères de la satire. Quant aux apostrophes brusques qui, inter- 
rompent ou semblent interrompre le développement (1,58 et suiv. ; 
87 ; 115; 2, 39 et suiv. ; 68-69 ; 3, 35 et suiv. ; 5, 81 (adsigna, Marce, 
tabellas ;6, 18 et 80), Horace n'en ignore pas l'usage, qu'elles s'adres- 
sent aux hommes ou aux dieux (2). 

L'interrogation est fréquente chez les deux poètes comme chez les 
prédicateurs stoïciens. Elle n'est d'ordinaire, pour Perse comme pour 



(1) V. supr., p. 328: Horace n'emploie guère le procédé que lorsqu'il imite 
avec ironie les prédicateurs stoïciens. 

(2) V. Cartault: Étude sur les sat. d'Horace, p. 193 et suiv. Cf. aussi supr., 
p. '349. 



3C)2 F. VILT.ENEUVE 

Horace, qu'un moyen d'affirmer ou de nier plus cnergiquement : la 
réponse s'impose et n'a pas besoin d'être formulée (1). Mais une fois 
au moins, Perse use d'un tour qui appartient à l'argumentation stoï- 
cienne (5, 129 et suiv.) : 

Sed si intus et in iecore aegro 
Nascuntur domini, qui tu impunitior exis 
Atque hic quem ad strigiles scutica et metus egit erilis ? 

Cet emploi de l'adverbe interrogatif qui apparaît plusieurs fois dans 
les satires oi^i Horace a imité la diatribe (2). Je ne dis rien, pour le 
moment, des phrases où une proposition interrogative tient la place 
d'une proposition conditionnelle (3) . 



On peut dire, il me semble, que Pe;'.se n'a su prendre à Horace, 
au point de vue de la disposition , que les procédés extérieurs ; 
il a conçu ses satires comme des déclamations ou des diatribes ; puis, 
craignant de paraître homme d'école et de ressembler à Stertinius, il 
a voulu les déguiser en satires horatiennes. Mais le vêtement n'était 
pas fait pour des œuvres dont la composition première relève de la 
rhétorique, et il ne pouvait guère s'adapter à la démarche intellectuelle 
d'un dogmatique et d'un stoïcien. Toujours raide et tendu, en disci- 
ple fidèle du Portique, Perse n'aurait pas dû choisir comme moyen 
d'expression une forme qui exigeait une souplesse parfaite. Sans doute 
Horace a des idées très arrêtées sur l'homme et sur la conduite de la 
vie ; mais il se méfie des théories et des affu-mations absolues; il 
pense que l'observation personnelle et l'expérience sont les meilleurs 
maîtres. Il ne proclame pas du haut d'une chaire les décrets d'une 
secte ; c'est un homme qui, dans une libre causerie, invite des hommes 



(1) V. Cartault, op. cit., p. 181 et suiv. 

(2) V. Lejay : Sal. d'Hor., p. 359. Je retiens Saf., 2, 3, 241 ; 275 ; 311-; 7, 105 
(Qui tu impunitior ?). 

(3) V. par ex., 5, 104 et suiv. 



ESSAI SUR PERSE 363 

à écouter avec lui les leçons de la réalité. Perse, au contraire, a reçu 
et accepté d'un maître une vérité toute faite. Il aurait dû l'exposer, 
comme un prédicateur, sous une forme franchement oratoire. Sa 
défiance à l'égard de la rhétorique dont il était, malgré tout, pénétré, 
l'a mal servi. Plus encore, je pense, il a été prisonnier des lois du 
genre telles qu'elles se dégageaient des œuvres de Lucilius et d'Ho- 
race, telles que I^alaemon et Cornutus avaient pu les lui enseigner. La 
transformation de la diatribe en satire horatienne était une ATaie 
gageure, et nul n'oserait dire que, dans la disposition de ses œuvres, 
notre poète l'ait gagnée. A-t-il mieux réussi dans le détail de 
l'expression ? 



3G4 F. VITJ.ENEUYE 



CHAPITRE II 



Le style 



Le style do Perse frappe tout de suite le lecteur par deux carac- 
tères qui semblent d'abord peu conciliables : il est singulier et, d'autre 
part, on y reconnaît à chaque instant l'imitation d'Horace. Notre 
poète est-il donc, comme l'a cru Nisard, un écrivain sans originalité 
qui se donne beaucoup de mal « pour dissimuler par des altérations 
de toutes sortes les larcins que son impuissance l'obligeait à faire à 
ses devanciers (1) » ? Je ne le pense pas. S'exerçant dans un genre que 
deux maîtres aA^ant lui avaient illustré et qui lui offrait, chez le second 
tout au moins, de parfaits modèles, il était autorisé par les habitudes 
des Romains à imiter sans scrupule des œuvres connues de tout le 
monde. On ne s'expliquerait pas qu'il eût voulu s'en cacher comme 
d'une honte ; et il faut convenir qu'il aurait, en ce cas, singulièrement 
perdu sa peine, puisque la plupart des emprunts faits par lui à Horace 
se découvrent au premier coup d'œil. En réalité, on lui aA^ait montré, 
chez le grammairien et chez le rhéteur, comment les bons écrivains 
ont su s'approprier les trouvailles d'autrui et avec quel art Virgile, 
par exemple, avait embelli des expressions d'Ennius, de Lucrèce, de 
Varron d'Atax (2). C'était, d'ailleurs, une habitude dans les écoles, 
lorsqu'un trait vigoureux ou piquant avait été lancé par quelque rhé- 
teur, de chercher à le renouveler et à renchérir (3). Sénèque le Père 
raille ceux qui, en pareil cas, se flattent de réussir en enlevant, en 
changeant ou en ajoutant un mot: « Multi sunt qui detracto uerbo aut 
mutato aut adiecto putent se aliénas sententias lucri fecisse y (Contr., 
10, o, 20) ; ailleurs (Contr., 1, 1, 25 ; 1, 3, 1.1 ; 1, 5, 9) il nous rapporte 



(1) D. Nisard: Poètes latins de la décadence, I, p. 252; cf. p. 223. 

(2) V. Scnèquo le Père : Contr., 7, 1, 27 ; Suas., 2, 19. 

(3) Cf. supr., p. IG et suiv.» 



ESSAI SUR PERSE 365 

des assauts d'esprit (1) livrés autour de certains traits célèbres devenus 
de véritables lieux communs. Ce qu'on poursuivait dans ces luttes, 
c'était une concision de plus en plus grande. On félicitait Salluste 
d'avoir parfois dépassé en brièveté ses modèles grecs. Arellius Fuscus 
avait pris un trait au rhéteur grec Adaeus; on le lui fit remarquer; il 
répondit qu'il s'appliquait à lutter contre les meilleurs traits et tâchait 
de ne pas les affaiblir, mais plutôt de les surpasser; et il cita, en 
l'attribuant à Thucydide, la phrase suivante, qui est de Démosthène : 
GS'.val vàp aï îj-paçva', G'jvy.pj'iia'. v.y). tjt/.it.'jj.i -zx sxijTcov y.[).y.^-r^[j.oi.~oi., avec 
l'imitation que Salluste en a faite : res secundae mire sunt uitiis ob- 
tentui. Sénèque le Père, qui rapporte cette anecdote (Gontr., 9, 1, 13) 
ajoute: « Gum sit praecipua in Thucydide uirtus breuitas, liac eum 
Sallustius uicit et in suis illuni castris cecidit: nam, in sententia Graeca 
tam breui, habes quae saluo sensu detrahas : deme uel suYy.pJ'i^a'. uel 
ayr/.'.âc7a'., deme èv.âjTMv : constabit sensus,. etiamsi non aeque comptus, 
aeque tamen integer. At ex Sallusti sententia nihil demi sine detri- 
mento sensus potest». Il est donc possible que Perse se fût déjà exercé 
chez Verginius Flavus à rivaliser de concision et de nerf avec les grands 
écrivains. 

Mais il y a autre chose qu'un effort de ce genre dans la manière 
dont il imite. Il s'attache à rapprocher des mots qui ne vont pas d'or- 
dinaire ensemble. Au demeurant, il ne fait ici que mettre en pratique 
deux préceptes d'Horace : 1" Art poét., v. 46-47 : 

Dixeris cgregie, notum si callida uorbuni 
Roddidcrit iunctura nouum 

2» ibid. , V. 242-243 : 

Tautum séries iuncturaquc poUet, 
Tantuin de luedio sumptis accedit lionoris. 

Le Gornutus de Perse se souvient certainement de ces vers lorsqu'il 
dit à son élève, dans la sat. 5 (v. 14) : 

Vcrba togac scqueris iunctura callidusacri. 

Mais le terme ucrba togae est peut-être plus net encore que les termes 
correspondants d'Horace , notum ucrbum et de medio sumptis : il 



1) Le mot est do G. Boissier : Tacile, [i. 218. 



;î(ii; F. VILLENEUVE 

désigne, a h'cmi [)!1s (louloi', les mots qui sont d'iui emploi courant 
dans la vie de tous les jours, par oppositioii au vocabulaire pompeux 
de la tragédie. La satire comme la comédie tirait volontiers du sermo 
cotuHanus les éléments de son langage. Nous n'avons aucune raison 
d'admettre a p?'iori {!) que Perse ait subi sur ce point l'influence de 
la diatribe : il demeure dans la tradition du genre satirique, soit qu'il 
emprunte aux poètes comiques, à Lucilius, à Horace l'expression 
familière qu'il se propose de renouveler, soit qu'il la prenne directe- 
ment dans le latin populaire. 

C'est encore un précepte d'Horace (Art poét., 48 et suiv.) que les 
écrivains latins ont le droit de créer des mots en les dérivant discrè- 
tement de la source grecque : 

Si forte necesse est 
bidiciis monstrare recentibus abdita rerum, et 
Fing'ere cinctutis non exaudita Cethegis, 
Continget dabiturquc licentia sumpta pudenter, 
Et noua fictaque nuper habebunt uerba fidem, si 
Graeco fonte cadent parce detorta. 

S'agit-il de mots « empruntés tels quels par le latin {philosophia , his- 
toria, elc.) » ou de «mots latins calqués sur des mots grecs ou revêtus 
d'une nouvelle signification d'après le correspondant grec (beiiiosus, 
inaudax, etc.) (2) » ? La question ne me semble pas tranchée. En tout 
cas Perse a suivi le conseil dans les deux sens qu'il peut avoir. Et il 
lui est arrivé aussi, à l'exemple d'Horace, d'imiter certains tours de la 
syntaxe grecque. 

Il ne s'écartait pas non plus des habitudes de la satire en multipliant 
les termes concrets et les figures de toute espèce. La vie, la couleur, 
la variété étaient des lois essentielles du genre. Mais on peut dire que 
l'éducation littéraire de notre poète le préparait bien à les accepter. On 
sait la place ({ue la description avait prise dans les déclamations, et 
dans les controverses aussi bien que dans les suasoires (cf. supr. , p. IS). 
D'autre part, les controverses permettaient, par la nature même de 
leurs sujets, de traiter avec une précision souvent très crue, des scènes 
de mœurs de toute espèce. Elles ont contribué à développer dans la 



(1) Comme semble le faire M. Eichenberg : De Persil sal. nalnra, etc., p. 6. 

(2) F. Plessis et P. Lejay : Œuvres (VHorace, p. 590. 



ESSAI SUR PERSE 367 

littérature de ce temps une tendance au réalisme qu'on y a bien souvent 
signalée. Elève d'un rhéteur et poète satirique, Perse avait une double 
raison d'être réaliste dans ses peintures. 

Le goût du concret conduit à faire un fréquent usage de la compa- 
raison et de la métaphore. Aussi bien ces deux figures sont-elles à 
leur place. dans la littérature morale, puisqu'elles permettent de saisir 
plus aisément des idées parfois peu accessibles sous leur forme abs- 
traite. Encore faut-il qu'elles soient simples et naturelles : sinon, au 
lieu, de rendre la pensée plus claire, elles deviennent une cause d'obs- 
curité. Par une évolution fâcheuse que Ton retrouve dans toutes les 
littératures, la métaphore avait trop souAcnt perdu, chez les écrivains 
du 1er siècle après J.-C, les qualités de justesse et de couleur expres- 
sive qui sont, surtout dans les ouvrages d'inspiration philosophique, 
sa première raison d'être : elle était devenue, en bien des cas, un pur 
ornement. Dès lors elle semblait d'autant meilleure qu'elle était moins 
attendue, et, comme la périphrase chez nos poètes du XYIII^ siècle, 
elle tournait à la devinette. Il s'en faut de beaucoup que Perse ait 
toujours évité l'écucil. 

Je voudrais maintenant, sans prétendre épuiser la matière, suivre 
de plus près le poète dans son curieux travail d'expression. Je com- 
mencerai cette étude par le prologue, où je trouve, en dépit de la diffé- 
rence du mètre, les mêmes procédés de style que dans les satires (1). 



(1) Les principaux commentaires sur les sath'cs de Perse, notamment ceux 
de Casaubon, Jahn, Coning-ton-Nettleship, Némethy et van Wageningen, 
ainsi que la thèse de M. Schônbacli : De Persil in saiuris sermone et arte, 
m'ont rendu les plus grands services pour toute cette étude. J'ai utilisé aussi 
(sans parler d'un certain nombre de grammaires .latines, colle do Kûhner en 
particulier, de la thèse de M. Brenous sur Les héllénismes dans la langue latine 
et (lu livre de M. A. Otto : Die Sprichworler der Jiômer) les dissertations et 
articles suivants: A. Heckmanns: Persiana ; H. Kûster: De A. Persii Flacci 
elocutione; V. Gérard: Le latin vulgaire et le latin familier dans les satires de 
Perse ; A. Eichenberg : De Persii sat. )tatura alf/ue indole; A. Gustarelli : De 
Graeci sermonis apnd Persium vesligiis. 



3G8 F. VILLENEUVPJ 



Les sept premiers vers du prologue sont caractérisés par un 
mélange d'expressions épiques et d'expressions familières. 

Y. 2. — Nec fonte lahra iprolui cahallino . Aargile a dit (En., 1, 739): 
phno se proluit auro. Mais la métaphore n'appartient pas exclusi- 
vement au style noble. On lit chez Horace (Sat., 1, o, 16) : multa 
pj'olutus tiappa nauta, et (Sat., 2, 4,26-27) : leni praecordia mulso 
Prolueris melius . C'est de l'eau qu'on boit à la source d'Hippocrène : 
praecordia proluere n'eût donc pas convenu ici, et la substitution de 
labra à praecordia est heureuse. La périphrase fons cahallinus est 
une traduction plaisante de 'Iîïtcou y.i^-'r^^rr^ : le mot cahallus est un mot 
populaire qui, de tout temps, a fait partie du vocabulaire de la satire: 
on le rencontre chez Lucilius, Horace, Pétrone, Martial, Juvénal (cf. 
Lejay: Sat. d'Horace, 1, 6, 59). L'adjectif cahallinus que l'on retrouve 
chez Pline l'Ancien (N. H., 28,263 et ailleurs) est formé d'après 
eciuinus. 

V. 2 et 3. — Nec in bicipiti sommasse Parnaso Memini ut repente 
sic poeta prodireni. L'expression épique biceps Parnasus est un sou- 
venir d'Ovide (Met., 2, 221) : Parnasusque biceps. D'autre part, Perse 
qui raille ici le songe d'Ennius avait présent à la mémoire le texte 
même du vieux poète : Memini me fieri pauum (fragm. XIY Valilen). 
La locution poeta prodire, si concrète et si expressive, est tirée d'Horace 
(Sat., 2,7, 54 : prodis ex indice Dama turpis). 

V. 4-6. — Heliconidasque pallidamque Pirenen lllis remitto, 
quorum imagines lambunt Hederae sequaces. L'adjectif 'EXr/.fovi;, 
'2oç appartenait au vocabulaire des tragiques (v. Sophocle: Œd. roi, 
1109) ; seulement, pour désigner les Muses, on se servait d'ordinaire de 
la forme 'KX'./.tov'.âssr (Hésiode: Trav. et J., 656 ; Théog., 1 ; — Pindare: 
Isthm.,1, 2, 50, etc.) que Lucrèce avait transportée en latin (3, 1035: 
Heliconiadum comités). Mais Perse trouvait aussi chez les Grecs la 
forme 'K'Kv/.oynzi: (Anthol., 7, 612). S'il a innové ici, sans doute par 



ESSAI SUR PERSE 369 

nécessité métrique, c'est en puisant à la source grecque (1). Cepen- 
dant les meilleurs manuscrits donnent Heliconiadas que l'on peut 
conserver si on admet ici l'emploi sans exemple (2) d'un anapeste au 
second pied du clioliambe ou la synizèse très dure Heliconiades . 

Pallida Pirene est une expression insolite dont le scoliaste a bien 
vu la signification : « Pirene fons in Helicone Musis consecratus. Pal- 
lidam autem ideo quod poelac palleant scribendi lassitudine ». L'ad- 
jectif pallida est donc pris au sens actif : qui fait pâlir. Properce et 
Horace avaient dit de même : pallida uina (Prop., 4, 7, 36), pallida 
mors (Hor. : Od., 1, 4, 13). C'est, je pense, pallida uina qui a sug- 
géré pallidam Pirenen, puisque, de part et d'autre, il s'agit d'une 
boisson. 

L'adjectif sequax appartient au vocabulaire de Virgile, mais on ne 
le trouve appliqué au lierre ni chez lui (BucoL, 4, 19 : errantes hede- 
ras) ni chez Ovide (Met., 10, 99 : flexipedes hederas). Il y a donc peut- 
être ici une création. En tout cas, la métaphore lambunt, au lieu de 
cingunt, est inattendue. Je me demande si Perse l'a employée pour sa 
valeur expressive ou pour outrer plaisamment le ton épique : car la 
métaphore lambere était consacrée dans l'épopée pour parler de la 
flamme (Lucr. : 5, 386: ignis lambens. — Virg. : En., 2, 684: tactuque 
innoxia molles Lambere flamma comas. — Horace (Sat., 1, 5, 73-74), 
parodiant un vieux poète, peut-être Ennius : « Nam uaga par uetc- 
rem dilapso flamma culinam Volcano summum properabat lambere 
tectum »). Horace, il est vrai, en avait fait un emploi neuf et heureux 
dans les Odes en l'appliquant à un fleuve (Od., 1, 22, 8) : uel quae 
loca fabulosus Lambit Ilgdaspes. Gomme tant d'autres métaphores 
usées, celle-ci était-elle passée, avec une nuance de ridicule, dans le 
langage familier? Nous n'en savons rien. Macrobe se souvient visible- 
ment de Perse lorsqu'il écrit (Saturn., 1, 19, 2) : « Sed cum thyrsum 
tenet, quid aliud (juam latens telum gcrit cuius mucro hedera lain- 
bente protegitur? » 

V. 6-7. — Ipse semipaganus Ad sacra uatum carmen adfero 
nostrum. Le mot semipagatius parait être une création de Perse. Il y 



(1) On retrouve Heliconis chez Stace : Silves, 4, 4, 00, mais comme adjectif 
(Parnasiquo iugis siluaque lleLiconide). 
(2? V. F. Plessis : Métrique grecque et latine, % 194 (p. 179). 



370 F. VILLENEUVE 

a ici une molaphore ingénieuse, trop ingénieuse môme, puisqu'elle ne 
peut s'interpréter sans effort. Je pense qu'elle a été suggérée au poète 
par l'expression communia poelarum sacra que l'on trouve plus 
d'une fois chez Ovide (Pont., % 16, 17; 3, 4, G7; 4,8, 81). lia assi- 
milé ce culte commun à celui qui unissait pour les Paganalia les 
habitants d'un même bourg, et il déclare qu'il n'est du bourg qu'à 
moitié : semipaganus. C'est le rapprochement de ce mot avec sacra 
uatiun qui éclaire le sens, mais la suppression de communia rend 
l'image peu nette. Du moins est-elle pittoresque et bien dans le ton 
de l'épigramme. 

Le mot uates appartenait à la vieille langue épique. Tout à fait 
démodé au temps de Perse, il donne à l'expression une emphase 
ironique. 

La tournure carmen adfero nostrum qui met le singulier adfero à 
côté du possessif pluriel nostrum pris dans le sens de meum (1) est 
assez hardie. Mais on lit déjà chez Catulle (68, 37-38): « nolim statuas 
nos mente mahgna id facere». Chez Tibulle (Lygdamus), 3, 6, 32 et 
suiv., le rapprochement est moins immédiat : 

Ite a me, séria uerba, precor. 
Quam uellem tecum longas requiescere noctes 

Et leciim longos peruigilare dies, 
Perfida nec merito nobis inimica merenti. 

Je ne crois pas que Perse ait voulu produire ici un effet de style par 
l'emploi d'une construction rare : il a obéi à une nécessité métrique, 
puisque meum ne lui donnait pas le spondée dont il avait besoin. 

V. 8-9. — Quis cxpediuil psillaco suum diacre Picas que clocuit uerba 
noslra conari. L'expression expediuil suum chaere est insolite : c'est, 
je pense, une métaphore qui signifie : a fait articuler nettement, etc. 
(litt. a débrouillé) et psittaco est un datif. Perse a pu s'inspirer de 
la locution courante expedire aliciuid alicui, « débrouiller quelque 
chose pour quelqu'un », c'est-à-dire « expliquer quelque chose à quel- 
qu'un ». Un peut aussi faire de psittaco un ablatif de la question unde, 
d'après ces vers de Virgile (En., 1, 701-702) : « Dant manibus famuli 
lymphas Gereremque canistris Expédiant ». 



(1) Cf. supr., p. 35i, n. 1. 



ESSAI SUR PERSE 371 

Chacre est chez Lucilius (v. 93-94 Marx) et ne se trouve pas chez 
Horace. Perse a peut-être voulu railler la grécomanie de ses contem- 
porains, comme Lucilius, dans les vers indiqués, avait raille celle 
d'Albucius. 

Verba nostra conari me parait être une de ces combinaisons do 
mots nouvelles où Perse cherche la principale originalité de son style. 
Conari se trouve construit chez Gicéron avec un complément direct 
tout voisin de l'idée verbale (Orat., 10, 33 : Magnum opus omnino et 
arduum. Bizute, conamur ; cf. ibid., 30, lOo: Vides illum (se. Demos- 
thenem) multa perficere, nos nudla conari) : mais uerlia conari est 
une hardiesse. 

V. 10-11. — Magister artis ingcnique largitor Venter negatas artifex 
sequi uoces. C'est peut-être pour donner plus de solennité oratoire à 
sa réponse que Perse introduit ici le chiasme magister artis ingcnique 
largitor. Venter est employé, je pense, à dessein, comme plus concret 
que famés (1). Nous retrouverons plus loin (1,70) la construction de 
artifex avec l'infinitif. 

V. 12. — Je vois dans le vers Quod si dolosi spes refulserit nummi 
un assez bon exemple de la manière dont Perse rajeunit des méta- 
phores usées. On lit chez Velleius Paterculus (2,103) : « Tum refuhit 
certa spes liberorum parentibus » et chez Sénèque (Gonsol. ad Helv., 
16,3) : « Non tibi diuitiae uelut maximum generis humani bonum 
refulserunt. » Mais il y a chez Perse autre chose que la combinaison 
de ces deux métaphores coimues : en substituant à diuitiae le mot 
concret nummiis, il rend au vcm'Ijc refulgere toute sa force première 
et nous fait voir l'éclat de l'or. Dolosus appliqué à nummus est peut- 
être un souvenir d'Horace (Od., 2, 1, 8 : suppositas cineri doloso) ; 
mais le sens, ici, est différent : qui séduit, qui corrompt. 

Nous retrouverons dans les satires (1, 69: lieroas sensus; 6, 74: popa 
uenter) le tour hardi coruos poetas et poetridas picas. 

Cantare Pegaseium nectar est une expression très cherchée qui est 
bien dans la manière de Perse. La locution Pegaseium nectar a pu 



(1) C'est famés qu'on emploie d'ordinaire dans l'expression de cette idée 
courante: V. Sén.: Epist., 15,9: adniitte istos quos noua artiiicia docuit 
famés. Cf. Phèdre: Append., 20, 7: Eryo etiam stultis acuit ins'enium famés. 



3:-2 F. VILLENEUVE 

lui ètpo suggérée par Lucrèce (1 , 947: et quasi Musaeo dulci conlingerc 
mcllc) cl par Horace (Epist., 1, 19, 44: poctica niella); et il 
trouvait chez les poètes grecs le mot nectar appliqué à des poèmes 
haruionieux (IMnd.: Olymp., 7, 7: /.al Èyw viy--j.^ yj-riv. M:'.7av oicriv, 
àOAcç>ip;'-:; àvopâj'.v -i\i.-uyi\ — ïliéocr.,7, 82: Olivîy.a cî y>''-u>'-Ù Mofca y.aTà 
jTÎy.aToç -/;s vi/.Tap); ce qui lui appartient, c'est l'expression cantare 
nectar, qui combine le mot propre cantare avec la métaphore nectar. 



II 



Le préambule de la satire 1 (v. 1-12) est écrit dans un style dés- 
articulé qui cherche, un peu laborieusement, à reproduire le tour \\i 
et libre d'une conversation animée. Quelques expressions appartiennent 
au latin familier: min (v. 2: cif. men chez Plante : Bacch., 783, et aill.). 
L'emploi redondant du pronom personnel {ta ... ais ; cf. même 
satire, vers 22, 45, 121 ; 2, 21; 3, 78 et 94; 4, 14; 5, 26, 36, 80, 115, 
157; 6, 22, 37, 63) est une particularité bien connue de la langue 
populaire. — Chez Plante aussi (Most., 1088; Pers., 718; Trinumm., 
396) on trouve l'exclamation nugas dont Perse nous donne l'équivalent 
sous la forme nagae (v. 5). — Tune tune (v. 11) est un exemple de 
ce genre de redoublement , appelé en langage technique geminatio 
(àvaoi-X(.)7r.ç), qui reparait plusieurs fois chez Perse (même satire, 120; 
2, 49 ; 3, 23 et 41 ; 5, 174 ; 6, 68) : cette figure est assez fréquente dans 
le Satiricon de Pétrone {quid? quid? 49, 4; uoca, uoca, ibid.; uero, 
uero 72, 4; uwdo^ modo 37, 3 ; 42, 3; 46, 8, etc) (1) : le langage de 
la conversation en usait volontiers (2). Quid faciam (v. 12) est une 



(1) V. dans l'éd. de Biichcler V Index sermonis, p. 139, s. u. geminatio. Sur 
la geminatio en général, cf. Wôlfflin : Die Gemination in Lateinischen, 
Sitzungsbar. d. kôn. Ak. d. Wiss. zu Mûnclien, 1882, p. 432-440. 

(2) Une figure voisine, mais plus oratoire, est celle que les Grecs appelaient 
'/•jxXov : le mot est répété au commencement et à la fin de la phrase (2, 68 : 
pcccat et haec, peccal. Cf. 3, 85; 3, 88-81); .5, 2, 143, 174. V. Eiclienberg : De 
Pers. sal. nnl., p. 25. 



ESSAI SUR PERSE 373 

formule souvent employée par les comiques (Plaute : Epid., 98; 
Ter.: Andr., 383 ; Phorm., o34, 540, etc.), mais qui est ici un souvenir 
d'Horace (Sat., 2, 1, 24) (1). 

On reconnaît encore le langage de la conversation dans le tour très 
elliptique ne niihi Polijdamas et Troiades Labeonem praetulerint . 
On peut suppléer devant ne une interrogation comme an putas me 
timere, nuni putas me uereri. On rapproche Cicéron (De fin., o, 3, 8): 
a Sed ne. dum haie ohsequor , uobis molestus simy> (2). Mais la res- 
semblance est lointaine. 

L'emploi de non pour ne, autrement dit l'emploi de la tournure 
potentielle au lieu de la tournure prohibitive (v. 5-6 : no7i . . . accédas) 
est familier; mais il était courant en poésie. Nous lisons dans les odes 
d'Horace (1, 13, 13): Jion. si me satis audias, speres . . . C'est le tour 
môme que nous avons ici (cf. Ovide : Pont., 1, 6 (ou 7), 24 : non agites, 
si qua coire uelis). Il faut relever la juxtaposition des subjonctifs 
présents accédas et castiges (v. 6 et 7) et du subjonctif parfait quaesi- 
ueris: on attendrait le présent dans les trois membres de phrase puisque 
nous avons affaire à une maxime générale (3). 

La tournure aspicere ad {y. 9-10: ad canitiem . . . aspexi) se trouve 
plusieurs fois chez Plaute (Capt., 570; Gist., 693; Merc, 879). Elle 
s'était peut-être conservée dans le latin vulgaire. 

Je ne sais si Perse a trouvé dans la langue familière de son temps 
ou s'il a créé, par l'imitation directe du grec, l'expression uel duo uel 
nemo (v. 3), équivalent de -q t'.; r^ gjosî; (Hérodote, 3, 140; Xénophon: 
Gyr., 7, 5, 45; Platon: Républ., 6, p. 496 B) ou de r^ ôXtvct v^ oloti:; 
(Hippocr. : De morbo sacro, 13). Quant à l'emploi de l'infinitif comme 
substantif (v. 9 : nostrum istud uiuere triste) il semble qu'il se fût 
introduit de bonne heure dans le langage de la conversation. Plante 
dit (Gurculio, 28) : tuotn amare; on lit dans les ouvrages philosophiques 
de Gicéron : béate uiuere uestrum (De fin., 2, 27, 86) ; totum hoc béate 
uiuere (Tusc, 5, 11, 33; cf. De fin., 3, 13, 44 ; Tusc, 3, 6, 12; 2, 13, 



(1) M. Eichenberg [ibid., p. 12) a tort de renvoyer aussi à Hor.:S'rt/., 1, 3, 
9i; 2, 1, ij, vers où quid faciam a un autre sens. 

(2) V. la note de Madvig sur ce passage, dans son édition du De Finibus ; 
cf. Riemann : Sijnt. lat., § 187, rem. IV. 

{^) V. Riemann: Synt. lat., §165, rem. II. 



HTi- F. VILLENEUVE 

41): hoc ipsimi uelle (Ad. Att., 1, 11, 2). Mais on ne peut affirmer 
(liic roxi.slcnce de tours de ce genre fût un phénomène primitif dans 
la laiii^ue populaire: ce sont peut-être de véritables héllénismes vul- 
garisés par la philosophie (1). Quoi qu'il en soit, il semble que personne 
avant Perse n'eût employé l'infinitif joint à un adjectif qualificatif. 
Cette construction se retrouve chez Pline le Jeune (Epist., 8, 9, 1): 
« nescio quid sit otium, quid quies, quid denique illud iners qmdeni, 
iucundiim tamcn nihil agereyy. 

Le caractère familier du morceau s'affirme encore par la présence 
d'un certain nombre de locutions proverbiales. 11 ne faut pas voir un 
emprunt direct à Homère dans l'expression Polijdamas et Troiodcs 
(v. 4). Ou, du moins , il semble probable que les deux vers de Tlliade 
dont elle est tirée (10, 100: riouXuodcij.aç \j.zi rpûTov ïki-r/iir,-) hy-^r^zv. et 
103 : A'.csi'xar. Tpûaç xal Tpwaoa; rAy.cc-i-É-Xsj;) étaient passés en pro- 
verbe : on les trouve cités trois fois , plus ou moins complètement, 
dans les lettres de Gicéron à Atticus (2, 5, 1 ; 7, 1, 4 ; 8, 16, 2). Mais 
on peut se demander si Perse s'est proposé simplement de désigner le 
public par une périphrase plaisante, ou s'il n'a pas enveloppé une 
pointe sous ces mots d'apparence inoffensive. En effet, il ne parle pas 
des ïroyens, mais seulement des Troyennes : il s'est peut-être rappelé 
un autre passage d'Homère (11., 2, 235: 'Ayauosc, cj/i-' 'A^aici), déjà 
imité par Virgile (En., 9, 617 : uere Phrygiae neque enim Phryges). 
« Il n'y a plus de Romains, il n'y a que des Romaines » : ce sarcasme 
préparerait deux autres traits sanglants de la même satire: «An, 
Romule, ceues'^.yy (v. 87) et « Haec fièrent, si testiculi uena ulla paterni 
uiueret in nobis?» (v. 103-104). Perse aurait, de la sorte, renouvelé 
une expression banale ; et ce serait bien dans sa manière. 

Les noix (v. 10), avec lesquelles les enfants jouaient de diverses 
façons, étaient devenues comme le symbole des jeux de l'enfance. 
Nous lisons chez Sénèque (De ira, 1, 12, 4) : «Non pietas illam iram, 
sed infirmitas mouet, sicut pueris qui tam parentibus amissis flcbunt 
quam nucibusy). Martial, après Perse, dira (o, 84, 1): « lam tristis 
nucibus puer relictis clamoso reuocatur a magistro». Et on connaît 
les vers de Catulle (61, 131): 



\\) V. Brenous : Étude sur les héllénismes dans la syntaxe latine, p. 341 et 
suiv. 



ESSAI SUR PERSE 375 

Da nuces pueris, iners 
Concubine : satis diu 
Lusisti nucibus : lubet 
lam servire Talassio. 

On peut donc admettre que Perse, en écrivant nucibus relictis, se sert 
d'une locution toute faite. jMais il ne me parait pas vraisemblable 
qu'il ait expressément songé aux vers de Catulle et se soit proposé (1) 
d'assimiler ici ses contemporains à des mignons qui n'auraient pas, 
en renonçant aux noix, renoncé à leurs débauches. Evitons de prêter 
à un riche. 

L'oncle paternel, le patruus (v. 11) était depuis longtemps le type 
de la sévérité (v. Horace : Sat., 2, 3, 88 : ne sis patruus mihi: cf. Gic: 
ProGaelio,ll, 25 ;— Hor.: Odes, 3, 12, 2; Sat, 2, 2,97; — Manilius,3, 
452). Nous avons ici un bon échantillon de la manière dont Perse crée 
des locutions nouvelles en rapprochant des mots empruntés à l'usage 
courant, mais qui ne vont pas d'ordinaire ensemble: l'expression 
sapimus patruos est insolite, alors qu'on dit fort bien sapere hircum 
(Plante: Pseud., 737), m«7'e(Sén.: Nat. Quaest. , 3, 18, 2), herbam 
(Plin.: N. H., 11, 18). Il semble d'ailleurs que le verbe sapere se con- 
struisît fort librement dans le latin populaire. On trouvait dans une 
comédie d'Ennius (ap. Cic: De Divin., 1, 58, 132 = Scen. 321 Yahlen) 
le proverbe suivant : Qui sibi semitam non sapiunt, alteri monstrant 
uiam. Et il est, en tout cas, facile d'expliquer sapimus patruos: c'est 
l'équivalent de sapimus sapientiam patruorum comme sapere hircum 
est l'équivalent de sapere hirci saporeni et comme, dans Juvénal (12, 
128) uiuat . . . Nestora totum est l'équivalent de uiuat totam Nestoris 
uilam. 

C'était une métaphore courante que de prendre l'opération de la 
pesée comme image des jugements humains. Cicéron avait dit (De orat. , 
2, 38, 159): ad ea probanda quae non aurificis statera , sed quadam 
populari trutina examinantur . Perse pouvait se rappeler cette phrase, 
mais, plus sûrement encore, il avait dans la mémoire et sous les yeux 
deux passages d'Horace, qui a écrit dans les Satires (1, 3, G9ctsuiv.): 



^ (1) Comme le veut Németliy, p. 61 de son édition des sat. de Perse. 



37G F. VILLENEUVE 

Amicus dulcis, ut acqiuim est, 
Cmn mc;i compcnset uitiis bona ; plurilnis hisce, 
(Si modo plura milii bona sunt), inclinet, aniai'i 
Si uolct ; hac lege in Irulina ponetur eadein. 

et dans les ÉpUres (2, 1, 28-30): 

Si, quia Graiorum sunt antiquissima quaoque 
Scripta uel optima, Romani pensantur eadem 
Scriptores trulina. 

Sur ce thème connu, notre poète a brodé un curieux travail de style. 
Il a renchéri. Sans doute les expressions si quid . . . Borna eleuet 
(v. 5-6) et examen improbum (v. 6) n'ont rien de rare: improbus 
s'employait aussi bien que iniquus pour qualifier les falsifications de 
toute espèce (Plante : Rudens, 374 : si quae improbae sunt merces, 
iactat omnes) ; le mot examen, qui désigne la languette de la balance, 
était reçu même dans la grande poésie (Virg.: En,, 12, 725: luppiter 
ipse duas aequato examine lances), et le verbe eleuare, dans le sens de 
«déprécier», appartient à l'usage courant. Mais ce dernier mot, rappro- 
ché de l'image Non . . . examen . . . improbum in illa castiges irutina, 
reprend, il me semble, une valeur métaphorique: il nous montre 
l'œuvre jugée inférieure remontant avec le plateau où elle a été placée. 
Et, surtout , on ne trouve que chez Perse la locution examen casti- 
gare (1) : il faut entendre, comme fait le scoliaste: frapper la languette 
avec le doigt. Perse veut dire que c'est peine perdue de chercher, en 
frappant la languette avec le doigt, à corriger une balance faussée : 
mais il indique cela d'un seul mot. 

Le sens de canities (v. 9) est précisé plus loin par les mots uetule 
{\. 22) et calue{\. 56). Il s'agit de la vieillesse précoce des débauchés: 
leurs cheveux blanchissent avant le temps ; car Perse, je pense, rend 
sa valeur concrète à ce mot qui, dans le vocabulaire lyrique d'Horace, 
est un simple synonyme de senectus (Hor.: Od., 1,9, 17 ; 2, 11, 8). 

Perse se plait à désigner les phénomènes moraux par le siège 



(1) Elle a été reprise par Cassien, 23, 5, [Corpus des écrivains eccl., éd. de 
Vienne, XIII, p. 6i7, 2 Petsclienig), p. G46, 25 et suiv.) : diu examine pecloris 
sui quodam modo casUgalo. {Quodam modo indique que la métaphore n'était 
pas entrée dans l"usag-e courant). Cf. Schunbacli, op. cit., p. 14-15. 



ESSAI SUR PERSE 377 

physique qu'on leur attribuait. Voulant dire qu'il est d'une gaieté débor- 
dante, il écrira donc (v. 12): « sed sum petulanti splene ». Gomme le 
remarque justement le scoliaste, « Secundum physicos dicit qui dicunt 
homines splene ridere ». 

Immédiatement après le préambule vient un morceau descriptif 
(v. 13-23) particulièrement soigné et brillant. J'y relève des élégances 
oratoires : d'abord des effets d'asymétrie dont le premier s'accompagne 
d'un cliiasme : Scribimus inclusi, numéros ille, hic pede liber (v. 13), 
et le second d'un polysyndeton : pexusque togaque recenti et . . . albus 
(v, 13-16) ; puis une anaphore: (nauriculis alienis colligis escas, auri- 
cidis ...» (v. 22-23) ; enfin des allitérations : quod \)uhno animae 
praelargus auhelet (v. 14); ingeniis irepidare Tiios (v. 20). Mais je 
remarque surtout que toutes les expressions ont un caractère concret. 
Quelques-unes sont fort recherchées. 

Quand Perse écrit (v. 14) quod puhno animae praelargus anhelet, 
il a certainement dans l'esprit la comparaison bien connue du poumon 
avec un soufflet de forge. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler 
le début de la satire 5, morceau dirigé également contre l'emphase et 
où nous lisons (v. 10-11) : tu neque anhelanti coquitur dum massa 
camino folle premis uentos. Il doit y avoir, ici et là , un souvenir 
d'Horace (Sat., 1, 4, 19-21) : At tu conclusas hirquinis follibus auras 
Vsque laborantis dum ferrum molliat ignis, Vt mauis, imitare. Mais 
Perse emploie, d'un côté et de l'autre, le Acerbe anhelare qui s'applique 
proprement au poumon, et il crée ici l'expression anïmae praelargus, 
c. à (1. uento abundans (v. la scolie), autrement dit magnum spiritum 
admittens et emittens (Albini), comme un soufflet puissant. Le mot 
anima appliqué au vent appartient au vocabulaire de la haute poésie 
(cf. Virg.: En., 8, 403; 1, 153 ; Hor. : Od., 4, 12, 2) et accentue encore 
l'emphase voulue de l'expression. 

Le membre de phrase liquida cum plasmate guttur mobile collueris 
(v. 17-18) est fort travaillé. Le mot grec plasma appartenait, nous le 
savons par Quintilien (1, 8, 2), au langage technique des rhéteurs et 
désignait une modulation trop musicale. D'autre partl'épithète liquidus 
avait déjà été apphquée par les poètes aux sons vocaux (v. Virg.: 
Géorg., 1, 410 : tum liquidas corui presso ter gutture uoces Aut quater 
ingeminant). Mais elle suggérait tout naturellement la comparaison de 
ce qu'on appelle, en langage musical, les vocalises avec un gargarisme : 



378 F. VILLENEUVE 

d'où l'emploi (lu verbe colluere. Il est possible que la métaphore 
existât dans le langage courant; elle se retrouve aujourd'hui dans 
l'argot des musiciens, et on dit familièrement se gargariser avec de 
belles phrases. Mais les preuves font défaut. Quant à l'adjectif mobile, 
il précise encore l'image en nous montrant pour ainsi dire les mou- 
vements du gosier pendant l'opération. 

La locution patranti fractus ocello (v. 18) se rattache au latin 
A^ulgaire par l'emploi du verbe patrare. Nous lisons chez Quintilien 
(8, 3, 44) : « Sed quoniam uitia prius demonstrare aggressi sumus, 
uel hoc uitium, qiiod •/.r/.;[j.9a-cv uocatur, siue mala consuetudine in 
obscenum intellectum sermo detortus est , ut ductare exercitus et 
patrare bella, apud Sallustium dicta sancte et antique, ridentibus 
etc. », et dans les scolies sur Perse : «. Patratio est rei ueneriae con- 
summatio ». Le diminutif ocellus ne se trouve pas dans la haute poésie. 
Perse a-t-il créé l'expression patrantes ocelli à l'imitation de Catulle 
(43, 11: dulcis pueri ebrios ocellos) ou d'Horace (Od., 1, 36, 17 : oculi 
putres) ou bien l'a-t-il trouvée toute faite dans le langage familier? Il 
est difficile de répondre, car, dans l'Aulhologie latine (1, 902, 3), les 
mots sunt lusci oculi atque patrantes peuvent être un souvenir de notre 
poète. En tout cas la combinaison de fractus avec ce complément doit 
lui appartenir : fractus se disait d'un corps énervé par la débauche 
(Prop., 3, 21, 33: non turpi fractus amore ; Pétrone, 119, v. 2S : 
fractique enerui corpore gressus) ; mais c'était une hardiesse de l'ap- 
pliquer à un regard qui se voile de langueur au moment môme du 
plaisir. 

Les mots ingentis Titos (v. 20) semblent au premier abord un 
souvenir d'Horace (Art poét. , 342 : Celsi . . . Ramnes). Mais la substi- 
tution de Titos à Tities ou à Titienses, qu'on attendrait, n'est peut-être 
pas une simple licence poétique, justifiée d'ailleurs par la légende de 
Titus Tatius et peut-être par le souvenir d'un vers de Properce (2, 32, 
47: qui quaerit Tatios{\) ueteres durosque Sabinos) : on peut conclure 
d'une scolie (a membri uirilis magnitudine dicti Titi) que le mot Titus 
avait pris dans le langage populaire la valeur d'une espèce de sobriquet 



(1) Texte contesté : le Neapolitanus donne tacitos, mais les diverses correc- 
tions qu'on a proposées semblent inutiles, puisque tatios donné par plusieurs 
manuscrits s'explique bien. 



ESSAI SUR PERSE 379 

dont le sens s'accorderait iDien avec la crudité du présent passage (1). 

L'emploi que Perse fait au vers suivant (v. 21) du verbe scalpere 
semble lui être particulier. On se servait ordinairement, en pareil cas, 
des mots mulcere, deniulcere, palpare, sollicitare, ou, au sens passif, 
de uri, de titillQrc, surtout de prurire (2). Tremulo uersu est un 
souvenir d'Horace (Od., 4, 13, 5 : cantu tremulo). 

Pour la métaphore auriculis alienis colligis escas (v. 22), Perse ne 
manquait pas de modèles. On trouve chez Plante (Poen., 1175) oculis 
epulas dare et (Most., 1063) gustare ego eius sermonem uolo. Mais la 
langue littéraire admettait aussi cette image. Cicéron dit (Topiques, 5, 
23) : « Quoniam auidum hominem ad lias discendi epulas recepi, sic 
accipiam ut reliquiarum sit potius aliquid quam te hinc patiar non 
satiatum discedere». D'autre part, l'emploi métaphorique des mots 
é^Tiav, cj(o/cîc70ar., £c>T',acrf.;, Ocivi^ est fréquent chez Platon, qui dit, par 
exemple (Républ., 9, 571 D): ècrTf-àjaç \b'{(<iv y.aXôv /.al aYÂ'\ieMy (cf. Gic: 
De diuin., 1, 29, 61 : Saturataque bonarum cogitationum epulis). 
Quant au mot esca lui-même, Perse a pu le tirer de Cicéron (De Senect., 
13, 44: diuine enim Plato escam malorum appellat uoluptatem quod 
ea uidelicet homines capiantur ut pisces). Mais, d'ailleurs, on l'em- 
ployait couramment au sens figuré. Nous en trouvons la preuve chez 
Pétrone (3,4: Sic eloquentiae magister, nisi tanquam piscator eam 
imposuerit hamis escam, quam scierit appetituros esse pisciculos, etc.). 
Il ne faut pas conclure de ces deux exemples que le mot esca soit, à lui 
seul, l'équivalent de oi\toLç> : il se rattache à la môme racine que edere 
et désigne toute espèce de nourriture (3). C'est bien en ce sens que 
nous devons l'interpréter ici. Quant à la locution même auriculis 
colligis escas, elle paraît bien être une création de Perse, qui dira 
ailleurs, d'une manière plus hardie encore : inscris aures fruge Clean- 
thea (5, 63-64). On sent que l'image, dans les deux cas, est purement 
intellectuelle. 

L'expression cute perdifus (v. 23) est peu nette. Il me semble 



(1) Cf. Bûcheler : Archiv. f. lai. Lexik. und Gramm., II, 120 et Heracus, ibid., 
XII, 266. V. Schônbach, op. cil., p. 20. 

(2) Cf. Schônbach, op. cil., p. 20-21. 

(3) Cf. ibid., p. 21-24. 



380 F. VILLENEUVE 

qu'elle devient claire si on lit jusqu'au bout le passage d'Horace que 
Perse imite ici (Sat., 2, 5, 96 et suiv.): 

Importunus amat laudari : donec « ohe iam » 
Ad caelum manibus sublatis dixerit, urge : 
Crescentem tumidis infla sermonibus utrém. 

Cule perditus équivaut à cute perdita (Cf. 1, 13 pede liber, et 5, 
116 fronte politus). Le personnage mis en scène est tellement gonflé 
des éloges de l'auditoire que sa peau est tout près d'éclater comme 
celle d'un liydropique (cf. 3, 63: cum iam cutis aegra tumebit): n'en 
pouvant plus, il impose lui-môme silence au public. Ici Perse est 
obscur pour avoir voulu vaincre en concision son modèle. 

L'iuterjection ohe est fréquente chez les comiques (Plante : Aul., 55; 
Ter.: Ad., 723; 769, etc.), et Donat (in Ter. Heaut.,879) en indique bien 
le sens; « Interiectio est satietatem usque ad fastidium designans». 

Le développement suivant (v. 24-43) commence par un dialogue oiî 
s'accumulent interrogations et exclamations donnant au style quelque 
chose d'oratoire. Le tour quo didicisse, qui serait sous sa forme com- 
plète quo tibi didicisse, a été employé par Horace (Sat., 1, 6, 24 : quo 
tibi, Tilli, Sumere depositum clauum ? ) et on le retrouve chez Ovide 
(Ars amat., 1, 303: quo tibi, Pasiphae, pretiosas sumere uestes; Am. 
3, 8, 47 : quo tibi turritis incingere moenibus urbes). En (v. 26) 
avec le nominatif est chez Gicéron (Pro Deiot., 6, 17: En crimen, 
en causa . . .), et il est à peine besoin de rappeler, à propos de l'ex- 
clamation o mores (v. 26), le célèbre o temporal o mores! des Catili- 
naires (1,1,2) (1). La locution usque adeone était reçue dans la haute 
poésie (Virg.: En., 12, 646 : usque adeone mori miserum est?) Il y a 
donc, dans tout ce passage, une solennité voulue. Cependant le vers 27 
relève tout à fait du style satirique ou comique : 

Scire tuum nihil est, nisi te sdre hoc sciât alter? (2) 



(1) Le mot était perpétuellement cité: cf. Sén. le Père : Suas., 6, 3: « Tuis 
uerbis, Cicero, utendum est: o tempera, o mores ! » Voy. Otto : Sprichivorter, 
p. 343 (tempus 6). 

(2) Le vers est cité par Quintil., 9, 3, 42, comme un exemple de la figure 
appelée TtXoxT/,. 



ESSAI SUR PERSE 381 

Les scolies citent ici un fragment de Lucilius, en l'altérant de telle 
manière que personne jusqu'à présent n'a pu en donner une restitution 
satisfaisante. Mais on trouve plus d'une fois chez les comiques des 
jeux de mots analogues, par exemple, chez Plaute (Most., 1186) : quia 
fecit quae te scire scit (1). L'emploi de la forme archaïque dicier peut 
s'autoriser de l'exemple d'Horace qui se sert de l'infinitif passif en 
ier 5 fois dans les Satires (1, 2, 3S, 78, 104 ; 2, 3, 24 ; 8, 67), 3 fois 
dans les Épïtres (2, 1, 94; 2, 148, 151), et une fois seulement dans 
les Odes. Perse dira de même ailleurs (3, 50) fallier. Je relève aussi 
le mot senium (v. 26) comme appartenant au vocabulaire traditionnel 
de la satire (Cf. Lucilius, 494 Marx et 1117 ; Horace: Epist., 1, 18, 47). 
La double métaphore contenue dans les vers 24 et 25 (Quo didicisse 
nisi Jioc fermentum et quae semel intus Innata est rupto iecore exierit 
capri ficus) est bien dans le ton de la poésie famihère. Plaute applique 
fermentum à la colère (Casin., 325 : Nunc in fermenta totast; Mercat., 
959: tota in fermenta iacet). Quant au figuier sauvage, la puissance 
de ses racines était proverbiale (Cf. schol. ad Hor.: Epod., 5, 17; 
Martial, 10, 2, 9; Juv., 10, 146). Perse a voulu marquer avec quelle 
force un savoir impatient de se produire travaille pour ainsi dire 
l'àme. Mais il faut avouer que si la métaphore hoc fermentum se com- 
prend sans peine, l'autre est bien peu naturelle ; l'image qu'elle offre 
à l'esprit du lecteur est tout à fait bizarre et créée par un effort de 
l'intelligence plutôt qu'elle n'a été vue par le poète. 

En revanche l'expression cirrati (v. 29) pour désigner les écoliers 
est vraiment pittoresque. Est-ce un emprunt à la langue familière? on 
retrouve le mot chez Martial, 9, 30, 7: Matutini cirrata caterua magistri. 
Le tour te . . . dictata fuisse est d'une heureuse concision. Cette fois 
Perse a lutté sans désavantage avec Horace (Sat., 1, 10, 74) : 

An tua démens 
Vilibus in ludis dictari carmina mails ? 

Les locutions digito monstrari et hic est appartenaient-elles au langage 



(1) Cf. Lucil., 33 M. : « Si me nescire lioc nescis quod quaercre dico, quare 
diuinas quicquam? » et les autres exemples cités par Marx : Luril. rel., II, 
p. 42'.). Cf. aussi Calvus (ap Uuint., 0, 1, 12) : Factum anibitum scitis omnes 
et koc uos scire omnes sciunt. 



382 F. VILLENEUVE 

courant, ou [aut-il y voir des Iraductioiis de csavuTOa', -m oy.y-j'/M et 
de iJTiç ày.sîviç îtti (1) (Cf. Lucien: Hannonides, 1)? La première est 
chez Horace (Od., 4, 3, 2: quod monstror digito praetereuntium) ; 
Cicéron s'est servi de la seconde pour raconter une anecdote célèbre (2) 
que. précisément, le scoliaste de Perse rappelle ici : « Leuiculus sane 
noster Denioslliencs , qui illo susurro delectari se dicebat aquam fe- 
rentis mulierculae, ut mos in Graecia est, insusurrantisque al te ri : 
a Hic est ille Demosthenes » (Tusc, 5, 30, 104; cf. Pline le J.: Epist., 
9, 23, 4). Gomme l'habitude de désigner du doigt, en les nommant, 
les hommes connus existait à Rome, au moins à l'époque impériale (3), 
je suppose que Perse se sert ici d'expressions devenues usuelles (4). 
Les dix vers qui suivent (30-40) sont écrits sur un ton d'ironie que 
souligne l'interlocuteur fictif: a Rides, ait, et nimis uncis naribus in- 
dulges». De là un mélange d'expressions solennelles: Romulidae, 
dia (5) poemata, uatum (6) et de locutions familières : inter pocula, 
saturi, narrent dans le sens de dicant. L'amplification qui commence 
au vers 36 [Adsensere uiri, etc.) est un badinage, une sorte de parodie 
dont j'ai eu ailleurs l'occasion de définir le caractère (7). Mais nous 
reconnaissons la manière personnelle de Perse dans les vers oii il peint 
l'homme au manteau A^olet qui récite des A^ers larmoyants. Notre 
poète s'est rappelé, ici encore, un passage d'Horace (Sat., 2, 3, 274): 
ciim halha feris annoso uerba palato. Mais, par une alliance de mots 
inattendue, il a donné balbus pour épithète à naris : halha de nare 
locutus (v. 33), et, pour caractériser le ton affecté du personnage, il 
a forgé ou pris dans la langue familière le diminutif rancidulus. qui 
est à peu près l'équivalent de putidus et qu'on retrouve chez Martial 
(7, 34, 7: qui sic rancidulo loquatur ore. Cf. Aulu-G., 18, 41, 2: 



(1) Ou o'j-:o; èxeTvo;; (Lucien : Somn., 11). 

(2) Cf. Diog. L., 6, 34. 

(3) Voy. Dial. des oral., 7 : quos . . . hic populus transeuntes nomine uocat 
et digito demonstrat. Cf. Mart., 9, 97, 3. 

(4) La locution Hic est se retrouve chez Martial (5, 13, 3) et chez Juvénal 
(1, 161). 

(.5) Lucilius (1316 M) et Horace {Sat., 2, 32) avaient dit, parodiant le style 
de l'épopée : Valeri sententia dia, sentenlia dia Catonis. 

(6) Cf. supr., p. 370. 

(7) Cf. supr., p. 226. 



ESSAI SUR PERSE 383 

rancide ficta uerba). Il n'a pas fait un effort moins sensible pour 
renouveler l'expression feris . . . uerba palato. L'image feris lui a 
semblé trop naturelle, et il s'est efforcé, d'autre part, de trouver un 
A-erbe qui indiquât, à lui seul, un défaut de prononciation : il a donc 
écrit : subplantat uerba palato. Le verbe subplantare appartient au 
vocabulaire de Lucilius (915 Marx) et Nonius (p. 30, 5) l'explique ainsi: 
pedem subponere (cf. ûttcœxîXiÇsiv). C'était peut-être une création du 
vie.ux satirique : en tout cas il avait pénétré après lui dans la langue 
littéraire (V. Cic: De off., 3, 10, 42 et Sén.: Epist., 13, 2). Il signifie 
proprement « mettre son pied devant quelqu'un pour le faire trébucher » . 
On comprend dès lors la métaphore hardie de Perse : le personnage 
dont il se moque affecte une prononciation palatale ; il articule comme 
un vieillard qui a perdu ses dents ; par suite les mots sont mal arti- 
culés, ils n'ont pas leur aplomb, ils ont reçu pour ainsi dire un croc 
en jambe. La métaphore eliquat, toute différente, est du même ordre 
que l'expression liquida cum plasmate gutlitr mobile collueris : notre 
homme filtre pour ainsi dire à travers sa bouche le poème qu'il déclame : 
nous dirions qu'il le distille. L'adjectif plorabilis (v. 34) apparaît pour 
la première fois chez Perse : il peut avoir été formé par lui sur le 
modèle de flebilis. Mais peut-être faut-il y voir un emprunt au latin 
vulgaire qui employait volontiers le verbe plorare (1). 

On peut voir au vers 40 à quel point Perse s'était assimilé les œuvres 
d'Horace dont deux passages fort éloignés l'un de l'autre se sont, là, 
présentés simultanément à sa mémoire. Les mots Rides, ait viennent 
de l'Epitre 19 du livre 1 (v. 43); et, pour forger la locution nimis 
uneis naribus indulges, le poète s'est rappelé à la fois les deux expres- 
sions suivantes, l'une de la même Epître, l'autre des Satires : naribus 
uti (Epist., 1,19, 45) et naso suspendis adunco (Sat., 1,6,5) : mais, ici, 
il est resté au-dessous de son modèle : les mots suspendere et aduncus 
vont très bien ensemble; si, ailleurs, Horace a écrit uti naribus, c'est 
que naribus n'était pas accompagné d'une épithètc. Perse aurait pu 
dire naribus induUjes , mais nimis uncis naribus indulges n'est pas 
très heureux. 

Les vers 41-43 combinent des souvenirs d'Ennius, de Catulle, de 



\\] Par exemple, dans la locution iubeo le plorare: cf. Hor.: Sat., 1, 10, 9L 



38i F. VILLENEUVE 

Yirgilo et d'IIoracc. Le uolito uiuos per ora uirum d'Eiiniiis (ap. Cic: 
Tiisc, 1, 15, 3i) avait été repris par Virgile (Géorg., 3, 8-9 : ïcmp- 
tanda uia est, qua me quoque possim Tollere humo uictorque uirum 
uolitare per ora). Perse s'en inspire pour créer l'expression concise et 
hardie os populi mentisse: on disait, d'ailleurs, couramment in ore 
esse (Cic: Lael., 1,2; Sén.: De ira, 3, 23), in ora venire (Hor.: Epist., 
1, 3, 9; Prop. 3, 9, 32). La collaboration d'Horace (Art poct., 332: 
carniina . . . linenda ceclro) et de Virgile (En., 6, G62: Phoebo digna 
locuti) a donné le membre de phrase cedro digna locutus, celle de 
Catulle et d'Horace le membre de phrase suivant : Linquere nec scom- 
bros metuentia car7nina nec tus {(M. Gat., 9o, 7-8: Volusi Annales . . . 
laxas scombris saepe dabunt tunicas; Hor.: Epist., 2, 1, 269: Deferar 
in uicum uendentem tus etodores Et piper et quidquid chartis amicitur 
ineptis). Mais peut-être y a-t-il là des expressions qui appartenaient 
à l'usage courant ou que cet usage s'était appropriées (1). 

Dans la réplique du poète à l'interlocuteur fictif (44-62), le ton est 
d'abord familier. La phrase a un laisser-aller voulu, avec des reprises 
qui l'alourdissent: « Non ego cum scribo, si forte quid aptius exit, 
quando haec rara auis est, si quid tamen aptius exit (2), ... Sed recti 
finemque extremumque esse recuso euge tuum et belle. Nam belle hoc 
excute totum : ... » Il y avait peut-être dans tout ce morceau une 
imitation assez directe de Lucilius : on lit en effet, parmi les fragments 
du livre 26, 1 (3): ego ubi quem ex praecordiis Ecfero uerswn (590-591 
^larx) et euadat salteni aliquid aliqua, ciuod conatus sum (532 M.) : 
ce dernier vers surtout est à rapprocher de si forte quid aptius exit : 
Nonius, qui nous l'a conservé, explique précisément euadere par 
exire (4). 



(1) Cf. Martial, 3, 2, 5 ; 3, 50, 9; 4, 86 (ou 87), 8; cf. G, GO, 8; 13, 1, 1, 1 et 
suiv. 

(2) Cette reprise très prosaïque se retrouve chez Quintilien , clans une 
phrase qui est peut-être un souvenir do notre poète (12, 10, 2G) : « Si quid 
cxierit numeris aptius (fortasse non possit, sed tamen si quid exierit) , non 
erit Atticum ? » 

(3) Nous avons vu que la satire 26, 1, de Lucilius a été, sans doute, une 
des sources de Perse pour sa première satire : cf. supr., p. 247, n. 4. 

(4) Cf. Fiske : Lucilius and Persius, p. 127. 



ESSAI SUR PERSE 385 

Ram auis est une expression proverbiale (1). Je n'ose en dire autant 
de cornea fibra (v. 47). Nous trouvons chez Pétrone (43, 7): Corncolas 
fuit, aetatem hene ferehati^ et chez Pline (N. IL, 7, 19): Vulgo corneos 
uocabanl toj; à-aOsî;: et humanis affectibus carentes et quibus natura 
concreta essent ossa. Perse a pu avoir l'idée de transporter l'image du 
physique au moral pour éviter les expressions banales ferreus, durus 
(Cf. Tibulle, 1, 2, 67; 2, 3, 2). 

L'emploi de recusare suivi d'une proposition infinitive, dans le sens 
de negnre (v. 48), appartenait peut-être au latin vulgaire. On le trouve 
dans le Digeste, 17, 1, 48: «Si quis sub usuris creditam pecuniam 
fideiussisset et reusin iudicioconuentus cum recusare uellct sub usuris 
creditam esse pecuniam » etc. Il ne faut pas confondre cette construc- 
tion avec celle dont Tacite fait usage dans les Annales (1, 79) : « Nec 
Reatini siiebant, Velinum lacwn, qua in Narem effunditur, obslrui 
récusantes » : dans cette phrase, le verbe recusare conserve sa valeur 
propre et il est traité, au point de vue de la syntaxe, comme prohibere 
(Ces.: B. G., 6, 29, 5: monet ut ignés in cas tris fieri prohibeat). 

L'image belle hoc {^) excute totum : ciuid non hitus habet? est assez 
heureuse. Le verbe excutere , dans le sens de scruter, examiner est 
fréquent chez Sénèque (Epist.. 13, 8; 16, 7; 22, 10; 26, 3; 110, 5; De 
ira, 3, 36, 2). Peut-être appartenait-il alors au vocabulaire du stoïcisme 
romain. En le développant par la question c/uid non intus habet, Perse 
lui rend sa valeur première qui apparaît bien dans l'expression excute 
palliurn (Piaule: Aul., 646) (4): l'équivalent français ^Qvoii fouiller, 
lorsque nous disons fouiller un voleur. Ainsi le poète montre plaisam- 
ment les exclamations admiratives du public abritant, pour ainsi dire, 
sous leur manteau et laissant tomber, si on les secoue, les œuvres les 
plus ridicules et les plus insignifiantes. 

Le mot ueralrum, qui est chez Lucrèce (4, 638 ou 640), est le nom 



(1) Voy. Otto: Spriclurijrler, p. 51 {auis, 2). 

(2) Otto (p. 93, cornu, 1) cite ég'alcincnt Pétrone, 134, 11 : nisi illud tam 
rigidum rcddidero quani cornu. 

(3) L'adverbe belle, comme l'adjectil' belius (cf. infr., v. 87) est un mot du 
latin familier. Pour le tour ew/e luuni, bclb' kac, cf. *///'/■., Sat., 5, v. 87: licrt 
iUj.i<l. 

(4) Cf. Phèdre, 5, 5. 

25 



3SG F. VILLENEUVE 

laLiii do riielléborc. Le nom d'origine grecque, clleborum, avait prévalu. 
Ou peut se demander s'il y a ici un archaïsme ou si le latin vulgaire 
avait conservé ueralrum (1). 

Dans les vers;)l-55, Perse a combiné trois passages d'Horace (Epist., 
2, 1, 109-110; Arspoet., 422 et suiv.; Epist., 1, 19, 35-38, avec un 
souvenir de l'Epitre 1, 18, 30); il s'est appliqué à remplacer les mots 
d'une valeur générale par d'autres plus particuliers : au lieu de carmina, 
il dira elegidia (2) ; au lieu de unctam, calidum sumen; au lieu de uestis, 
lacerna. Il reprend le Acerbe dictare, mais il ne le trouve pas suffisant 
pour nous montrer les amateurs riches dans leur facile travail de com- 
position : il nous fait voir leurs lits de repos: quidquid denique lectis 
Scribitur in citreis. Nous reconnaissons ici le goût du temps pour la 
description curieuse du détail. 

Le diminutif horridulus (v. 54) est déjà chez Lucilius (524 Marx). 

Le caractère oratoire des questions qui se pressent dans les vers 50- 
53 est atténué par le manque de symétrie voulu dans l'expression : 
à llias Alll répond la proposition siqua eleyidia . . . dictarunt proceres 
et, à celle-ci, la proposition quidquid . . . lectis scribilar in citreis ; de 
même, aux vers 53-54, scis est répété, mais sans qu'il y ait, à pro- 
prement parler, anaphore (calidum scis . . . , scis . . .). Au contraire, il 
y a de l'emphase dans la reprise de uerum, au vers 55 : . . . « Veruni » 
inquis « amo, \ieruin mihi dicite de me». Le riche amateur se rem- 
plit la bouche du mot uerum. 

Pour lui faire entendre cette vérité qu'il réclame, Perse l'apostrophe 
brutalement. Et ici l'expression a bien une saveur populaire (v. 50- 
57) (3): 

Nugaris, cura tibi, calue, 
Ping-uis aqualiculus propeuso sesquipede exstet. 

Perse est le premier écrivain, semble-t-il, qui ait introduit dans la 
langue littéraire le mot aqualiculus. L'accord n'est pas fait sur la 
valeur exacte du mot. On s'est fondé sur un passage de Sénèque 



(1) On trouve aussi ueratrum chez Celse, 2, 12, 1 (p. 56, Daremberg). 

(2) Ce dhiiinutif d'origine grecque ne se trouve que chez Perse. Pour le 
sens du mot, cf. supr., p. 197. 

(3) Sur ce qu'il peut y avoir de cynique dans ce passage, cf. supr., p. 24G. 



ESSAI SUR PERSE 387 

(Episl., iH), 22) pour prétendre qu'il désignait une partie de l'estomac : 
« Cibus cuni pcruenil in uentreni aqualiculi feruore coquitur ». Mais 
les derniers éditeurs lisent aequali feruore. Il n'est donc pas certain 
qu'il faille écarter la définition qu'Isidore de Séville (Etym., 11, 1, 130) 
donne de ce mot : « Proprie uentcr porci est, hinc ad uentrem trans- 
latio » (1). Végèce (Mulomedicina, 40) l'applique au cheval. Ce dimi- 
nutif a bien l'apparence d'un mot populaire, mais il ne semble pas 
avoir été jamais très usité (2). C'était, au demeurant , une opinion 
courante (3) que les gens obèses étaient peu intelligents : Perse se 
rappelle peut-être ici, comme l'indique le scoliaste, le proverbe grec 
Vy.z-r,z -y-ytix X£-tsv cj -J.y-v. viov (4) (ex uentrc crasso tenuem sensum 
non nasci). Il a pu songer également à un mot de Caton l'Ancien dont 
nous lisons chez Plutarque (Gato mai. , 9) la traduction en grec : Tbv 
z\ 'jr.iz~y.yyf y.a/.i'rcov ' « lieu o av, Is*^, !jô)[j.a toicutov t^ t.'zi.v. '^'v/z'.~.z 
yzr,7'.[).zy, z'j zz ;x£Tarj ),a',;x;u xal ,j:'jco')V(ov ttxv ûtts ~.r^z ^'^y.'j-fzz xaTsysTa',. » 
Je me demande enfin s'il ne s'est pas souvenu du Furius d'Horace 
« pingui tentus omaso » (Sat., 2, 5, 40). 

Au vers o8, Janus est introduit par un tour qui n'est pas sans 
exemple dans la comédie et la satire, mais que Perse a abrégé. Plante 
dit (Rudens, 523-524) : 

scirpe, scirpe, laudo forlanas tuas 
Qui semper seruas g'ioriam aritudinis. 

et Horace (Sat., 1, 9, 11) : « O te, Bolane, cerebri felicemyy. Notre poète 
n'exprime pas l'idée du bonheur de Janus. Il se contente d'une excla- 
mation dont le sens est suffisamment net. D'autre part, une invocation 
à Janus n'a rien ({ui puisse surprendre dans un morceau de ton familier 
et plaisant : Janus était peut-être le plus populaire des dieux romains, 
à cause de l'ancienneté de son culte, et à cause de son double visage: 
Ede... causam, dit Ovide (Fastes, 1, 100-101), cur de caelestibus 
unus Si/que quod a tergo sitque quod anle uides. On ne craignait pas 
de parler de lui avec irrévérence. Nous lisons dans V Apokolokijiilose 



{\) Voy. O. Jahii, p. -201 do l'éd. do 1843. 

(2) Cf. Bucholor : Rlmin. Mus., :\7 (1882), p. 523. 

(3) Adoptée par les cyniques : cf. supr., p. 386, n. 3. 

(4) V. Nauck : Frag. fjr. fragm., p. xv- = Paroem. gr., II, p. 337. 



3S8 F. VILLENEUVE 

(9, 2): « l^i'inius iiitorrogatus sentcnliam «Tanus patcr : is dcsignatus 
(M'ai iii kal. Jiilias posliueridiaiiiis cos., Jinmo qaantmnuis uafer, qui 
souper uidel 0L[j.y. -pij^f.) v.~jX b-ioaM ». 

Porse a trouvé, pour décrire les gestes moqueurs qui poursuivent 
par derrière le poète ridicule, des expressions